Mesure pour mesure

Chapter 6

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ABHORSON.--Tenez, voyez-vous, voilà votre père spirituel qui vient. Plaisantons-nous maintenant? Qu'en pensez-vous?

LE DUC, _à Bernardino_.--Mon ami, excité par ma charité, et apprenant combien vous êtes près de quitter ce monde, je suis venu pour vous exhorter, vous consoler et prier avec vous.

BERNARDINO.--Non pas, moine, j'ai bu dru toute la nuit, et l'on me donnera plus de temps pour me préparer, ou il faudra qu'on me casse la tête à coup de bûche; je ne veux pas consentir à mourir aujourd'hui, cela est sûr.

LE DUC.--Oh! mon ami, il le faut; ainsi, je vous en conjure, jetez vos regards sur le voyage que vous allez faire.

BERNARDINO.--Je jure que nul homme au monde ne viendra à bout de me persuader de mourir aujourd'hui.

LE DUC.--Mais, écoutez-moi...

BERNARDINO.--Pas un mot: si vous avez quelque chose à me dire, venez à mon cachot, car je n'en sors pas de la journée.

(Il s'en va.)

(Entre le prévôt.)

LE DUC.--Également impropre à vivre et à mourir! O coeur de pierre!

LE PRÉVÔT.--Hé bien! mon père, comment trouvez-vous le prisonnier?--(_A Abhorson et au bouffon._)--Suivez-le, mes amis: conduisez-le au billot.

LE DUC.--C'est une créature qui n'est pas préparée. Il n'est pas disposé pour mourir, et le faire passer de vie à trépas dans l'état où est son âme, ce serait le damner.

LE PRÉVÔT.--Il est mort ce matin, ici, dans la prison, mon père, un Ragusain, un infâme pirate, d'une fièvre violente: cet homme est de l'âge de Claudio; il a la barbe et les cheveux précisément de la couleur des siens. Si nous laissions-là cet autre réprouvé jusqu'à ce qu'il fût bien disposé, et si on satisfaisait le ministre au moyen de la tête de ce Ragusain, qui est l'homme qui ressemble le plus à Claudio? Qu'en dites-vous?

LE DUC.--Oh! c'est un accident que le ciel a préparé. Dépêchez-la sans délai: l'heure fixée par Angelo est proche, voyez à ce que cela soit fait, et envoyez-lui cette tête suivant ses ordres; tandis que moi, je vais exhorter ce brutal malheureux à se résigner à la mort.

LE PRÉVÔT.--Cela sera fait, mon bon père, dans l'instant même. Mais il faut que Bernardino meure cette après-midi; et comment prolongerons-nous l'existence de Claudio, de façon à me garantir du malheur qui pourrait m'arriver, si l'on s'apercevait qu'il est vivant?

LE DUC.--Faites ceci: Mettez Bernardino et Claudio dans des recoins secrets; avant que le soleil ait été saluer deux fois la génération qui habite sous nos pieds, vous trouverez votre sûreté bien manifeste.

LE PRÉVÔT.--Je me repose en tout sur vous.

LE DUC.--Vite, dépêchez, et envoyez la tête à Angelo. (_Le prévôt sort_.)--Maintenant je vais écrire une lettre à Angelo; ce sera le prévôt qui la portera.--Le contenu lui attestera que j'approche de mes États, et que, par de graves motifs, je suis tenu de rentrer publiquement; je lui demanderai de venir à ma rencontre à la fontaine sacrée, à une lieue au-dessous de la ville. Et à partir de là nous procéderons avec Angelo, avec une froide gradation et des formes bien combinées, et toutes les pratiques régulières.

(Le prévôt revient.)

LE PRÉVÔT.--Voici la tête: je veux la porter moi-même.

LE DUC.--Cela est à propos: revenez promptement; car je voudrais causer avec vous de certaines choses qui ne doivent être confiées qu'à vous.

LE PRÉVÔT.--Je vais faire toute diligence.

(Il sort.)

ISABELLE, _en dedans_.--La paix soit ici! holà, quelqu'un!

LE DUC.--C'est la voix d'Isabelle.--Elle vient savoir si la grâce de son frère a déjà été envoyée ici; mais je veux lui laisser ignorer son bonheur, pour lui offrir les consolations du ciel dans son désespoir, au moment où elle les attendra le moins.

(Entre Isabelle.)

ISABELLE.--Ah! avec votre permission...

LE DUC.--Bonjour, belle et aimable fille.

ISABELLE.--D'autant meilleur pour m'être souhaité par un si saint homme. Le ministre a-t-il envoyé le pardon de mon frère?

LE DUC.--Il l'a élargi de ce monde, Isabelle; sa tête est tranchée, et envoyée à Angelo.

ISABELLE.--Non, cela n'est pas.

LE DUC.--Cela est comme je vous le dis: montrez votre sagesse, ma fille, dans votre paisible patience.

ISABELLE.--Oh! je vais le trouver, et lui arracher les yeux.

LE DUC.--Vous ne serez pas admise en sa présence.

ISABELLE.--Infortuné Claudio! Malheureuse Isabelle! Odieux monde! Infernal Angelo!

LE DUC.--Ces imprécations ne lui font aucun mal, et ne vous font pas le moindre bien; abstenez-vous en donc; remettez votre cause au ciel. Faites attention à ce que je vous dis, et vous trouverez que chaque syllabe est l'exacte vérité.--Le duc revient demain matin.--Allons, séchez vos yeux; c'est un père de notre couvent, son confesseur, qui m'apprend cette nouvelle, et il en a déjà porté l'avis à Escalus et à Angelo qui se préparent à venir au-devant de lui aux portes de la ville, pour lui remettre leur autorité. Si vous le pouvez, conduisez votre sagesse dans le bon sentier où je voudrais la voir marcher; et vous obtiendrez le désir de votre coeur sur ce misérable, la faveur du duc, et l'estime générale.

ISABELLE.--Je me laisse gouverner par vos conseils.

LE DUC.--- Allez donc porter cette lettre au frère Pierre, c'est la lettre où il m'avertit du retour du duc; dites-lui, sur ce gage, que je désire sa compagnie ce soir dans la maison de Marianne; je l'instruirai à fond de son affaire et de la vôtre, il vous présentera au duc, il accusera Angelo en face, et le confondra. Quant à moi, pauvre religieux, je suis lié par un voeu sacré, et je serai absent. Allez avec cette lettre, consolez votre coeur, commandez à ces torrents de larmes qui coulent de vos yeux. Ne vous fiez jamais à mon saint ordre, si je vous égare du droit chemin.--Qui vient là?

(Entre Lucio.)

LUCIO.--Bonsoir. Frère, où est le prévôt?

LE DUC.--Il n'est pas dans la prison, monsieur.

LUCIO.--O gentille Isabelle! Mon coeur pâlit de voir tes yeux si rouges; il faut que tu prennes patience; j'ai bien l'air de dîner et de souper dorénavant avec du son et de l'eau; je n'oserai plus, pour sauver ma tête, remplir mon estomac. Un repas un peu succulent me mènerait au même point; mais on dit que le duc sera ici demain matin. Sur ma foi, Isabelle, j'aimais ton frère. Si notre vieux duc de joyeuse humeur et ami des coins obscurs avait été chez lui, Claudio vivrait encore.

(Isabelle sort.)

LE DUC.--Monsieur, le duc a vraiment bien peu d'obligation à vos rapports; mais ce qu'il y a de bon, c'est que sa réputation n'en dépend pas.

LUCIO.--Frère, tu ne connais pas le duc aussi bien que moi; c'est un meilleur chasseur que tu ne l'imagines.

LE DUC.--Allons, vous répondrez un jour de tout ceci. Portez-vous bien.

LUCIO.--Non, reste: je veux t'accompagner; je puis t'accompagner; je puis te raconter de jolies histoires du duc.

LE DUC.--Vous ne m'en avez déjà que trop dit, monsieur, si elles sont vraies; si elles ne le sont pas, jamais vous n'en direz assez.

LUCIO.--J'ai comparu devant lui une fois pour avoir donné un enfant à une fille.

LE DUC.--Avez-vous fait pareille chose?

LUCIO.--Oui, d'honneur, je l'ai fait; mais il a bien fallu jurer que non; autrement ils m'auraient marié au bois pourri.

LE DUC.--Monsieur, votre compagnie est plus agréable qu'honnête: restez en paix.

LUCIO.--Sur ma foi, je vous accompagnerai jusqu'au bout de la rue; si un propos libertin vous offense, nous n'en aurons pas long à dire ensemble. Allons, frère, je suis une espèce de glouteron, je m'attacherai à toi.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Salle dans la maison d'Angelo.

_Entrent_ ESCALUS et ANGELO.

ESCALUS.--Chaque lettre qu'il a écrite a désavoué l'autre.

ANGELO.--De la manière la plus contradictoire et la plus bizarre. Ses actions témoignent quelque chose qui tient beaucoup de la folie; prions le ciel que sa sagesse n'en soit pas altérée. Et pourquoi aller au-devant de lui aux portes de la ville, et lui remettre là notre autorité?

ESCALUS.--Je n'en devine pas le motif.

ANGELO.--Et pourquoi veut-il que nous fassions publier, une heure avant son entrée, que si quelqu'un demande réparation de quelque injustice, il ait à présenter sa pétition dans la rue?

ESCALUS.--En cela il se montre judicieux; c'est pour expédier toutes les plaintes, et nous affranchir pour toujours des intrigues, qui, ce jour passé, ne pourront plus être tramées contre nous.

ANGELO.--Fort bien. Je vous en prie, faites-le proclamer; demain, de grand matin, j'irai vous trouver à votre maison. Faites avertir les personnes de distinction qui doivent aller à sa rencontre.

ESCALUS.--Je le ferai, monsieur. Adieu.

(Escalus sort.)

ANGELO.--Bonne nuit! Cette action me bouleverse tout à fait, me rend incapable de penser, et stupide pour toute affaire. Une vierge déflorée! et cela par un personnage important qui appliquait la loi portée contre ce délit! Si ce n'était que sa timide pudeur n'osera proclamer sa virginité perdue, comme elle pourrait parler de moi! mais la raison ne l'excite-t-elle pas à m'accuser?--Non, car mon autorité porte un poids de crédit qu'aucune accusation particulière ne peut toucher sans qu'il écrase celui qui oserait la prononcer.... Il aurait vécu, si ce n'est que sa jeunesse libertine, conservant un ressentiment dangereux, aurait pu quelque jour chercher à se venger d'avoir ainsi reçu une vie déshonorée pour une rançon aussi honteuse; et cependant, plût au ciel qu'il vécût encore! Hélas! quand une fois nous avons perdu la grâce, rien ne va bien: nous voulons, et nous ne voulons pas.

(Il sort.)

SCÈNE V[31]

La plaine, hors de la ville.

LE DUC, _revêtu de ses propres habits, et le frère_ PIERRE.

[Note 31: Certaines personnes font de cette scène la première de l'acte V.]

LE DUC.--Remettez-moi ces lettres au moment convenable. (_Il lui donne des lettres._) Le prévôt est instruit de nos vues et de notre projet: l'affaire une fois commencée, suivez vos instructions, et tendez constamment à notre but particulier, quoique vous ayiez l'air de vous en écarter pour ceci ou pour cela, selon que les circonstances le conseilleront. Partez, allez chez Flavius, et dites-lui où je suis: instruisez-en également Valentin, Rowland et Crassus; et dites leur d'envoyer des trompettes à la porte de la ville. Mais envoyez-moi Flavius le premier.

LE RELIGIEUX.--Vos ordres seront fidèlement remplis.

(Il sort.)

(Entre Varrius.)

LE DUC.--Je vous rends grâces, Varrius; vous avez fait bonne diligence. Venez, nous allons nous promener; il y en a encore d'autres de nos amis qui vont venir ici nous saluer dans un moment, mon cher Varrius.

(Ils sortent.)

SCÈNE VI

Une rue près de la porte de la ville.

_Entrent_ ISABELLE ET MARIANNE.

ISABELLE.--Parler avec tous ces détours me répugne: je voudrais dire la vérité; mais c'est votre rôle à vous de l'accuser ouvertement. Cependant il me conseille de le faire, et dit que c'est pour cacher un but avantageux.

MARIANNE.--Laissez-vous guider par lui.

ISABELLE.--Il me dit encore que si par hasard il parle contre moi en faveur de l'autre, je ne le trouve pas étrange: c'est un remède, dit-il, qui est amer pour en venir à la douceur.

MARIANNE.--Je voudrais que le frère Pierre...

ISABELLE.--Oh! silence, le religieux est arrivé.

(Entre un religieux.)

LE RELIGIEUX.--Venez, je vous ai trouvé une très-bonne place, où vous serez sûres que le duc ne pourra pas passer sans que vous le voyiez; les trompettes ont déjà retenti deux fois; les plus nobles et les plus notables citoyens ont pris possession des portes, et le duc ne va pas tarder à entrer; ainsi, partons, allons nous-en.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I

Place publique près de la porte de la ville.

MARIANNE _voilée_, ISABELLE ET PIERRE _dans l'éloignement. Par la porte opposée entrent_ LE DUC, VARRIUS, DIVERS SEIGNEURS, ANGELO, ESCALUS, LUCIO, LE PRÉVÔT, DES OFFICIERS ET DES CITOYENS.

LE DUC.--Mon digne cousin, vous êtes le bienvenu.--Mon ancien et fidèle ami, je suis bien aise de vous voir.

ANGELO.--Un heureux retour à Votre Altesse royale!

LE DUC, _à Angelo et Escalus_.--Mille actions de grâces sincères à tous les deux: nous avons pris des informations sur votre compte, et nous entendons dire tant de bien de votre justice, que notre coeur ne peut s'empêcher de vous en faire notre remerciement public, comme précurseur d'autres récompenses.

ANGELO.--Vous ne faites qu'augmenter de plus en plus mes obligations.

LE DUC.--Votre mérite parle haut; ce serait lui faire injure que d'en renfermer le témoignage dans le secret de notre connaissance personnelle, lorsqu'il mérite de trouver dans des caractères d'airain une sécurité éternelle contre la dent du temps et les ravages de l'oubli. Donnez-moi votre main, et que mes sujets le voient, afin qu'ils apprennent que mes faveurs visibles voudraient vous annoncer les grâces que mon coeur vous réserve.--Venez, Escalus; vous devez être près de nous de l'autre côté. Vous êtes pour moi deux bons appuis.

(Frère Pierre et Isabelle s'avancent.)

FRÈRE PIERRE, _à Isabelle_.--Voici le moment; parlez haut et mettez-vous à genoux devant lui.

ISABELLE.--Justice, ô royal duc! abaissez vos regards sur une malheureuse, je voudrais pouvoir dire vierge! Oh! digne prince, ne déshonorez pas vos yeux, en les détournant vers un autre objet, que vous n'ayez entendu ma juste plainte, et que vous ne m'ayez fait justice, justice! justice! justice!

LE DUC.--Racontez vos griefs. En quoi avez-vous été outragée? par qui? abrégez: voici le seigneur Angelo qui vous rendra justice; expliquez-vous à lui.

ISABELLE.--O noble duc! vous m'ordonnez d'aller demander mon salut au démon: entendez-moi vous-même; car ce qu'il faut que je dise doit ou me faire punir si vous ne me croyez pas, ou vous forcer à me donner satisfaction; daignez, ah! daignez m'entendre ici.

ANGELO.--Seigneur, sa raison, je le crains, n'est pas bien saine; elle m'a sollicité pour son frère qui a été exécuté par ordre de la justice.

ISABELLE.--La justice!

ANGELO.--Et elle va se répandre en plaintes amères et étranges.

ISABELLE.--Oui, je vais révéler des choses bien étranges, mais bien vraies. Cet Angelo est un parjure; cela n'est-il pas étrange? Cet Angelo est un assassin; cela n'est-il pas étrange? Cet Angelo est un adultère clandestin, un hypocrite, un ravisseur de vierges; cela n'est-il pas étrange et très-étrange?

LE DUC.--Oh! dix fois étrange.

ISABELLE.--Il n'est pas plus vrai qu'il est Angelo, qu'il n'est certain que tout cela est aussi vrai qu'étrange; car au bout du compte, la vérité est la vérité.

LE DUC, _à un de ses officiers_.--Qu'on la fasse retirer.--Pauvre malheureuse! C'est la faiblesse de sa raison qui la fait parler ainsi.

ISABELLE.--O mon prince! Je vous en conjure, par la foi que vous avez qu'il est un autre lieu de consolation que ce monde, ne me dédaignez pas en vous persuadant que je suis atteinte de folie; ne jugez pas impossible ce qui n'est qu'invraisemblable: il n'est pas impossible qu'un homme, qui est le plus vil scélérat de la terre, paraisse aussi réservé, aussi grave, aussi parfait que le paraît Angelo; il est même possible qu'Angelo, malgré toutes ses belles apparences, sa réputation, ses titres et ses formes imposantes, soit un archi-scélérat. Croyez-le, illustre prince: s'il est moins que cela, il n'est rien; mais il est plus encore, si je savais trouver des mots pour exprimer toute sa scélératesse.

LE DUC.--Sur mon honneur, si elle est insensée (et je ne puis croire autre chose), sa folie a la plus étrange apparence de bon sens; elle montre autant de liaison dans ses idées, que j'en aie jamais entendu dans la folie.

ISABELLE.--Gracieux duc, ne vous attachez pas à cette idée, ne me croyez pas privée de ma raison parce que je parle sans ordre, et faites servir votre jugement à tirer la vérité des ténèbres où elle semble cachée, où se cache aussi l'imposture qui semble la vérité.

LE DUC.--Sûrement, bien des gens qui ne sont pas fous montrent moins de raison qu'elle.--Que voulez-vous dire?

ISABELLE.--Je suis la soeur d'un certain Claudio, condamné à perdre la tête pour un acte de fornication, et condamné par Angelo. Moi, qui étais en noviciat dans une communauté, j'ai été mandée par mon frère: un nommé Lucio a été son messager.

LUCIO.--C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse; j'ai été la trouver de la part de Claudio, et je l'ai priée de tenter sa bonne fortune auprès du seigneur Angelo, pour obtenir le pardon de son pauvre frère.

ISABELLE.--Oui, c'est lui-même en effet.

LE DUC, _à Lucio_.--On ne vous a pas dit de parler.

LUCIO.--Non, mon bon seigneur; mais on n'a pas demandé non plus de me taire.

LE DUC.--Allons, je vous le demande maintenant; je vous prie, faites attention à ce que je vous dis, et quand vous aurez une affaire personnelle, priez le ciel d'être alors sans reproche.

LUCIO.--Oh! j'en réponds à Votre Altesse.

LE DUC.--Répondez-vous-en à vous-même, prenez-y bien garde.

ISABELLE.--Cet honnête homme a dit quelque chose de mon histoire.

LUCIO.--Rien que de juste.

LE DUC.--Cela peut être juste; mais vous avez tort de parler avant votre tour. (_A Isabelle_.) Continuez.

ISABELLE.--J'allai trouver ce dangereux et nuisible ministre.

LE DUC.--Voilà qui sent un peu la démence.

ISABELLE.--Pardonnez-moi: la phrase convient au sujet.

LE DUC.--En la rectifiant.--Au fait, continuez.

ISABELLE.--En un mot, et pour laisser de côté un inutile récit, comment j'ai cherché à le persuader; comment j'ai prié; comment je me suis jetée à ses genoux; comment il a réfuté mes raisons; comment je lui ai répliqué (car tout cela a été long), je déclare d'abord avec honte et douleur l'infâme conclusion. Il n'a voulu relâcher mon frère qu'au prix du sacrifice de mon chaste corps à l'intempérance de ses impudiques désirs. Après beaucoup de débats, ma pitié de soeur a fait taire mon honneur, et j'ai cédé; mais le lendemain, dès le matin, après avoir accompli ses desseins, il a envoyé l'ordre de couper la tête à mon pauvre frère.

LE DUC.--Cela est fort vraisemblable!

ISABELLE.--Ah! plût au ciel que cela fût aussi vraisemblable que cela est vrai!

LE DUC.--Par le ciel, malheureuse insensée, tu ne sais ce que tu dis; ou bien il faut que tu aies été subornée contre son honneur par quelque odieux complot.--D'abord, son intégrité est sans tache.--Ensuite, il est hors de toute raison qu'il poursuivît avec tant de sévérité des fautes qui lui seraient personnelles: s'il avait ainsi péché, il aurait pesé ton frère dans sa propre balance, et il ne l'aurait pas fait mourir.--Quelqu'un vous a excitée contre lui. Avouez la vérité, et déclarez par le conseil de qui vous êtes venue ici vous plaindre.

ISABELLE.--Et est-ce là tout? O vous donc, bienheureux ministres du ciel, conservez-moi la patience! Et quand le temps sera mûr, dévoilez le crime qui reste ici caché sous de fausses apparences!--Que le ciel préserve Votre Altesse de tout malheur, lorsque moi, ainsi outragée, je vous quitte sans que vous me croyiez!

LE DUC.--Je sais que vous ne demanderiez pas mieux que de vous en aller.--Un officier!--Conduisez-la en prison.--Quoi! permettrons-nous qu'une accusation aussi flétrissante, aussi scandaleuse, tombe impunément sur un homme qui nous est attaché de si près? Il y a nécessairement ici quelque intrigue.--Qui a su votre dessein et votre démarche?

ISABELLE.--Un homme que je voudrais bien voir ici, le frère Ludovic.

LE DUC.--Votre père spirituel, sans doute;--qui connaît ce Ludovic?

LUCIO.--Seigneur, moi, je le connais; c'est un moine intrigant; je n'aime point cet homme-là: s'il avait été laïque, seigneur, je l'aurais vertement châtié pour certains propos qu'il a tenus contre Votre Altesse, pendant votre absence.

LE DUC.--Des propos contre moi? C'est sans doute un digne religieux! Et d'exciter cette malheureuse femme à venir accuser ici notre substitut!--Qu'on me trouve ce moine.

LUCIO.--Pas plus tard qu'hier au soir, seigneur, le religieux et elle, je les ai vus tous deux dans la prison: un moine impertinent, un vrai misérable!

LE MOINE PIERRE.--Que le ciel bénisse Votre Altesse royale! Je me tenais ici, seigneur, et j'ai entendu qu'on vous en imposait. D'abord, c'est bien à tort que cette femme a accusé votre ministre, qui est aussi innocent de toute impureté ou commerce avec elle, qu'elle l'est elle-même de tout commerce avec un homme encore à naître.

LE DUC.--C'est ce que nous croyons.--Connaissez-vous ce frère Ludovic dont elle parle?

LE MOINE PIERRE.--Je le connais pour un saint homme de Dieu, et qui n'est point un méchant, ni un intrigant du siècle, comme le rapporte ce gentilhomme. Et, sur ma parole, c'est un homme qui n'a jamais, comme il le prétend, mal parlé de Votre Altesse.

LUCIO.--Seigneur, de la manière la plus infâme: croyez-moi.

LE MOINE PIERRE.--Allons, il pourra, avec le temps, se justifier lui-même: mais pour le moment, il est malade, seigneur, d'une fièvre violente; c'est uniquement à sa prière, ayant su qu'on projetait d'accuser ici devant vous le seigneur Angelo, que je suis venu ici, pour déclarer, comme par sa propre bouche, ce qu'il sait être vrai et faux, et ce que lui-même, par son serment et par toutes sortes de preuves, il démontrera, en quelque temps qu'il soit appelé en témoignage. D'abord, quant à cette femme (à la justification de ce digne seigneur, si directement et si publiquement accusé), vous la verrez démentie en face, jusqu'à ce qu'elle l'avoue elle-même.

LE DUC.--Bon père, nous vous écoutons, parlez. Cela ne vous fait-il pas sourire, seigneur Angelo? O ciel! Ce que c'est que la témérité de ces misérables insensés!--Donnez-nous des siéges.--Venez, cousin Angelo: je veux être partial dans cette affaire: soyez vous-même juge dans votre propre cause. (_Isabelle est emmenée par les gardes, et Marianne s'avance._) Est-ce là le témoin, frère?--Qu'elle commence par montrer son visage, et qu'après, elle parle.

MARIANNE.--Pardonnez, seigneur: je ne montrerai point mon visage, que mon époux ne me l'ordonne.

LE DUC.--- Comment! êtes-vous mariée?

MARIANNE.--Non, seigneur.

LE DUC.--Êtes-vous fille?

MARIANNE.--Non, seigneur.

LE DUC.--Vous êtes donc veuve?

MARIANNE.--Non plus, seigneur.

LE DUC.--Vous n'êtes donc rien?--Ni fille, ni femme, ni veuve.

LUCIO.--Seigneur, elle pourrait bien être une catin; car il y en a beaucoup parmi elles qui ne sont ni filles, ni femmes, ni veuves.

LE DUC.--Imposez silence à cet homme: je voudrais qu'il eût quelque raison de babiller pour lui-même.

LUCIO.--Allons, seigneur.

MARIANNE.--Seigneur, j'avoue que jamais je n'ai été mariée; et j'avoue encore que je ne suis point fille: j'ai connu mon mari, et cependant mon mari ne sait pas qu'il m'ait jamais connue.

LUCIO.--Il fallait donc qu'il fût ivre, seigneur; cela ne peut être autrement.

LE DUC.--Pour obtenir l'avantage de ton silence, je voudrais que tu le fusses aussi.

LUCIO.--Très-bien, seigneur.

LE DUC.--Ce n'est pas là un témoin pour le seigneur Angelo.

MARIANNE.--Je vais y venir, seigneur. Cette femme qui l'accuse de fornication, intente la même accusation contre mon mari, et elle l'accuse de l'avoir commise, seigneur, dans un moment où je déposerai, moi, que je le tenais dans mes bras avec toutes les preuves de l'amour.

ANGELO.--L'accuse-t-elle de quelque chose de plus que moi?

MARIANNE.--Pas que je sache.

LE DUC.--Non? Vous dites votre époux?

MARIANNE.--Oui, précisément, seigneur; et c'est Angelo qui croit être certain de n'avoir jamais connu ma personne, mais qui sait bien qu'il croit avoir connu celle d'Isabelle.

ANGELO.--Voilà une étrange énigme.--Voyons votre visage.

MARIANNE.--Mon mari me l'ordonne; et je vais me démasquer. (_Elle ôte son voile._)--Le voilà ce visage, cruel Angelo, que tu jurais naguère être digne de tes regards: voilà la main qui a été pressée par la tienne avec un contrat appuyé de tes serments: voilà la personne qui a usurpé ton rendez-vous avec Isabelle, et qui a satisfait tes désirs dans la maison de ton jardin, sous le nom supposé d'Isabelle.

LE DUC, _à Angelo_.--Connaissez-vous cette femme?

LUCIO.--Charnellement, à ce qu'elle dit.

LE DUC, _à Lucio_.--Taisez-vous, drôle.

LUCIO.--Cela suffit, seigneur.