Metella

Chapter 5

Chapter 52,436 wordsPublic domain

--Non, Sarah, vous n'êtes pas coupable; je n'ai qu'un reproche à vous faire, c'est d'avoir manqué de confiance en moi. Votre réserve a fait tout le mal, mon enfant; maintenant il faut être franche, il faut tout me dire ... tout ce que vous savez....»

Lady Mowbray prononça ces paroles dans une angoisse mortelle; et en attendant la réponse de sa nièce, elle sentit son front se couvrir de sueur. Sarah avait-elle découvert à quel titre Olivier vivait, ou du moins avait vécu auprès d'elle durant plusieurs années? Lady Mowbray ne savait pas quelle raison Sarah pouvait avoir pour renoncer tout à coup à une espérance si longtemps nourrie en secret, et frémissait d'entendre sortir de sa bouche des reproches qu'elle croyait mériter. Un poids énorme fut ôté de son coeur lorsque Sarah lui répondit avec assurance: «Oui, ma tante, je vous dirai tout; que ne vous ai-je dit plus tôt mes folles pensées! Vous m'auriez empêchée de m'y livrer; car vous saviez bien que votre fils ne pouvait pas m'épouser....

--Mais, Sarah, quelles sont vos raisons pour le croire?.... qui vous l'a donc dit?

--Olivier, répondit Sarah. Ce matin, nous causions de choses indifférentes dans le parc; nous étions près de la grille qui donne sur la route. Une noce vint à passer, nous nous arrêtâmes pour voir la figure des mariés; je remarquai qu'ils avaient l'air timide. «Ils ont l'air triste, répondit Olivier. Comment ne l'auraient-ils pas? Quelle chose stupide et misérable qu'un jour de noce!--Eh quoi! lui dis-je, vous voudriez qu'on se mariât en secret? Ce serait encore bien plus triste.--Je voudrais qu'on ne se mariât pas du tout, répondit-il; pour moi, j'ai le mariage en horreur et je ne me marierai jamais.» Oh! ma chère tante, cette parole m'enfonça un poignard dans le coeur; en même temps elle me sembla si extraordinaire, que j'eus la hardiesse d'insister et de lui dire, en affectant de plaisanter: «Vous ne savez guère ce que vous ferez à cet égard-là.» Il me répondit avec beaucoup d'empressement, et comme s'il eût eu l'intention de m'ôter toute présomption: «Soyez sûre de ce que je vous dis, miss; j'ai fait un serment devant Dieu, et je le tiendrai.» La honte et la douleur me rendirent silencieuse, et j'ai fait de vains efforts toute la journée pour cacher mon désespoir....

Sarah fondit en larmes. Metella, soulagée d'une affreuse inquiétude, fut pendant quelque instants insensible à la douleur de sa nièce. Olivier n'aimait pas Sarah! En vain elle l'aimait, en vain elle était jeune, riche et belle; il ne voulait pas d'autre affection intime, pas d'autre bonheur domestique que celui qu'il avait goûté auprès de lady Mowbray. Un instant livrée à une reconnaissance égoïste, à une secrète gloire de son coeur enivré, elle laissa pleurer la pauvre Sarah, et oublia que son triomphe avait fait une victime. Mais sa cruauté ne fut pas de longue durée; la passion de lady Mowbray pour Olivier prenait sa source dans une âme chaleureuse ouverte à toutes les tendresses qui embellissent les femmes. Elle aimait Sarah presque autant qu'Olivier, car elle l'aimait comme une mère aime sa fille. La vue de sa douleur brisa le coeur de Metella; elle avait bien des torts à se reprocher! Elle aurait dû prévoir les conséquences d'un rapprochement continuel entre ces deux jeune gens. Déjà la malignité des voisins lui avait signalé un grave inconvénient de cette situation. Elle avait résisté à cet avertissement, et maintenant le bonheur de Sarah était compromis plus encore que sa réputation.

Elle la pressa dans ses bras en pleurant, et dans le premier instant de sa compassion et de sa tendresse elle pensa à lui sacrifier son amour.

«Non, lui dit-elle, égarée par un sentiment de générosité exaltée, Olivier n'a pas fait de serment; il est libre, il peut vous épouser; qu'il vous aime, qu'il vous rende heureuse, et je vous bénirai tous deux. Ce ne sera pas moi qui m'opposerai à l'union de deux êtres qui sont ce que j'ai de plus cher au monde....

--Oh! je le crois bien, ma bonne tante! s'écria Sarah en se jetant de nouveau à son cou; mais c'est lui qui ne m'aime pas! Que faire à cela?

--Il ne vous a pas dit qu'il ne vous aimait pas? Est-ce qu'il vous l'a dit, Sarah?

--Non, mais pourquoi se dit-il engagé? Oh! peut-être qu'il l'est en effet. Il a quelque raison que vous ne connaissez pas! Il aime une femme, il est marié en secret peut-être.

--Je l'interrogerai, je saurai ce qu'il pense, répondit Metella; je ferai pour vous, ma fille, tout ce qui dépendra de moi. Si je ne puis rien, ma tendresse vous restera.

--Oh! oui, ma mère! toujours, toujours!» s'écria Sarah en se jetant à ses pieds.

Apaisée par les promesses hasardées de sa tante, Sarah se retira plus tranquille. Metella la mit au lit elle-même, lui fit prendre une potion calmante, et ne la quitta que quand elle eut cessé de soupirer dans son sommeil, comme font les enfants qui s'endorment en pleurant et qui sanglotent encore à demi en rêvant.

Lady Mowbray ne dormit pas; elle était rassurée sur certains points, mais à l'égard des autres elle était en proie à mille agitations, et ne voyait pas d'issue à la position délicate où elle avait placé la pauvre Sarah. La pensée d'engager Olivier à l'épouser n'avait pu prendre de consistance dans son esprit; vainement eût-elle sacrifié cette jalousie de femme qu'elle combattait si généreusement depuis plus d'une année. Il y a dans la vie des rapports qui deviennent aussi sacrés que si les lois les eussent sanctionnés, et Olivier lui-même n'eût pas pu oublier qu'il avait regardé Sarah comme sa fille.

Incapable de se retirer elle-même de cette perplexité, lady Mowbray résolut d'attendre quelques jours pour prendre un parti; elle chercha à se persuader que la passion de Sarah n'était peut-être pas aussi sérieuse que dans ses romanesques confidences la jeune fille se l'imaginait; ensuite, Olivier pouvait, par sa froideur, l'en guérir mieux que tous les raisonnements. Elle alla retrouver Sarah le lendemain, lui dit qu'elle avait réfléchi, et que le résultat de ses réflexions était celui-ci: il était impossible d'interroger Olivier sur ses intentions, et de lui demander l'explication de ses paroles de la veille sans lui laisser deviner l'impression qu'elles avaient produite sur miss Mowbray, et sans lui faire soupçonner l'importance qu'elle y attachait. «Dans la situation où vous êtes vis-à-vis de lui, dit-elle, le premier point, le plus important de tous, c'est de ne pas avouer que vous aimez sans savoir si l'on vous aime.

--Oh! certainement, ma tante, dit Sarah en rougissant.

--Il n'est pas besoin sans doute, mon enfant, que je fasse appel à vôtre pudeur et à votre fierté; l'une et l'autre doivent vous suggérer une grande prudence et beaucoup d'empire sur vous-même....

--Oh! certes, ma tante, reprit la jeune Anglaise avec un mélange d'orgueil et de douleur qui lui donna l'expression d'une vierge martyre de Titien.

--Si mon fils, poursuivit Metella, est réellement lié au célibat par quelque engagement qu'il ne puisse pas confier, même à moi, il faudra bien, Sarah, que vous vous sépariez l'un de l'autre....

--Oh! s'écria Sarah effrayée, est-ce que vous me chasseriez de chez vous? est-ce qu'il faudrait retourner au couvent ou en Angleterre? Loin de lui, loin de vous, toute seule!... Oh! j'en mourrais! Après avoir été tant aimée!

--Non, dit Metella d'une voix grave, je ne t'abandonnerai jamais; je te suis nécessaire: nous sommes liées l'une à l'autre pour la vie.»

En parlant ainsi elle posa ses deux mains sur la tête blonde de Sarah, et leva les yeux au ciel d'un air solennel et sombre. En se consacrant à cette enfant de son adoption, elle sentait combien étaient terribles les devoirs qu'elle s'était imposés envers elle, puisqu'il faudrait peut-être lui sacrifier le bonheur de toute sa vie, la société d'Olivier.

«Me promettez-vous du moins, continua-t-elle, que si, après avoir fait tout ce qui dépendra de moi pour votre bonheur, je ne réussis pas à fermer cette plaie de votre âme, vous ferez tous vos efforts pour vous guérir? Ai-je affaire à une enfant romanesque et entêtée, ou bien à une jeune fille forte et courageuse?

--Doutez-vous de moi? dit Sarah.

--Non, je ne doute pas de toi; tu es une Mowbray, tu dois savoir souffrir en silence.... Allez vous coiffer, Sarah, et tâchez d'être aussi soignée dans votre toilette, aussi calme dans votre maintien que de coutume. Nous allons attendre quelques jours encore avant de décider de notre avenir. Jurez-moi que vous n'écrirez à aucune de vos amies, que je serai votre seule confidente, votre seul conseil, et que vous travaillerez à être digne de ma tendresse.»

Sarah jura, en pleurant, de faire tout ce que désirait sa tante: mais, malgré tous ses efforts, son chagrin fut si visible qu'Olivier s'en aperçut dès le premier instant. Il regarda lady Mowbray et trouva la même altération sur ses traits. Les vérités qu'il avait confusément entrevues brillèrent à son esprit; les pensées qui, par bouffées brûlantes, avaient traversé son cerveau à de rares intervalles, revinrent l'embraser. Il fut effrayé de ce qui se passait en lui et autour de lui; il prit son fusil et sortit. Après avoir tué quelques innocentes volatiles, il rentra plus fort, trouva les deux femmes plus calmes, et la soirée s'écoula assez doucement. Quand on a l'habitude de vivre ensemble, quand on s'est compris si bien que durant longtemps toutes les idées, tous les intérêts de la vie privée ont été en commun, il est presque impossible que le charme dès relations se rompe tout à coup sur une première atteinte. Les jours suivants virent donc se prolonger cette intimité, dont aucun des trois n'avait altéré la douceur par sa faute. Néanmoins la plaie allait s'élargissant dans le coeur de ces trois personnes. Olivier ne pouvait plus douter de l'amour de Sarah pour lui; il en avait toujours repoussé l'idée, mais maintenant tout le lui disait, et chaque regard de Metella, quelle qu'en fût l'expression, lui en donnait une confirmation irrécusable. Olivier chérissait si réellement, si tendrement sa mère adoptive, il avait connu auprès d'elle une manière d'aimer si paisible et si bienfaisante, qu'il s'était cru incapable d'une passion plus vive; il s'était donc livré en toute sécurité au danger d'avoir pour soeur une créature vraiment angélique. A mesure que ses sentiments pour Sarah devenaient plus vifs, il réussissait à se tranquilliser en se disant que Metella lui était toujours aussi chère; et en cela il ne se trompait pas; seulement pour l'une l'amour prenait la place de l'amitié, et pour l'autre l'amitié avait remplacé l'amour. L'âme de ce jeune homme était si bonne et si ardente qu'il ne savait pas se rendre compte de ce qu'il éprouvait.

Mais quand il crut s'en être assuré, il ne transigea point avec sa conscience: il résolut de partir. La tristesse de Sarah, sa douceur modeste, sa tendresse réservée et pleine d'une noble fierté, achevèrent de l'enthousiasmer; expansif et impressionnable comme il l'était, il sentit qu'il ne serait pas longtemps maître de son secret, et ce qui acheva de le déterminer, ce fut de voir que Metella l'avait deviné.

En effet, lady Mowbray connaissait trop bien toutes les nuances de son caractère, tous les plis de son visage, pour n'avoir pas pénétré, avant lui-même peut-être, ce qu'il éprouvait auprès de Sarah. Ce fut pour elle le dernier coup; car, en dépit de sa bonté, de son dévouement et de sa raison, elle aimait toujours Olivier comme aux premiers jours. Ses manières avec lui avaient pris cette dignité que le temps, qui sanctifie les affections, devait nécessairement apporter; mais le coeur de cette femme infortunée était aussi jeune que celui de Sarah. Elle devint presque folle de douleur et d'incertitude: devait-elle laisser sa nièce courir les dangers d'une passion partagée? devait-elle favoriser un mariage qui lui semblait contraire à toute délicatesse d'esprit et de moeurs? Mais pouvait-elle s'y opposer, si Olivier et Sarah le désiraient tous deux? Cependant il fallait s'expliquer, sortir de ces perplexités, interroger Olivier sur ses intentions; mais à quel titre? Était-ce l'amante désespérée d'Olivier, ou la mère prudente de Sarah qui devait provoquer un aveu aussi difficile à faire pour lui?

Un soir, Olivier parla d'un voyage de quelques jours qu'il allait faire à Lyon; lady Mowbray, dans la position désespérée où elle était réduite, accepta cette nouvelle avec joie, comme un répit accordé à ses souffrances. Le lendemain, Olivier fit seller son cheval pour aller à Genève, où il devait prendre la poste. Il vint à l'entrée du salon prendre congé des dames; Sarah, dont il baisa la main pour la première fois de sa vie, fut si troublée qu'elle n'osa pas lever les yeux sur lui; Metella, au contraire, l'observait attentivement; il était fort pâle et calme, comme un homme qui accomplit courageusement un devoir rigoureux. Il embrassa lady Mowbray, et alors sa force parut l'abandonner; des larmes roulèrent dans ses yeux, sa main trembla convulsivement en lui glissant un lettre humide....

Il se précipita dehors, monta à cheval et partit au galop. Metella resta sur le perron jusqu'à ce qu'elle n'entendît plus les pas de son cheval. Alors elle mit une main sur son coeur, pressa le billet de l'autre, et comprit que tout était fini pour elle.

Elle rentra dans le salon. Sarah, penchée sur sa broderie, feignait de travailler pour prouver à sa tante qu'elle avait du courage et savait tenir sa promesse; mais elle était aussi pâle que Metella, et, comme elle, elle ne sentait plus battre son coeur.

Lady Mowbray traversa le salon sans lui adresser une parole; elle monta dans sa chambre et lut le billet d'Olivier.

«Je pars, vous ne me reverrez plus, à moins que dans plusieurs années ... et lorsque miss Mowbray sera mariée!... Ne me demandez pas pourquoi il faut que je vous quitte; si vous le savez, ne m'en parlez jamais!»

Metella crut qu'elle allait mourir, mais elle éprouva ce que la nature a de force contre le chagrin. Elle ne put pleurer, elle étouffait; elle eut envie de se briser la tête contre les murs de sa chambre; et puis elle pensa à Sarah, et elle eut un instant de haine et de fureur.

«Maudit soit le jour où tu es entrée ici! s'écria-t-elle. La protection que je t'ai accordée me coûte cher, et mon frère m'a légué la robe de Déjanire!»

Elle entendit Sarah qui approchait; et se calma aussitôt; la vue de cette aimable créature réveilla sa tendresse, elle lui tendit ses bras.

«O mon Dieu! qu'est-ce qui nous arrive? s'écria Sarah épouvantée. Ma tante, où est allé Olivier?

--Il va voyager pour sa santé, répondit lady Metella avec un sourire mélancolique; mais il reviendra; ayons courage, restons ensemble, aimons-nous bien.»

Sarah sut renfermer ses larmes; Metella reporta sur elle toute son affection. Olivier ne revint pas: Sarah ne sut jamais pourquoi.

FIN DE METELLA.