Micah Clarke - Tome I Les recrues de Monmouth

Chapter 13

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«Secundus fut un vaillant marin, et il avait son vaisseau à lui qu'il n'était encore qu'un jeune homme. Toutefois on fit la remarque qu'il partit en voyage sur un schooner, et qu'il revînt sur un brick, ce qui donna lieu à des recherches. Il peut se faire, comme il le dit, qu'il l'ait rencontré allant à la dérive dans la Mer du Nord, et qu'il ait abandonné son vaisseau pour sa trouvaille, mais on le pendit avant qu'il eut pu le prouver.

«Tertia se sauva avec un meneur de bestiaux du Nord, et depuis ce temps-là elle court encore.

«Quartus et Nonus se sont livrés longtemps à leur métier d'arracher les noirs à leurs pays de ténèbres et d'idolâtrie pour les transporter comme cargaison dans les plantations, où ils peuvent apprendre les beautés de la religion chrétienne. Toutefois ce sont des hommes d'un caractère emporté, au langage profane, qui n'éprouvent aucune affection envers leur jeune frère.

«Quintus était un jeune garçon qui promettait beaucoup, mais il trouva un baril de rhum qui avait été jeté par-dessus bord dans un naufrage, et il mourut peu après.

«Septus aurait pu bien tourner, car il était devenu clerc chez John Tranter, attorney, mais il était d'une nature entreprenante et transporta au Pays-Bas tout ce qu'il y avait dans l'étude, papiers, argent, et le reste; ce qui ne causa pas de minces ennuis à son patron, qui n'a jamais pu ravoir ni les uns ni les autres depuis ce jour jusqu'à présent.

«Septimus mourut jeune.

«Quant à Octavus, le sang de Will Spotterbridge se fit jour de bonne heure chez lui, et il fut tué dans une rixe à propos d'un coup de dés, que ses ennemis prétendirent avoir été pipés de façon à faire sortir invariablement le six.

«Que cet émouvant récit vous serve d'avertissement: si vous êtes assez sots pour vous imposer la charge d'une femme, faites en sorte qu'elle ne soit affligée d'aucun vice, car une jolie figure est une bien faible compensation pour un esprit mauvais.

Ruben et moi nous ne pûmes nous empêcher de rire en entendant cette confession de famille, que notre camarade débita sans laisser voir la moindre confusion, le moindre embarras.

--Vous avez payé cher le manque de discernement de votre père, remarquais-je. Mais que peut donc être cet objet que voici, à notre gauche?

--C'est une potence, à en juger par l'apparence, dit Saxon en examinant la haute charpente qui se dressait sur un petit tertre. Rapprochons-nous, car c'est à peu de distance de notre route. Ce sont des objets rares en Angleterre, et je vous réponds sur ma foi, que quand Turenne était dans le Palatinat, on voyait plus de potences que de bornes sur les routes. Aussi, pour ne rien dire des espions, des traîtres qu'engendrait la guerre, les coquins de Chevaliers Noirs et de Lansquenets, des vagabonds bohémiens, et par ci par là d'un homme du pays qu'on supprimait pour l'empêcher de mal faire, jamais les corbeaux ne se virent à pareille fête.

Lorsque nous fûmes près de ce gibet solitaire nous aperçûmes comme un paquet de guenilles desséchées où il était à peine possible de reconnaître des restes humains, et qui se balançait au centre.

Ce misérable débris d'humanité était attaché à la barre transversale par une chaîne de fer, et oscillait d'un mouvement monotone en avant et en arrière, au souffle de la brise matinale.

Nous avions arrêté nos chevaux, et nous regardions en silence cette enseigne de la mort, quand l'objet qui nous avait semblé être un paquet de guenilles jeté au pied de la potence, remua soudain et se tourna vers nous montrant la figure ravagée d'une vieille femme, si profondément empreinte de passions mauvaises, si méchante dans son expression, qu'elle nous inspira plus d'horreur encore que l'objet impur qui se balançait au-dessus de sa tête.

--_Gott in Himmel_! s'écria Saxon, c'est toujours ainsi. Une potence attire les sorcières aussi fort qu'un aimant attire les aiguilles. Toute la sorcellerie du pays veut s'installer autour, comme des chats autour d'une jatte de lait. Méfiez-vous d'elle, car elle a le mauvais oeil.

--Pauvre créature, c'est plutôt le mauvais estomac qu'elle a, dit Ruben en poussant son cheval vers la femme. Qui a jamais vu un pareil sac à os. Je parie qu'elle est en train de mourir, faute d'une croûte de pain.

La créature gémit et tendit deux griffes décharnées pour saisir la pièce d'argent que mon ami lui avait jetée.

Ses yeux noirs à l'expression farouche, son nez en forme de bec, les os desséchés sur lesquels la peau jaune et parcheminée était fortement tirée, lui donnaient l'air d'un esprit qui inspire la crainte.

On eût dit un impur oiseau de proie, un de ces vampires dont parlent les conteurs.

--À quoi bon de l'argent dans ce désert? remarquai-je. Elle ne peut pas se nourrir d'une pièce d'argent.

Elle se hâta de nouer la pièce de monnaie dans un coin de ses haillons comme si elle craignait que je vinsse la lui prendre par force.

--Cela servira à acheter du pain, croassa-t-elle.

--Mais qui vous en vendra, bonne femme? demandai-je.

--On en vend à Fovant, et on en vend à Hindon, répondit-elle. Je reste ici pendant le jour, mais je voyage pendant la nuit.

--Je garantis qu'elle voyage en effet, et sur un manche à balai, dit Saxon, mais dites-nous, la mère, qui est ce pendu, au-dessus de vous?

--C'est celui qui a fait périr mon dernier-né, dit la vieille, en jetant un regard méchant à la momie qui pendait là-haut, et lui tendant son poing fermé, où il ne restait guère plus de chair que sur l'autre. C'est celui qui a fait périr mon brave petit garçon. Il le rencontra sur la vaste lande, et lui arracha sa jeune vie, quand aucune main secourable n'était là pour arrêter le coup. C'est ici qu'a été versé le sang de mon garçon.

«C'est ainsi que sous cet arrosage a poussé cette belle potence, avec le fruit mûr qu'elle porte. Et ici, qu'il pleuve, qu'il fasse du soleil, moi, sa mère, je resterai tant que deux os tiendront encore ensemble, de l'homme qui a fait périr le chéri de mon coeur.

Et en parlant ainsi, elle se serra dans ses haillons, puis appuyant son menton sur ses mains, elle leva les yeux pour contempler avec un redoublement de haine les hideux débris.

--Partons, Ruben, criai-je, car cette vue était bien de nature à inspirer l'horreur de son semblable, c'est une goule, non une femme.

--Pouah! dit Saxon, voilà qui vous fait monter à la bouche une saveur de cadavre! Qui veut partir à fond de train sur les Dunes? Au diable le souci et la charogne!

_Sir John enfourcha son brave coursier brun,_ _Pour une chevauchée à Monmouth, ah!_ _Un bon justaucorps de buffle sur le dos,_ _Un sabre au côté. Ah!_ _Ha! Ha! jeune homme, nous les rebelles, saurons,_ _Abattre l'orgueil du roi Jacques. Ah!_ _En avant, mes gaillards, à toute bride, et du sang à l'éperon!_

Nous donnâmes de l'éperon à nos chevaux pour nous éloigner au galop de ce lieu maudit aussi vite que nos braves bêtes pouvaient nous porter.

L'air avait pour nous tous une saveur plus pure, la bruyère un parfum plus doux, grâce au contraste avec les deux êtres horribles que nous avions laissés derrière nous.

Que le monde serait charmant, mes enfants, sans l'homme et ses pratiques.

Lorsque nous nous arrêtâmes enfin, nous avions mis trois ou quatre milles entre la potence et nous.

Juste en face de nous, sur une pente douce, s'élevait un charmant petit village, avec son église au toit rouge surgissant du milieu d'un bouquet d'arbres.

Pour nos yeux, après le monotone tapis de la plaine, c'était un spectacle réjouissant que ce vaste déploiement de feuillée verte, et ces agréables jardins qui entouraient de tous côtés le hameau.

Pendant toute la matinée, nous n'avions vu d'autres êtres humains que la vieille sorcière de la lande et quelques coupeurs de tourbe dans le lointain.

Puis, nos ceintures commençaient à devenir trop larges, et nous n'avions qu'un faible souvenir de notre déjeuner.

--Cela, dis-je, ce doit être le village de Mere, que nous devions dépasser avant d'arriver à Bruton. Nous franchirons bientôt la limite du comté de Somerset.

--J'espère que nous arriverons bientôt en présence d'un beefsteak, gémit Ruben. Je suis à demi mort de faim. Un aussi joli village doit avoir une hôtellerie passable, bien que dans mes voyages je n'en aie rencontré aucune qui soutienne la comparaison avec la vieille _Gerbe de Blé_.

--Il n'y a pour nous en ce moment-ci ni auberge ni dîner, dit Saxon. Regardez là-bas vers le Nord et dites-moi ce que vous voyez.

À l'extrême horizon s'apercevait une longue file de points brillants, scintillants, qui lançaient des rayons rapides comme un collier de diamants.

Toutes ces taches brillantes étaient animées d'un mouvement rapide, et cependant elles conservaient leurs distances respectives.

--Qu'est-ce donc? fîmes-nous d'une seule voix.

--Cavalerie en marche, dit Saxon. Il se pourrait que ce soient nos amis de Salisbury, qui auront fait une longue journée de marche, ou bien, comme je suis porté à le croire, c'est un autre corps de la cavalerie royale. Ils sont très loin, et ce que nous voyons n'est que le reflet du soleil sur leurs casques; et cependant, si je ne me trompe, c'est vers ce village même qu'ils se dirigent. Il serait fort prudent de n'y point entrer, de peur que les paysans ne les mettent sur nos traces. Il faut le doubler et pousser jusqu'à Bruton, où nous aurons du temps de reste pour potage et souper.

--Hélas! Hélas! notre dîner! s'écria Ruben d'un ton piteux. J'ai tellement diminué que mon corps s'agite en dedans de cette carapace d'armure, comme un pois dans sa gousse. N'importe, mes amis. En avant pour la foi protestante!

--Encore un bon coup de collier, pour arriver à Bruton, et nous pourrons nous reposer tranquillement. C'est un mauvais dîner que celui où on peut nous servir un dragon comme dessert après le rôti. Nos chevaux sont encore frais, et nous arriverons en une heure au plus.

L'on se remit donc en route, en se tenant à distance du danger et de Mere, ce village ou Charles II se cacha après la bataille de Worcester.

Au sortir de là, la route était encombrée de paysans, qui abandonnaient le comté de Somerset, et de carrioles de fermiers, qui transportaient des charges de vivres dans l'ouest et qui étaient disposés à recevoir quelques guinées des troupes royales comme des rebelles.

Nous en interrogeâmes un grand nombre pour avoir des nouvelles de la guerre, mais bien que nous fussions alors dans le voisinage du pays qui était troublé, nous ne pûmes rien savoir de précis sur la situation, sinon que, de l'avis de tous, le soulèvement gagnait du terrain.

La contrée que nous parcourions était belle: formée de collines basses, ondulantes, bien cultivée et arrosée par de nombreux petits cours d'eau.

Nous franchîmes la rivière de Brue sur un bon pont de pierre et nous arrivâmes enfin à la petite ville campagnarde qui était le but de notre course.

Elle s'étend au milieu d'une vaste étendue de prairies, de vergers, et de pacages fertiles.

De la hauteur qui domine la ville, notre vue se promena sur la plaine que nous avions laissée derrière nous, sans apercevoir trace de soldats.

Nous apprîmes aussi d'une vieille femme de l'endroit qu'une troupe des Yeomen du Comté de Wilts avait bien passé par là, le jour précédent, mais qu'il n'y avait pas de soldats établis dans le pays.

Ainsi rassurés, nous fîmes hardiment notre entrée à cheval dans la ville, et nous eûmes bientôt trouvé le chemin de la principale hôtellerie.

J'ai un vague souvenir d'une vieille église située sur une hauteur, et d'une bizarre croix de pierre dans la place du Marché, mais assurément de tous les souvenirs que j'ai emportés de Bruton, aucun ne m'est plus agréable que celui de la figure épanouie de la maîtresse de l'hôtellerie, et des plats fumants qu'elle nous servit sans perdre de temps.

XIII--Sur Sir Gervas Jérôme, Chevalier Banneret du comté de Surrey.

L'hôtellerie était pleine de monde, car il s'y trouvait à la fois de nombreux agents et courriers du gouvernement allant et venant sur les chemins du foyer de la rébellion, et les compères de la localité, qui s'y rendaient pour échanger des nouvelles et consommer la bière que fabriquait elle-même Dame Robson, l'hôtelière.

Malgré cette cohue de clients et le vacarme qui en résultait, l'hôtelière consentit à nous conduire dans sa propre chambre, où nous pourrions déguster sa bonne chère en toute paix et sécurité.

Cette faveur, à ce que je crois, était due à de petites manoeuvres adroites, et à quelques mots dits à demi-voix par Saxon.

Entre autres talents acquis au cours de sa carrière mouvementée, il avait un tour de main particulièrement agréable pour se mettre sur un pied amical avec le beau sexe, sans se préoccuper autrement de l'âge, de la taille et de la réputation.

Noblesse et populaire, amies de l'Église ou _dissenters_, Whig et Tory, peu importait, du moment qu'on était enjuponnée, notre camarade réussissait toujours, malgré ses cinquante ans, à s'établir dans les bonnes grâces du sexe, à l'aide de sa langue bien pendue et de son assurance.

--Nous sommes vos reconnaissants serviteurs, _Mistress_, dit-il, quand le rôti fumant et le pudding eurent été servis. Nous vous avons privée de votre chambre. Voulez-vous nous faire le grand honneur de vous asseoir à notre table et de partager notre repas?

--Non, cher monsieur, dit l'imposante dame, très flattée de la proposition, il ne m'appartient pas de prendre place à côté de gentlemen comme vous.

--La beauté à des droits que les personnes de qualités et avant tout les _caballeros_ de l'épée sont les premiers à reconnaître, s'écria Saxon, fixant ses petits yeux clignotants et pleins d'une expression admirative sur la personne dodue de l'hôtelière. Non, sur ma foi, vous ne nous quitterez pas. Je commencerai par fermer la porte à clef. Si vous ne voulez pas manger, vous boirez au moins avec nous un verre d'Alicante.

--Non, monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites-là, s'écria Dame Robson, en minaudant; je vais descendre à la cave et j'apporterai une bouteille du meilleur.

--Non, par ma foi d'homme, vous n'irez pas, dit Saxon en se levant brusquement. Où sont donc ces endiablés fainéants de domestiques, pour que vous soyez réduite à faire des besognes serviles?

Et installant la veuve sur une chaise, il partit à grand bruit pour la grande salle, où nous l'entendîmes jurer après les garçons, les traiter de bande de coquins qui se donnent l'air affairé, qui abusent de l'angélique bonté de leur maîtresse et de son incomparable douceur de caractère.

--Voici le vin, belle _Mistress_, dit-il en lui tendant une bouteille de chaque main. Permettez-moi de remplir votre verre. Ah! comme il coule clair et jaune, pareil à de la première cuvée. Ces coquins se remuent quand ils sentent qu'ils ont un homme pour les commander.

--Ah! s'ils pouvaient toujours être ainsi, dit la veuve, d'un ton significatif, en jetant à notre compagnon un regard langoureux. À vous, monsieur... Et à vous aussi, mes jeunes messieurs, ajouta-t-elle en portant le verre à ses lèvres. Plaise à Dieu que l'insurrection prenne bientôt fin, car à en juger par votre bel équipement, vous êtes au service du Roi.

--Ses affaires nous appellent dans l'Ouest, dit Ruben, et nous avons toutes les raisons d'espérer que l'insurrection sera bientôt terminée.

--Oui, oui, mais il y aura auparavant du sang versé, dit-elle en hochant la tête. On m'a dit que les rebelles sont maintenant au nombre de sept mille, qu'ils jurent de ne donner ni demander quartier; les bandits, les assassins! Hélas! comment un gentilhomme peut-il se livrer à cette sanglante besogne, alors qu'il pourrait s'occuper d'une façon vertueuse, honorable, comme de tenir une hôtellerie! C'est ce que mon pauvre esprit ne peut pas concevoir. Il y a une triste différence entre l'homme qui dort sur la terre froide, sans savoir s'il sera longtemps avant d'en avoir trois pieds d'épaisseur sur le corps, et celui qui passe la nuit sur un lit de plume bien chaud, peut-être au-dessus d'une cave bien fournie de vin comme celui que nous buvons en ce moment même.

Et en parlant ainsi, elle regardait Saxon bien en face, pendant que Ruben et moi nous échangions des signaux sous la table.

--Cette affaire a sans doute fait marcher votre commerce, belle _Mistress_, dit Saxon.

--Oui, et de la façon qui donne le plus de bénéfice, dit-elle. Quelques barils de bière de plus ou de moins, bus par les petites gens, ne font pas grande différence dans un sens ou dans l'autre. Mais maintenant que nous avons des lieutenants de comté, des officiers, des maires, de la noblesse, jouant de l'éperon comme s'il s'agissait de sauver sa vie, sur tous les grands chemins, j'ai vendu plus de mes vins vieux, de mes vins précieux en trois jours que je n'en vendais jamais en un mois de trente jours. Je vous en réponds, ce n'est pas de l'ale, ni de l'eau-de-vie, que boivent ces gentilshommes. Il en faut du Prignac, du Languedoc, du Tent, du Muscat, du Chianti, du Tokay: pas une bouteille qui coûte moins d'une demi-guinée.

--Ah! Vraiment, fit Saxon, d'un air pensif, une maison confortable et un revenu régulier!

--Ah! si mon pauvre Pierre avait vécu pour en jouir avec moi, dit Dame Robson en posant son verre, et frottant ses yeux avec le coin de son mouchoir. C'était un bon homme, le pauvre défunt, et pourtant, on peut bien le dire, entre amis, car c'est la vérité, il était devenu aussi gros, aussi large qu'une des futailles. C'est vrai, mais le coeur, c'est l'essentiel. Mais en fait, après tout, si une femme devait toujours attendre que l'objet de son caprice vienne à passer, il y aurait plus de demoiselles que de mamans dans le pays.

--Je vous le demande, bonne dame, comment est-il l'objet de votre caprice? demanda malicieusement Ruben.

--Ce n'est pas un jeune homme gros et gras, riposta-t-elle avec vivacité, en jetant un regard narquois sur notre camarade grassouillet.

--Elle vous a envoyé cela en plein visage, Ruben, dis-je.

--Je ne voudrais pas d'un jeune freluquet à la langue bien pendue, reprit-elle, mais un homme qui connaît le monde, qui est mûri par l'expérience. Il le faudrait grand, et pourvu de bons muscles, avec la langue assez déliée pour distraire des longues heures et aider à amuser les gentilshommes pendant qu'ils dégustent une bouteille de bon vin. Il faut aussi qu'il ait l'habitude des affaires, car n'est-ce pas ici une hôtellerie bien achalandée, et où deux cents bonnes livres lui passent chaque année entre les mains si jamais Dame Robson se laisse conduire de nouveau à l'autel, il faudra que ce soit par un homme comme celui-là.

Saxon avait écouté fort attentivement les propos de la veuve et venait d'ouvrir la bouche pour lui répondre quand un grand bruit et des allées et venues annoncèrent l'arrivée d'un voyageur.

Notre hôtesse finit son vin et dressa les oreilles, mais une voix forte et autoritaire s'étant fait entendre dans le corridor pour demander une chambre particulière et un verre de vin du Rhin, elle se dit que son devoir l'emportait sur ses affaires personnelles, et elle sortit aussitôt en s'excusant en quelques mots pour prendre la mesure du nouvel arrivant.

--Corbleu, mes enfants, dit Decimus Saxon, dès qu'elle eut disparu, vous voyez aisément où nous en sommes. J'ai presque envie de laisser Monmouth se frayer passage, et de dresser tente dans cette tranquille localité anglaise.

--Votre tente! dites-vous, fit Ruben. C'est une belle tente que celle-ci, avec des caves garnies de vin comme celui que nous buvons. Et quant au repos, mon illustre personnage, si vous établissez votre résidence ici, je vous garantis que vous ne resterez pas longtemps en repos.

--Vous avez vu la dame, dit Saxon, le front tout sillonné de rides sous l'influence de la préoccupation. Elle a bien des choses pour la recommander. Un homme doit pourvoir à ses intérêts. Deux cents livres par an, cela ne se ramasse pas sur la grande route, tous les matins de juin. Ce n'est pas princier, mais c'est quelque chose pour un vieux soldat de fortune qui guerroie depuis trente-cinq ans, qui voit venir le temps où ses membres deviendront raides sous le harnais. Qu'en dit notre savant Flamand: _an mulier_ (est-ce qu'une femme...). Mais, au nom du diable, que se passe-t-il?

L'exclamation de notre compagnon était provoquée par le bruit d'une légère bousculade derrière la porte, accompagnée d'un: «Oh! monsieur» et: «Qu'est-ce que penseront les servantes?»

La discussion se termina par la rentrée de Dame Robson, qui avait la figure toute rouge et l'apparition sur ses talons d'un tout jeune homme fluet, vêtu à la dernière mode.

--Je suis convaincue, mes bons messieurs, dit-elle, que vous ne vous opposerez pas à ce que ce jeune gentilhomme boive son vin dans la même chambre que vous, d'autant que les autres pièces sont pleines des gens de la ville et du conseil.

--Sur ma foi, il faut que je sois mon propre introducteur, dit l'étranger en mettant sous son bras gauche sa coiffure à broderie d'or, et posant la main sur son coeur, et s'inclinant en même temps si bas que son front faillit heurter le bord de la table. Votre très humble serviteur, Sir Gervas Jérôme, chevalier banneret de Sa Majesté pour le comté de Surrey et jadis _custos rotulorum_ (garde des rôles) pour le district de Blacham Ford.

--Soyez le bienvenu, monsieur, dit Ruben, avec un clignement de l'oeil. Vous avez devant vous Don Decimo Saxon, de la noblesse espagnole, ainsi que Sir Micah Clarke, et Sir Ruben Lockarby, tous deux sujets de Sa Majesté, comté de Hampshire.

--Fier et heureux de faire votre connaissance, dit le nouvel arrivant, avec un grand geste de la main. Mais qu'y a-t-il sur la table? de l'Alicante? Fi! Fi! c'est un breuvage de jeunes garçons. Qu'on nous donne du bon vin du Rhin, bien corsé. Du clairet pour les jeunes gens, dis-je, le vin du Rhin pour l'âge mûr, et de l'eau-de-vie pour la vieillesse. Vole, ma belle, remue tes jolis petits pieds, car, pardieu, j'ai la gorge comme du cuir. C'est vrai, j'ai pas mal bu la nuit dernière, et cependant je n'avais pas assez bu, car en m'éveillant j'étais aussi sec qu'une concordance.

Saxon était assis à la table, ne disant mot, mais jetant sur l'inconnu, à travers ses paupières mi-closes, un regard si sournois de ses yeux brillants, que je redoutai d'assister à une autre querelle comme celle que nous avions eue à Salisbury, et qui peut-être tournerait plus mal encore.

Mais finalement la méchante humeur que lui causaient les façons sans gêne et l'empressement du galant auprès de l'hôtelière se réduisirent à quelques jurons prononcés à demi-voix, et il alluma sa longue pipe, sa ressource infaillible quand il était contrarié.

Quant à Ruben et à moi, nous examinions notre nouveau compagnon avec un mélange de surprise et d'amusement, car son extérieur et ses façons étaient bien propres à exciter l'intérêt de deux jeunes gens sans expérience comme nous.

J'ai dit qu'il était vêtu à la dernière mode.

Telle était, en effet, l'impression qu'il produisait au premier coup d'oeil.

Sa figure était maigre, aristocratique, son nez fort, ses traits délicats, son air gai, insouciant.

Une certaine pâleur des joues, les yeux légèrement cernés, qui pouvaient être l'effet d'un trajet fatigant, ou de l'abus des plaisirs, ne faisaient qu'ajouter une grâce nouvelle à son apparence.

Sa perruque blanche, son habit de cheval en velours et argent, son gilet couleur de lavande, ses culottes de satin rouge descendant jusqu'au genou, tout cela était du meilleur style, de la meilleure coupe, mais quand on y regardait de près toutes les pièces de ce costume et son ensemble laissaient deviner qu'ils avaient vu des jours meilleurs.

Sans parler de la poussière et des taches produites par le voyage, il y avait çà et là des endroits luisants ou décolorés qui étaient peu en rapport avec le haut prix de l'étoffe ou le port de celui qui en était vêtu.

De ses longues bottes de cheval, l'une avait une fente béante sur le côté, tandis que les orteils cherchaient à sortir par le bout de l'autre.