Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke

Chapter 3

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Beaucoup, parmi eux, accompagnaient leur offrande d'une courte prière, ou de la citation d'un texte bien choisi, où il est parlé du trésor qui ne se corrompt point, ou du prêt fait au Seigneur.

Le secrétaire de la ville, debout près de la table, délivrait les reçus pour chaque somme, et le mouvement incessant de sa langue emplissait la salle, lorsqu'il lisait les noms et les sommes, en y intercalant ses remarques:

--Abraham Willis, criait-il à notre entrée, inscrivez-le pour vingt-six livres dix shillings. Vous recevrez dix pour cent sur cette terre, Maître Willis, et je vous garantis qu'ensuite vous ne serez point oublié... John Standish, deux livres, William Simons, deux guinées... Tiens-bon Bealing, quarante-cinq livres. Voilà un fameux coup dans le flanc du Prélatisme, brave Maître Hoaling... Salomon Warren, cinq guinées; James White, cinq shillings, l'obole de la veuve, James!... Thomas Bakewell, cinq livres. Non, Maître Bakewell, avec trois fermes sur les bords de la Tone et des pâturages dans l'endroit le plus fertile d'Athelney, vous pouvez vous montrer plus libéral pour la bonne cause. Nous vous reverrons sans doute. L'Alderman Smithson, quatre-vingt-dix livres! Aha! voilà un soufflet sur la figure de la femme vêtue d'écarlate. Encore quelques autres comme celui-là, et son trône se changera en chaise à plongeon. Nous la démolirons, digne Maître Smithson, ainsi que Jéhu, le fils de Nimshi, démolit la demeure de Baal.

Et il bavardait, bavardait, faisant succéder éloges, conseils, reproches, bien que les graves et solennels bourgeois ne prêtassent guère attention à son vain jacassement.

À l'autre côté de la salle, il y avait plusieurs longues auges de bois, employées à loger les piques et les faux.

Des messagers spéciaux, des appariteurs avaient été expédiés pour battre le pays et réunir des armes.

Ceux-ci, à leur retour, avaient déposé là leur butin sous la surveillance de l'armurier en chef.

Outre les armes ordinaires des paysans, on voyait un tonneau à moitié plein de pistolets et de pétrinaux, sans compter un bon nombre de mousquets, de fusils à écrou, des fusils hollandais, canardières, carabines, ainsi qu'une douzaine de tromblons à canon de bronze, à gueule évasée, quelques armes de rempart d'antique façon, telles que sacres, couleuvrines, provenant des manoirs du comté.

On avait pris sur les remparts, tiré des greniers de ces vieilles demeures bien d'autres armes, que sans doute nos aïeux regardaient comme des objets de prix, mais qui paraîtraient bien étranges en ce temps-ci, où on peut tirer un coup de fusil toutes les deux minutes, et envoyer aussi une balle à une distance de quatre cents pas.

Il y avait des hallebardes, des haches de combat, des masses d'armes, des lances, et d'antiques cottes de mailles, capables encore aujourd'hui de mettre la vie d'un homme à l'abri d'un coup d'épée ou de pique.

Maître Timewell, le Maire, était debout au milieu de ces allées et venues, mettant de l'ordre dans toutes choses, en chef habile et prévoyant.

Je compris aisément la confiance et l'affection qu'éprouvaient pour lui ses concitoyens, quand je le vis à l'oeuvre, et faisant preuve de toute la sagesse de l'âge et de tout l'entrain de la jeunesse.

Il était tout entier à sa besogne.

Au moment de notre arrivée, il essayait le fonctionnement d'un falconnette, mais en nous apercevant, il s'avança et nous salua avec beaucoup de bienveillance.

--J'ai entendu parler beaucoup de vous, dit-il, et raconter comment vous avez maintenu ensemble les fidèles, et battu ainsi les cavaliers de l'usurpateur. Ce ne sera pas la dernière fois, je l'espère, que vous aurez vu leur dos. On m'a appris, Colonel Saxon, que vous avez beaucoup servi à l'étranger.

--J'ai été l'humble instrument de la Providence dans plus d'une bonne besogne, dit Saxon en s'inclinant. J'ai combattu avec les Suédois contre les Brandebourgeois, puis avec les Brandebourgeois contre les Suédois, mon temps étant expiré et mes conditions satisfaites avec ces derniers. Ensuite j'ai combattu avec les Bavarois contre les Suédois et les Brandebourgeois réunis, sans parler de la part que j'ai prise aux grandes guerres sur le Danube contre le Turc, et de deux campagnes dans le Palatinat avec les _Messieurs_, ce qui toutefois peut passer pour une distraction plutôt que pour de la guerre.

--De vrais états de service pour un soldat! s'écria le Maire, en caressant sa barbe blanche. J'ai entendu dire aussi que vous êtes puissant dans la prière et le chant. Vous êtes, ce que je vois, colonel, de la vieille race de mil six cent quarante, où les hommes passaient toute la journée en selle, et la moitié de la nuit à genoux. Quand reverrons-nous leurs pareils? Il ne reste plus que des débris tels que moi, le feu de notre jeunesse entièrement éteint, et n'offrant plus que des cendres léthargiques de la tiédeur.

--Non, non, dit Saxon, la position et l'occupation où vous voilà maintenant ne sont guère d'accord avec la modestie de votre langage. Mais voici des jeunes gens qui trouveront l'ardeur, si leurs anciens apportent le concours de leurs cerveaux. Voici le Capitaine Micah Clarke, le Capitaine Lockarby, et le Capitaine Honorable Sir Gervas Jérôme, qui sont venus de loin tirer leurs épées en faveur de la foi foulée aux pieds.

--Taunton vous souhaite la bienvenue jeunes messieurs, dit le Maire, en regardant un peu de travers, du moins je me le figurais, le baronnet qui avait tiré son miroir de poche et était occupé à se brosser les sourcils J'espère que durant votre séjour en cette ville, vous voudrez bien vous installer chez moi. C'est une maison sans façon, où la chère est simple, mais un soldat a peu de besoins. Et maintenant, colonel, je serais heureux de vous consulter au sujet de ces drags, et de savoir si après avoir été recerclés, ils peuvent encore servir, ainsi qu'au sujet de ces trois demi-canons, qui furent employés au temps ancien du Parlement et diront peut-être leur mot dans la cause du peuple.

Le vieux soldat et le Puritain s'enfoncèrent aussitôt dans une profonde et savante discussion sur les mérites des pièces de rempart, des petits canons, demi-couleuvrines, sacres, mignons, mortiers, faucons, pierriers, autant de types d'artillerie sur chacun desquels Saxon avait à exprimer des opinions bien tranchées, étayées de bien des aventures, de bien des expériences personnelles.

Il s'étendit ensuite sur les avantages des flèches à feu, des lances à feu, dans l'attaque ou la défense des places fortes.

Il termina par une longue dissertation sur les fortins, _directis lareribus_, sur les ouvrages en demi-lune, en ligne droite, horizontaux, obsculaires, avec tant de mentions des lignes de la Majesté Impériale, à Gran, qu'il semblait que ce discours ne dût jamais finir.

Nous nous esquivâmes pendant qu'il était en train de discuter sur les efforts que produisirent les grenades autrichiennes sur une brigade de piquiers bavarois à la bataille d'Obergranstock.

--Que je sois maudit, si je suis disposé à accepter l'offre de ce personnage, dit Sir Gervas à demi-voix. J'ai entendu parler des ménages puritains. Beaucoup de prières, peu de vin du Rhin, et de tous côtés des vols de textes aussi durs, aussi tranchants que des cailloux. On se couche avec le soleil, et un sermon est là qui vous guette pour peu qu'on regarde avec bienveillance la domestique, ou qu'on chantonne un refrain de chanson à boire.

--La maison peut être plus importante que celle de mon père, fis-je remarquer, mais elle ne peut pas être plus rigoureuse.

--Pour cela, je le garantis, s'écria Ruben. Quand nous allions à une danse moresque, quand nous organisions un jeu des samedis soir, comme la ronde aux baisers ou «le curé qui a perdu son habit», j'ai vu Joe Côte de Fer nous jeter au passage un regard capable de geler le sourire sur nos lèvres. Je vous réponds qu'il aurait aidé le Colonel Pride à tuer les ours ou à abattre les maïs.

--Un tel homme eût commis un fratricide en tuant des ours, dit Sir Gervas, avec tout le respect que je professe pour votre honorable père, ami Clarke.

--Tout comme vous si vous aviez abattu un papegai, répondis-je en souriant. Quant à l'offre du Maire, nous ne pouvons maintenant nous dispenser d'aller à son repas, et si on le trouve ennuyeux, il vous sera aisé de trouver une excuse, et de vous tirer honorablement de là. Mais rappelez-vous ceci, Sir Gervas, ces intérieurs-là sont très différents de tous ceux que vous connaissez. Aussi donc réfrénez votre langue: sans quoi il pourrait y avoir quelqu'un de fâché. Si je fais hem! ou si je tousse, cela signifiera que vous ferez bien de vous tenir sur vos gardes.

--Convenu, jeune Salomon, s'écria-t-il. Il fait réellement bon avoir un pilote qui connaît comme vous ces eaux sacrées. Quant à moi, je ne me doutais pas combien j'étais près des récifs. Mais nos amis ont fini la bataille d'Ober... je ne sais pas quoi, et ils s'avancent vers nous. J'espère, Monsieur le Maire, que toutes les difficultés sont résolues?

--Elles le sont, répondit le Puritain. J'ai été extrêmement édifié par les propos de votre colonel, et je suis certain qu'en servant sous ses ordres vous ferez grand profit de sa mûre expérience.

--Très probable, monsieur, très probable! dit Sir Gervas d'un ton insouciant.

--Mais, reprit le Maire, il est près d'une heure, et notre faible chair demande à grands cris à manger et à boire. Je vous en prie, faites-moi la faveur de m'accompagner en mon humble demeure, où nous trouverons le repas de famille déjà servi.

En disant ces mots, il nous précéda pour sortir de la salle, et descendit lentement Fore Street, les gens s'écartant à droite et à gauche sur son passage et se découvrant respectueusement devant lui.

De place en place, ainsi qu'il nous le fit remarquer, des mesures avaient été prises pour barrer la route avec de fortes chaînes, destinées à rompre l'élan de la cavalerie.

Dans certains endroits, à l'angle d'une maison un trou avait été pratiqué dans la maçonnerie, et par là pointait la gueule noire d'une caronade ou d'une pièce de rempart.

Ces précautions étaient d'autant plus nécessaires, que plusieurs corps de cavalerie, sans compter celui que nous avions repoussé, étaient répandus dans les environs, on le savait, et que la ville, n'ayant plus ses remparts, était exposée à une incursion d'un chef audacieux.

La demeure du principal magistrat était une maison trapue, à façade carrée en pierre, située dans une cour qui s'ouvrait sur la rue de l'Est.

La porte de chêne, à imposte pointue, parsemée de gros clous de fer, avait un air sombre et maussade, mais le vestibule sur lequel elle s'ouvrait était clair et aéré.

Il avait un parquet de cèdre très poli et était lambrissé jusqu'à une grande hauteur, d'un bois de nuance foncée qui répandait une odeur agréable, analogue à celle de la violette.

Un large escalier partait de l'autre bout du vestibule.

Ce fut par là qu'arriva, d'une marche légère, au moment de notre entrée, une jeune fille à la figure douce, suivie d'une vieille dame chargée de lingerie blanche.

En nous voyant, la personne âgée battit en retraite, remontant l'escalier, pendant que la jeune personne descendait les marches trois à trois, entourait de ses bras le cou du vieillard, et l'embrassait avec tendresse, en le regardant bien en face, comme une mère regarde un enfant, quand elle craint quelque chose d'inquiétant.

--On s'est encore fatigué, grand-papa, encore fatigué, dit-elle en hochant la tête, et lui posant sur chaque épaule une petite main blanche. Vraiment, vraiment, ton courage est plus grand que tes forces.

--Non, non, petite, dit-il, en passant affectueusement la main à travers une opulente chevelure brune, l'ouvrier doit travailler jusqu'à ce que sonne l'heure du repos. Gentilshommes, voici ma petite fille Ruth, tout ce qui reste de ma famille, et la lumière de ma vieillesse. Tout le bosquet a été abattu, et il ne reste plus que le vieux chêne et le jeune rejeton. Ces cavaliers, ma petite, sont venus de loin pour servir la cause, et ils nous ont fait l'honneur d'accepter notre hospitalité.

--Vous êtes venus au bon moment, gentilshommes, répondit-elle en nous regardant bien en face avec un bienveillant sourire, comme celui d'une soeur accueillant ses frères. La maisonnée est réunie autour de la table, et le repas est prêt.

--Pas plus prêt que nous ne le sommes, s'écria le robuste vieux bourgeois. Conduis nos hôtes à leurs places, pendant que j'ôterai cette robe officielle, ma chaîne et mon col de fourrure, avant de rompre mon jeûne.

À la suite de notre jolie conductrice, nous entrâmes dans une chambre très grande et très haute, dont les murs étaient revêtus de panneaux de chêne et dont chaque extrémité était ornée d'une tapisserie.

Le parquet était en marqueterie à la façon française et couvert d'une quantité de peaux et de tapis.

À un bout de la pièce se dressait une grande cheminée de marbre, assez vaste pour former à elle seule une petite chambre, meublée, comme au temps jadis, d'un appui pour les ferrures, dans le centre, et pourvue de larges bancs en pierre sur les côtés.

Au-dessus du manteau de la cheminée, des rangées de crochets avaient servi, à ce qu'il me sembla, à supporter des armes, car les riches marchands anglais avaient coutume d'en avoir chez eux au moins en quantité suffisante pour équiper leurs apprentis et leurs ouvriers.

Mais elles avaient été enlevées, et il ne restait plus d'autre indice des temps de troubles, qu'un monceau de piques et de hallebardes entassées dans un coin.

Au milieu de la chambre s'étendait une longue table massive, autour de laquelle étaient assis trente ou quarante personnes, pour la plupart des hommes.

Ils étaient tous debout à notre entrée.

À l'extrémité la plus éloignée de la table, un individu à figure grave débitait avec une prononciation traînante des actions de grâce qui n'en finissaient pas.

Cela commençait par une formule de reconnaissance, pour la nourriture, mais se perdait dans des histoires d'Église et d'État, pour finir par une supplication en faveur d'Israël, qui venait de prendre les armes pour livrer les batailles du Seigneur.

Pendant tout ce temps-là, nous formions un groupe près de la porte, nu-tête, et nous nous occupions à observer la compagnie et nous pouvions le faire de plus près que la politesse ne nous eût permis de le faire, si les gens n'avaient pas tenu les yeux baissés, et si leur pensée ne s'était pas portée ailleurs.

Il y en avait de tous les âges, depuis les barbons jusqu'aux jeunes garçons ayant à peine dépassé les dix-huit ans.

Tous avaient sur les traits la même expression austère et solennelle.

Tous étaient vêtus de la même façon, de costumes simples et sombres.

À part la blancheur de leurs larges cols et de leurs manches, pas un cordon de couleur n'égayait la triste sévérité de leur habillement.

Leurs vestes et leurs gilets noirs étaient de coupe droite et collante, et leurs souliers de cuir Cordoue, qui, au temps de notre jeunesse, étaient d'ordinaire l'endroit préféré pour quelques menus ornements, étaient tous, sans exception, à bouts carrés et attachés avec des cordons de couleur foncée.

La plupart portaient des baudriers simples en cuir non tanné, mais les armes elles-mêmes, ainsi que les larges chapeaux de feutres et les manteaux noirs, étaient entassés sur les bancs, ou déposés sur les sièges le long des murs.

Ils tenaient les mains jointes, la tête penchée et écoutaient cette allocution inopportune, en témoignant de temps à autre, par un gémissement ou une exclamation, de l'émotion que les paroles du prédicant excitaient en eux.

Les trop longues actions de grâces se terminèrent enfin.

La troupe s'assit et se mit sans autre retard ni cérémonie à attaquer les gros quartiers de viande qui fumaient devant elle.

Notre jeune hôtesse nous conduisit au bout de la table, où une haute chaise sculptée, pourvue d'un coussin noir, indiquait la place du maître de la maison.

_Mistress_ Timewell s'assit à la droite du Maire, ayant à côté d'elle Sir Gervas et la place d'honneur, la gauche, étant donnée à Saxon.

À ma gauche était assis Lockarby, dont j'avais vu les yeux se fixer avec une admiration visible et persistante sur la jeune Puritaine depuis le premier instant où il l'avait aperçue.

La table n'étant pas très large, nous pouvions causer d'un bord à l'autre malgré le fracas de vaisselle et des plats, malgré l'affairement des domestiques et le grave bourdonnement des voix.

--C'est le personnel de la maison de mon père, fit remarquer notre hôtesse, s'adressant à Saxon. Il n'y a ici personne qui ne soit à son service. Il a un grand nombre d'apprentis dans le commerce de la laine. Nous sommes ici quarante à chaque repas, tous les jours de l'année.

--Et un repas fameux, dit Saxon, en jetant un regard sur la table, du saumon, des côtes de boeuf, des croupes de mouton, des pâtés de veau, qu'est-ce qu'un homme peut désirer de plus? De la bière brassée à la maison, servie en abondance, pour faire descendre tout cela. Si le digne Maître Timewell trouve le moyen d'approvisionner l'armée de cette façon, je serai le premier à lui en être reconnaissant. Une tasse d'eau sale, et un morceau de viande enfilé sur une baguette de fusil et charbonnée plutôt que rôtie au feu du bivouac, voilà probablement ce qui succédera à ces douceurs.

--Ne vaut-il pas mieux avoir la foi? dit la jeune Puritaine. Le Tout Puissant ne nourrira-t-il pas ses soldats, tout de même qu'Élisée fut nourri dans sa solitude et qu'Agar le fut dans le désert?

--Oui, dit un jeune homme à la tignasse frisée, au teint basané, qui était assis à la droite de Sir Gervas, il pourvoira à nos besoins, tout de même qu'un ruisseau jaillit des endroits secs, tout de même que les cailles et la manne tombèrent en abondance sur le sol stérile.

--Je l'espère bien, mon jeune monsieur, dit Saxon, mais il ne nous faudra pas moins organiser un service d'approvisionnement, avec une escorte de chariots numérotés, et un intendant pour chacun, à la façon allemande. Ce sont là choses qu'il ne faut point laisser au hasard.

À cette remarque, la jolie _Mistress_ Timewell leva les yeux d'un air presque effaré, comme si elle en était scandalisée.

Ses pensées auraient pris la forme de paroles, si à ce moment même, son père n'était entré dans la salle, où toute la compagnie se leva et salua, pendant qu'il gagnait sa place.

--Asseyez-vous, mes amis, dit-il, en faisant un geste de la main... Colonel Saxon, nous sommes des gens simples, et l'antique vertu du respect pour nos anciens n'est point entièrement éteinte chez nous. J'espère, Ruth, reprit-il que tu as pourvu aux besoins de nos hôtes?

Nous protestâmes d'une seule voix que nous n'avions jamais été l'objet d'autant d'attention et d'hospitalité.

--C'est bien, c'est bien, dit le bon tisseur de laine, mais vos assiettes sont nettes et vos verres vides. William, veillez à cela. Un bon travailleur sait toujours découper à table. Si un de mes apprentis n'arrive pas à faire plat net, je sais que je ne tirerai pas grand chose de lui quand il maniera l'outil à carder et le chardon à foulon. Les muscles et les nerfs se font avec des matériaux... Une tranche de ce quartier de boeuf, William... À propos de cette bataille d'Obergranstock, colonel, quel fut le rôle qu'y joua ce régiment de Pandous dans lequel vous aviez une commission?

Sur une question de ce genre, vous pouviez vous imaginer que Saxon avait bien des choses à dire.

Les deux hommes ne tardèrent pas à s'enfoncer dans une discussion animée où les incidents de la Dune de Roundway et de la bande de Marston furent mis en parallèle avec les résultats d'une vingtaine d'affaires aux noms impossibles à prononcer, dans les Alpes de Styrie et sur les bords du Danube.

Dans sa vaillante jeunesse, Maître Timewell avait commandé d'abord un escadron, puis un régiment, pendant les guerres du Parlement, depuis la bataille de Chalgrove jusqu'à la lutte finale à Worcester, en sorte que ces aventures militaires, sans avoir autant de diversité et d'étendue que celles de son interlocuteur, étaient suffisantes pour lui permettre de formuler et défendre des opinions précises.

Au fond, elles étaient les mêmes que celles du soldat de fortune, mais lorsque leurs idées différaient sur quelque détail, aussitôt s'engageait un feu croisé d'expressions militaires.

Il était tant question d'estacades, de palissades, de comparaisons entre la cavalerie légère et la grosse cavalerie, entre piquiers et mousquetaires, entre lansquenets et lanciers que l'oreille du profane était étourdie de ce torrent de mots.

Enfin, à propos d'un détail de fortification, le Maire traça le plan de ses ouvrages avancés avec des cuillers et des fourchettes, pendant que Saxon ouvrait ses parallèles avec des lignes de morceaux de pain, les poussait rapidement en traverses et chemins couverts, pour s'établir sur l'angle rentrant de la redoute du Maire.

De là partit une nouvelle discussion au sujet des contre mines, ce qui eût pour effet de donner au débat un redoublement d'ardeur.

Pendant que cette dispute amicale avait lieu entre les anciens, Sir Gervas Jérôme et _Mistress_ s'étaient mis à causer d'un bout de la table à l'autre.

--Mes chers enfants, j'ai rarement vu une figure aussi belle que celle de cette demoiselle puritaine.

Elle était belle de cette sorte de beauté modeste et virginale où les traits doivent leur charme au charme de l'âme qui les illumine.

Le corps, dans sa perfection de forme, semblait n'être que l'expression de l'esprit accompli qui l'habitait.

Sa chevelure brun foncé tombait en arrière depuis son front large et blanc, qu'embellissaient deux sourcils fortement marqués, et de grands yeux bleus et pensifs.

L'ensemble de ses traits avait un caractère de douceur qui faisait songer à la tourterelle.

Néanmoins il y avait dans la bouche une fermeté, dans le menton une délicate saillie qui indiquaient qu'en des temps de trouble et de danger, la petite demoiselle saurait se montrer la digne descendante du soldat Tête-Ronde et du magistrat puritain.

Je suis certain qu'en des circonstances où des matrones, à la voix plus forte et plus autoritaire, se seraient vues réduites au silence, la jeune fille du Maire, avec sa douce voix, n'aurait pas été longtemps à perdre son accent de conciliation et à laisser apparaître l'énergie naturelle qu'elle cachait.

Je fus fort diverti en observant le mal que Sir Gervas se donnait pour causer avec elle, car la demoiselle et lui appartenaient à des mondes si profondément divers, qu'il lui fallait toute sa galanterie, tout son esprit, pour se maintenir sur un terrain où ses propos fussent intelligibles pour elle.

--Sans doute, _Mistress_ Ruth, vous employez une grande partie de votre temps à la lecture, remarqua Sir Gervas, je me demande si vous pouvez faire autre chose, étant aussi loin de la Ville.

--De la ville? dit-elle d'un air surpris. Est-ce que Taunton n'est point une ville.

--Le Ciel me préserve de dire le contraire, répondit Sir Gervas et tout particulièrement en présence d'un aussi grand nombre de dignes bourgeois qui passent pour être assez susceptibles en ce qui regarde l'honneur de leur cité natale. Il n'en est pas moins vrai, belle _Mistress_, que la ville de Londres l'emporte sur toutes les autres villes à tel point qu'on la nomme la Ville, ainsi que je viens de le faire.

--Elle est bien grande alors, s'écria-t-elle, avec un joli étonnement. Mais on bâtit de nouvelles maisons à Taunton, en dehors des anciennes murailles, et de l'autre côté de Shuttern, et même sur l'autre bord de la rivière. Peut-être sera-t-elle aussi grande, avec le temps.

--Quand bien même on ajouterait toute la population de Taunton à Londres, dit Sir Gervas, personne n'y remarquerait le moindre accroissement.

--Mais non, vous vous moquez de moi, s'écria la petite provinciale. C'est contre toute raison.