Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke
Chapter 4
--Votre grand-père confirmera mes paroles, dit Sir Gervas. Mais pour revenir à vos lectures, je parierais qu'il n'y a pas une page de Scudéry et de son _Grand Cyrus_ que vous n'ayez lue. Sans nul doute vous connaissez très bien les choses sentimentales qui se trouvent dans Cowley, dans Waller, ou Dryden?
--Qui sont ces gens-là? demanda-t-elle. Dans quelle église prêchent-ils?
--Sur ma foi! s'écria le baronnet en riant, l'honnête John prêche dans l'église de Will Unwin, connue de tout le monde sous la dénomination de «Chez Will», et bien souvent deux heures du matin sonnent avant la fin de son sermon. Mais pourquoi cette question? Croyez-vous que nul n'a le droit d'écrire sur du papier, à moins qu'il ne porte une robe et n'ait grimpé dans une chaire. Je me figurais que toutes les personnes de votre sexe avaient lu Dryden. Dites-moi, je vous prie, quels sont vos livres favoris.
--Il y a le _Tocsin sonné aux Inconvertis_ d'Alleine, dit-elle. C'est un ouvrage qui vous remue, un ouvrage qui a opéré beaucoup de bien. N'avez-vous pas ressenti des fruits abondants à sa lecture?
--Je n'ai point lu l'ouvrage que vous désignez, avoua Sir Gervas.
--Point lu? s'écria-t-elle en levant les sourcils. Vraiment, je croyais que tout le monde avait lu le _Tocsin_. Alors, que pensez-vous des _Combats du Fidèle_?
--Je ne l'ai point lu.
--Ou bien des _Sermons_ de Baxter? demanda-t-elle.
--Je ne les ai point lus.
--Et le _Cordial de l'Esprit_, par Bull?
--Je ne l'ai point lu.
_Mistress_ Ruth le regarda en ouvrant de grands yeux, pleins d'un étonnement sincère.
--Vous trouverez peut-être qu'en parlant ainsi je manque d'éducation, mais je ne puis m'empêcher d'être surprise. Où donc avez-vous été? Qu'avez-vous fait pendant toute votre vie? Mais voyons, les enfants des rues eux-mêmes ont lu ces livres.
--La vérité, c'est que des ouvrages de cette sorte ne se rencontrent guère sur notre chemin, à Londres, répondit Sir Gervas. Une pièce de Georges Etheredge, des bouts-rimés de Sir John Suckling sont choses plus légères, bien qu'elles soient peut-être moins nourrissantes pour l'esprit. À Londres, on peut se tenir au fait de ce qui se passe dans le monde des lettres, sans avoir beaucoup de lectures à faire, car sans parler des commérages des cafés et des nouvelles à la main qu'on rencontre sur sa route, il y a les bavardages des poètes et les beaux-esprits dans les assemblées, puis de temps en temps, peut-être une soirée ou deux dans la semaine, le théâtre, avec Vanbrugh ou Farquhar. Ainsi on ne fausse pas longtemps compagnie aux Muses. Puis, après la pièce, si l'on se sent disposé à tenter la fortune au tapis-vert chez Groom Porter, on peut aller faire un tour au «Cocotier» si l'on est Tory, ou à Saint-James, si l'on est un Whig. Il y a dix contre un à parier que la conversation tournera sur la façon de composer des alcaïques, ou sur la rivalité entre le vers blanc et le vers rimé. Puis, après un arrière-souper, on s'en ira chez Will ou chez Slaughter où l'on trouvera le vieux John, ainsi que Tickell, Congrève, et le reste de la troupe, en train de travailler ferme sur les unités dramatiques, ou sur la justice poétique, ou d'autres sujets analogues. J'avoue que mes goûts ne me portent guère dans cette direction, et qu'à cette heure-là, j'avais le tort de consacrer mon temps à la bouteille de vin, au cornet à dés, ou bien...
--Hem! Hem! fis-je très bruyamment pour le mettre sur ses gardes, car plusieurs des Puritains étaient aux écoutes, avec des mines qui exprimaient toute autre chose que de l'approbation.
--Ce que vous dites de Londres m'intéresse vivement, dit la jeune Puritaine, bien que ces noms et ces endroits n'aient pas beaucoup de sens pour mes oreilles d'ignorante. Mais vous avez parlé du théâtre. Assurément, personne ne s'approche de ces antres d'iniquité, de ces pièges que tend le Mauvais? Le bon et sanctifié Maître Bull déclara du haut de la chaire que ce sont là les lieux où se rassemblent les effrontés, les lieux que hantent de préférence les pervers Assyriens, et qui sont aussi dangereux pour l'âme qu'aucune de ces constructions papistes pourvues d'un clocher, où la créature est d'une manière sacrilège confondue avec le Créateur.
--Voilà qui est bien parlé, et qui est bien vrai, _Mistress_ Timewell, s'écria le jeune et efflanqué Puritain de gauche, qui avait prêté une oreille attentive à toute la conversation. Il y a plus de choses mauvaises en ces maisons-là, qu'en toutes les cités de la plaine. Je ne doute point que la colère du Seigneur ne fonde un jour sur elles et ne les détruise entièrement, ainsi que les hommes dissolus et les femmes perdues qui les fréquentent.
--Vos opinions tranchées sont sans doute, mon ami, fondées sur une connaissance complète de votre sujet, dit avec calme Sir Gervas. Combien de fois, dites-moi, êtes-vous entré dans ces maisons que vous décriez?
--Grâce au Seigneur, je n'ai jamais été tenté de m'écarter du droit chemin jusqu'au point de mettre les pieds dans une seule. Je n'ai pas même pénétré dans ce vaste égout qu'on appelle Londres. Toutefois, j'espère, et avec moi d'autres fidèles, que nous arriverons un jour à nous mettre en marche dans cette direction, nos estocs au côté, avant que cette affaire-ci soit terminée, et alors, je vous en réponds, nous ne nous bornerons pas, comme fit Cromwell, à clore ces séjours du vice, mais nous n'en laisserons pas pierre sur pierre, nous sèmerons du sel sur leur emplacement, si bien qu'ils deviennent pour le peuple un proverbe et une occasion de siffler.
--Vous avez raison, John Derrick, dit le Maire, qui avait saisi au vol la fin de ces remarques. Toutefois m'est avis que de parler moins haut et de vous mettre moins en avant, vous siérait mieux, quand vous vous entretenez avec les invités de votre maître... À propos de ces mêmes théâtres, colonel, cette fois-ci, quand nous aurons le dessus, nous ne tolérerons pas que l'ivraie d'autrefois étouffe le nouveau froment. Nous savons quel fruit ont produit ces endroits-là au temps de Charles, les Gwynn, les Palmer, et toute la vile bande de parasites impurs, prostitués. Êtes-vous jamais allé à Londres, capitaine Clarke?
--Non, monsieur, je suis né et j'ai été élevé à la campagne.
--Vous n'en valez que mieux, dit notre hôte. J'y suis allé deux fois. La première, ce fut au temps du Parlement Croupion, lorsque Lambert amena sa division pour terrifier les Communes. Je fus alors logé à l'_Enseigne des Quatre Croix_ dans Southwark, alors tenue par un digne homme, un nommé John Dolman, avec lequel j'eus plus d'un édifiant entretien au sujet de la prédestination. Tout était tranquille et bien réglé alors, je vous en réponds, et vous auriez pu aller à pied de Westminster à la Tour, en pleine nuit, que vous n'auriez pas entendu d'autre bruit que le murmure des prières et le chant des hymnes. Dès qu'il faisait sombre, on ne rencontrait dans les rues pas un ruffian, pas une péronnelle, rien que des citadins bien posés allant à leurs affaires, ou des hallebardiers de la garde. La seconde visite que je fis eut lieu au sujet de cette affaire de la démolition des remparts. Alors moi et l'ami Foster, le gantier, nous fûmes envoyés à la tête d'une députation de cette ville au Conseil Privé de Charles. Qui aurait cru que si peu d'années auraient pu produire un pareil changement? Toutes les mauvaises choses qu'on avait fait rentrer sous terre à coups de pieds avaient germé, pullulé, si bien qu'enfin cette vermine déborda dans les rues, et que les gens pieux furent réduits à fuir la lumière du jour. Apollyon en personne triompha vraiment pendant quelque temps. Un homme paisible ne pouvait parcourir à pied les rues sans être bousculé dans le ruisseau par des bravaches, des rodomonts, ou accosté par des femelles fardées. Brigands et volereaux, manteaux brodés, éperons sonores, bottes découpées à jour, grandes plumes, querelleurs, souteneurs, jurons et blasphèmes, je vous réponds que l'enfer s'enrichissait. Et jusque dans l'isolement de votre voiture, vous n'étiez pas à l'abri du larron.
--Comment cela, monsieur? demanda Ruben.
--Eh bien, tenez, voici comment. Comme c'est moi qui en ai pâti, j'ai mieux que tout autre le droit de conter la chose. Vous saurez qu'après avoir été reçus, d'une façon très froide--car nous étions aussi bien vus du Conseil Privé que le collecteur de l'impôt du foyer l'est de la ménagère villageoise--on nous invita par raillerie, je suppose, plutôt que par courtoisie, à la réception du soir au Palais de Buckingham. Nous n'aurions pas demandé mieux, que de nous en excuser, mais nous redoutions que notre refus ne fût regardé comme une offense gratuite, et qu'il ne fût nuisible au succès de notre mission. Mes habits de gros drap étaient un peu grossiers pour une telle circonstance, mais je résolus de les garder pour me présenter, en y ajoutant un gilet neuf de baye à devant de soie, et une bonne perruque, que je payai trois livres dix shillings au Haymarket.
Le jeune Puritain qui faisait vis-à-vis, fit des yeux blancs en murmurant quelques mots comme «sacrifier à Dagon,» et qui heureusement ne furent pas entendus de l'énergique vieillard.
--Ce n'était là que vanité mondaine, dit le Maire, car avec toute la déférence possible, Sir Gervas Jérôme, la chevelure naturelle d'un homme, quand elle est arrangée avec un peu de goût, avec peut-être une pincée de poudre, est, à mon avis, l'ornement qui convient le mieux à sa tête. Ce qui a de la valeur, c'est le contenu et non le contenant. Après avoir disposé cette friperie, le bon Maître Foster et moi nous louâmes une _calash_, et on partit pour le Palais. Nous étions tout entiers dans une conversation sérieuse, et, je l'espère, profitable, pendant qu'on parcourait les rues interminables de la ville, lorsque soudain je sentis une violente traction à la tête, et mon chapeau fut lancé sur mes genoux. Je levai les mains: le croiriez-vous, elles touchèrent ma tête nue. La perruque avait disparu. Nous descendions à ce moment Fleet-Street, et il n'y avait dans la _calash_ d'autre personne que l'ami Foster, qui était aussi abasourdi que moi. Nous regardâmes en haut, en bas, sur les sièges et par-dessous: pas la moindre trace de la perruque. Elle s'était évaporée sans laisser d'indices.
--Dans quel endroit, alors? demandâmes-nous d'une seule voix.
--C'était la question que nous cherchâmes à résoudre. Je vous assure que pendant un moment nous crûmes que c'était là une punition pour avoir accordé autant d'attention à de telles sottises charnelles.
«Puis, il me vint à l'esprit que cela pourrait bien être le fait de quelque lutin malicieux, comme le tambour de Tedworth, ou ceux qui causèrent quelques désordres il n'y avait pas fort longtemps à la maison Gast, à Little Burton dans notre comté de Somerset.
«Croyant cela, nous appelâmes le cocher, et lui dîmes ce qui était arrivé. L'homme descendit de son perchoir, et quand il eut entendu notre récit, il se répandit en propos des plus grossiers, passa derrière son _calash_, et nous fit voir qu'une fente avait été pratiquée dans le cuir dont la capote était faite.
«Le voleur avait glissé sa main par là et avait fait passer ma perruque par le trou, en se tenant debout sur la barre de traverse de la voiture.
«C'était chose assez commune, dit-il, et les voleurs de perruques formaient une corporation nombreuse. Ils se tenaient au guet dans les environs des boutiques des perruquiers, et lorsqu'ils voyaient un client sortir avec une emplette qui en valait la peine, ils le suivaient et si par hasard celui-ci partait en voiture, ils employaient ce moyen pour le voler.
«Qu'il en soit ainsi ou autrement, je n'ai jamais revu ma perruque, et je fus obligé d'en acheter une autre, avant de me hasarder en présence du Roi.
--Voilà vraiment une étrange aventure, s'écria Saxon. Mais comment la chose tourna-t-elle pour vous dans la soirée?
--D'une façon fort piteuse, car la figure de Charles, qui avait le teint assez sombre en tout temps, s'assombrit encore à notre entrée, et son frère le Papiste ne se montra guère plus complaisant. On ne nous avait amenés là que dans le but de nous éblouir de leur clinquant, de leurs hochets, et pour que nous eussions à raconter de belles choses aux gens de l'Ouest.
«Il y avait là des courtisans à l'échine souple, des nobles à la démarche guindée, des courtisanes aux épaules nues, et qui sans leur haute naissance, auraient été envoyées à Bridewell aussi bien que pas une des pauvres filles qu'on a promenées derrière une charrette. Puis, il y avait là les gentilshommes de la chambre, avec leurs habits couleur de cinnamome ou de prune, et un bel étalage de dentelle, d'or, de soie, de plumes d'autruche.
«L'ami Foster et moi, nous nous faisions l'effet de deux corbeaux qui se seraient égarés parmi une troupe de paons. Mais nous avions présent à l'esprit Celui à l'image duquel nous avons été créés, et nous nous comportâmes, je l'espère, en citoyens anglais, indépendants.
«Sa Grâce le Duc de Buckingham se permit de nous railler.
«Rochester nous tint des propos narquois.
«Les femmes minaudaient, mais nous présentâmes notre front de bataille, mon ami et moi, pour discuter, ainsi que je m'en souviens bien, les très précieuses doctrines de l'élection et de la réprobation, sans faire grande attention à ceux qui se moquaient de nous, non plus qu'aux gens qui jouaient, à notre gauche, ni aux gens qui dansaient à notre droite.
«Nous tînmes bon ainsi pendant toute la soirée.
«Alors s'apercevant que ces gens-là ne s'amuseraient guère à nos dépens, Milord Clarendon, le chancelier, nous fit signe de nous retirer, ce que nous fîmes sans nous presser, après avoir salué le Roi et la société.
--Non, pour cela, je ne l'aurais jamais fait, s'écria le jeune Puritain qui avait écouté attentivement le récit de son ancien. N'eût-il pas été bien plus à propos de lever vos mains et d'appeler la vengeance sur eux, ainsi que le fit le saint homme de jadis sur les cités criminelles.
--Plus à propos, dites-vous? répondit le Maire avec impatience. Ce qui est le plus à propos, c'est que la jeunesse se taise, jusqu'au moment où on lui demande son avis sur des affaires de ce genre. La colère de Dieu marche avec des pieds de plomb, mais elle frappe avec des mains de fer. Au moment propice qu'il s'est choisi, il a jugé quand serait pleine à déborder la coupe des iniquités de ces hommes-là. Ce n'est point à nous à l'en instruire. Ainsi que l'a dit le Sage, les malédictions ont l'habitude de revenir à leur perchoir. Mettez-vous cela dans l'esprit, Maître Derrick, et n'en soyez pas trop libéral.
Le jeune apprenti--car c'en était un--courba la tête d'un air maussade sous cette réprimande.
Puis le Maire, après un court silence, reprit son récit:
--Comme la nuit était belle, dit-il, nous décidâmes de regagner à pied notre logement, mais jamais je n'oublierai les scènes scandaleuses que nous vîmes en route. Le bon Maître Bunyan, d'Elstow, aurait pu ajouter quelques pages à sa description de la Foire aux Vanités, s'il s'était trouvé avec nous. Des femmes avec des mouches, aux cheveux teints, aux fronts d'airain, les hommes, aux allures désordonnées, tapageuses, et blasphémant, et les cris, et le maquerellage, et l'ivrognerie. C'était bien le royaume qui méritait d'être gouverné par une cour pareille. À la fin, nous passâmes par des rues plus tranquilles, et nous espérions en avoir fini avec nos aventures, quand tout à coup arriva au galop une troupe de cavaliers à moitié ivres, sortant d'une rue latérale, qui attaquèrent les passants à coups d'épée, comme si nous étions tombés dans une embuscade de sauvages en quelques pays de mécréants. Ils étaient, à ce que je supposais, de la même couvée que ceux au sujet de qui l'excellent John Milton À écrit: «Fils de Bélial, gonflés d'insolence et de vin.» Hélas! ma mémoire n'est plus ce qu'elle était: car il fut un temps où j'aurais pu réciter par coeur des chants entiers de ce noble et pieux poème.
--Et comment vous êtes-vous tiré d'affaire avec ces querelleurs, monsieur? demandai-je.
--Ils nous assaillirent, nous et quelques autres honnêtes citadins qui regagnaient leur domicile. Brandissant leurs épées, ils nous sommèrent de poser les armes et de leur rendre hommage.
«--À qui? demandai-je.
«Ils montrèrent l'un d'eux qui était vêtu d'un costume plus voyant et était un peu plus ivre que les autres.
«--Voici notre très souverain soigneur.
«--Souverain de quoi? demandai-je.
«--Souverain des Tityre-tu, répondirent-ils. Oh! très barbares et cocus de bourgeois, ne vous apercevez-vous pas que vous êtes tombés entre les mains de cet ordre très noble?
«--Ce n'est point votre véritable monarque, dis-je, car celui-ci est enchaîné dans l'abîme, au-dessous de nous, et c'est là qu'un jour il réunira autour de lui ses fidèles sujets.
«--Entendez-vous, il a tenu des propos de traître, crièrent-ils.
«Sur quoi, sans autre préambule, ils foncèrent sur nous, l'épée et le poignard en main.
«L'ami Foster et moi, nous nous adossâmes contre un mur, et nos manteaux roulés autour de notre bras gauche, nous jouâmes de nos armes, et fîmes si bien que nous atteignîmes un ou deux de ces fendants de la vieille ruelle de Wigan.
«L'ami Foster, en particulier, piqua le Roi de telle façon que Sa Majesté s'enfuit dans la rue en hurlant comme un petit bouledogue qu'on saigne.
«Mais nous étions accablés par le nombre, et notre mission aurait peut-être été terminée à ce moment et à cet endroit, si la garde n'était pas entrée en scène, pour faire tomber nos armes d'un coup de hallebarde, et n'avait ainsi arrêté toute la troupe.
«Pendant qu'avait lieu cette échauffourée, les bourgeois des maisons voisines versaient de l'eau sur nous, comme sur des chats de gouttières, et si cela ne refroidit pas notre ardeur au combat, cela nous mit dans un état fâcheux et peu présentable.
«Nous fûmes traînés ainsi au poste de garde, et nous y passâmes la nuit en compagnie de braillards, de voleurs et de marchandes d'oranges, mais je suis fier de pouvoir dire que mon ami Foster et moi-même nous dîmes à celles-ci quelques paroles de joie et de réconfort.
«On nous relâcha dans la matinée, et secouant aussitôt de nos souliers la poussière de Londres, nous partîmes.
«Et je souhaite de n'y jamais retourner, à moins que ce ne soit à la tête de nos régiments du Comte de Somerset, pour voir le Roi Monmouth poser sur sa tête la couronne, qu'il aura arrachée, dans une lutte loyale, au corrupteur papiste.
Lorsque Maître Stephen Timewell eut achevé son récit, il se fit un brouhaha général, et on se leva de tous côtés, ce qui annonçait la fin du repas.
La compagnie sortit en lent défilé par ordre d'ancienneté.
Tous avaient la même expression sombre et sérieuse, la démarche grave, les yeux baissés.
Ces façons puritaines m'étaient, il est vrai, familières depuis mon enfance, mais jusqu'alors je ne les avais point vu pratiquées par une maisonnée nombreuse, et je n'avais point remarqué leur effet sur un aussi grand nombre de jeunes gens.
--Vous resterez quelques instants encore, dit le Maire, au moment où nous allions les suivre. William, apportez un flacon de vieux vin du Rhin à cachet vert. Ces réconforts charnels, je ne les offre point devant mes jeunes gens, car ce qui leur convient le mieux, c'est le boeuf et une bière saine. À l'occasion toutefois, je partage l'opinion de Paul à savoir qu'un flacon de vin entre amis n'est point chose mauvaise pour l'esprit et le corps. Vous pouvez vous retirer maintenant, ma chérie, si vous avez quelque chose à faire.
--Est-ce que vous allez sortir de nouveau? demanda Ruth.
--Bientôt. Je dois aller à l'Hôtel de Ville. La revue des armes n'est pas terminée.
--Je tiendrai votre costume prêt, ainsi que les chambres de nos hôtes, répondit-elle.
Après quoi, nous adressant un joli sourire, elle partit de son pas léger.
--Je voudrais pouvoir gouverner la ville comme cette fillette dirige cette maison, dit le Maire. Il n'est pas une chose nécessaire à laquelle elle ne pourvoie, avant même qu'on n'en sente le besoin. Elle lit mes pensées et y conforme ses actes avant que mes lèvres aient eu le temps de les exprimer. S'il me reste encore quelque force à consacrer au service public, c'est parce que ma vie privée est toute pleine d'une paix reposante. N'ayez nulle crainte au sujet du vin du Rhin: il vient de chez Brooke et Hellier, d'Abchurch-Lane, et il mérite toute confiance.
--Ce qui prouve que du moins il vient de Londres une bonne chose, fit remarquer Sir Gervas.
--Oui, c'est vrai, dit le vieillard, en souriant. Mais que pensez-vous de mes jeunes gens, monsieur? Il faut qu'ils soient d'une classe très différente de celle que vous connaissez, si comme on me le dit, vous avez fréquenté le monde de la cour.
--Mais parbleu oui, ce sont de fort braves jeunes gens, sans doute, répondit Sir Gervas, d'un ton léger. M'est avis toutefois qu'ils manquent un peu de sève. Ce qu'ils ont dans les veines, ce n'est pas du sang, mais du petit lait aigri.
--Non, non, répondit le Maire avec chaleur. Sur ce point, vous ne leur rendez pas justice. Leurs passions, leurs sentiments sont soumis à un contrôle. C'est ainsi qu'un bon cavalier tient son cheval en main. Mais ils existent tout autant que dans l'animal il existe de la vitesse et de l'endurance. Avez-vous remarqué le pieux jeune homme qui était assis à votre droite, et que j'ai eu maintes fois sujet de réprimander pour son excès de zèle? C'est un bon exemple à citer pour faire voir comment un homme peut garder la haute-main sur ses sentiments, et les maintenir sous la règle.
--Et comment y est-il arrivé? demandai-je.
--Hé bien, entre amis, dit le Maire, ce fut seulement à la dernière Annonciation qu'il demanda la main de ma petite fille Ruth. Son temps est presque terminé, et son père, Sam Derrick, est un estimable ouvrier, en sorte que le mariage serait assez bien assorti. La jeune personne l'a pris en grippe--les jeunes filles ont aussi leurs caprices--et il n'a plus été question de rien. Et pourtant il demeure sous le même toit, il la coudoie du matin jusqu'au soir, sans jamais laisser rien percer de cette passion, qui n'a pas pu s'éteindre aussi vite. Deux fois mon magasin à laines a été détruit au ras du sol par l'incendie, et deux fois il s'est mis à la tête de ceux qui luttaient contre les flammes. Bien peu de gens, après avoir vu leur demande repoussée, auraient été capables de faire preuve d'autant de résignation et de patience.
--Je suis tout disposé à reconnaître la justesse de votre appréciation, dit Sir Gervas Jérôme. J'ai appris à ne pas prendre au mot les antipathies trop promptes, et j'ai présent à l'esprit ce distique de John Dryden:
_Les erreurs, comme les brins de paille, flottent à la surface,_ _Quiconque cherche des perles, doit plonger dans les profondeurs._
--Ou bien, dit Saxon, le digne Docteur Samuel Butler, qui dit, dans son immortel poème d'Hudibras:
_Le sot ne voit que la peau;_ _Le sage s'efforce de regarder à l'intérieur._
--Je m'étonne, Colonel Saxon, dit notre hôte d'un ton sévère, de vous entendre parler avec éloge de ce poème licencieux. D'après ce que j'ai ouï dire, il a été composé dans le but exprès de jeter le ridicule sur les gens pieux. Je n'aurais pas été plus surpris de vous entendre louer l'ouvrage criminel et sot de Hobbes, qui soutient cette thèse malfaisante: «_À Deo Rex, à Rege lex_»: «De Dieu vient le Roi, du Roi vient la loi.»
--Il est vrai que je méprise et dédaigne l'usage que Butler a fait de sa satire, dit adroitement Saxon. Toutefois je puis admirer la satire elle-même, tout comme je puis admirer une lame damasquinée, sans approuver la querelle pour laquelle on la tire.