Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke

Chapter 15

Chapter 153,990 wordsPublic domain

--Surtout quand elle parle de chanvre et de prisons, répondit-il en souriant. Mais si je vous ai fourré en prison, vous devez avouer que je vous ai offert une compensation en vous en retirant au bout de ma ligne, comme on tire une épinoche d'une bouteille. Mais comment en êtes-vous arrivé à me remettre de tels papiers en présence de mon conseil?

--J'ai fait tout mon possible pour les remettre en particulier, dis-je, et je vous ai envoyé un message dans ce but.

--C'est vrai, répondit-il, mais il m'arrive des messages de cette sorte de tout soldat qui veut vendre son épée, de tout inventeur qui a la langue longue et la bourse plate. Comment deviner que l'affaire était réellement importante?

--J'ai craint de laisser échapper une chance qui pourrait ne jamais revenir, dis-je. On m'a appris que Votre Grâce n'a que peu de loisir dans l'époque présente.

--Je ne saurais vous blâmer, répondit-il, en arpentant la pièce, mais c'était malencontreux. J'aurais pu dissimuler les dépêches, mais cela eût excité les soupçons. Votre plan aurait été percé à jour. Il y a bien des gens qui portent envie à ma haute fortune, et qui sauteraient sur une occasion de me nuire auprès du Roi Jacques. Sunderland ou Somers, n'importe lequel d'entre eux, attiseraient la moindre rumeur en une flamme qu'il serait impossible d'éteindre. Il n'y avait donc d'autre parti à prendre que de montrer les papiers. La langue la plus venimeuse n'a pu rien trouver à blâmer dans ma conduite. Quelle attitude auriez-vous conseillée en pareilles circonstances?

--Celle qui aurait consisté à aller droit au but, répondis-je.

--Oui, oui, monsieur La Probité, mais les hommes publics sont tenus à marcher avec toute la précaution possible, car la ligne droite les conduirait trop souvent au bord du précipice. La Tour ne serait pas assez vaste pour loger tous ses hôtes, si tout le monde allait le coeur dans sa main. Mais à vous, dans ce tête-à-tête, je puis dire mes pensées véritables sans crainte d'être trahi ou mal compris. Je n'écrirai pas un mot sur du papier. Il faut que votre mémoire soit la feuille qui portera ma réponse à Monmouth. Et pour commencer, effacez-en tout ce que vous avez entendu dans la salle du Conseil. Que cela soit comme si l'on n'avait rien dit! Est-ce fait?

--Je comprends que cela ne représentait point les véritables pensées de Votre Grâce.

--Il s'en fallait de beaucoup, capitaine. Mais je vous en prie, dites-moi quelles raisons les rebelles ont-ils de compter sur le succès? Vous avez dû entendre votre colonel et d'autres discuter sur ce sujet, ou remarquer d'après leur attitude ce qu'ils en pensaient. A-t-on bon espoir de tenir tête aux troupes du Roi?

--Jusqu'à présent, répondis-je, on n'a eu que des succès.

--Contre les gens de la milice. Mais ils verront qu'il en est tout autrement quand ils auront affaire à des troupes exercées. Et pourtant!... et pourtant... Il y a une chose que je sais, c'est que tout échec de l'armée de Feversham causerait un soulèvement général dans tout le pays. D'autre part, le parti du Roi est actif. Chaque courrier nous apporte la nouvelle de renforcements par des levées. Albemarle maintient encore la milice dans l'Ouest. Le comte de Pembroke est en armes dans le Comté de Wilts. Lord Lumley arrive de l'Est avec les troupes du Sussex. Le Comte d'Abingdon tient le Comté d'Oxford. À l'Université, les bonnets et les robes font partout place aux casques et aux cuirasses. Les régiments hollandais de Jacques se sont embarqués à Amsterdam. Et pourtant Monmouth a gagné deux batailles. Pourquoi n'en gagnerait-il pas une troisième. Les eaux sont troubles... bien troubles.

Le Duc allait et venait, les sourcils froncés, se disait tout cela à lui-même plutôt qu'à moi, hochait la tête de l'air d'un homme dans la plus embarrassante incertitude.

--Je voudrais que vous disiez à Monmouth, fit-il enfin, que je lui sais gré des papiers qu'il m'a envoyés, que je les lirai et les examinerai avec l'attention convenable, et que je l'aiderais si je n'étais entravé par des gens qui me serrent de près et qui me dénonceraient si je laissais voir mes véritables pensées. Dites-lui que s'il amène son armée dans ce pays-ci, je pourrai alors me déclarer ouvertement pour lui, mais que le faire en ce moment serait ruiner la fortune de ma maison sans lui être utile en quoi que ce soit. Pouvez-vous lui porter ce message?

--Je le ferai, Votre Grâce.

--Dites-moi, demanda-t-il, comment Monmouth se comporte-t-il en cette entreprise.

--En chef sage et vaillant, répondis-je.

--C'est étrange, murmura-t-il. À la cour, on ne cessait de dire, par manière de plaisanterie, qu'il avait à peine assez d'énergie ou de constance pour achever une partie à la balle et qu'il jetait toujours sa raquette avant d'avoir amener le coup gagnant. Ses projets étaient comme une girouette, tournant à tous les vents. Il n'avait de constant que son inconstance. Il est vrai qu'il a commandé les troupes du Roi en Écosse, mais tout le monde savait que Claverhouse et Dalzell ont été les véritables vainqueurs au Pont de Bothwell. À mon avis, il ressemble à ce Brutus de l'Histoire Romaine qui feignit d'être faible d'esprit pour masquer ses ambitions.

Le Duc avait repris ses propos qu'il adressait à lui-même plutôt qu'à moi.

Aussi ne fis-je aucune remarque, si ce n'est pour rappeler que Monmouth s'était gagné le coeur du petit peuple.

--C'est là qu'est sa force, dit Beaufort. Il a dans les veines le sang de sa mère. Il ne trouve pas indigne de serrer la patte sale de Jerry le rétameur, ou de disputer le prix de la course à un rustaud sur la pelouse du village. Ce sont ces mêmes rustauds qui l'ont soutenu, alors que des amis de la haute noblesse sont restés à l'écart. Je voudrais bien pouvoir lire dans l'avenir. Mais vous avez mon message, capitaine, et j'espère que si vous y changez quelque chose en le faisant connaître, ce sera pour y mettre plus de chaleur et de bienveillance. Maintenant il est temps que vous partiez, car les gardes seront relevés dans moins de trois heures et votre évasion sera découverte.

--Mais comment partir? demandai-je.

--Par ici, répondit-il, en ouvrant la fenêtre et faisant glisser la corde sur la poutre dans ce sens. La corde sera peut-être trop courte d'un ou deux pieds, mais vous avez de la taille de reste pour y suppléer. Lorsque vous aurez pris terre, suivez le chemin sablé qui tourne à droite jusqu'à ce qu'il vous amène sous les grands arbres du parc. Le septième de ces arbres a une grosse branche qui passa par-dessus le mur de clôture. Grimpez sur cette branche et laissez-vous tomber de l'autre côté. Vous y trouverez mon valet qui vous attend avec votre cheval. Et en selle, jouez de l'éperon, en toute hâte, avec la vitesse de la poste, dans la direction du Sud. Quand il fera jour, vous devrez vous trouver en dehors du terrain dangereux.

--Mon épée! demandai-je.

--Tout ce qui vous appartient est ici. Redites à Monmouth ce que je vous ai dit et faites lui savoir que je vous ai traité avec toute la bienveillance possible.

--Mais que dira le Conseil de Votre Grâce, en apprenant ma disparition?

--Peuh! mon garçon, ne vous mettez pas en peine de cela. Je partirai pour Bristol dès la pointe du jour et je donnerai à mon conseil assez de sujets de réflexions pour qu'il n'ait pas le loisir de songer à ce que vous êtes devenu. Les soldats ne verront là qu'un autre exemple de l'intervention du Père du Mal, qui depuis longtemps passe pour être épris de cette cellule au-dessous de nous. Sur ma foi, si tout ce qu'on raconte est vrai, il s'y est passé assez de choses horribles pour faire sortir tout ce qu'il y a de diables dans l'abîme. Mais le temps presse. Passez sans bruit par la fenêtre. C'est cela! Rappelez-vous le message.

--Adieu, Votre Grâce, répondis-je.

Et, saisissant la corde, je me laissai glisser à terre rapidement, sans bruit.

Alors il la remonta et ferma la fenêtre.

Lorsque je regardai autour de moi, mon regard tomba sur la fente étroite qui s'ouvrait sur ma cellule et à travers laquelle ce brave fermier Brown avait causé avec moi.

Une demi-heure auparavant, j'étais étendu sur la couchette de la prison, sans espoir, sans aucune idée d'évasion.

Et maintenant me voilà de nouveau au grand air.

Nulle main ne s'étend pour m'arrêter.

Je respire librement.

Prison et potence ont également disparu, comme de mauvais rêves qu'on chasse en se réveillant.

Le coeur, capable de se bien tremper, s'adoucit grâce à la certitude de la sécurité.

Aussi j'ai vu un honnête commerçant se comporter bravement tant qu'il fut convaincu que sa fortune avait été engloutie par l'Océan, mais perdre toute sa philosophie en apprenant que la nouvelle était fausse, et que ses biens avaient traversé le péril sains et saufs.

Pour ma part, assuré comme je le suis que le hasard n'a aucune part dans les affaires humaines, je sentais que j'avais été soumis à cette épreuve pour m'inspirer des pensées sérieuses, et que j'en avais été tiré afin de pouvoir traduire ces pensées en actes.

Comme gage des efforts que je ferais dans ce but, je me mis à genoux sur l'herbe à l'ombre de la tour des Botelers, et je priai, afin de devenir en ce monde un homme utile, d'obtenir le secours nécessaire pour m'élever au-dessus de mes besoins et de mes intérêts pour concourir à tout ce qui se ferait de bon ou de noble dans mon temps.

Il s'est bien passé cinquante ans, mes chers enfants, depuis le jour ou je courbai mon intelligence devant le grand Inconnu, dans le parc de Badminton éclairé par la lune, mais je puis dire sincèrement qu'à partir de ce jour-là jusqu'au jour présent, les objets, que je m'étais proposés, m'ont servi de boussole sur les flots sombres de la vie--boussole à laquelle il m'arrive parfois de ne point obéir--car la chair est faible et frêle, mais qui du moins a toujours été là, pour que je puisse la consulter dans les périodes de doute et de danger.

Le sentier de droite traversait des bosquets et longeait des pièces d'eau peuplées de carpes pendant un bon mille.

J'arrivai enfin à la rangée d'arbres qui suivait le mur de clôture.

Je ne vis pas un être vivant sur mon trajet, excepté une harde de daims qui s'enfuirent comme des ombres légères sous le clair de lune pâlissant.

Je me retournai.

Je vis les hautes tours et les pignons de l'aile des Botelers se dessiner en noir d'un air menaçant contre le ciel étoilé.

J'arrivai au septième arbre.

Je grimpai sur la grosse branche qui passait par-dessus la muraille du parc et je me laissai tomber de l'autre côté, où je trouvai mon bon vieux gris-pommelé m'attendant sous la surveillance d'un palefrenier.

Je m'élançai en selle, me ceignis une fois encore de mon épée et partie au galop, d'un train aussi rapide que le comportaient quatre jambes pleines de bonne volonté, pour retourner à mon point de départ.

Je chevauchai pendant toute cette nuit-là sans tirer les rênes, traversant des hameaux endormis, des fermes baignées de clair de lune, longeant des cours d'eau brillants, furtifs, franchissant des collines couvertes de bouleaux.

Quand le ciel d'Orient passa de la teinte rouge à la teinte écarlate, et que le grand soleil montra son bord par-dessus les hauteurs bleues du comté de Somerset, j'avais déjà accompli une bonne partie de mon trajet.

C'était au matin d'un jour de sabbat et de tous les villages arrivait le doux tintement d'appel des cloches.

Je ne portais alors sur moi plus de papiers compromettants.

Aussi pouvais-je voyager avec plus d'insouciance.

Quelque part, un gardien de route au regard pénétrant me demanda où j'allais, mais lorsque je lui eus répondu que je venais de chez Sa Grâce le Duc de Beaufort, cela suffit pour dissiper ses soupçons.

Plus loin, près d'Axbridge, je rencontrai un marchand de bestiaux qui se rendait à Wells au trot lourd de son cob luisant.

Je chevauchai quelque temps en sa compagnie et appris que toute la région nord du comté de Somerset était maintenant en pleine révolte, et que Wells, Shepton Mallet et Glastonbury étaient occupés par les volontaires en armes du Roi Monmouth.

Toutes les forces royales s'étaient repliées vers l'Ouest ou l'Est, jusqu'à ce qu'il leur vint des renforts.

En traversant les villages, je vis le drapeau bleu aux clochers des églises, les paysans s'exerçant sur la pelouse, et je n'aperçus nulle part de fantassins ou de dragons pour faire reconnaître l'autorité des Stuarts.

Mon trajet me fit passer par Shepton Diallet, l'auberge du joueur de flûte, Bridgewater, et North Petherton.

Enfin, quand arriva la fraîcheur du soir, j'arrêtai mon cheval fatigué à l'enseigne des _Mains jointes_ et aperçus les clochers de Taunton dans la vallée au-dessous de moi.

Une cruche de bière pour le cavalier, un grand seau d'avoine pour le cheval rendirent leur ardeur à l'un et à l'autre, et nous nous étions remis en route, quand accoururent, descendant la pente avec toute la vitesse dont ils étaient capables, une quarantaine de cavaliers.

Ils allaient d'un tel train, que je m'arrêtai, ne sachant si c'étaient des amis ou des ennemis, mais quand ce tourbillon arriva près de moi, je reconnus dans les deux officiers qui les conduisaient, Ruben Lockarby et Sir Gervas Jérôme.

En me voyant, ils agitèrent les mains, et Ruben fit un bond qui le jeta sur la crinière de son cheval, où il resta un instant, jambe de çà, jambe de là, jusqu'au moment où l'animal le rejeta en selle.

--C'est Micah! criait-il d'une voix haletante.

Après quoi il resta la bouche béante, les larmes jaillissant sur sa bonne figure.

--Corbleu, l'ami! Comment êtes-vous venu ici? dit Sir Gervas en me lardant avec son index comme pour s'assurer que j'étais là en chair et en os. Nous partions en enfants perdus dans le pays de Beaufort, pour le rosser et lui brûler sous le nez sa belle maison, s'il vous était arrivé malheur. Un valet d'écurie est arrivé il n'y a qu'un instant, envoyé par un fermier de là-bas, pour nous informer que vous étiez sous le coup d'une condamnation à mort. Sur quoi je suis parti, avec ma perruque à moitié frisée, et j'ai appris que l'ami Lockarby avait obtenu de Lord Grey un congé pour se rendre dans la Nord avec ces hommes. Mais comment avez-vous été traité?

--Bien et mal, répondis-je en serrant les mains d'amis. La nuit dernière, je ne comptais pas voir un nouveau lever de soleil, et pourtant vous me revoyez ici bien portant, au complet. Mais il faudrait du temps pour raconter tout cela.

--Oui, et le Roi Monmouth sera sur les épines, en vous attendant. Volte-face, mes gars, et en route pour le camp. Jamais mission ne fut plus vite et plus heureusement terminée que la nôtre. Il aurait fait mauvais pour Badminton si vous aviez été endommagé.

Les troupiers firent demi-tour et revinrent au petit trot à Taunton, où je rentrai entre mes deux fidèles amis.

Ils m'apprirent tout ce qui s'était passé en mon absence, et de mon côté je leur contai mes aventures.

La nuit était venue avant que nous eussions franchi les portes.

J'y confiai Covenant aux soins du valet d'écurie du Maire et me rendis tout droit au château pour faire mon rapport sur ma mission.

XI--La querelle au conseil.

Au moment où je me présentai, le Conseil du Roi Monmouth était réuni, et mon entrée causa une joyeuse surprise, car on venait justement d'apprendre ma situation périlleuse.

La présence du Roi lui-même ne put empêcher plusieurs membres et parmi eux les deux vieux soldats de fortune, de se lever brusquement et de me serrer la main avec chaleur.

Monmouth dit, lui aussi, quelques mots pleins de grâce et m'invita à m'asseoir à la table avec les autres.

--Vous avez conquis le droit de prendre place dans notre Conseil, dit-il, et pour qu'il ne naisse point de jalousie parmi d'autres capitaines, en vous voyant au milieu de nous, je vous octroie présentement le titre spécial de commandant des éclaireurs, fonction qui n'ajoutera que peu, sinon rien, à votre tâche actuelle, dans l'état où sont maintenant nos forces, mais qui vous donnera la préséance sur vos camarades. Nous avons appris que vous avez été accueilli par Beaufort de la façon la plus rude et que vous étiez en terrible situation dans ses prisons. Mais vous êtes arrivé sain et sauf, sur les talons mêmes de l'homme qui a apporté la nouvelle. Dites-nous ce qui vous est survenu depuis le premier moment jusqu'à la fin.

J'aurais voulu me borner à parler de Beaufort et de son message, mais comme le Conseil semblait désireux d'entendre tout le récit de mon voyage, je dis en langage aussi bref, aussi simple que possible, les divers incidents qui m'étaient arrivés, l'embuscade des contrebandiers, la caverne, la capture de l'employé de l'Excise, le voyage à bord du lougre, comment j'avais fait la connaissance du fermier Brown, comment j'avais été jeté en prison et en avais été délivré, le message que j'étais chargé d'apporter.

Tout cela fut écouté par le Conseil avec la plus grande attention.

De temps à autre, un juron mal contenu d'un courtisan, un gémissement et une prière d'un Puritain, montraient avec quel ardent intérêt on suivait les phases diverses de mon aventure. Mais ce qui attira le plus l'attention, ce fut le langage de Beaufort.

On m'interrompit plus d'une fois quand on croyait que je passais sur quelqu'une des choses dites ou faites sans donner le temps de l'apprécier.

Lorsque je fus enfin arrivé au bout, tout le monde resta silencieux.

On se regardait les uns les autres, à attendre que quelqu'un formulât une opinion.

--Sur ma parole, dit Monmouth, voici un jeune Ulysse, bien que son Odyssée n'ait exigé que trois jours pour s'accomplir. Scudéry ne serait pas aussi ennuyeuse si elle s'inspirait de cette caverne, de contrebandiers et de ce panneau à coulisse. Qu'en dites-vous, Grey?

--En effet, il a eu sa part d'aventures, répondit le gentilhomme, et il a accompli sa mission en héraut intrépide et zélé. Vous dites que Beaufort ne vous a rien donné par écrit?

--Pas un seul mot, Mylord, répondis-je.

--Et son message confidentiel consistait à dire qu'il était bien disposé pour nous et qu'il se joindrait à nous, si nous étions dans son pays.

--C'était bien le sens de ses paroles, Mylord.

--Et cependant, devant son conseil, il a prononcé des paroles amères contre nous. Il a fait un affront au Roi et il a traité fort légèrement ses justes appels à la loyauté de sa noblesse.

--Il l'a fait, répondis-je.

--Il voudrait bien se trouver à la fois des deux côtés de la haie, dit le Roi Monmouth. Un homme de cette sorte finira probablement par n'être ni de l'un ni de l'autre côté, mais au milieu des ronces. Il peut cependant se faire que nous ayons avantage à faire un mouvement de son côté, de manière à lui donner la possibilité de se déclarer.

--En tout cas, Votre Majesté se souvient, dit Saxon, que nous avons décidé de marcher dans la direction de Bristol et de faire une tentative sur la ville.

--On s'occupe à fortifier les ouvrages, dis-je, et il s'y trouve cinq mille volontaires du Comté de Gloucester. En passant, j'ai vu les ouvriers au travail sur les remparts.

--Si nous gagnons Beaufort, nous aurons la ville, dit Sir Stephen Timewell. Il s'y trouve déjà nombre de gens pieux et honnêtes, qui se réjouiraient de voir une armée protestante dans leurs murs. Si nous avions à faire le siège, nous pourrions compter sur leur concours.

--Grêle et éclairs! s'écria le guerrier allemand avec une impatience que ne pouvait contenir la présence même du Roi, comment nous parler de sièges et de blocus, alors que nous n'avons pas même une pièce de siège avec nous.

--Le Seigneur nous fournira des pièces de siège, s'écria Ferguson, de sa voix étrange et nasillarde. Le Seigneur n'a-t-il point brisé les tours de Jéricho sans l'aide de la poudre à canon. Le Seigneur n'a-t-il pas fait surgir le brave Robert Ferguson? Ne l'a-t-il pas sauvé malgré trente-cinq sommations à comparaître et vingt-deux proclamations des impies? Quelle chose lui est impossible? Hosannah! Hosannah!

--Le Docteur a raison, dit un Indépendant anglais à la face carrée, à la peau tannée, nous parlons trop des moyens de la chair, des chances du siècle, et nous comptons sans cette bienveillance céleste qui devrait nous servir de bâton sur les routes pleines de cailloux et de fondrières... Oui, messieurs, reprit-il, en élevant la voix et regardant les courtisans assis de l'autre côté de la table, vous pouvez accueillir d'un air moqueur les paroles pieuses, mais je vous le dis, c'est vous, avec vos pareils, qui attirerez sur cette armée la colère de Dieu.

--Et moi aussi, je le dis, cria d'un ton farouche un autre sectaire.

--Et moi aussi... Et moi aussi, crièrent plusieurs autres, parmi lesquels était Saxon.

--Est-ce que Votre Majesté trouve bon que nous soyons insultés à la table de votre propre Conseil? s'écria un des courtisans, en se levant tout à coup, la figure rougie. Faudra-t-il que nous supportions encore longtemps cette violence, parce que nous avons la religion du gentilhomme, et que nous préférons la pratiquer dans le secret de nos coeurs plutôt qu'au coin des rues, avec ces Pharisiens.

--Ne parlez pas contre les Saints de Dieu, s'écria un Puritain d'un ton haut et farouche. J'entends au-dedans de moi une voix qui me dit qu'il vaudrait mieux te frapper à mort, oui, même en présence du Roi, plutôt que de te permettre de semer le mépris sur ceux qui ont été régénérés.

Plusieurs, des deux côtés, s'étaient levés.

Les mains étaient posées sur les poignées des épées et l'on échangeait des regards plus terribles que des coups de rapières.

Mais les conseillers plus calmes et plus raisonnables réussirent à rétablir la paix et à faire rasseoir à leurs places les adversaires qui se chamaillaient.

--Qu'est-ce à dire, messieurs, s'écria le Roi, la figure assombrie par la colère, quand le silence fut enfin rétabli. Est-ce là que s'arrête mon autorité, au point qu'on bavarde et qu'on se dispute comme si la salle de mon Conseil était celle d'une taverne de Fleet-Street? Est-ce ainsi que vous respectez ma personne? Je vous le dis, j'aimerais mieux renoncer pour toujours à mes justes droits sur la couronne, et retourner en Hollande, ou consacrer mon épée à la défense de la Chrétienté contre le Turc que de souffrir pareille indignité. Si quelqu'un est convaincu d'avoir excité la discorde chez les soldats ou parmi les citoyens sous couleur de religion, je sais ce que j'aurai à faire à son égard. Que chacun prêche aux siens, que nul ne se mêle du troupeau de son prochain. Quant à vous, Mr Bramwell, et Mr Joyce, ainsi que vous, Mr Henry Nuttall, nous vous regarderons comme dispensés d'assister à ces réunions jusqu'au jour où nous songerons de nouveau à vous. Vous pouvez maintenant vous séparer et rentrer chacun dans vos quartiers. Demain matin, avec l'aide de Dieu, nous nous mettrons en route dans la direction du Nord, pour voir quelle fortune attend notre entreprise dans ces contrées.

Le Roi s'inclina pour faire entendre que la réunion officielle était terminée, et prenant Lord Grey à part, dans une embrasure de fenêtre, il s'entretint avec lui d'un air préoccupé.

Les Courtisans, qui comptaient parmi eux plusieurs Anglais et des gentilshommes étrangers, venus avec quelques esquires des comtés de Devon et de Somerset, sortirent en masse, l'air provocateur, avec un grand bruit d'éperons et de sabres.

Les Puritains se groupèrent, la mine grave, et partirent, après eux, non point avec des façons réservées, et les yeux baissés, comme ils le faisaient d'ordinaire, mais avec les traits farouches, les sourcils froncés, et tels que les Juifs d'autrefois se montraient quand l'appel «À vos tentes, Israël» vibrait encore à leurs oreilles.

Véritablement la discorde religieuse, l'ardeur sectaire étaient dans l'air.

Au dehors, sur la pelouse du château, les voix des prédicants montaient comme un bourdonnement d'insectes.

Tous les chariots, les barils, les caisses que le hasard avait mis à leur disposition étaient changés en autant de chaires, chacune ayant son orateur et son petit cercle d'auditeurs empressés.