Micah Clarke - Tome I Les recrues de Monmouth

Chapter 16

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Cent quarante voix lui répondirent en un choeur de voix rauques:

_Qui donc craindrait de tirer l'épée_ _Et de livrer les combats du Seigneur?_

À ce moment je n'eus pas de peine à comprendre comment les Spartiates avaient découvert dans Tyrtée, le chantre boiteux, le plus heureux de leurs généraux, car le son de leur propre voix augmentait la confiance des paysans, en même temps que les paroles martiales de l'hymne excitaient en leur coeur une détermination invincible.

Leur courage s'exalta tellement que leur chant s'acheva en un retentissant cri de guerre, qu'ils brandirent leurs armes au-dessus de leurs têtes et qu'ils étaient prêts, je crois, à s'élancer hors de leurs barricades pour se jeter sur les cavaliers.

Au milieu de cette clameur, de cette agitation, le jeune officier de dragons, un beau jeune homme au teint bronzé, s'approcha sans crainte de la barricade, arrêta son superbe cheval rouan et leva la main d'un geste impérieux pour demander le silence.

--Quel est le chef de cette bande? demanda-t-il.

--Adressez-moi votre message, monsieur, dit notre commandant, du haut de la charrette, mais sachez que votre drapeau blanc ne vous protégera que si vous employez le langage qui convient entre adversaires courtois. Dites ce que vous avez à dire ou retirez-vous?

--Courtoisie et l'honneur, dit l'officier d'un ton narquois, ne sont pas de mise avec des rebelles qui s'arment contre leur légitime souverain. Si vous êtes le chef de cette cohue, je vous avertis que si dans cinq minutes (à ces mots, il tira une belle montre en or) ils ne se dispersent pas, nous allons les charger et les sabrer.

--Le Seigneur saura protéger les siens, répondit Saxon, au milieu d'un grondement farouche par lequel la foule témoignait son approbation. Est-ce à cela que se réduit votre message?

--C'est tout, et vous verrez que cela suffit, traître Presbytérien, cria le cornette de dragons. Écoutez-moi, sots qu'on égare, reprit-il en se dressant sur ses éperons et parlant aux paysans qui se trouvaient de l'autre côté de la charrette. Vous pouvez encore sauver votre peau, si vous consentez seulement à livrer vos chefs, à jeter ce qu'il vous plaît d'appeler vos armes, et de vous remettre à la miséricorde du Roi.

--Voilà qui dépasse les bornes de vos privilèges, dit Saxon en tirant de sa ceinture un pistolet qu'il amorça. Si vous dites encore un mot pour détourner ces gens de leur fidélité, je fais feu.

--N'espérez pas de renforcer Monmouth, cria le jeune officier sans s'inquiéter de la menace, et s'adressant toujours aux paysans. Toute l'armée royale se rassemble pour le cerner et...

--Prenez garde, cria notre chef d'une voit gutturale et dure.

--...sa tête roulera sur l'échafaud dans moins d'un mois.

--Mais vous ne vivrez pas assez pour le voir, dit Saxon, en se baissant et tirant son coup de feu droit à la tête du cornette.

À la flamme du pistolet, le trompette fit demi-tour et partit au galop comme s'il s'agissait de sa vie, pendant que le cheval rouan pirouettait de son côté et partait aussi, avec son cavalier solidement fixé sur sa selle.

--Vraiment, vous l'avez manqué, ce Madianite! cria Williams _mon-Espoir-est-là-haut_.

--Il est mort, dit notre chef, en rechargeant son pistolet. C'est la loi de la guerre, Clarke, ajouta-t-il, en se tournant vers moi. Il a jugé à propos de l'enfreindre et il lui a fallu payer sa faute.

Pendant qu'il parlait, je vis le jeune officier s'incliner peu à peu sur sa selle.

Puis, quand il fut à moitié chemin de sa troupe, il perdit l'équilibre, et tomba lourdement sur la route, où la violence de sa chute le fit tourner deux ou trois fois sur lui-même.

Un grand cri de rage partit de l'escadron à cette vue et les paysans puritains y répondirent par un cri de défi.

--Face contre terre, tout le monde! cria Saxon. Ils vont faire feu.

Le pétillement de la mousqueterie, une grêle de balles frappant le sol dur, coupant les petites branches des haies sur les deux côtés, appuya l'ordre de notre chef.

Un grand nombre de paysans se couchèrent derrière les matelas de plumes et les tables qui avaient été tirées de la charrette.

D'autres s'étendirent de tout leur long dans la charrette même.

D'autres cherchèrent un abri derrière ou par-dessous.

D'autres encore se jetèrent dans les fossés de droite et de gauche.

Quelques-uns prouvèrent leur confiance dans l'intervention de la Providence, en restant debout, impassibles, sans se courber devant les balles.

Du nombre de ceux-ci étaient Saxon et Sir Gervas.

Le premier voulait donner un exemple à ses troupes inexpérimentées. Le second agissait ainsi simplement par insouciance, par indifférence.

Ruben et moi, nous nous assîmes côte à côte dans le fossé, et je puis vous assurer, mes chers petits-enfants, que nous éprouvâmes la plus grande envie de baisser la tête, quand nous entendîmes les balles siffler tout autour de nous.

Si jamais un soldat vous a raconté qu'il ne l'a point fait la première fois qu'il est allé au feu, ce soldat-là est un homme qui ne mérite aucune confiance.

Toutefois, quand nous fûmes restés assis, raides et silencieux, comme si nous avions le cou engourdi, pendant quelques minutes au plus, cette sensation disparut entièrement, et depuis ce jour je ne l'ai jamais éprouvée.

Vous le voyez, la familiarité engendre le mépris pour les balles comme pour d'autres choses, et bien qu'il ne soit pas aisé d'en venir à les aimer, comme le roi de Suède ou Mylord Cutts, il n'est pas très difficile de les voir avec indifférence.

La mort du cornette ne resta pas longtemps sans être vengée.

Un petit vieux, armé d'une faucille, et qui était resté debout près de Sir Gervas, jeta tout à coup un cri aigu, bondit, en lançant un sonore «Gloire à Dieu» et tomba la face contre terre.

Il était mort.

Une balle l'avait frappé juste au-dessus de l'oeil droit. Presque au même instant un des paysans, qui se trouvaient dans la charrette, eut la poitrine traversée et se laissa tomber assis, couvrant les roues de son sang qu'il rendait en toussant.

Je vis Maître Josué Pettigrue le saisir dans ses longs bras et lui mettre quelques oreillers sous la tête, de sorte que l'homme resta étendu, respirant péniblement et marmottant des prières.

En ce jour-là, le ministre se montra un homme, car il allait hardiment parmi le feu, ses carabines, son épée dans la main gauche--car il était gaucher--et sa Bible dans la main droite.

--C'est pour ceci que vous mourez, chers frères, ne cessait-il de crier, en tenant en l'air le volume brun, n'êtes-vous pas prêts à mourir pour LUI?

Et chaque fois qu'il faisait cette question, un sourd et prompt murmure d'adhésion partait du fossé, de la charrette et de la route.

--Ils tirent comme des rustauds à une revue de la milice, dit Saxon, en s'asseyant sur le bord de la charrette. Comme tous les jeunes soldats, ils visent trop haut. Quand j'étais adjudant, je ne manquais jamais de faire abaisser les canons des mousquets jusqu'à ce qu'un coup d'oeil me prouvât qu'ils étaient dirigés en ligne horizontale. Ces coquins se figurent qu'ils se sont acquittés de leur besogne quand ils ont fait partir leur arme, bien qu'ils soient aussi sûrs d'atteindre les pluviers que de nous atteindre.

--Cinq des fidèles sont tombés, dit William _mon-Espoir-est-là-haut_. Est-ce que nous n'allons pas faire une sortie, et livrer bataille aux enfants de l'Antéchrist? Allons nous rester ici comme des oiseaux de bois sur lesquels les soldats s'exercent à tirer à une fête de village?

--Il y a une grange de pierre là-haut, sur la pente, fis-je remarquer. Si nous qui avons des chevaux, et quelques autres, nous pouvions occuper les dragons, le peuple réussirait peut-être à s'y rendre et il serait ainsi à l'abri du feu.

--Au moins laissez-nous, moi et mon frère, leur rendre une ou deux balles, s'écria un des tireurs postés entre les roues.

Mais à toutes nos prières, à tous nos conseils, notre chef répondait en secouant la tête, et il continuait à balancer ses longues jambes sur les côtés de la charrette, et à tenir les yeux attentivement fixés sur les cavaliers, dont un grand nombre avaient mis pied à terre et appuyaient leurs carabines sur les croupes de leurs chevaux.

--Cela ne peut pas durer, monsieur, dit le ministre, d'une voix basse et grave, il y a encore deux hommes d'atteints.

--Quand même il y en aurait cinquante de plus, répondit Saxon, nous devons attendre qu'ils chargent. Que feriez-vous, mon homme? Si vous quittez cet abri, vous serez coupés et anéantis jusqu'au dernier. Quand vous aurez vu la guerre autant que moi, vous apprendrez à vous accommoder tranquillement de ce qui est inévitable. Je me souviens qu'en pareille situation, comme l'arrière-garde, ou _nach hut_ de l'armée impériale, était poursuivie par les Croates, alors à la solde du Grand Turc, je perdis la moitié de ma compagnie avant de pouvoir combattre corps à corps contre ces renégats mercenaires. Ah! mes braves garçons. Voici qu'ils remontent à cheval: nous n'aurons pas à attendre longtemps.

En effet, les dragons se remettaient en selle et se formaient sur la route, évidemment dans l'intention de nous charger.

En même temps, une trentaine d'hommes se détachaient de l'escadron et traversaient au trot les champs à notre gauche.

Saxon étouffa un juron sincère en les voyant.

--Ils s'entendent quelque peu à la guerre, après tout, dit-il. Ils se préparent à nous charger de front et en flanc. Maître Josué, faites en sorte que vos hommes armés de faux se rangent le long de la haie vive qui est sur la droite. Tenez bon, mes frères, et ne reculez pas devant les chevaux. Vous autres, qui avez des faucilles, couchez-vous dans ce fossé, et coupez les jambes des chevaux. Une ligne de lanceurs de pierres derrière ceux-là. Une lourde pierre vaut une balle, à bout portant. Si vous tenez à revoir vos femmes et vos enfants, défendez bien cette haie contre les cavaliers. Maintenant voyons pour l'attaque de front. Que les hommes armés de pétrinaux montent dans la charrette. Il y a vos deux pistolets, Clarke, et les deux vôtres, Lockarby. Il m'en reste un à moi aussi: cela fait cinq. Puis dix autres de même sorte et trois mousquets, cela fait vingt coups en tout. Vous n'avez pas de pistolets, sir Gervas?

--Non, mais je puis m'en procurer, dit notre compagnon qui sauta en selle, franchit le fossé, dépassa la barricade et fut bientôt sur la route, dans la direction des dragons.

Cette manoeuvre fut si soudaine, si inattendue, qu'il se fit pendant quelques secondes un silence absolu, auquel succéda une clameur générale de haine et de malédictions parmi les paysans.

--Feu sur lui! Feu sur le perfide amalécite! hurlaient-ils. Il est allé rejoindre ses pareils. Il nous a livrés aux mains de l'ennemi. Judas! Judas!

Quant aux dragons, qui continuaient à se former pour la charge et qui attendaient que l'attaque de flanc fut prête, ils restèrent immobiles, silencieux, ne sachant que penser du cavalier en brillant costume qui arrivait à leur rencontre.

Mais nous ne restâmes pas longtemps dans le doute.

Dès qu'il fut arrivé à l'endroit où était tombé le cornette, il sauta à bas de son cheval, prit le pistolet du mort et la ceinture qui contenait la poudre et les balles.

Puis il se remit en selle, sans se presser, au milieu d'une grêle de balles qui faisaient voltiger autour de lui la poussière blanche, se dirigea vers les dragons et déchargea sur eux un de ses pistolets.

Alors faisant demi-tour, il leur ôta poliment son chapeau et vint nous rejoindre au galop, sans avoir reçu une égratignure, bien qu'une halle eût écorché un pâturon de son cheval, et qu'une autre eût fait un trou dans le pan de son habit.

Les paysans jetèrent un grand cri de joie en le voyant revenir, et depuis ce jour-là, notre ami put porter ses brillants costumes et se conduire à sa fantaisie, sans être soupçonné d'être monté sur un cheval infernal ou de manquer de zèle pour la cause des Saints.

--Ils avancent, cria Saxon. Que personne n'appuie sur la détente avant de m'avoir vu tirer! Si quelqu'un le fait, je lui envoie une balle, dût-elle être ma dernière, et quand même les soldats seraient au milieu de nous.

Quand notre chef eut prononcé cette menace et promené sur nous un regard farouche pour bien montrer qu'il l'exécuterait, le son perçant d'un clairon partit de la cavalerie qui nous faisait face, et ceux qui nous menaçaient de flanc y répondirent de même.

À ce signal, les deux troupes jouèrent des éperons et s'élancèrent sur nous de toute leur vitesse.

Ceux qui étaient dans le champ furent retardés un instant et mis quelque peu en désordre par la nature molle du terrain détrempé, mais après en être sortis, ils se reformèrent de l'autre côté et poussèrent vivement vers la haie.

Quant à nos adversaires qui n'avaient pas d'obstacle à vaincre, ils ne ralentirent point leur allure et fondirent, avec un bruit de tonnerre, un vacarme de harnais, une tempête de jurons sur nos barricades sommaires.

Ah! mes enfants, quand un homme, parvenu à la vieillesse, tente de décrire de pareilles choses et de faire voir à autrui ce qu'il a vu, alors seulement il comprend combien est pauvre le langage d'un homme ordinaire, le langage qui lui suffit pour les usages de la vie, et combien il est insuffisant en de semblables cas.

En effet, si en ce moment même je puis voir cette blanche route de Somerset, avec la charge furieuse, tournoyante des cavaliers, les figures rouges, irritées des hommes, les naseaux dilatés des chevaux, parmi les nuages de poussière qui se soulèvent et les encadrent, je ne saurais espérer de représenter nettement devant vos jeunes yeux une scène pareille, que vous n'avez jamais contemplée et que vous ne contemplerez, jamais, je l'espère.

Puis, quand je pense au bruit, d'abord un simple grincement, un tintement, qui s'enflait, redoublait de force et d'étendue à chaque pas, jusqu'au moment où il arriva sur nous, formidable comme le tonnerre, avec un grondement qui donnait l'idée d'une puissance irrésistible, je sens qu'il y a là aussi quelque chose que ne sauraient exprimer mes faibles paroles.

Pour des soldats inexpérimentés comme nous, il semblait que notre fragile protection, et nos faibles armes fussent absolument impuissantes à arrêter l'élan et l'impulsion des dragons.

À droite et à gauche, je voyais des figures pâles, contractées, aux yeux dilatés, aux traits rigides, avec un air d'obstination qui exprimait moins l'espérance que le désespoir.

De tous côtés s'élevaient des exclamations et des prières:

--Seigneur, sauve ton peuple!

--Miséricorde, Seigneur, miséricorde!

--Sois avec nous en ce jour!

--Reçois nos âmes, ô Père miséricordieux!

Saxon était couché en travers de la charrette.

Ses yeux scintillaient comme des diamants.

Il tenait son pistolet au bout de son bras tendu et rigide.

Suivant son exemple, chacun de nous visa avec tout le sang-froid possible le premier rang ennemi.

Notre seul espoir de salut consistait à faire cette unique décharge assez terrible pour que nos adversaires fussent ébranlés et aussi hors d'état de poursuivre leur attaque.

Ne ferait-il donc jamais feu, cet homme?

Ils n'étaient plus qu'à une dizaine de pas de nous.

Je distinguais aisément les boucles des cuirasses, et les cartouches portées en bandoulière.

Ils firent un pas de plus.

Enfin le pistolet de notre chef partit, et nous tirâmes à toute volée à bout portant, soutenus par une grêle de grosses pierres que lançaient les mains de robustes paysans, placés derrière nous.

Je les entendis heurter casques et cuirasses.

On eût dit la grêle frappant des vitres.

Le nuage de fumée qui, pendant un instant, avait voilé la ligne des chevaux lancés au galop et des braves cavaliers, se dissipa lentement pour nous montrer une scène bien différente.

Une douzaine d'hommes et de chevaux formaient un amas confus, se roulant, s'éclaboussant de jets de sang, ceux qui n'étaient pas atteints tombant sur ceux que nos balles et nos pierres avaient abattus.

Des destriers qui se démenaient, renâclaient, des pieds ferrés, des corps humains qui se relevaient, chancelaient, retombaient, des soldats affolés, sans chapeau, éperdus, presque assommés par une chute, ne sachant de quel côté se tourner, tel était le premier plan du tableau, et au fond le reste de l'escadron fuyait à toute allure, les blessés et les autres, tous poussés par un commun désir d'arriver à un endroit sûr, où ils pussent reformer leurs rangs en désordre. Un grand cri d'enthousiasme et de reconnaissance se fit entendre parmi les paysans ravis.

Ils sautèrent par-dessus les barricades, tuèrent ou mirent hors de combat les quelques soldats non blessés qui n'avaient pu ou qui n'avaient pas voulu suivre leurs compagnons dans leur fuite.

Les vainqueurs s'emparèrent avec empressement des carabines, épées et bandoulières, car plusieurs d'entre eux avaient servi dans la milice et savaient fort bien manier les armes qu'ils avaient conquises.

Mais la victoire était encore loin d'être complète.

L'escadron de flanc avait hardiment abordé la haie.

Une douzaine au moins de cavaliers s'y étaient frayés passage, malgré la pluie de pierres et les coups de pique et de faux lancés avec une énergie désespérée.

Dès que les dragons, avec leurs longs sabres et leurs cuirasses, furent au milieu des paysans, ils eurent une grande supériorité sur eux et bien que les faucilles eussent abattu plusieurs chevaux, les soldats continuaient à jouer du sabre et à tenir en respect la résistance farouche de leurs adversaires mal armés.

Un sergent de dragons, homme très résolu, et d'une force prodigieuse, semblait commander le peloton et encourageait ses hommes tant par ses paroles que par son exemple.

Un coup de demi-pique abattit son cheval, mais il sauta à bas avant que l'animal fût tombé et vengea sa mort par un coup qu'il porta à tour de bras avec son lourd sabre.

Brandissant son chapeau de sa main gauche, il continuait à rallier ses hommes, à frapper tout Puritain qui se hasardait contre lui.

Enfin un coup de hachette le fit tomber à genoux et un fléau brisa son sabre près de la poignée.

En voyant tomber leur chef, ses camarades firent demi-tour et s'enfuirent à travers la haie.

Mais le vaillant soldat, blessé, couvert de sang, persistait à faire tête et il aurait fini par être assommé pour expier sa bravoure, si je ne l'avais pas saisi et jeté dans la charrette, où il eut le bon sens de rester tranquille, jusqu'à la fin de l'escarmouche.

Sur les douze qui avaient forcé la haie, quatre au plus s'échappèrent.

Plusieurs autres gisaient morts ou blessés, embrochés par les faux ou jetés à bas de leurs chevaux par les pierres.

Au total neuf dragons périront, quatorze furent blessés, et nous en fîmes prisonniers sept autres qui n'avaient pas été atteints.

Il demeura entre nos mains dix chevaux en état de servir, une vingtaine de carabines, avec une bonne provision de mèche, de poudre et de balles.

Le reste de l'escadron se borna à des coups de feu isolés, épars, irréguliers. Puis ils partirent au galop par le chemin de traverse et disparurent parmi les arbres d'où ils étaient sortis.

Mais le résultat n'avait pas été atteint sans de cruelles pertes de notre côté.

Trois hommes avaient été tués et six blessés; l'un d'eux l'avait été fort gravement par le feu de la mousqueterie.

Cinq avaient été sabrés par le peloton de flanc lorsqu'il avait forcé la haie; un seul d'entre eux laissait quelque espoir de guérison.

En outre, un homme avait péri par suite de l'explosion d'un antique pétrinal et un autre avait eu un bras cassé par un coup de pied de cheval.

Nos pertes totales se montaient donc à huit tués et autant de blessés, mais il fallait bien reconnaître que ce nombre était faible, après une escarmouche aussi vive, et en face d'un ennemi qui nous était supérieur en discipline comme en armement.

Les paysans furent si enthousiasmés de leur victoire que ceux d'entre eux, qui avaient pris des chevaux, réclamaient à grands cris la permission de poursuivre les dragons, et cela d'autant plus instamment que Sir Gervas Jérôme et Ruben s'offraient avec ardeur pour les conduire.

Mais Decimus Saxon refusa nettement de se prêter à aucune entreprise de cette sorte.

Il ne se montra pas plus accueillant à l'égard du Révérend Josué Pettigrue, quand celui-ci parla, en sa qualité de pasteur, de monter sur la charrette, pour prononcer les quelques paroles encourageantes et onctueuses que comportait la situation.

--Il est vrai, bon Maître Pettigrue, que nous sommes obligés à bien des éloges et des actions de grâce et qu'il nous faut rivaliser de douce et sainte émulation pour célébrer la bénédiction qui a été répandue sur Israël, dit-il, mais le temps n'est pas encore venu. Il y a une heure pour la prière, il y a une heure pour le labeur. Écoutez-moi, l'ami, dit-il à l'un des prisonniers. À quel régiment appartenez-vous?

--Ce n'est pas à moi de répondre à vos questions, répondit l'homme d'un ton rude.

--Non? Alors nous allons essayer si une corde autour du crâne, bien serrée au moyen d'une baguette de tambour, ne vous déliera pas la langue, dit Saxon en rapprochant sa figure de celle du prisonnier et le regardant dans les yeux d'un air si féroce que l'homme recula d'effroi.

--C'est un escadron du second régiment de dragons, dit-il.

--Et le régiment même, où est-il?

--Nous l'avons laissé sur la route d'Ilchester et de Landport.

--Vous entendez? dit notre chef. Nous n'avons pas un moment à perdre, autrement nous pourrons avoir toute la troupe sur les bras. Qu'on mette les morts et les blessés sur la charrette! Nous y attellerons ces deux chevaux de troupe. Nous ne serons en sûreté qu'après être arrivés à Taunton.

Maître Josué lui-même comprit que l'on était trop pressé pour avoir le temps de se livrer à aucune pratique spirituelle.

Les blessés furent hissés dans la charrette et étendus sur les matelas, pendant que les morts étaient déposés dans l'autre charrette qui avait protégé notre arrière.

Les paysans, qui en étaient possesseurs, bien loin de faire des objections contre cette façon de disposer de leur bien, nous aidèrent de leur mieux, en serrant les sous-ventrières et bouclant les traits.

Moins d'une heure après le combat, nous avions repris notre marche et nous jetions à travers le crépuscule un dernier regard sur des taches sombres et éparpillées qui marquaient la route blanche.

C'étaient les corps des dragons qui indiquaient l'endroit où nous avions été victorieux.

End of Project Gutenberg's Micah Clarke - Tome I, by Arthur Conan Doyle