Micah Clarke - Tome I Les recrues de Monmouth

Chapter 15

Chapter 153,856 wordsPublic domain

--Oui, oui, c'était une belle personne, et les quartiers étaient confortables. Pour cela, je ne dis pas le contraire. Mais, voyez-vous, le mariage est une citadelle où il est diablement aisé de pénétrer, mais une fois qu'on y est entré, le vieux Tilly lui-même ne vous en ferait pas sortir à votre honneur.

«J'ai vu jadis un traquenard de ce genre sur le Danube. À la première attaque, les Mameluks avaient abandonné la brèche tout exprès pour attirer les troupes impériales dans le piège, dans les rues étroites qui s'étendaient au-delà, et bien peu d'hommes en revinrent. Ce n'est pas avec des ruses pareilles qu'on attrape les vieux oiseaux.

«J'ai trouvé le moyen de causer avec un des compères et de lui demander ce qu'il pensait de la bonne dame et de son hôtellerie.

«Il paraît qu'à l'occasion, elle sait faire des scènes et que sa langue a plus contribué à la mort de son mari que l'hydropisie à laquelle le médecin l'a imputée.

«En outre, il s'est créé dans le village une autre hôtellerie, qui est bien conduite, et qui probablement lui enlèvera la clientèle.

«Et puis, comme vous l'avez dit, c'est un pays ennuyeux, endormi. J'ai pesé toutes ces raisons, et j'ai décidé qu'il valait mieux renoncer à assiéger la veuve et battre en retraite quand je pouvais le faire encore avec la réputation et les honneurs de la guerre.

--Cela vaut mieux aussi, dis-je. Vous auriez été incapable de vous habituer à une vie de buveur et de fainéant. Mais notre nouveau camarade... que pensez-vous de lui?

--Par ma foi, répondit Saxon, nous finirons par former un peloton de cavalerie, si nous nous adjoignons tous les galants en quête d'une besogne. Mais quant à ce Sir Gervas, je suis d'avis, comme je l'ai dit à l'auberge, qu'il a plus d'activité qu'on ne lui en attribuerait à première vue.

«Ces jeunes étourdis de la noblesse sont toujours prêts à se battre, mais je me demande s'il est suffisamment endurci, s'il a assez de persévérance pour une campagne telle que sera sans doute celle-ci.

«Puis, son extérieur est de nature à le faire voir d'un mauvais oeil par les Saints, et bien que Monmouth ne soit pas d'une vertu farouche, il est probable que les Saints auront voix prépondérante dans son conseil.

«Mais regardez seulement de quel air il mène son bel étalon gris de si belle apparence, et comme il se retourne pour nous regarder. Voyez ce chapeau de cheval enfoncé sur ses yeux, sa poitrine à demi découverte, sa cravache suspendue à sa boutonnière, la main sur la hanche, et autant de jurons à la bouche que de rubans à son doublet.

«Remarquez de quel air il toise les paysans à côté de lui.

«Il faudra qu'il change de manières, s'il veut combattre côte à côte avec ces fanatiques. Mais attention! ou je me trompe fort, ou bien il s'est déjà mis dans l'embarras.

Nos amis avaient arrêté leurs chevaux pour nous attendre.

Mais à peine avaient-ils fait halte que le flot des paysans qui roulait au même niveau qu'eux ralentit sa marche.

Ils se serrèrent autour d'eux, en faisant entendre des murmures de mauvais augure, accompagnés de gestes menaçants.

D'autres campagnards, voyant qu'il se passait quelque chose, accoururent pour soutenir leurs compagnons.

Saxon et moi, nous donnâmes de l'éperon à nos montures.

Nous nous fîmes passage à travers la foule, qui devenait de minute en minute plus nombreuse et plus hostile, et nous accourûmes au secours de nos amis, mais nous étions pressés de tous côtés par la cohue.

Ruben avait mis la main sur la garde de son épée, pendant que Sir Gervas mâchait tranquillement son cure-dent et regardait la foule irritée d'un air où il y avait à la fois de l'amusement et du dédain.

--Un ou deux flacons d'eau de senteur ne seraient pas de trop, remarqua-t-il, si j'avais un vaporisateur.

--Tenez-vous sur vos gardes, mais ne dégainez pas, cria Saxon; Qu'est-ce donc qui les prend, ces mangeurs de lard? Eh bien! mes amis, que signifie ce vacarme?

Cette question, au lieu d'apaiser le tumulte, parut le rendre dix fois plus violent.

Tout autour de nous, c'étaient, sur vingt hommes de profondeur, des figures farouches, des yeux irrités, çà et là le reflet d'une arme à demi sortie de sa cachette. Le tapage, qui d'abord n'était qu'un grondement rauque, prenait maintenant une forme définie.

--À bas le Papiste, criait-on, à bas les prélatistes!

--À mort le boucher érastien!

--À mort les cavaliers philistins!

--À bas! à bas!

Quelques pierres avaient déjà sifflé à nos oreilles, et pour nous défendre, nous avions été forcés de tirer nos épées, lorsque le ministre de haute taille, que nous avions déjà remarqué, se fraya passage à travers la cohue, et grâce à sa stature et à sa voix impérieuse, parvint à obtenir le silence.

--Qu'avez-vous à dire? demanda-t-il, en se tournant vers nous. Combattez-vous pour Baal ou pour le Seigneur? Qui n'est pas avec nous est contre nous.

--De quel côté se trouve Baal, très Révérend monsieur, et de quel côté se trouve le Seigneur? demanda Sir Gervas Jérôme. M'est avis que si vous parliez en bon anglais au lieu de parler hébreu, nous arriverions plutôt à nous entendre.

--Ce n'est pas le moment pour des propos légers, s'écria le ministre, dont la figure s'empourpra de colère. Si vous tenez à l'intégrité de votre peau, dites-moi si vous êtes pour le sanguinaire usurpateur Jacques Stuart, ou pour sa Très Protestante Majesté le Roi Monmouth.

--Quoi! il a déjà pris ce titre? s'écria Saxon. Eh bien, sachez que nous sommes, tous les quatre, indignes instruments sans doute, en route pour offrir nos services à la cause protestante.

--Il ment, bon maître Pettigrue, il ment très impudemment, cria du fond de la foule un robuste gaillard. A-t-on jamais vu un bon Protestant dans ce costume de Polichinelle, comme celui de là-bas? Le nom d'Amalécite n'est-il pas écrit sur son vêtement? N'est-il pas habillé ainsi qu'il convient à un fiancé de la Courtisane Romaine. Dès lors pourquoi ne les frapperions-nous pas?

--Je vous remercie, mon digne ami, dit Sir Gervas, dont le costume avait excité la colère de ce champion, si j'étais plus près de vous, je vous rendrais une bonne partie de l'attention que vous m'avez accordée.

--Quelle preuve avons-nous que vous n'êtes pas à la solde de l'usurpateur et en route pour aller persécuter les fidèles? demanda l'ecclésiastique puritain.

--Je vous le répète, mon homme, dit Saxon d'un ton d'impatience, nous avons fait tout le trajet depuis le Hampshire pour combattre contre Jacques Stuart. Nous allons nous rendre à cheval au camp de Monmouth en votre compagnie. Pouvez-vous exiger une preuve meilleure?

--Il peut se faire que vous cherchiez simplement le moyen d'échapper à la captivité parmi nous, fit remarquer le ministre, après avoir délibéré avec un ou deux chefs de paysans. Nous sommes donc d'avis qu'avant de nous accompagner, vous nous remettiez vos épées, pistolets, et autres armes charnelles.

--Non, cher monsieur, cela ne saurait être. Un cavalier ne peut se défaire honorablement de sa lame ou de sa liberté, de la façon que vous demandez. Tenez-vous tout près de moi du côté de la bride, Clarke, et sabrer le premier coquin qui mettra la main sur vous.

Un bourdonnement de fureur monta de la foule.

Une vingtaine de bâtons et de lames de faucilles se levaient contre nous, quand le ministre intervint de nouveau et imposa silence à sa bruyante escorte.

--Ai-je bien entendu? demanda-t-il. Est-ce que vous vous nommez Clarke?

--Oui, répondis je.

--Votre nom de baptême?

--Micah.

--Demeurant à...?

--Havant.

Le Clergyman s'entretint quelques instants avec un barbon aux traits durs, vêtu de bougran noir, qui se trouvait tout près de lui.

--Si vous êtes réellement Micah Clarke, de Havant, dit-il, vous pourrez nous dire le nom d'un vieux soldat, qui a appris la guerre en Allemagne et qui devait se rendre avec vous au camp des fidèles.

--Mais le voici, répondis-je. Il se nomma Decimus Saxon.

--Oui, oui, maître Pettigrue, s'écria le barbon, c'est bien le nom indiqué par Dicky Rumbold. Il a dit que le vieux Tête-Ronde Clarke ou son fils viendrait avec lui. Mais quels sont ces gens-là?

--Celui-ci, c'est l'ami Ruben Lockarby, de Havant lui aussi, et Sir Gervas Jérôme, du Surrey. Ils sont ici l'un et l'autre comme volontaires, désireux de servir sous le duc de Monmouth.

--Je suis tout à fait charmé de vous voir alors, dit l'imposant ministre. Amis, je puis vous certifier que ces gentlemen sont bien disposés pour les honnêtes gens et pour la vieille cause.

À ces mots, la fureur de la foule fit place instantanément à l'adulation, à la joie la plus extravagante.

On se serra autour de nous; on caressa nos bottes de cheval; on tira les bords de nos habits; on nous serra la main; on appela les bénédictions du ciel sur nos têtes.

Le Clergyman parvint enfin à nous délivrer de ces attentions et à remettre son monde en marche.

Nous nous plaçâmes au milieu de la foule, le ministre allongeant le pas entre Saxon et moi.

Ainsi que Ruben en fit la remarque, il était bâti de façon à servir de transition entre nous deux, car il était plus grand mais moins large que moi.

Il était plus large et moins grand que l'aventurier.

Il avait la face longue, maigre, avec des joues creuses, et une paire de sourcils très proéminents, d'yeux très enfoncés, à l'expression mélancolique, où passait de temps à autre comme un éclair la flamme soudaine d'un enthousiasme ardent.

--Je me nomme Josué Pettigrue, gentlemen, dit-il. Je suis un digne ouvrier dans la vigne du Seigneur, et prêt à rendre témoignage par ma voix et mon bras à son saint Covenant. Voici mon fidèle troupeau, que j'emmène vers l'Ouest, afin qu'il soit tout prêt pour sa moisson, lorsqu'il plaira au Tout-Puissant de le convoquer.

--Mais pourquoi ne leur avez-vous pas fait prendre une sorte d'ordre ou de formation? demanda Saxon. Ils sont éparpillés sur toute la longueur de la route comme une bande d'oies par un terrain communal, à l'approche de la Saint-Michel. Est-ce que vous ne craignez rien? N'est-il pas écrit que votre malheur survient à l'improviste, que vous serez brisés brusquement, sans remède?

--Oui, ami, mais n'est-il pas écrit d'autre part: «Mets ta confiance en Dieu de tout ton coeur, et ne l'appuie pas sur ta propre intelligence.» Remarquez-le, si je rangeais mes hommes à la façon des soldats, cela attirerait l'attention, et amènerait une attaque de la part de la cavalerie de Jacques qui arriverait de notre côté. Mon désir est d'amener mon troupeau au camp de Monmouth et de leur procurer des mousquets avant de les exposer dans une lutte aussi inégale.

--Vraiment, monsieur, c'est là une sage résolution, dit Saxon d'un air sévère, car si une troupe de cavalerie fondait sur ces bonnes gens, le berger n'aurait plus de troupeau.

--Non, cela n'arriverait jamais, s'écria Maître Pettigrue avec élan. Dites plutôt que berger, troupeau, et le reste se mettraient en marche sur le sentier épineux du martyre, qui conduit à la Jérusalem nouvelle. Sache, ami, que j'ai quitté Monmouth pour amener ces hommes sous son étendard. J'ai reçu de lui, ou plutôt de Maître Ferguson, des instructions m'ordonnant de vous trouver, ainsi que plusieurs autres des fidèles, dont nous attendons l'arrivée du côté de l'Est. Par quelle route êtes-vous venu?

--À travers la plaine de Salisbury, et ensuite par Bruton.

--Et avez-vous rencontré de nos gens on route?

--Pas un seul, répondit Saxon, mais nous avons laissé les Gardes bleus à Salisbury, et nous avons vu soit ceux-ci, soit un autre régiment tout près de ce côté-ci de la Plaine, au village de Mere.

--Ah! voici qu'a lieu le rassemblement des aigles, s'écria Maître Josué Pettigrue, en secouant la tête. Ce sont des gens aux beaux vêtements, avec chevaux de guerre et chariots, et harnais, comme les Assyriens de jadis, mais l'Ange du Seigneur soufflera sur eux pendant la nuit. Oui, dans sa colère, il les tranchera tous, et ils seront détruits.

--Amen! Amen! crièrent tous ceux des paysans qui étaient assez près pour entendre.

--Ils ont élevé leur corne, Maître Pettigrue, dit le Puritain aux cheveux gris. Ils ont établi leur chandelier sur une hauteur, le chandelier d'un rituel corrompu et d'un cérémonial idolâtre. Ne sera-t-il pas abattu par les mains des justes?

--Oh! voici que ledit chandelier a grossi et qu'il brûle en produisant de la suie et qu'il fut même un sujet de répugnance pour les narines, dans les jours de nos pères, s'écria un lourdaud, à figure rouge, que son costume indiquait comme appartenant à la classe des yeomen. Il en était ainsi quand le vieux Noll prit ses mouchettes et se mit à l'arranger. C'est une mèche qui ne peut être taillée que par l'épée des fidèles.

Un rire farouche de toute la troupe montra combien elle goûtait les pieuses plaisanteries du compagnon.

--Ah! frère Sandcroft, s'écria le pasteur, il y a tant de douceur, tant de manne cachées dans votre conversation. Mais la route est longue et monotone. Ne l'allégerons-nous pas par un chant d'éloges? Où est frère Thistlethwaite, dont la voix est comme la cymbale, le tambour et le dulcimer.

--Me voici, très pieux Maître Pettigrue, dit Saxon. Moi-même je me suis hasardé à élever ma voix devant le Seigneur.

Et sans autre préambule, il attaqua d'une voix de stentor l'hymne suivant, repris en choeur au refrain par le pasteur et son troupeau:

Le Seigneur! Il est un morion _Qui me protège contre toute blessure;_ _Le Seigneur! Il est une cotte de mailles_ _Qui m'entoure tout le corps._ _Dès lors qui craint de tirer l'épée._ _Et de livrer les combats du Seigneur?_

_Le Seigneur! Il est mon bouclier fidèle,_ _Qui est suspendu à mon bras gauche,_ _Le Seigneur! Il est la cuirasse éprouvée_ _Qui me défend contre tous les coups._ _Dès lors, qui craint de tirer l'épée_ _Et de livrer les combats du Seigneur?_

_Qui donc redoute les violents_ _Ou tremble devant l'orgueilleux._ _Est-ce que je fuirai devant deux ou trois,_ _Lorsqu'IL sera à mon côté._ _Dès lors, qui craint de tirer l'épée,_ _Et de livrer les combats du Seigneur?_

_Qu'entourant de toute part fossé et murailles_ _Ni mine, ni sape, ni brèche, ni ouverture_ _Ne sauraient prévaloir contre elle_ _Dès lors, qui craint de tirer l'épée_ _Et de livrer les batailles du Seigneur?_

Saxon se tut, mais le Révérend Josué Pettigrue agita ses longs bras et répéta le refrain qui fut repris bien des fois par la colonne des paysans en marche.

--C'est un hymne pieux, dit notre compagnon, qui avait repris la voix nasillarde et pleurarde, à laquelle il avait recouru en présence de mon père, et qui excitait ainsi mon dégoût, en même temps que l'étonnement de Ruben et de Sir Gervas, et il a rendu de grands services sur le champ de bataille.

--Véritablement, dit le clergyman, si vos camarades sont de saveur aussi douce que vous-même, vous vaudrez aux fidèles une brigade de piquiers.

Cette appréciation souleva un murmure approbateur chez les Puritains qui nous entouraient.

--Monsieur, reprit-il, puisque vous êtes plein d'expérience dans les pratiques de la guerre, je serai heureux de vous remettre le commandement de ce petit corps de fidèles jusqu'au moment où nous rejoindrons l'armée.

--En effet, dit tranquillement Decimus Saxon, il n'est que temps, de bonne foi, de mettre à votre tête un soldat. Ou bien mes yeux me trompent singulièrement, ou j'aperçois le reflet des épées et des cuirasses au haut de cette pente. M'est avis que nos pieux exercices ont attiré l'ennemi sur nous.

XV-Où nous nous mesurons avec les Dragons du Roi.

À peu de distance de nous, une autre route aboutissait à celle que nous suivions en compagnie de cette foule bigarrée.

Cette route décrivait une courbe autour de la base d'une hauteur bien boisée. Puis, elle se continuait en droite ligne un ou deux milles avant de rejoindre l'autre.

Au point culminant de la hauteur, il se trouvait un épais fourré d'arbres.

Parmi leurs troncs, on voyait aller et venir de brillants reflets d'acier indiquant la présence de gens armés.

Plus loin, à l'endroit où la route changeait brusquement de direction, et courant sur la crête de la hauteur, on voyait le contour de plusieurs cavaliers se détacher nettement sur le ciel du soir.

Et, cependant, il régnait un tel calme, une telle paix sur cette vaste étendue de campagne, où s'épandait la lumière adoucie et dorée du soleil à son déclin, avec sa douzaine de clochers de villages, et ses manoirs surgissant parmi les bois, qu'on avait peine à croire que le nuage, chargé de tonnerres guerriers, descendait peu à peu sur cette belle vallée, et que d'un instant à l'autre, la foudre pouvait en jaillir.

Toutefois les campagnards parurent comprendre sans aucune difficulté le danger auquel ils étaient exposés.

Ceux qui fuyaient de l'Ouest, poussèrent un hurlement de consternation et descendirent en courant éperdument, fouettèrent leurs bêtes de somme, dans l'espoir de mettre autant de distance que possible entre eux et les assaillants.

Le choeur de cris perçants, d'exclamations, le claquement des fouets, le grincement des roues, et le bruit d'écroulement, quand une charrette chargée venait à verser, tout cela formait un vacarme assourdissant, que dominait la voix de notre chef de son timbre vif, énergique.

Il encourageait, il donnait des ordres.

Mais quand le chant sonore, métallique des clairons jaillit du bois et que les premiers rangs d'un escadron de cavalerie commencèrent à descendre la pente, la panique s'accrut, et il nous devint difficiles de maintenir un ordre quelconque dans ce flot furieux de fuyards épouvantés.

--Arrêtez cette charrette, Clarke, cria Saxon d'une voix ferme.

De son épée, il me désignait une vieille charrette sur laquelle étaient entassés meubles et literie et qui cheminait lourdement, traînée par deux chevaux aux os saillants.

Au même instant, je le vis pousser son cheval en pleine foule et saisir les traits d'un autre char semblable.

Je donnai de la bride à Covenant. Je fus bientôt sur la même ligne que la charrette indiquée par lui, et dont je parvins à maîtriser les deux jeunes chevaux malgré leur résistance.

--Amenez-la, cria notre chef, manoeuvrant avec le sang-froid que donne seul un long apprentissage de la guerre. Maintenant, ami, coupez les traits.

Aussitôt une douzaine de couteaux furent à l'oeuvre.

Les animaux, qui ruaient, qui se débattaient, s'enfuirent, laissant leur charge derrière eux.

Saxon sauta à bas de son cheval, et donna l'exemple pour placer la charrette en travers de la route, pendant que d'autres paysans, sous les ordres de Ruben et de Maître Josué Pettigrue, disposaient deux autres charrettes de façon à barrer la route à une cinquantaine de yards plus loin.

Cette dernière précaution avait pour but de parer à une attaque de la cavalerie royale, qui pouvait couper à travers champs et nous prendre par derrière.

Ce plan fut si promptement conçu et exécuté que bien peu de minutes après la première alarme, nous nous trouvions à l'abri derrière une haute barricade, et que cette forteresse improvisés contenait une garnison de cent cinquante hommes.

--De combien d'armes à feu pouvons-nous disposer? demanda Saxon, d'une voix précipitée.

--Une douzaine de pistolets tout au plus, répondit le vieux Puritain, que ses compagnons appelaient Williams _mon-Espoir-est-là-haut_. John Rodway, le voiturier, a son espingole. Il y a aussi deux hommes pieux de Hungerford, qui sont garde-chasse et qui ont apporté leurs mousquets.

--Les voici, monsieur, cria un autre, en montrant deux solides gaillards barbus, occupés à pousser avec la baguette les charges dans leurs longs mousquets. Ils se nomment Wat et Nat Millman.

--Deux hommes, qui touchent le but, valent un bataillon qui tire en l'air, remarqua notre chef. Placez-vous sous les charrettes, mes amis, et appuyez vos mousquets sur les rayons des roues. Ne pressez pas la détente, avant que les fils de Betial soient à la distance de la longueur de trois piques.

--Mon frère et moi, dit l'un d'eux, nous abattons un daim à la course à deux cents pas. Notre vie est entre les mains du Seigneur, mais du moins nous expédierons avant nous deux de ces bouchers mercenaires.

--Avec autant de plaisir que quand nous avons tué des fouines ou des chats sauvages, s'écria l'autre en se glissant sous la charrette. Maintenant nous veillons sur la chasse gardée du Seigneur, frère Wat, et vraiment ces gens-là, sont du nombre. Les bêtes nuisibles qui l'infestent.

--Que tous ceux qui ont des pistolets se rangent derrière la charrette, dit Saxon, en attachant sa jument à la haie, et nous fîmes comme lui... Clarke, chargez-vous de la droite, avec Sir Gervas, tandis que Lockarby aidera Maître Pettigrue à veiller sur la gauche. Vous autres, placez-vous en arrière, avec des pierres. Si l'on venait à forcer nos barricades, lancez vos coups de faux aux chevaux. Une foie à terre, les cavaliers sont incapables de vous résister.

Un sourd et sombre murmure, indiquant une ferme résolution, s'éleva du milieu des paysans, mêlé d'exclamations pieuses et de quelques lambeaux d'hymnes ou de prières.

Tous avaient tiré de dessous leurs manteaux quelque arme rustique.

Dix ou douze d'entre eux avaient des pétrinaux qui, à en juger d'après leur air antique et la rouille qui les couvrait, paraissaient devoir être plus dangereux pour leurs possesseurs que pour l'ennemi.

D'autres avaient des faucilles, des faux, des demi-piques, des fléaux, ou des maillets; quelques-uns, de longs couteaux et des triques de chêne.

Si simples que fussent de telles armes, il est prouvé par l'histoire qu'elles ne sont nullement à dédaigner, entre les mains d'hommes possédés du fanatisme religieux.

Il suffisait de jeter un coup d'oeil sur les figures austères, contractées de nos hommes, sur leurs yeux brillants d'enthousiasme et d'attente, pour voir qu'ils n'étaient pas gens à s'effrayer en face d'adversaires supérieurs soit en nombre soit en armement.

--Par la messe! dit à demi-voix Sir Gervas. C'est magnifique! Une heure passée ici vaut un an du Mail. Ce vieux taureau puritain est bel et bien aux abois. Voyons quelle sorte de sport ce sera quand les chiens de combat vont l'attaquer! Je parie cinq contre quatre pour les mangeurs de lard.

--Non, ce n'est pas le moment convenable pour de futiles paris, dis-je d'un ton bref, car son babillage étourdi m'agaçait en une circonstance aussi solennelle.

--Cinq contre quatre pour les soldats, alors! insista-t-il. C'est un trop beau match pour ne pas mettre un enjeu d'un côté ou de l'autre.

--C'est notre vie qui sert d'enjeu, dis-je.

--Ma foi! je n'y pensais plus, répondit-il, en mâchant son cure-dent. Être ou ne pas être, comme le dit Will, de Stratford. Kynaston était superbe dans cette tirade. Mais voici le coup de cloche qui annonce le lever du rideau.

Pendant que nous faisions nos préparatifs, l'escadron--car il semblait qu'il n'y en eût qu'un--avait descendu au trot par le chemin de traverse et s'était rangé sur la grande route.

Il se composait, autant que je pus en juger, de quatre-vingt-dix soldats, et il était évident, d'après leurs tricornes, leurs cuirasses, leurs manches rouges et leurs bandoulières, qu'ils faisaient partie des dragons de l'armée régulière.

Le gros de la troupe s'arrêta à un quart de mille de nous.

Trois officiers s'avancèrent sur le front, se consultèrent un court instant, et comme conséquence probable de cet entretien, l'un d'eux éperonna son cheval et trotta de notre côté.

Un trompette le suivait à quelque pas, agitant un mouchoir blanc et lançant de temps à autre des coups de clairon.

--Voici un parlementaire, dit Saxon, qui se tenait debout sur sa charrette. Maintenant, mes frères, nous n'avons ni timbales, ni airain sonore, mais nous avons l'instrument dont nous à pourvus la Providence. Montrons aux habits rouges que nous savons nous en servir.

_Dès lors pourquoi craindre le violent,_ _Pourquoi redouter l'orgueilleux_ _Est-ce que je fuirai devant deux ou trois,_ _S'il est à côté de moi, Lui._