Micah Clarke - Tome I Les recrues de Monmouth
Chapter 2
Le plus jeune des deux aborda mon père, et commença l'entretien par un grand fracas de mots qui étaient pour moi de l'hébreu; mais maintenant je me souviens que c'était une série de ces jurons qui sont communs dans la bouche d'un marin.
Et pourtant que des gens qui sont sans cesse exposés à comparaître devant le Tout-Puissant s'égarassent au point de l'insulter, cela fut toujours un mystère pour moi!
Mon père, d'un ton rude et sévère, l'invita à parler avec plus de respect des choses saintes.
Sur quoi les deux hommes lâchèrent la bride à leur langue, et traitèrent mon père de farceur prédicant, de Jacquot presbytérien à figure de cafard.
Je ne sais ce qu'ils auraient dit encore, car mon père saisit le gros couteau dont il se servait pour lisser les cuirs, et s'élançant sur eux, il l'abattit sur le côté de la tête de l'un deux, avec une telle force que sans la dureté de son chapeau, l'homme eût été hors d'état de lancer désormais des jurons.
En tout cas, il tomba comme une bûche sur les pierres de la cour, pendant que son camarade dégainait vivement sa rapière et portait une botte dangereuse.
Mais mon père, qui avait autant d'agilité que de vigueur, fit un bond de côté, et abattant sa massue sur le bras tendu de l'officier, il le brisa comme il aurait fait d'un tuyau de pipe.
Cette affaire ne fit pas peu de bruit, car elle survint à l'époque ou ces archi-menteurs, Oates, Bedloe et Carstairs troublaient l'esprit public par leurs histoires de complot, et où l'on s'attendait à voir des émeutes d'une façon où de l'autre éclater dans le pays.
Au bout de peu de jours, tout le Hampshire parlait du tanneur séditieux de Havant qui avait cassé la tête et le bras à deux serviteurs de Sa Majesté.
Toutefois une enquête démontra qu'il n'y avait rien dans l'affaire qui ressemblait à de la déloyauté, et les officiers ayant reconnu qu'ils avaient été les premiers à parler, les juges de paix se bornèrent à punir mon père d'une amende et à lui faire prendre l'engagement de rester désormais tranquille pendant une période de six mois.
Je vous conte ces faits pour que vous puissiez vous faire une idée de la piété farouche et grave dont étaient animés non seulement votre ancêtre, mais encore la plupart des hommes qui avaient été formés dans les troupes du Parlement.
Par bien des côtés, ils ressemblaient davantage à ces Sarrasins fanatiques, qui croient à la conversion par le glaive, qu'aux disciples d'une croyance chrétienne.
Mais ils ont ce grand mérite d'avoir mené pour la plupart une vie pure et recommandable, car ils pratiquaient avec rigueur les lois qu'ils auraient volontiers imposées aux autres à la pointe de l'épée.
Sans doute, il y en eut dans ce grand nombre quelques-uns, pour qui la piété n'était que le masque de l'ambition, et d'autres qui pratiquaient en secret ce qu'ils condamnaient en public, mais il n'est point de cause, si bonne qu'elle soit, qui n'ait des parasites hypocrites de cette sorte.
Ce qui prouve que la grande majorité de ces Saints, ainsi qu'ils se qualifiaient eux-mêmes, étaient des gens de vie régulière, craignant Dieu, c'est ce fait qu'après le licenciement de l'armée républicaine, les vieux soldats s'empressèrent de se remettre au travail dans tout le pays, et qu'ils laissèrent leur empreinte partout où ils allèrent, grâce à leur industrie et à leur valeur.
Il existe en Angleterre plus d'une opulente maison de commerce, à l'heure actuelle, qui peut faire remonter son origine à l'économie et à la probité d'un simple piquier d'Ireton ou de Cromwell.
Mais pour mieux nous faire comprendre le caractère de votre arrière grand-père, je vous conterai un incident qui montre combien étaient ardentes et sincères les émotions auxquelles étaient dues les crises violentes que j'ai décrites.
À cette époque, j'avais environ douze ans.
Mes frères, Hosea et Ephraïm, en avaient respectivement neuf et sept; la petite Ruth ne devait pas en avoir plus de quatre.
Le hasard avait amené chez nous un prédicateur ambulant des Indépendants, et ses enseignements religieux avaient rendu mon père sombre et excitable.
Un soir, je m'étais couché comme d'habitude, et je dormais profondément, côte à côte avec mes deux frères, lorsque nous fûmes réveillés et nous reçûmes l'ordre de descendre.
Nous nous habillâmes à la hâte.
Nous suivîmes mon père dans la cuisine, où ma mère, pâle, effarée, était assise, tenant Ruth sur ses genoux.
--Réunissez-vous autour de moi, mes enfants, dit-il d'une voix profonde et solennelle, afin que nous puissions paraître tous ensemble devant le Trône. Le Royaume du Seigneur est proche; oh! tenez-vous prêts à l'accueillir. Cette nuit même, mes bien-aimés, vous _Le_ verrez dans sa splendeur, avec les Anges et les Archanges dans leur puissance et leur gloire. À la troisième heure, il viendra, à cette troisième heure qui s'approche de nous.
--Cher Joe, dit ma mère, d'un ton câlin, tu t'épouvantes toi-même et tu terrifies les enfants hors de propos. S'il est certain que le Fils de l'Homme vient, qu'importe que nous soyons levés ou couchés?
--Silence, femme, répondit-il d'une voix sévère, n'a-t-il pas dit qu'il viendrait dans la nuit comme un larron, et que c'est à nous d'être en attente. Joignez-vous donc à moi en de continuelles prières, pour que nous soyons là en costume de fiançailles. Rendons-lui grâce pour la bonté qu'il nous a témoignée en nous avertissant par la voix de son serviteur. Ô Dieu grand, jette un regard sur ce petit troupeau et conduis-le au bercail. Ne mêle pas le peu de grain au grand amas de paille. Ô père miséricordieux, vois avec clémence mon épouse, et pardonne-lui la faute de l'Érastianisme, vu qu'elle n'est qu'une femme, et peu en état de rompre les chaînes de l'Antéchrist dans lesquelles elle est née. Et ceux-ci, pareillement, mes jeunes enfants, Michée et Hosea, et Ephraïm et Ruth, dont les noms mêmes sont ceux de tes fidèles serviteurs d'autrefois. Oh! place-les cette nuit à ta droite.
C'est ainsi qu'il priait, dans un flot emporté de paroles ardentes ou touchantes, qu'il se tordait prosterné sur le sol, en la véhémence de ces supplications, pendant que nous, pauvres mignons tremblants, nous nous serrions contre les jupes de notre mère, et que nous regardions avec épouvante sa figure bouleversée, à la faible lumière de la modeste lampe à huile.
Soudain retentit la sonnerie de l'horloge toute neuve de l'église, pour nous apprendre que l'heure était venue.
Mon père se releva brusquement, courut à la fenêtre, regarda au dehors, les yeux brillants de l'attente, vers les cieux étoilés.
Évoquait-il une vision à son cerveau excité, ou bien le flot des sensations qui l'assaillirent en voyant que son attente était vaine, était-il trop violent pour lui?
Il leva ses longs bras, jeta un cri rauque et tomba à la renverse, l'écume aux lèvres, les membres agités par des secousses.
Durant une heure et plus, ma pauvre mère et moi, nous fîmes tous nos efforts pour le calmer, pendant que les petits pleurnichaient dans un coin.
À la fin, il se redressa en chancelant, et de quelques mots brefs entrecoupés, il nous renvoya dans nos chambres.
Depuis cette époque, je ne l'ai jamais entendu faire allusion à ce sujet, et il ne nous apprit à aucune époque pour quelle raison il avait cru fermement que le second _advent_ devait se produire cette nuit-là.
Mais j'ai été informé depuis que le prédicateur qui logeait chez nous était un de ceux qu'on nommait alors les hommes de la Cinquième Monarchie, et que cette secte était particulièrement sujette à répandre des avertissements de cette sorte.
Je ne doute pas que des propos tenus par lui n'aient fait entrer cette idée dans la tête de mon père et que son ardent naturel n'ait fait le reste.
Tel était donc votre arrière-grand-père, Joe Côte-de-fer.
J'ai jugé à propos de retracer ces traits à vos yeux, conformément au principe selon lequel les actes parlent plus haut que les mots.
J'estime que quand on décrit le caractère d'un homme, il vaut mieux citer des exemples de ses façons d'agir que parler en termes vagues et généraux.
Si j'avais dit qu'il était farouche en sa religion, qu'il était sujet à d'étranges crises de piété, ce langage aurait pu ne faire sur vous qu'une faible impression, mais après que vous aurez entendu conter son algarade avec les officiers dans la cour de la tannerie, et l'ordre qu'il nous donna, au milieu de la nuit, d'attendre le second _advent_, vous êtes en état de juger par vous mêmes jusqu'à quelles extrémités sa croyance pouvait l'entraîner.
D'autre part, il s'entendait parfaitement aux affaires.
Il se montrait probe et même large dans ses relations.
Il avait le respect de tous et l'affection d'un petit nombre, car il était d'un naturel trop concentré pour faire naître beaucoup d'affection.
Pour nous il était un père plein de sévérité et de rigueur, et nous punissait rudement de tout ce qu'il désapprouvait dans notre conduite.
Il avait une provision de proverbes de ce genre: «Rassasiez un enfant, et donnez à satiété à un jeune chien, et ni l'un ni l'autre ne feront un effort» ou bien: «Les enfants sont des soucis certains et des consolations incertaines» et il s'en servait pour modérer les impulsions plus indulgentes de ma mère.
Il ne pouvait souffrir de nous voir jouer au tric-trac sur l'herbe, ou danser le samedi soir avec les autres enfants.
Quant à ma mère, excellente créature, c'était son influence calmante, pacifiante qui retenait mon père dans de certaines bornes et qui adoucissait sa sévère discipline.
Et vraiment il était rare qu'en ses moments les plus sombres, il ne fût calmé par le contact de cette main si douce, que son esprit ardent ne fut apaisé par le son de cette voix.
Elle appartenait à une famille de gens de l'Église, et elle tenait à sa religion avec une force tranquille, à l'épreuve de tout ce qu'on pouvait tenter pour l'en détourner.
Je me figure qu'à une certaine époque son mari avait beaucoup raisonné avec elle sur l'Arminianisme, sur le péché de simonie, mais qu'il avait reconnu l'inutilité de ses exhortations, et laissé-là ces sujets, excepté en de très rares occasions.
Toutefois bien que fervente pour l'Épiscopat, elle était restée profondément Whig et ne permettait jamais que son loyalisme envers le trône obscurcît son jugement sur les actes du monarque qui l'occupait.
Il y a cinquante ans, les femmes étaient bonnes ménagères, et elle se distinguait parmi les meilleures.
Quand on voyait ses manchotes immaculées, son tablier d'une blancheur de neige, on avait peine à croire qu'elle fût une rude travailleuse.
Seules la bonne tenue de la maison, la propreté des chambres exemptes de toute poussière, démontrait son activité.
Elle composait des remèdes, des eaux pour les yeux, des poudres et compositions, du cordial et du persicot, ou du noyau de pêche, de l'eau de fleur d'oranger, de l'eau de vie de cerise, chaque chose en son temps, et le tout dans la perfection.
Elle s'entendait également en herbes et en simples.
Les villageois et les travailleurs des champs aimaient mieux la consulter sur leurs indispositions que d'aller trouver le docteur Jackson, de Purbrook, qui ne prenait jamais moins d'une couronne d'argent pour composer un remède.
Dans tout le pays, il n'y avait pas de femme qui fût l'objet d'un respect, d'une estime mieux mérités, de la part de ses supérieurs et de ses inférieurs.
Tels étaient mes parents, d'après les souvenirs de mon enfance.
Quand à moi, je laisserai mon récit expliquer le développement de mon caractère.
Mes frères et ma soeur étaient tous de solides bambins campagnards, aux figures brunies, sans autre particularité bien marquée qu'un penchant à jouer de mauvais tours, modéré par la crainte de leur père.
Eux et notre servante Marthe composèrent toute notre maisonnée pendant ces années de jeunesse première où l'âme flexible de l'enfant s'affermit pour former le caractère de l'homme fait.
Quelle influence ces choses exercèrent-elles sur moi, c'est ce que je dirai dans une séance future, et si je vous ennuie en vous les rapportant, il vous faudra songer que je raconte ces choses pour votre profit plutôt que pour votre amusement et qu'il peut vous être utile, dans votre voyage à travers la vie, de savoir comment un autre y a cherché son chemin avant vous.
II--Je suis envoyé à l'école. Je la quitte.
D'après les influences domestiques que j'ai décrites, on n'aura pas de peine à croire que mon jeune esprit se préoccupait beaucoup des choses de la religion, d'autant plus que mon père et ma mère avaient à ce sujet des vues différentes.
Le vieux soldat puritain était convaincu que la Bible seule contenait tout ce qui est nécessaire pour le salut, et que s'il est avantageux que les hommes doués de sagesse ou d'éloquence développent les Écritures à leurs frères, il n'est pas du tout nécessaire, il est même plutôt nuisible qu'il existe un corps organisé de ministres ou d'évêques, prétendant à des prérogatives spéciales, ou s'arrogeant le rôle de médiateurs entre la créature et le créateur.
Il professait le plus amer mépris à l'égard des opulents dignitaires de l'Église, qui se rendaient en carrosse à leurs cathédrales pour y prêcher les doctrines de leur Maître, alors que celui-ci usait ses sandales à parcourir pédestrement les campagnes.
Il n'était pas plus indulgent envers ces membres pauvres du clergé qui fermaient les yeux sur les vices de leurs protecteurs, afin de s'assurer une place à la table de ceux-ci, et qui restaient tout une soirée à entendre des propos scandaleux plutôt que de dire adieu aux tartes, au fromage et au flacon de vin.
L'idée que de tels hommes représentassent la religion faisait horreur à son esprit, et il n'accordait pas même son adhésion à cette forme de gouvernement ecclésiastique chère aux Presbytériens, et dans laquelle une assemblée générale des ministres dirige les affaires de leur Église.
Selon son opinion, tous les hommes étaient égaux aux yeux du Tout-Puissant, et aucun d'eux n'avait le droit de réclamer une place plus élevée que son voisin dans les questions de religion.
Le Livre avait été écrit pour tous.
Tous étaient également capables de le lire, pourvu que leur esprit fût éclairé par le Saint-Esprit.
D'un autre côté, ma mère soutenait que l'essence même de toute Église était la possession d'une hiérarchie, avec une échelle graduée d'autorités en elle-même, le Roi au sommet, les archevêques au-dessous de lui, et ayant autorité sur les Évêques, et ainsi de suite on passant par les ministres pour aboutir aux simples ouailles.
Telle était d'après elle, l'Église dès sa première institution, et aucune religion dépourvue de ces caractères ne saurait prétendre qu'elle est la vraie. À ses yeux le rituel avait une importance égale à celle de la morale.
S'il était permis au premier commerçant, au premier fermier venu, d'inventer des prières, de modifier le service au gré de sa fantaisie, il serait impossible de conserver la doctrine chrétienne dans sa pureté.
Elle admettait que la Religion est fondée sur la Bible, mais la Bible est un livre qui renferme bien de l'obscurité, et à moins que cette obscurité ne soit dissipée par un serviteur de Dieu élu et consacré selon les règles, par un homme qui descend en droite ligne des disciples, toute la sagesse humaine est insuffisante pour l'interpréter droitement.
Ma mère occupait cette position.
Ni discussions ni prières n'étaient capables de l'en déloger.
La seule question de croyance sur laquelle mes deux parents étaient d'accord et avaient la même ardeur, c'était leur commune aversion et leur défiance à l'égard des cérémonies du culte de l'Église Romaine, et sur ce point la femme, disciple fidèle de l'Église, n'était pas moins décidée que le fanatique Indépendant.
En ces temps de tolérance, il peut vous paraître étrange que les adhérents de cette vénérable croyance aient été en butte à tant de malveillance de la part de plusieurs générations successives d'Anglais.
Nous reconnaissons aujourd'hui qu'il n'y a pas de citoyens plus utiles ou plus loyaux que nos frères catholiques, et Mr Alexandre Pope, ou tout autre Papiste d'importance n'est pas tenu en plus mince estime à raison de sa religion que ne le fut William Penn pour son quakerisme, sous le règne de Jacques.
Nous avons grand-peine à croire que des gentilshommes, comme Lord Stafford, des ecclésiastiques comme l'archevêque Plunkett, des membres des Communes comme Langhorne et Pickering aient été traînés à la mort sur le témoignage des gens les plus vils, sans qu'une voix se soit élevée en leur faveur, ou à comprendre comment on a pu regarder comme un acte de patriotisme, pour un Anglais, de porter sous son manteau un fouet garni de plomb, pour menacer ses paisibles voisins, qui n'étaient pas de son opinion en matière de doctrine.
Ce fut une longue folie qui heureusement a disparu de nos jours, ou qui du moins se manifeste plus rarement et sous une forme plus bénigne.
Si sot que cela parût, cela s'expliquait par des raisons de quelque poids.
Vous avez sans doute lu qu'un siècle avant ma naissance le grand royaume d'Espagne se développa et prospéra.
Ses navires couvraient toutes les mers.
Ses troupes remportaient la victoire partout où-elles se montraient.
Cette nation était à la tête de l'Europe dans les lettres, dans l'érudition, dans tous les arts de la guerre et de la paix.
Vous avez aussi entendu parler des dispositions hostiles qui existaient entre cette grande nation et nous-mêmes, et conter comment nos coureurs d'aventures harassaient ses possessions d'au-delà de l'Atlantique, et comment elle exerçait des représailles en faisant brûler par sa diabolique Inquisition tous ceux de nos marins qu'elle pouvait prendre, en menaçant nos côtes tant de Cadix que de ses provinces des Pays-Bas.
La querelle s'échauffa tellement que les autres nations se tinrent à l'écart, ainsi que j'ai vu les gens faire de la place pour les tireurs d'épée à Hockley-dans-le-Trou, si bien que le géant espagnol et la robuste petite Angleterre se trouvèrent face à face pour vider leur querelle.
Pendant tout ce temps, ce fut en champion du Pape et en vengeur des injures de l'Église Romaine que se posa le roi Philippe.
Il est vrai que Lord Howard et bien d'autres gentilshommes de l'ancienne religion se battirent bravement contre les Castillans, mais il était impossible au peuple d'oublier que la Réforme avait été le drapeau sous lequel il avait triomphé, et que le Pape avait donné sa bénédiction à nos ennemis.
Puis, ce fut la tentative cruelle et insensée que fit Marie pour imposer une croyance qui n'avait plus nos sympathies, et aussitôt après elle, une autre grande Puissance catholique du continent menaça nos libertés.
La force croissante de la France provoqua en Angleterre une hostilité proportionnelle au Papisme, hostilité qui atteignit son plus haut degré, lorsque vers l'époque de mon récit, Louis XIV nous menaça d'une invasion, et cela au moment même ou la Révocation de l'Édit de Nantes mettait en lumière son esprit d'intolérance à l'égard de la doctrine qui nous était chère.
L'étroit Protestantisme de l'Angleterre était moins un sentiment religieux qu'une réponse patriotique à la bigoterie agressive de ses ennemis.
Nos compatriotes catholiques étaient impopulaires, non pas tant parce qu'ils croyaient à la Transsubstantiation qu'à raison de ce qu'ils étaient injustement soupçonnés de pactiser avec l'Empereur ou avec le Roi de France.
Maintenant que nos victoires ont fait disparaître toute crainte d'une attaque, nous avons heureusement renoncé à cette âpre haine religieuse sans laquelle les mensonges d'Oates et de Dangerfield auraient été vains.
Au temps de ma jeunesse, des causes particulières avaient enflammé cette hostilité et l'avaient rendue d'autant plus âcre qu'il s'y mêlait un grain d'effroi.
Aussi longtemps que les catholiques furent à l'état d'obscure faction, on put les négliger mais vers la fin du règne de Charles II, lorsqu'il parut absolument certain qu'une dynastie catholique allait monter sur le trône, que le catholicisme serait la religion de la Cour et l'échelle pour monter aux dignités, on sentit que le jour approchait où il tirerait vengeance de ceux qui l'avaient foulé aux pieds dans le temps où il était sans défense.
L'Église d'Angleterre qui a besoin du Roi comme l'arc de sa clef; la noblesse dont les domaines et les coffres s'étaient enrichis du pillage des abbayes; la populace chez qui les notions au sujet du papisme étaient associées à celles d'instruments de torture, du martyrologe de Fox, ne fut pas moins troublées.
Et l'avenir n'avait rien de rassurant pour notre cause.
Charles était un protestant des plus tièdes, et même, au lit de mort, il prouva qu'il n'était pas protestant du tout.
Il n'y avait plus aucune probabilité pour qu'il eût une descendance légitime.
Le duc d'York, son frère cadet, était donc l'héritier du trône.
On le savait Papiste austère et borné.
Son épouse, Marie de Modène, était aussi bigote que lui.
S'ils avaient des enfants, il était hors de doute qu'ils seraient élevés dans la religion de leurs parents, et qu'une lignée de rois catholiques occuperait le trône d'Angleterre.
Et c'était une perspective intolérable tant pour l'Église, telle que la représentait ma mère, que pour les non-conformistes, personnifiés par mon père.
Je vous ai raconté toute cette histoire ancienne parce que vous vous apercevrez, à mesure que j'avance dans mon récit, que cet état de choses finit par causer dans toute la nation un bouillonnement, une fermentation telle que moi-même, un simple jeune campagnard, je fus entraîné par le tourbillon, et que pendant toute ma vie j'en ressentis l'influence.
Si je ne vous indiquais pas avec clarté la suite des événements, vous auriez grand-peine à comprendre les influences qui produisirent un tel effet sur ma carrière entière.
En attendant je tiens à vous rappeler que quand le roi Jacques monta sur le trône, ce fut au milieu du silence boudeur d'un grand nombre de ses sujets, et que mon père et ma mère étaient au même degré de ceux qui souhaitaient avec ardeur une succession protestante.
Ainsi que je l'ai déjà dit, mon enfance fut triste.
De temps à autre, quand il y avait par hasard une foire à Portsdown Hell, ou quand passait un montreur de curiosités avec son théâtre portatif, ma bonne mère prélevait sur l'argent du ménage un ou deux pence qu'elle me glissait dans la main, et mettant le doigt sur ses lèvres pour m'avertir d'être discret, elle m'envoyait voir le spectacle.
Mais ces distractions étaient des plus rares.
Elles laissaient dans mon esprit des traces si profondes que quand j'eus atteint ma seizième année, j'aurais pu compter sur mes doigts tout ce que j'avais vu.
C'était William Harker, l'homme fort, qui soulevait la jument rouanne du fermier Alcott.
C'était Tobie Lawson, le nain, capable d'entrer tout entier dans une jarre à conserves.
Je me rappelle fort bien ces deux-là à cause de l'admiration qu'ils firent naître dans ma jeune âme.
Puis, c'était la pièce jouée par des marionnettes, l'Île Enchantée avec Mynheer Munster, des Pays-Bas, qui pirouettait sur la corde raide tout en jouant mélodieusement de la virginale.
En dernier lieu, mais au premier rang dans mon estime, venait la grande représentation à la foire de Portsdown, intitulé: «_La véridique et antique histoire de Mandlin, fille du Marchand de Bristol, et de son amant Antonio, comment ils furent jeté sur les côtes de Barbarie, où l'on voit les Sirènes flottant sur la mer, chantant dans les rochers, et leur prédisant les dangers_.»
Cette petite pièce me causa un plaisir infiniment plus vif que je n'en éprouvai bien des années après, en assistant aux pièces les plus célèbres de Mr Congrève et de Mr Dryden, bien qu'elles fussent jouées par Kynaston, Betterton et toute la Compagnie du Roi.