Micah Clarke - Tome I Les recrues de Monmouth

Chapter 12

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«Je laissai dormir ma créance quelque temps, m'imaginant que le Roi se montrerait magnanime en aidant un pauvre Cavalier qui s'était ruiné pour sa famille, sans attendre que celui-ci l'en sollicitât.

«J'attendis, j'attendis! Je ne reçus pas un mot.

«Un jour donc, je me rendis au lever, et je fus présenté en bonne et due forme:

«--Ah! dit-il, avec cette cordialité qu'il savait si bien feindre, si je ne me trompe, vous êtes Sir Jaspar Killigrew?

«--Non, Sire, répondis-je, je suis Sir Jacob Clancing, jadis de Snellaby-Hall, dans le comté de Stafford.

«Ensuite je rappelai à son souvenir la bataille de Worcester, et plusieurs autres événements qui nous étaient arrivés en commun.

«--Oh! parbleu, s'écria-t-il, comme je suis oublieux! Et comment va-t-on à Snellaby?

«Je lui expliquai alors que le Manoir n'était plus ma propriété.

«Je lui dis en quelques mots à quelle situation j'étais réduit.

«Sa figure s'obscurcît aussitôt, et il me témoigna une froideur glaciale.

«--Tout le monde se jette sur moi pour avoir de l'argent et des places, dit-il, et la vérité est que les Communes se montrent si chiches que je n'ai guère de quoi être généreux pour les autres. Toutefois, Sir Jacob, nous verrons ce qu'on peut faire pour vous.

«Et sur ces mots il me renvoya.

«Ce même soir, le secrétaire de Mylord Clarendon vint me trouver, et m'apprit qu'en considération de mon long dévouement et des pertes que j'avais subies, le Roi me faisait la grâce de me donner le titre de Chevalier de la Loterie.

--Je vous prie, monsieur, dites-nous ce que c'est qu'un Chevalier de la Loterie, demandais-je.

--C'est le tenancier d'une maison de jeu, ni plus ni moins. Voilà comment il me récompensait.

«Je recevais l'autorisation de tenir un tapis-franc sur la Place de Covent-Garden et d'y attirer les jeunes étourneaux de la ville pour les tondre au jeu de l'hombre.

«Pour rétablir ma fortune, il me fallait ruiner autrui.

«Mon honneur, ma famille, ma réputation, tout cela ne pesait aucun poids, du moment que j'avais le moyen de soutirer leurs guinées à quelques imbéciles.

--J'ai entendu dire que certains chevaliers de la Loterie ont fait de bonnes affaires, dit Saxon, d'un air réfléchi.

--Bonnes ou mauvaises, ce n'était point un emploi convenable pour moi, j'allai trouver le Roi et je le suppliai de donner à sa générosité une autre forme.

«Il me répondit seulement que je faisais bien le difficile pour un homme aussi pauvre que je l'étais.

«Je tournai autour de la Cour pendant des semaines.

«Moi et d'autres cavaliers, nous avons vu le Roi et son frère gaspiller au jeu et en courtisanes des sommes qui nous auraient rendu nos patrimoines.

«J'ai vu Charles risquer sur une seule carte une somme qui aurait contenté le plus exigeant de nous.

«Je faisais tout mon possible pour me tenir dans les Parcs de Saint-James, dans la galerie de White-hall, espérant qu'on ferait quelque chose pour moi.

«À la fin, je reçus de lui un second message.

«Il m'y était dit que si je ne pouvais m'habiller plus à la mode, il me dispensait de mon assiduité.

«Voilà ce qu'il faisait dire au vieux soldat usé qui avait sacrifié santé, fortune, position, tout au service de son père et au sien.

--Quelle honte! criâmes-nous d'une seule voix.

--Pouvez-vous dès lors vous étonnez que j'aie maudit toute la race des Stuart, cette race menteuse, débauchée, et cruelle? Quant au Manoir, je pourrais le racheter demain, si cela me plaisait, mais pourquoi le ferais-je, puisque je n'ai pas d'héritier.

--Ho! vous avez donc réussi? dit Decimus Saxon, avec un de ses coups d'oeil de côté si pleins de malice. Vous avez peut-être trouvé vous même le moyen de convertir en or marmites et casseroles, d'après ce que vous avez dit. Mais c'est impossible, car je vois dans cette pièce-ci qu'il reste encore du cuivre et du fer à changer en or.

--L'or a son emploi, le fer a son usage, dit Sir Jacob, d'un ton d'oracle. L'un ne peut prendre la place de l'autre.

--Pourtant, remarquai-je, ces officiers nous ont affirmés que c'était là uniquement une superstition du vulgaire.

--Alors ces officiers ont prouvé que leurs connaissances étaient moins étendues que leurs préjugés. Alexander Setonius, un Écossais, a été le premier à le faire, parmi les modernes. En 1602 au mois de mars, il a changé en or une barre de plomb dans la main d'un certain Hansen, à Rotterdam, et celui-ci en a témoigné.

«Il ne s'est pas borné à recommencer cette opération devant les savants envoyés par l'Empereur Rodolphe; il l'a encore enseignée à Johann Wolfgang Dreisheim de Fribourg, et à Gustenhofer, de Strasbourg, qui l'a lui-même enseignée à mon illustre maître le...

--Qui vous l'a enseignée à son tour, s'écria Saxon d'un ton de triomphe. Je n'ai pas une provision de métal sur moi, cher monsieur, mais voici mon casque, ma cuirasse, mes brassards, mes cuissards, puis mon épée, mes éperons, les boucles de mon harnachement.

«Je vous en prie, employez votre art très excellent, très louable sur ces objets, et je vous promets de vous apporter sous peu de jours une quantité de métal plus digne de votre habileté.

--Non, non, dit l'alchimiste en souriant et hochant la tête, cela peut être fait, sans doute, mais avec lenteur, peu à peu, par petits morceaux à la fois, avec beaucoup de dépenses et de patience.

«Ce serait une longue et pénible tâche pour un homme que de chercher à s'enrichir ainsi, mais je ne nierai pas que la chose ne se puisse faire à la fin.

«Et maintenant, comme les bouteilles sont vides, et que votre jeune camarade s'assoupit sur sa chaise, il est peut-être préférable pour vous d'employer au sommeil le reste de la nuit.

Il prit dans un coin plusieurs couvertures et tapis, et les étendit sur le sol.

--C'est un lit de soldat, remarqua-t-il, mais vous serez peut-être plus mal couchés encore, d'ici au jour où vous aurez mis Monmouth sur le trône d'Angleterre. Quant à moi, j'ai l'habitude de dormir dans une chambre intérieure pratiquée là haut.

Après avoir ajouté quelques mots relatifs aux précautions à prendre pour être à notre aise, il se retira en emportant la lampe, et passa par une porte qui se trouvait au bout de la pièce, et qui avait échappé à notre observation.

Ruben, qui n'avait pas eu un instant de repos depuis son départ de Havant, s'était déjà étendu sur les couvertures, et dormait profondément, avec une selle comme oreiller.

Quant à Saxon et à moi, nous restâmes assis quelques minutes encore, à la lumière du brasier qui brûlait.

--On pourrait faire pire que de s'adonner à ce métier de chimiste, fit remarquer mon compagnon, en secouant les cendres de sa pipe. Voyez-vous là, dans le coin, ce coffre renforcé de ferrures?

--Eh bien?

--Il est rempli jusqu'aux deux tiers de l'or qu'a fabriqué le digne gentleman.

--Comment le savez-vous? demandais-je d'un ton incrédule.

--Quand vous avez frappé au panneau de la porte avec le pommeau de votre épée, comme si vous vouliez l'y faire entrer, vous avez sans doute entendu des allées et venues rapides, puis le bruit d'une ferrure.

«Eh bien, grâce à ma haute taille, j'ai pu jeter un regard à travers cette fente du mur, et j'ai vu notre ami jeter dans ce coffre quelque chose de sonore, avant de le fermer.

«Je n'ai pu qu'entrevoir le contenu, mais je peux jurer que cette couleur jaune foncé ne vient pas d'un autre métal que de l'or. Voyons si elle est bien fermée à clef.

Il se leva, se dirigea vers le coffre, et tira avec force sur le couvercle.

--Arrêtez, Saxon, arrêtez, criai-je avec colère, que dirait notre hôte, s'il nous surprenait.

--Bon, il ne devrait pas garder des choses pareilles sous son toit. Avec un ciseau ou un poignard, on pourrait peut-être forcer le couvercle.

--Par le ciel, dis-je à demi-voix, si vous l'essayez, je vous couche sur le dos.

--C'est bon, c'est bon, jeune Anak, ce n'était qu'une fantaisie, pour jeter encore un coup d'oeil sur le trésor. Maintenant, si c'était un partisan dévoué du Roi, ce serait là une belle prise de guerre. N'avez-vous pas remarqué qu'il prétendait avoir été le dernier Royaliste qui ait tiré l'épée en Angleterre et qu'il a reconnu que sa tête avait été mise à prix comme rebelle? Votre père, tout pieux qu'il est, n'éprouverait guère de componction à dépouiller un pareil Amalécite. En outre, ne l'oubliez pas, il n'est pas plus embarrassé pour faire de l'or, que votre bonne mère ne le serait pour faire des beignets aux framboises.

--En voilà assez, répondis-je d'un ton âpre, inutile de discuter! Couchez-vous, ou j'appelle notre hôte et je lui apprends à quel personnage il a donné l'hospitalité.

Saxon, après avoir poussé maints grognements, prit enfin le parti d'étendre ses longs membres sur une natte, pendant que je me reposais à côté de lui.

Je restai éveillé jusqu'au moment où la douce lumière du matin se montra à travers les fentes des solives mal couvertes du toit.

À vrai dire, je n'osais m'endormir, de peur que les habitudes pillardes du soldat de fortune ne prissent le dessus et qu'il ne nous déshonorât aux yeux de notre hôte si prévenant.

À la fin, cependant, sa respiration à temps prolongés me prouva qu'il s'était endormi et je pus goûter quelques heures d'un repos bien gagné.

XII--De quelques aventures sur la lande.

Dans la matinée, après avoir déjeuné des restes de notre souper, nous nous occupâmes de nos chevaux et des préparatifs du départ.

Mais, avant de nous laisser monter en selle, notre excellent hôte accourut à nous, portant une armure.

--Venez par ici, dit-il à Ruben. Mon garçon, il n'est pas bon que vous alliez à l'ennemi, la poitrine sans protection, alors que vos camarades sont couverts d'acier. J'ai ici ma cuirasse et mon casque, qui vous iront, je crois, car si vous êtes mieux en chair que moi, je suis, d'autre part, d'une construction plus large.

«Ah! ne l'avais-je pas dit! Quand Silas Thompson, l'armurier de la Cour, vous l'aurait fait sur mesure, cela ne vous irait pas mieux.

«Maintenant voyons pour le casque. Il s'ajuste aussi très bien.

«Vous voilà à présent devenu un cavalier comme Monmouth ou n'importe quel autre chef seraient fiers d'en avoir autour de sa bannière.

Le casque et la cuirasse complète étaient du meilleur acier de Milan, avec de riches incrustations d'argent et d'or, des dessins rares et curieux en relief de tous côtés.

Il en résultait un effet si sévère, si martial, que la rouge et gaie physionomie de mon ami, vue sous cette panoplie, avait je ne sais quoi qui heurtait, je ne sais quoi de plaisant.

--Non, non, s'écria le vieux Cavalier, en voyant un sourire sur nos traits, il n'est que juste qu'un aussi précieux joyau que l'est un coeur honnête soit dans un écrin capable de le protéger.

--Je vous suis vraiment reconnaissant, monsieur, dit Ruben. Je ne sais comment trouver des mots pour vous remercier. Ah! Sainte Mère! j'ai grande envie de revenir tout droit à Havant pour leur montrer le solide homme d'armes qui a été élevé parmi les habitants.

--C'est de l'acier qui a fait ses preuves, insista Sir Jacob. Une balle de pistolet rebondirait dessus.

«Et vous, reprit-il, en s'adressant à moi, voici un petit présent qui vous rappellera notre rencontre. J'ai remarqué que vous jetiez des regards curieux sur mon étagère de livres. Ce sont les _Vies des grands Hommes d'autrefois_, par Plutarque, mises en anglais par l'ingénieux Mr Latimer. Portez ce volume avec vous et conformez votre vie aux exemples des géants dont les exploits y sont racontés.

«Je mets dans vos poches d'arçon un paquet de peu de volume mais d'une grande importance, que je vous prie de remettre à Monmouth le jour où vous arriverez à son camp.

«Pour vous, monsieur, dit-il en parlant à Decimus Saxon, voici un lingot d'or vierge, dont vous pourrez faire une épingle ou tout autre ornement. Ayez la conscience tranquille en le portant, car il vous est donné en toute loyauté et n'a point été filouté à votre hôte pendant son sommeil.

Saxon et moi, nous échangeâmes un prompt regard de surprise à ce discours, qui nous prouvait que notre hôte n'ignorait pas les propos tenus par nous pendant la nuit.

Mais Sir Jacob ne laissa percer aucun indice de colère.

Il se mit en devoir de nous indiquer la route à suivre et de nous conseiller pour notre voyage.

--Il faut que vous suiviez ce chemin tracé par les moutons jusqu'à ce que vous arriviez à un autre chemin plus large qui se dirige vers l'ouest, dit-il. Mais c'est un chemin dont on ne fait que peu d'usage, et il y a peu de chance pour que vous tombiez sur des ennemis. Le chemin vous fera passer entre les villages de Fovant et de Hindon, avant de vous conduire à Mere, qui est à peu de distance de Bruton, sur la limite du comté de Somerset.

Après avoir remercié notre vénérable hôte de la bonté qu'il nous avait témoignée, nous laissâmes aller les rênes, et il put reprendre l'étrange et solitaire existence où nous l'avions trouvé.

L'emplacement de son cottage avait été si habilement choisi, que quand nous nous retournâmes pour lui adresser un dernier salut, lui et sa demeure avaient déjà disparu à nos yeux, et que parmi les nombreux tertres, les nombreuses cavités, il nous fut impossible de reconnaître l'endroit où était la maisonnette dans laquelle nous avions trouvé un abri aussi opportun.

En avant et à côté de nous la plaine s'étendait en un tapis de couleur brune jusqu'à l'horizon, sans que rien fit saillie à sa surface stérile et couverte d'ajoncs.

Sur tout cet espace, rien ne décelait la vie, à l'exception de rares lapins, qui rentraient à la hâte dans leurs trous au bruit de notre approche, ou de quelques moutons décharnés, affamés, qui trouvaient à peine leur subsistance dans l'herbe grossière et filandreuse que produisait ce sol stérile.

Le sentier était si étroit que nous ne pouvions le suivre qu'un à un, mais nous ne tardâmes pas à le quitter entièrement, ne nous en servant que pour nous guider, et galopant côte à côte à travers la plaine ondulée.

Nous gardions tous le silence.

Ruben contemplait sa nouvelle cuirasse, ainsi que je pouvais en juger par les fréquents regards qu'il y jetait.

Saxon, les yeux à demi clos, ruminait quelque affaire qui l'intéressait.

Quant à moi, mes pensées se reposaient sur les infâmes projets que le coffre d'or avait inspirés au vieux soldat, et sur le surcroît de honte que me causait la certitude que notre hôte avait, je ne sais comment, deviné son intention.

Il ne pouvait résulter rien de bon d'une alliance avec un homme à ce point dépourvu de tous sentiments d'honneur ou de gratitude.

Je sentis cela si fortement que je rompis enfin le silence, en montrant un sentier qui coupait le notre, et s'en éloignait, et en lui recommandant de le suivre, puisqu'il avait prouvé qu'il n'était point fait pour la compagnie d'honnêtes gens.

--Par la sainte croix! dit-il en mettant la main sur la poignée de sa rapière, est-ce que vous avez donné congé à votre bon sens? Ce sont là des paroles qu'aucun cavalier d'honneur ne saurait tolérer.

--Elles n'en sont pas moins l'expression de la vérité, répondis-je.

Sa lame sortit aussitôt du fourreau, pendant que sa jument faisait un bond de deux fois sa longueur, sous le brusque contact des éperons.

--Voici, s'écria-t-il en lui faisant faire demi-tour, sa figure farouche et maigre toute frémissante de colère, voici un emplacement bien nivelé, qui sera excellent pour régler l'affaire. Tirez votre aiguille et soutenez vos dires.

--Je ne bougerai pas de l'épaisseur d'un cheveu pour vous attaquer, répondis-je. Pourquoi le ferais-je, alors que je ne vous en veux nullement. Mais si vous fondez sur moi, je vous jetterai sûrement à bas de votre selle, malgré tous vos artifices d'escrimeur.

En parlant ainsi, je tirai mon sabre et me mis en garde, car je sentais bien qu'avec un vieux soldat comme celui-là, le premier choc serait rude et brusque.

--Par tous les Saints du ciel, cria Ruben, le premier des deux qui frappe l'autre, je lui décharge ce pistolet dans la tête. Pas de ces jeux-là, Don Decimo, car par le Seigneur, je fonds sur vous, quand même vous seriez le fils de ma propre mère. Rengainez votre épée, car une détente part aisément, et le doigt me démange.

--Au diable soit le trouble-fête! grogna Saxon, remettant son épée au fourreau d'un air bourru.

«Non, Clarke, reprit-il, après quelques moments de réflexion, ce n'est qu'une plaisanterie d'enfants, que jouent deux camarades pour voir lequel des deux se fâchera pour une bagatelle. Moi qui suis assez âgé pour être votre père, j'aurais dû me maîtriser assez pour ne pas dégainer contre vous, car la langue d'un jeune homme part sur une impulsion, et sans réfléchir. Dites seulement que vous en avez dit plus que vous ne pensiez.

--Ma façon de le dire a pu être trop claire et trop rude, répondis-je, car je vis qu'il ne demandait qu'un peu d'onguent pour l'endroit où mes brèves paroles l'avaient blessé; mais nos caractères différent du votre, et cette différence doit disparaître, autrement vous ne sauriez être pour nous un camarade sûr.

--Très bien, Maître la Morale, il va falloir que je désapprenne quelques-uns des tours de mon métier. Corbleu, mon homme, si vous faites le difficile sur mon compte, qu'est-ce que vous penseriez de certaines gens que j'ai connus? Il n'est que temps que nous commencions la guerre, car nos bonnes lames ne veulent pas se tenir tranquilles dans leurs fourreaux.

_La lame tranchante, la fidèle lame de Tolède,_ _S'était rouillé faute de combats,_ _Et s'était rongée elle-même, n'ayant_ _Personne à tailler, à dépecer._

«Vous ne sauriez exprimer une idée que le vieux Samuel ne l'ait eue avant vous.

--Nous allons certainement arriver bientôt au bout de cette terrible plaine, s'écria Ruben. La platitude insipide suffit pour mettre aux prises les meilleurs amis. Nous pourrions nous trouver dans les déserts de Libye aussi bien que dans le Wiltshire, qui appartient à Sa Très Disgracieuse Majesté.

--Voici de la fumée là-bas, sur le flanc de cette hauteur, dit Saxon, en montrant le sud.

--M'est avis que j'aperçois une rangée de maisons en ligne droite, remarquai-je en abritant mes yeux avec ma main. Mais c'est loin, et l'éclat du soleil m'empêche de bien distinguer.

--Ce doit être le hameau de Hindon, dit Ruben. Oh! comme on a chaud sous cet habit d'acier!

«Je me demande si ce serait conforme aux us militaires de le défaire et de le pendre au cou de Didon. Sans quoi je vais y être rôti tout vif comme un crabe dans sa carapace. Qu'en dites-vous, homme illustre? Est-ce contraire à l'un de ces Trente-neuf articles de guerre que vous portez dans votre coeur?

--Porter le poids du harnachement, jeune homme, répondit gravement Saxon, c'est un des exercices de la guerre, et dès lors c'est une qualité à laquelle on n'atteint qu'en pratiquant l'épreuve à laquelle vous êtes soumis en ce moment. Vous avez bien des choses à apprendre, et l'une d'elles, c'est de ne point mettre si vite que cela un pétrinal à la tête des gens quand vous êtes à cheval. La secousse brusque, que produit votre cheval, aurait suffi pour faire abattre la détente, en une seconde, ce qui aurait privé Monmouth d'un vieux et expérimenté soldat.

--Votre remarque aurait une grande importance, répondit mon ami, si je ne me rappelais pas maintenant que j'ai oublié de recharger mon pistolet, depuis que je l'ai déchargé hier soir sur cette énorme bête jaune.

Decimus Saxon hocha la tête d'un air découragé:

--Je me demande, remarqua-t-il, si nous ferons jamais de vous un soldat. Vous tombez de cheval dès que l'animal change d'allure. Vous faites preuve d'une légèreté qui n'est guère en harmonie avec le sérieux du vrai _soldado_. Vous menacez de votre pétrinal quand il n'est pas chargé, et pour finir, vous sollicitez la permission d'attacher au cou de votre cheval votre armure, une armure que le Cid lui-même pourrait être fier de porter. Cependant vous avez du coeur, de l'activité, je crois. Sans cela vous ne seriez pas ici.

--_Gracias_, _Senior_, dit Ruben, en faisant un salut qui faillit le désarçonner, cette dernière remarque fait passer tout le reste. Autrement j'aurais été forcé de croiser le fer avec vous, pour maintenir mon renom de soldat.

--À propos de cet incident de la nuit, dit Saxon, à propos du coffre, qui selon moi, était plein d'or et que j'étais disposé à saisir comme légitime butin, je suis maintenant tout prêt à reconnaître que j'ai laissé voir trop de hâte, trop de précipitation, car le vieillard nous avait accueillis loyalement.

--N'en parlez plus, répondis-je, si vous voulez seulement vous tenir désormais en garde contre de telles impulsions.

--Elles ne m'appartiennent point en propre, répondit-il. Elles viennent de Will Spotterbridge, qui était un homme sans réputation.

--Et comment se trouve-t-il mêlé à l'affaire? demandai-je avec curiosité.

--Eh bien, voici comment: mon père épousa la fille dudit Will Spotterbridge, et il affaiblit ainsi la valeur d'une bonne vieille famille par l'introduction d'un sang malsain. Will était un diable d'enfer de Fleet-Street, au temps de Jacques, une lumière remarquable de l'Alsace, séjour des bravaches et des chercheurs de querelles. Son sang a été transmis par l'intermédiaire de sa fille à nous dix, bien que j'aie la joie de pouvoir dire qu'étant le dixième, il avait perdu à cette époque une bonne partie de sa virulence, et il n'en reste guère plus qu'une dose convenable de fierté et un désir louable de réussir.

--Mais en quoi a-t-il affecté la race? demandai-je.

--Le voici, répondit-il. Les Saxons d'au temps jadis étaient une génération de gens à figure pleine, contente, occupés à leurs bureaux pendant six jours et à leurs Bibles le septième. Si mon père buvait un verre de petite bière de plus qu'à l'ordinaire, ou si par suite d'une provocation, il lui arrivait de lâcher l'un de ses jurons favoris comme: «Oh! noiraud!» ou bien: «coeur vivant!» il s'en tourmentait comme si c'étaient les sept péchés capitaux. Est-il vraisemblable, conforme au cours naturel des choses qu'un homme de cette sorte ait engendré dix garçons allongés, efflanqués, dont neuf auraient pu être cousins au premier degré de Lucifer et frères de lait de Belzébuth!

--C'était bien pénible pour lui, remarqua Ruben.

--Pour lui? Oh non, tous les ennuis furent pour nous! Si les yeux ouverts, il jugea à propos d'épouser la fille d'un diable incarné comme Will Spotterbridge, parce que ce jour-là elle était poudrée et peinte à son goût, quel sujet eut-il de se plaindre? C'est nous qui avons dans les veines du sang de ce _bravo_ de taverne, greffé sur notre bonne, notre honnête nature, c'est nous qui avons le plus de raison de protester.

--Sur ma foi, d'après le même enchaînement de raisons, dit Ruben, un de mes ancêtres a dû épouser une femme qui avait la gorge terriblement sèche, car mon père et moi nous sommes affligés de la même maladie.

--Vous avez sûrement hérité d'une langue bien pendue, grogna Saxon. D'après ce que je vous ai dit, vous voyez que toute notre vie est un conflit entre notre vertu naturelle de Saxon, et les impulsions impies dues à la tache des Spotterbridge. Celle dont vous avez eu sujet de vous plaindre, la nuit dernière, n'est qu'un exemple du mal auquel je suis sujet.

--Et vos frères et soeurs, demandai-je, quel effet a produit en eux cette circonstance?

La route était triste et longue, en sorte que le bavardage du vieux soldat était une diversion des plus opportunes à l'ennui du voyage.

--Ils ont tous succombé, dit Saxon, en gémissant. Hélas! hélas! quelle pieuse troupe ils auraient fait, s'ils avaient employé leurs talents à de meilleurs usages.

«Prima fut notre aînée. Elle vécut bien jusqu'à ce qu'elle fût devenue femme.