Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke

Chapter 12

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«Dick a été traîné dans la prison d'Ilchester, et pendu après les assises, comme on pend une fouine sur la porte d'un garde-chasse. Nous avons appris que ce même employé de l'Excise passerait par là, et il ne se doutait guère que nous le guetterions. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que nous lui ayons tendu un piège et qu'après l'avoir pris, nous lui fassions subir la même justice qu'il a infligée à nos camarades!

--Il n'est qu'un serviteur, objectai-je; ce n'est pas lui qui a fait la loi; c'est son devoir de l'appliquer. C'est avec la loi elle-même que vous êtes en querelle.

--Vous avez raison, dit le contrebandier d'un air sombre. C'est surtout avec le juge Moorcroft que nous aurons à régler le compte. Il se peut que dans sa tournée il passe sur cette route. Fasse le ciel qu'il prenne ce chemin! Mais nous pendrons aussi l'employé de l'Excise. Maintenant il connaît notre souterrain, et ce serait folie de le laisser partir.

Je vis qu'il était inutile d'argumenter plus longtemps.

Aussi je me contentai de laisser tomber mon couteau de poche sur le sable à portée de la main du prisonnier dans l'espoir que cela pourrait lui servir.

Ses gardes riaient et plaisantaient ensemble, et ne s'occupaient guère de leur captif, mais l'employé avait l'esprit suffisamment en éveil, car je vis sa main se fermer sur le couteau.

J'avais passé environ une heure à me promener en fumant, lorsque le lieutenant Silas reparut, annonçant que le lougre était prêt, et le cheval à bord.

Je dis adieu à Murgatroyd, et hasardais en faveur de l'employé de l'Excise quelques mots qui furent accueillis par un froncement de sourcils et un serrement de main où il y avait de la mauvaise humeur.

Un canot était tiré sur le sable en dedans du souterrain, près du bord de l'eau.

J'y entrai, comme on me dit de le faire, avec mon sabre et mes pistolets, qui m'avaient été rendus.

L'équipage le poussa au large et s'y embarqua d'un saut dès qu'il fut en eau profonde.

À la faible lueur de la torche unique que Murgatroyd tenait sur l'extrême bord, je vis que le toit de la grotte s'abaissait rapidement au-dessus de nous, pendant que nous ramions du côté de l'entrée. Il finissait par baisser tellement qu'il y avait à peine quelques pieds de distance entre lui et la mer, et qu'il nous fallut courber la tête pour éviter les rochers qui nous dominaient.

Les rameurs donnèrent deux bons coups d'aviron, et nous passâmes brusquement sous le rideau vertical, pour nous trouver au grand air, sous les étoiles, qui brillaient d'un éclat trouble, et la lune, qui se montrait en un contour vague et indécis, à travers un brouillard de plus en plus dense.

Juste en face de nous se présentait une tache foncée, mal délimitée, qui à notre approche prit la forme d'un lougre de grande taille se soulevant et s'abaissant suivant les pulsations de la mer.

Ses vergues longues et minces, le réseau délicat des cordages montaient au-dessus de nous pendant que nous nous glissions sous la voûte, et que le grincement des poulies, le froissement des câbles, indiquaient qu'il était prêt à accomplir ce voyage.

Il allait d'une allure légère et gracieuse, pareil à un gigantesque oiseau de mer déployant une aile, puis l'autre, pour se préparer à prendre son vol.

Les bateliers nous mirent bord à bord et attachèrent le canot, pendant que j'escaladais les bastingages et mettais le pied sur le pont.

C'était un navire spacieux, très large au milieu, avec une élégante courbure aux bans, et des mâts d'une hauteur bien supérieure à tous ceux que j'avais vus aux navires de ce genre sur le Solent.

Il était ponté à l'avant, mais avait l'arrière fort profond, avec des cordages figés sur toute la longueur des côtés pour assujettir les barils, lorsque la soute était pleine.

Au milieu de cet arrière-pont, les marins avaient établi une solide écurie où se tenait debout mon brave cheval devant un seau d'avoine.

Mon vieil ami frotta ses naseaux contre ma figure, dès que je fus à bord, et poussa un hennissement de joie en retrouvant son maître.

Nous étions encore à échanger des caresses, lorsque la tête grisonnante du lieutenant Bolitho apparut brusquement à l'écoutille de la cabine.

--Nous voici en bon chemin, Capitaine Clarke, dit-il, la brise est tout à fait tombée, comme vous pouvez le voir, et il pourra s'écouler assez longtemps avant que nous soyons arrivés à votre port. N'êtes-vous pas fatigué?

--Je suis un peu las, avouai-je. J'ai encore des battements dans la tête par suite de la fêlure que j'ai attrapé quand votre corde m'a jetée à terre.

--Une heure ou deux de sommeil vous rendront aussi dispos qu'un poulet de la mère Carey. Votre cheval est bien soigné, et vous pouvez le quitter sans crainte. Je chargerai un homme de s'occuper de lui, bien que, à dire la vérité, les coquins s'entendent en bonnettes et en drisses, mieux qu'en ce qui regarde les chevaux et leurs besoins. En tous cas, il ne peut lui survenir rien de fâcheux. Aussi ferez-vous mieux de descendre et d'entrer.

Je descendis donc les marches raides qui conduisaient à la cabine basse de plafond du lougre.

Des deux côtés un enfoncement dans la paroi avait été aménagé en couchette.

--Voici votre lit, dit-il, en me montrant l'une d'elles. Nous vous appellerons quand nous aurons du nouveau à vous apprendre.

Je n'eus pas besoin d'une seconde invitation. Je m'étendis aussitôt sans me déshabiller, et au bout de quelques minutes je tombai dans un sommeil sans rêves, que ne purent interrompre ni le doux mouvement du navire, ni les piétinements qui résonnaient au-dessus de ma tête.

IX--De la bienvenue qui m'accueille à Badminton.

Lorsque j'ouvris les yeux, j'eus quelque peine à me rappeler où j'étais, mais le souvenir m'en fut brusquement ramené par le choc violent de ma tête contre le plafond bas quand je voulus me mettre sur mon séant.

De l'autre côté de la cabine, Silas Bolitho était couché de tout son long, la tête enveloppée d'un bonnet de laine rouge.

Il dormait profondément, en ronflant.

Au milieu de la cabine se balançait une table suspendue, très usée, et marquée d'innombrables taches par d'innombrables verres et cruches.

Un banc de bois vissé au plancher complétait l'ameublement.

Il faut toutefois y ajouter un râtelier garni de mousquets, sur l'un des côtés.

Au-dessus et au-dessous des compartiments qui nous servaient de couchettes, étaient des rangées de coffres contenant, sans aucun doute, ce qu'il y avait de plus précieux en fait de dentelles et de soieries.

Le vaisseau s'élevait et s'abaissait avec un mouvement doux, mais d'après le flottement des voiles, je jugeai qu'il y avait peu de vent.

Je me glissai sans bruit hors de ma couchette, de façon à ne pas réveiller le lieutenant, et me rendis sur le pont.

Nous étions non seulement en plein calme, mais emprisonnés dans une épaisse masse de brouillards qui nous cernaient de tous côtés, et nous dérobaient même la vue de l'eau qui nous portait.

On aurait pu nous prendre pour un vaisseau aérien naviguant à la surface d'un vaste nuage blanc.

De temps à autre un léger souffle agitait la voile de misaine et l'enflait un instant, mais ce n'était que pour la laisser retomber sur le mât immobile, pendante.

Parfois un rayon de soleil perçait à travers l'épaisseur du brouillard et colorait la muraille morne et grise d'une bande irisée, mais la brume l'emportait de nouveau et faisait disparaître le brillant envahisseur.

Covenant regardait à droite et à gauche, ouvrant de grands yeux interrogateurs.

Les matelots étaient groupés le long des bastingages, fumant leur pipe, et cherchant à percer du regard le dense brouillard.

--Bonjour, capitaine, fit Dicon, en portant la main à son bonnet de fourrures. Nous avons marché magnifiquement, tant qu'a duré la brise, et le lieutenant, avant de descendre, a calculé que nous ne devions pas être bien loin de Bristol.

--En ce cas, mon brave garçon, répondis-je, vous pouvez me débarquer, car je n'ai pas beaucoup de trajet à faire.

--Oui, mais il faut nous attendre que le brouillard se soit dissipé, dit le long John. Voyez-vous, il n'y a par ici qu'un endroit où nous puissions débarquer notre cargaison sans qu'on s'en mêle. Quand il fera clair, nous nous dirigerons de ce côté-là, mais jusqu'au moment où nous pourrons relever notre position nous aurons bien des soucis avec les bancs de sable du côté pour le vent.

--Ayez l'oeil par là, Tom Baldock, cria Dicon à un homme porté à l'avant. Nous sommes sur le passage de tous les navires de Bristol, et bien qu'il y ait très peu de vent, un navire à haute mâture pourrait profiter d'une brise que nous manquerions.

--Chut! dit tout à coup le grand John, levant la main en signe d'avertissement, chut!

--Appelez le lieutenant, dit à demi-voix le matelot. Il y a un navire près de nous. J'ai entendu le grincement d'un cordage sur son pont.

Silas Bolitho fut sur pied en un instant, et nous restâmes tous immobiles, l'oreille tendue, cherchant à voir à travers le brouillard épais.

Nous étions presque convaincus que c'était une fausse alerte, et le lieutenant s'en allait d'assez mauvaise humeur, quand une cloche au son fort et clair tinta sept fois fort près de nous, et ce son fut suivi d'un coup de sifflet aigu, puis d'un bruit confus de cris et de pas.

--C'est un navire du Roi, grommela le lieutenant, c'est la septième heure, et le contremaître fait monter les hommes de quart.

--Il était à l'arrière de notre travers, dit tout bas quelqu'un.

--Non, dit un autre, je crois qu'il était près de notre ban de bâbord.

Le lieutenant leva la main.

Nous attendîmes en silence qu'un nouvel indice nous révélât la position de notre malencontreux voisin.

Le vent avait un peu fraîchi, et nous glissions sur l'eau avec une vitesse de quatre à cinq noeuds à l'heure.

Soudain une voix rauque se fit entendre presque bord à bord.

--Tout le monde sur le pont! criait-elle, qu'on mette des hommes aux bras du dessous du vent, par ici. Du monde aux drisses! Donnez un coup de main, coquins de fainéants, ou je vais tomber sur vous avec ma canne, et que le diable vous emporte!

--C'est un navire du Roi, voilà qui est certain, et il se trouve juste par ici, dit le grand John, en montrant la hanche. Sur les navires du commerce, on vous parle poliment. Ce sont ces personnages aux habits bleus, aux galons dorés, ces louchons au gaillard d'arrière, qui parlent de cannes. Ha! ne vous l'avais-je pas dit!

Comme il parlait encore, le voile blanc de vapeurs se leva comme on remonte un rideau de théâtre, et laissa apercevoir un imposant vaisseau de guerre, si proche de nous, qu'on aurait pu y jeter des biscuits.

Sa coque longue, grêle, noire, se soulevait et s'abaissait avec une cadence gracieuse, ses belles vergues et ses voiles d'une blancheur de neige montaient jusqu'à ce qu'elles disparussent dans les traînées de brouillards qui flottaient encore autour de lui.

Neuf brillants canons de bronze nous regardaient par les sabords.

Au-dessus de la rangée de hamacs suspendus comme de la laine cardée le long de ses bastingages, nous apercevions sans peine les figures des matelots qui nous contemplaient avec étonnement et nous montraient les uns les autres.

Sur la haute poupe était debout un officier d'un certain âge, en tricorne, et en belle perruque blanche, qui s'arma aussitôt d'une longue-vue et la dirigea sur nous.

--Ohé! là-bas, cria-t-il en se penchant par-dessus le couronnement de la poupe, qu'est-ce que ce lougre?

--La _Lucie_, répondit le lieutenant, en route de Portlockquay pour Bristol avec des peaux et du suif... Tenez-vous prêts à virer de bord, reprit-il plus bas, voilà que le brouillard redescend.

--Vous avez là une des peaux avec le cheval dedans, cria l'officier. Mettez-vous sous notre soute, il faut que nous y regardions de plus près.

--Oui, oui, monsieur, dit le lieutenant, qui donna un fort coup de barre.

Le boute-hors se mit en travers, et la _Maria_ partit à toute vitesse, dans le brouillard, pareille à un oiseau de mer qu'on a effrayé.

Lorsque nous regardâmes en arrière, une masse foncée nous indiqua seule la position où nous avions laissé le grand vaisseau.

Mais nous entendions encore les ordres lancés à haute voix et le va-et-vient des hommes.

--Gare à l'averse, mes enfants, cria le lieutenant. Il va nous en donner maintenant.

Il avait à peine dit ces mots qu'une demi-douzaine de flammes brillèrent derrière nous dans le brouillard, pendant que le même nombre de boulets sifflaient à travers nos agrès.

L'un d'eux trancha l'extrémité de la vergue et la laissa pendante.

Un autre effleura le beaupré et éparpilla en l'air un nuage d'éclats blancs.

--Chaude affaire, hein, capitaine, dit le vieux Silas, en se frottant les mains. Par ma foi, ils tirent mieux dans les ténèbres qu'ils ne l'ont jamais fait en pleine lumière. On a tiré sur ce lougre-ci plus de boulets qu'il ne pourrait en porter s'il en était chargé. Et cependant pas un n'a même rayé sa peinture jusqu'à présent. Ils recommencent!

Une nouvelle bordée partit du navire de guerre, mais cette fois, il avait perdu toute trace, et tirait au jugé.

--C'est leur dernier coup de gueule, fit Dicon.

--N'ayez pas peur, grogna un autre des contrebandiers. Ils vont faire flamber la poudre pendant tout le reste du jour. Tenez, Dieu vous bénisse! N'est-ce pas un bon exercice pour l'équipage? Et comme les munitions sont au Roi, cela ne coûte un liard à personne.

--Il est heureux que la brise ait fraîchi, dit le grand John, car j'ai entendu le grincement des _davits_ aussitôt après la première décharge. Il mettait ses canots à la mer, ou bien traitez-moi de Hollandais.

--Ça serait très flatteur pour vous, espèce de morue de sept pieds, cria mon ennemi le tonnelier, dont la figure n'était point embellie par un large emplâtre posé sur un oeil. Vous auriez appris à faire quelque chose de mieux que de tirer sur un cordage, ou à laver le pont tout votre vie, comme une femme.

--Je vous jetterai à la dérive dans un de vos tonneaux, saindoux coulé dans une vessie, riposta le marin. Combien de fois nous faudra-t-il vous battre pour vous faire dégorger votre sauce?

--Le brouillard s'éclaircit un peu du côté de la terre, fit remarquer Silas. Il me semble que je reconnais la cime de la Pointe Saint-Augustin. Elle se dresse par là sur le ban de tribord.

--C'est elle, pour sûr, monsieur, s'écria un des marins, en montrant un cap noir, qui fendait le brouillard.

--Barrez pour la crique de trois brasses, alors, dit le lieutenant, quand nous aurons doublé la pointe, capitaine Clarke, nous pourrons vous débarquer, ainsi que votre monture. Alors vous n'aurez plus qu'une chevauchée de quelques heures pour atteindre votre destination.

Je pris à part le vieux marin, et après l'avoir remercié de la bienveillance qu'il m'avait témoignée, je lui parlai de l'employé de l'Excise, et le suppliai d'user de son influence pour le sauver.

--Cela regarde le capitaine Venables, dit-il d'un air sombre. Si nous le laissons partir, qu'adviendra-t-il de notre souterrain?

--N'y a-t-il aucun moyen de s'assurer de son silence?

--Peut-être pourrions-nous l'embarquer pour les plantations, dit le lieutenant. Nous pourrions l'emmener avec nous au Texel, et obtenir du capitaine Donders ou de quelqu'autre qu'il le prenne à bord pour la traversée de l'Océan Pacifique.

--Faites-le, dis-je, et je veillerai à ce que le Roi Monmouth soit mis au fait de l'aide que vous avez donnée à son messager.

--Bon, nous serons là en une ou deux bordées, fit-il remarquer. Descendons, et garnissez bien votre rez-de-chaussée, car il n'y a rien de tel qu'une soute bien lestée pour faire un bon départ.

Suivant le conseil du marin, je descendis avec lui, et fis un repas grossier mais copieux.

Au moment où nous le finissions, le lougre avait été amené dans une crique étroite que bordait de chaque côté une côte sablonneuse en pente douce.

La région était inculte, marécageuse, et présentait peu d'indices d'habitations.

À force de caresses, je décidai Covenant à se mettre à l'eau.

Il gagna aisément la côte à la nage pendant que je le suivais dans la yole du lougre.

On me lança quelques adieux, en un langage plein d'une rude cordialité.

J'assistai au retour de la yole.

Le beau navire reprit la route du large et ne tarda pas à s'effacer une fois de plus dans le brouillard qui couvrait encore la surface des eaux.

Vraiment la Providence intervient d'étrange façon, mes enfants, et avant d'être arrivé à l'automne de la vie, on aurait peine à distinguer ce qui est imputable à la bonne ou à la mauvaise fortune.

Car parmi toutes les aventures de mon existence errante, qui m'ont paru fâcheuses, il n'en est aucune que je n'aie fini par regarder comme un bienfait.

Et si vous gravez avec soin cela dans votre coeur, ce sera d'un puissant secours pour vous mettre en état d'affronter, les lèvres serrées, tous les ennuis.

En effet, pourquoi s'affliger, tant qu'on n'est pas absolument certain que l'événement ne peut pas tourner de façon à vous apporter de la joie?

Aussi, maintenant vous voyez bien que j'ai commencé par être jeté à bas sur une route pierreuse, par recevoir des coups de poing, des coups de pieds, et qu'enfin j'ai failli être mis à mort étant pris pour un autre.

Et pourtant l'issue de tout cela fut de me faire arriver sain et sauf au but de mon voyage.

Si au contraire j'avais pris la route de terre, il est plus que probable que j'aurais été pris à Weston, car, comme je l'appris plus tard, une troupe de cavalerie battait activement tout le pays, en fermant les routes et arrêtant tous ceux qui s'y présentaient.

Maintenant que je me trouvais seul, mon premier soin fut de me baigner la figure et les mains dans un ruisseau, qui descendait à la mer, et de faire disparaître toutes les traces de mes aventures de la nuit précédente.

Mon entaille était fort peu de chose et mes cheveux la cachaient.

Après m'être rendu à peu près présentable, je frictionnai aussitôt mon cheval aussi bien que possible et arrangeai de nouveau sa sangle et sa selle.

Puis, je le conduisis par la bride au haut d'une éminence voisine, de laquelle je pensais pouvoir me faire quelque idée de l'endroit où je me trouvais.

Le brouillard s'étendait fort épais sur le Canal, mais du côté de la terre tout était clair et transparent.

Le pays, qui longeait la mer, était désolé et marécageux, mais de l'autre côté s'étendait devant moi une belle plaine fertile, bien cultivée.

Une chaîne de hautes montagnes, qui me parurent être les Mendips, bordait tout l'horizon, et plus loin encore au nord apparaissaient les cimes bleues d'une autre chaîne.

L'Aven scintillant coulait dans la campagne comme un serpent d'argent dans un parterre fleuri.

Tout près de son embouchure à deux lieues au plus de l'endroit où j'étais, s'élevaient les clochers et les tours de l'imposante ville de Bristol, la Reine de l'Ouest, qui était, et qui est peut-être encore la seconde cité du royaume.

Les forêts de mâts qui s'élevaient comme un bois de pins au-dessus des toits des maison prouvaient l'importance des relations commerciales tant avec l'Irlande qu'avec les Colonies, qui avaient fait naître cette florissante cité.

Sachant que la résidence du Duc était à bien des milles de la cité dans la direction du comté de Gloucester, et craignant d'être arrêté et interrogé si je me hasardais à franchir les portes, je pris à travers champs pour contourner l'enceinte, et éviter ainsi ce péril.

Le sentier, que je suivis, me conduisit à une ruelle champêtre qui, à son tour, déboucha sur une grande route couverte de voyageurs, les uns à cheval, les autres à pied.

Comme les troubles, qui régnaient alors, obligeaient les gens à voyager armés, il n'y avait rien dans mon équipement qui pût exciter l'attention, et il me fut facile d'aller mon train parmi les autres cavaliers, sans être questionné, ni soupçonné.

À en juger par leur apparence, c'étaient pour la plupart des fermiers ou de petits gentilshommes, qui se rendaient à Bristol pour s'informer des nouvelles, ou pour mettre à l'abri dans une place forte ce qu'ils avaient de plus précieux.

--Avec votre permission, monsieur, dit un gros homme aux traits épais, vêtu d'une jaquette de velours, qui chevauchait à ma gauche, pourriez-vous me dire si Sa Grâce de Beaufort est à Bristol ou dans sa maison de Badminton?

Je lui répondis que je ne pouvais le lui dire, mais que j'allais moi-même le trouver.

--Il était hier à Bristol, occupé à faire faire l'exercice aux volontaires, dit l'inconnu, mais, il faut le dire, Sa Grâce est si loyaliste et se donne tant de peine pour la cause de Sa Majesté, que c'est par le plus grand des hasards qu'on peut mettre la main sur lui. Mais si vous le cherchez, où voulez-vous aller?

--J'irai à Badminton et je l'y attendrai. Pouvez-vous m'indiquer la route?

--Comment! il ne connaît pas la route de Badminton? s'écria-t-il tout ébahi, et ouvrant de grands yeux. Eh bien, je croyais que l'univers entier la connaissait! Vous n'êtes pas de Galles, ni d'un des comtés de la frontière, monsieur, voilà qui est bien clair.

--Je suis du Hampshire, dis-je, et je suis venu d'assez loin pour voir le Duc.

--Oui, je m'en serais douté, s'écria-t-il en riant à gorge déployée. Si vous ne savez pas la route de Badminton, vous n'en savez pas long. Mais j'irai avec vous, je veux être pendu si je n'y vais pas, je vous montrerai le chemin, et je tenterai ma chance d'y trouver le Duc. Comment vous appelez-vous?

--Je me nomme Micah Clarke.

--Et moi, je suis le fermier Brown, John Brown, sur le registre, mais plus connu comme le Fermier. Prenez ce tournant sur la droite de la grande route. Maintenant nous pouvons mettre nos bêtes au trot, sans être étouffés par la poussière des autres. Et pourquoi allez-vous trouver Beaufort?

--Pour des affaires particulières qui ne comportent pas d'explications, répondis-je.

--Diable à présent! Des affaires d'État, probablement, dit-il en sifflotant. Bon, une langue, qui se tait, a sauvé le cou de plus d'un. Je suis de mon côté un homme précautionné et nous sommes en un temps où je me garderais de dire tout bas certaines idées à moi. Non, je ne les dirais pas même à l'oreille de ma vieille jument brune que voici, de peur de la voir à la barre des témoins, déposant contre moi.

--On parait très affairé par ici, remarquai-je, car nous avions alors sous nos yeux les murs de Bristol, que des équipes d'ouvriers étaient occupés à réparer, le pic et la pelle à la main.

--Oui, on est pas mal affairé. On fait des préparatifs dans le cas où les rebelles arriveraient de ce côté. Cromwell et ses noirauds ont trouvé ici à qui parler, au temps de mon père, et il en arrivera sans doute autant à Monmouth.

--Il y a aussi une forte garnison? dis-je, me rappelant le conseil donné par Saxon à Salisbury. Je vois là-bas deux ou trois régiments sur ce terrain nu et découvert.

--Il y a quarante mille hommes d'infanterie, et mille de cavalerie, répondit le fermier, mais les fantassins ne sont que des apprentis; pas moyen de compter sur eux après Axminster. On dit par ici que les rebelles sont près de vingt mille et qu'ils ne font point quartier. Eh bien, si nous devons avoir la guerre civile, j'espère que cela ira chaudement, vivement, au lieu de traîner pendant une douzaine d'années comme la dernière. Si l'on doit nous couper la gorge, que ce soit avec un couteau bien affilé, et non avec de vieux ciseaux à ébrancher.

--Que dites-vous d'un pot de cidre? demandai-je, car nous passions devant une auberge vêtue de lierre, dont l'enseigne portait ces mots: «Aux Armes de Beaufort.»

--De tout mon coeur, mon garçon, répondit mon compagnon. Holà! par ici! deux pintes d'ale, de la vieille et de la forte! Voilà qui fera passer la poussière de la route. Les véritables «Armes de Beaufort» sont là-bas, à Badminton, car au guichet du cellier, le premier venu peut demander ce qu'il veut, pourvu qu'il soit raisonnable, sans rien tirer de sa poche.

--Vous parlez de la maison comme si vous la connaissiez bien, dis-je.