Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke

Chapter 16

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Ici c'était un volontaire de Taunton, en costume de bure, en bottes montantes et à bandoulière, qui dissertait sur la Justification par les oeuvres.

Ailleurs un grenadier de la milice, à l'habit d'un rouge flamboyant, aux buffleteries blanches, s'enfonçait dans le mystère de la Trinité.

Sur certains points, où les chaires improvisées étaient trop rapprochées, les sermons avaient tourné en une ardente discussion entre les deux prédicateurs, et l'auditoire y participait par des murmures sourds, des gémissements, et chacun applaudissait le champion dont les doctrines étaient les plus conformes aux siennes.

Ce fut à travers cette scène, rendue plus frappante encore par la lueur rouge et tremblotante des feux de bivouacs, que je me frayai passage, le coeur lourd, car je sentais combien il était vain d'espérer le succès, quand régnait tant de discorde.

Quant à Saxon, ses yeux brillaient.

Il se frottait les mains avec satisfaction.

--Le ferment opère, dit-il, et ce ferment produira des résultats.

--Je ne vois pas ce qui peut en sortir, si ce n'est du désordre et de la faiblesse, répondis-je.

--Il en sortira de bons soldats, mon garçon, dit-il. Ils sont en train de s'aiguiser, chacun de la façon qui lui est propre, sur la pierre de la religion. Ces disputes engendrent des fanatiques, et le fanatique est l'étoffe dont sont fait les conquérants. N'avez-vous pas entendu dire que l'armée du Vieux Noll était divisée entre Presbytériens, Indépendants, Antinomiens, Hommes de la Cinquième Monarchie, Brownistes, et une vingtaine d'autres sectes, dont les querelles ont créé les plus beaux régiments qui se soient jamais alignés sur un champ de bataille.

_Ainsi que le font ceux qui établissent leur foi_ _Sur l'épée et le fusil comme texte sacré._

«Vous connaissez ce distique du vieux Samuel. Je vous le dis, j'aime mieux les voir occupés à cela qu'à leur exercice, avec toutes leurs bisbilles et leur vacarme.

--Mais ce désaccord au Conseil? demandai-je.

--Ah! cela c'est chose plus grave. Toutes les religions peuvent se souder ensemble. Mais le Puritain et le Libertin, c'est comme l'huile et l'eau. Mais le Puritain, c'est l'huile, car il est toujours en haut. Ces courtisans n'ont en vue qu'eux-mêmes; tandis que les autres ont derrière eux l'élite, le nerf de l'armée. Il est heureux qu'on se mette en marche demain. Les troupes royales, ainsi quel je l'ai appris, affluent dans la plaine de Salisbury, mais leur artillerie et leurs convois de vivres les retardent. Elles savent bien qu'elles doivent apporter tout ce qui leur est nécessaire et qu'elles doivent compter fort peu sur le bon vouloir des paysans de la contrée. Ah! l'ami Buyse, comment cela va-t-il?

--_Gans gut_, dit le gros Allemand, qui surgit devant nous dans l'obscurité. Mais Sapperment! Quelles clameurs! quels croassements, on dirait une volée de corneilles au moment du coucher. Vous autres Anglais, vous êtes... oui, tonnerre et éclair! un singulier peuple. Il n'y en a pas deux d'entre vous sous le ciel qui soient du même avis sur n'importe quel sujet. Le Cavalier tient à son bel habit et à son franc-parler. Le Puritain vous coupera la gorge plutôt que de renoncer à son costume sombre et à sa Bible. «Le Roi Jacques I» crient les uns. «Le Roi Monmouth» crient les paysans. «Le Roi Jésus» disent les Hommes de la cinquième Monarchie: «À bas tous les Rois!» crient Maître Wade et quelques autres qui tiennent pour la République.

«Depuis le jour où je me suis embarqué à Amsterdam sur le Helderenbergh, je me suis toujours senti la tête tourner quand j'ai taché de comprendre ce que vous voulez, car avant que l'un ait fini d'expliquer son affaire, et que je commence à voir un peu clair dans le _Finsterniss_ (les ténèbres), un autre arrive avec une autre histoire, et me voilà dans le même embarras qu'au premier moment. Mais vous, mon jeune Hercule, je suis vraiment content de vous voir revenu sain et sauf. J'hésite un peu à vous tendre ma main, après le traitement que vous lui avez fait subir récemment. J'espère que vous ne vous en portez que mieux, malgré les dangers que vous avez courus.

--À vrai dire, répondis-je, je me sens les paupières très lourdes. À part une heure ou deux sur le lougre et à peu près autant de temps sur la couchette de la prison, je n'ai pas fermé l'oeil depuis que j'ai quitté le camp.

--Rassemblement au second coup de clairon, vers huit heures! dit Saxon. Donc nous allons vous quitter pour que vous puissiez vous reposer de vos fatigues.

Les deux vieux soldats, après m'avoir fait de la tête un signe d'adieu, se dirigèrent ensemble à grands pas vers la rue encombrée qui se nommait Fore Street, pendant que je me frayais passage de mon mieux pour gagner la demeure hospitalière du Maire.

Et il me fallut recommencer mon récit d'un bout à l'autre, avant qu'on me permît enfin de rentrer dans ma chambre.

End of Project Gutenberg's Micah Clarke - Tome II, by Arthur Conan Doyle