Chapter 5
(Entrent Escalus, le prévôt, madame Overdone, et des officiers de justice.)
ESCALUS.--Allons, emmenez-la en prison.
MADAME OVERDONE.--Mon cher seigneur, soyez bon pour moi; vous passez pour être un homme plein de miséricorde, mon bon seigneur!
ESCALUS.--Double et triple avertissement, et toujours coupable du même délit! Il y a de quoi forcer la miséricorde à jurer, à agir en tyran.
LE PRÉVÔT.--Une entremetteuse qui pratique depuis onze ans, sous le bon plaisir de votre honneur.
MADAME OVERDONE.--Seigneur, c'est la délation d'un certain Lucio contre moi: madame Catherine Keepdown était grosse de lui dans le temps du duc; il lui a promis le mariage; son enfant aura un an et trois mois dès que viendra la Saint-Jacques et la Saint-Philippe. Je l'ai nourri moi-même, et voyez comme il a l'indignité de me nuire.
ESCALUS.--Cet homme est un franc libertin.--Qu'on le fasse comparaître devant nous.--Conduisez-la en prison: allez, plus de paroles. (_Les officiers emmènent madame Overdone._) Prévôt, mon frère Angelo ne veut pas changer son arrêt; il faut que Claudio meure demain; ayez soin de lui procurer des théologiens, et tout ce que conseille la charité, pour le préparer à son sort. Si mon frère agissait d'après ma pitié, Claudio n'en serait pas là.
LE PRÉVÔT.--Sauf votre bon plaisir ce religieux l'a visité, et lui a donné ses avis pour le préparer à la mort.
ESCALUS.--Bonsoir, bon père.
LE DUC.--Que le bonheur et la vertu vous accompagnent toujours.
ESCALUS.--D'où êtes-vous?
LE DUC.--Je ne suis pas de ce pays, quoique le hasard en ait fait le lieu de ma résidence pour un certain temps. Je suis un frère d'un excellent ordre, tout récemment envoyé par le saint-siége, et chargé par sa Sainteté d'une affaire particulière.
ESCALUS.--Quelles nouvelles dit-on dans le monde?
LE DUC.--Aucune, si ce n'est qu'il y a une si grande maladie sur la vertu, qu'elle ne finira que par sa dissolution; la nouveauté est ce que tout le monde recherche, et il y a autant de danger à vieillir dans une même façon de vivre qu'il y a de vertu à être constant dans une entreprise. Il survit à peine assez de bonne foi entre les hommes pour rendre les sociétés sûres; mais il y a assez de sécurité pour faire maudire les associations. C'est sur cette énigme que roule à peu près toute la sagesse du monde. Ces nouvelles sont assez vieilles, et cependant ce sont encore les nouvelles de chaque jour.--Je vous prie, monsieur, quel était le caractère du duc?
ESCALUS.--Un homme qui s'appliquait plus qu'à tout autre soin à se connaître lui-même.
LE DUC.--A quels plaisirs était-il adonné?
ESCALUS.--Il avait plus de plaisir de voir les autres en joie qu'il n'en trouvait lui-même à tout ce qui cherchait à le réjouir. Un homme de toute tempérance! Mais laissons-le à ses aventures, en priant le ciel qu'elles soient heureuses; et faites-moi le plaisir de m'apprendre comment vous trouvez Claudio préparé. On m'a fait entendre que vous l'aviez visité.
LE DUC.--Il déclare qu'il n'a point à se plaindre de son juge, qu'il ne l'accuse point d'injustice, et qu'il se soumet avec une humble résignation à l'arrêt de la justice. Cependant il s'était forgé, par une inspiration de la faiblesse, plusieurs espérances trompeuses de vivre; je suis venu à bout avec le temps de lui en faire sentir la vanité, et maintenant il est résigné à mourir.
ESCALUS.--Vous vous êtes acquitté de vos voeux envers le ciel, et envers le prisonnier de la dette de votre ministère. J'ai sollicité pour ce pauvre gentilhomme jusqu'à l'extrême limite de la discrétion; mais j'ai trouvé mon collègue de justice si sévère, qu'il m'a forcé de lui dire qu'il était en effet la justice elle-même[26].
[Note 26: _Summum jus, summa injuria._]
LE DUC.--Si sa propre conduite répond à la rigueur de ses jugements, il n'y a rien à lui reprocher; mais s'il lui arrive de succomber, il s'est condamné lui-même.
ESCALUS.--Je vais visiter le prisonnier. Adieu.
LE DUC.--La paix soit avec vous! (_Escalus sort avec le prévôt de la prison._) Celui qui veut tenir le glaive du ciel, doit être aussi saint que sévère; se sentir lui-même un modèle; posséder la force de résister et la vertu d'avancer, ne punissant plus ou moins les autres que d'après le poids de ses propres fautes. Honte à celui dont le glaive cruel tue pour des fautes où l'entraîne son propre penchant! Six fois honte à Angelo qui veut déraciner mes vices et laisser croître les siens! O quelles noirceurs l'homme peut cacher en lui-même, quoiqu'il paraisse un ange à l'extérieur! Comme l'hypocrite vivant dans le crime, abusant tout le monde, attire à lui, avec de fragiles fils d'araignée, des choses substantielles et de poids! Il faut que j'oppose la ruse au vice. Ce soir, Angelo recevra dans son lit son ancienne fiancée qu'il méprise; c'est ainsi qu'un trompeur sera pris par son propre déguisement, ne recevra que tromperies pour prix des siennes, et sera forcé de remplir un ancien contrat[27].
[Note 27: Cette tirade est en vers rimés.]
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
Appartement dans la ferme où habite Marianne.
MARIANNE _assise_, UN JEUNE GARÇON _chantant_.
CHANSON.
Écarte, oh! écarte ces lèvres Ces lèvres si douces et si parjures; Et ces yeux brillants comme le point du jour, Flambeaux qui égarent l'aurore. Mais rends-moi mes baisers, Rends-les-moi Ces sceaux d'amour, scellés en vain, Scellés en vain.
MARIANNE.--Interromps tes chants, et hâte-toi de te retirer. Voici venir un homme de consolation dont les avis ont souvent calmé les murmures de ma douleur. (_L'enfant sort; le duc entre._) Je vous demande pardon, monsieur, et je voudrais bien que vous ne m'eussiez pas trouvée si en train de musique. Excusez-moi, et croyez-m'en, ces chants adoucissaient mes chagrins; mais ils sont loin de m'inspirer de la joie.
LE DUC.--C'est bien, quoique la musique ait souvent la puissance de faire du mal un bien, et d'exciter le bien au mal.--Je vous prie, dites-moi: quelqu'un est-il venu me demander aujourd'hui? A peu près à cette heure-ci, j'ai promis de me trouver ici.
MARIANNE.--Personne n'est venu vous demander; je suis restée ici tout le jour.
(Entre Isabelle.)
LE DUC, _à Marianne_.--Je vous crois sans hésiter. L'heure est venue; c'est justement à présent. Je vous demanderai de vous absenter un peu. Il se pourrait bien que je vous rappelasse bientôt pour quelque chose qui vous sera avantageux.
MARIANNE.--Je vous suis toujours dévouée.
(Elle sort.)
LE DUC.--Nous nous rencontrons fort à propos, et vous êtes la bienvenue. Quelles nouvelles de ce digne ministre?
ISABELLE.--Il a un jardin entouré d'un mur de briques, dont le côté du couchant est flanqué d'un vignoble; à ce vignoble est une porte en planches qu'ouvre cette grosse clef; cette autre ouvre une petite porte, qui, du vignoble, conduit au jardin; c'est là que je lui ai promis d'aller le trouver au milieu de la nuit.
LE DUC.--Mais, en savez-vous assez pour trouver votre chemin?
ISABELLE.--J'ai pris avec soin tous les renseignements nécessaires, et par deux fois il m'a montré le chemin avec un soin coupable, en me parlant à l'oreille et par des gestes significatifs.
LE DUC.--N'y a-t-il point d'autres gages convenus entre vous qu'il faille observer?
ISABELLE.--Non, point d'autres: seulement un rendez-vous dans les ténèbres; et je lui ai bien fait entendre que mon tête-à-tête avec lui ne pouvait être que bien court; car je lui ai déclaré que je serais accompagnée d'un domestique, qui m'attendrait, et qui était persuadé que je venais pour les affaires de mon frère.
LE DUC.--Tout est bien arrangé; je n'ai pas encore dit un mot de tout cela à Marianne.--(_Il l'appelle._) Êtes-vous là? Venez. (_Rentre Marianne._) Je vous en prie, faites connaissance avec cette jeune personne; elle vient pour vous faire du bien.
ISABELLE.--Je le désire pour elle.
LE DUC, _à Marianne_.--Êtes-vous persuadée que je m'intéresse à vous?
MARIANNE.--Bon religieux, je le sais, et j'en ai reçu des preuves.
LE DUC.--Prenez-donc votre compagne par la main; elle a une confidence à vous faire. J'attendrai votre loisir; mais hâtez-vous: l'humide nuit s'approche.
MARIANNE, _à Isabelle_.--Voulez-vous faire un tour de promenade à l'écart?
(Elles sortent toutes deux.)
LE DUC _seul_.--O dignité! O grandeur! Des millions d'yeux perfides sont attachés sur toi! Des volumes de rapports, composés de récits faux et contradictoires, courent le monde sur tes actions! Mille esprits inquiets te prennent pour l'objet de leurs rêves insensés, et te tourmentent dans leur imagination! (_Marianne et Isabelle rentrent._) Soyez les bienvenues. Hé bien, êtes-vous d'accord?
ISABELLE.--Elle se chargera de l'entreprise, mon père, si vous le lui conseillez.
LE DUC.--Non-seulement je le lui conseille, mais je le lui demande.
ISABELLE, _à Marianne_.--Vous n'avez que très-peu de choses à lui dire; quand vous le quitterez, dites-lui simplement, à voix basse: _A présent, souvenez-vous de mon frère._
MARIANNE.--Reposez-vous sur moi.
LE DUC.--Et vous, ma chère fille, n'ayez aucun scrupule; il est votre mari par un contrat; il n'y a aucun péché à vous réunir ainsi; et la justice de vos droits sur lui absout cette tromperie. Allons, partons: notre blé sera bientôt à moissonner, et nous avons encore la terre à ensemencer.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Salle de la prison.
_Entrent_ LE PRÉVÔT ET LE BOUFFON.
LE PRÉVÔT.--Viens ici, coquin.--Peux-tu trancher la tête d'un homme?
LE BOUFFON.--Si l'homme est garçon, je le peux, monsieur; mais si c'est un homme marié, il est le chef[28] de sa femme, et je ne pourrais jamais trancher le chef d'une femme.
[Note 28: _Head_, tête, chef.]
LE PRÉVÔT.--Allons, laissez là vos équivoques, et faites-moi une réponse directe. Demain matin, Claudio et Bernardino doivent être exécutés. Nous avons ici, dans notre prison, l'exécuteur ordinaire, qui a besoin d'un aide dans son office. Si vous voulez prendre sur vous de le seconder, cela vous rachètera de vos fers; sinon, vous ferez tout votre temps de prison et vous n'en sortirez qu'après avoir été impitoyablement fouetté; car vous avez été un entremetteur affiché.
LE BOUFFON.--Monsieur, j'ai été, de temps immémorial, un entremetteur illégitime: mais, pourtant, je serai satisfait de devenir un bourreau légitime. Je serais bien aise de recevoir quelques instructions de mon collègue.
LE PRÉVÔT.--Holà, Abhorson! Où est Abhorson? Êtes-vous là?
(Entre Abhorson.)
ABHORSON.--Appelez-vous, monsieur?
LE PRÉVÔT.--Maraud, voici un homme qui vous aidera dans votre exécution de demain: si vous le jugez à propos, arrangez-vous avec lui à l'année, et qu'il loge ici dans la prison; sinon, servez-vous de lui dans la circonstance présente, et renvoyez-le; il ne peut pas faire le renchéri avec vous: il a été entremetteur.
ABHORSON.--Un entremetteur, monsieur! Fi donc! il discréditera nos mystères.
LE PRÉVÔT.--Allez, vous vous valez bien; une plume ferait pencher la balance entre vous deux.
(Il sort.)
LE BOUFFON.--Je vous prie, monsieur, par votre bonne grâce (car sûrement vous avez bonne grâce, si ce n'est que vous avez une mine de pendaison), est-ce que vous appelez, monsieur, votre occupation un mystère?
ABHORSON.--Oui, monsieur, un mystère.
LE BOUFFON.--La peinture, monsieur, à ce que j'ai ouï dire, est un mystère, et vos filles prostituées, monsieur, étant des parties de mon ministère, l'usage de la peinture prouve que mon occupation est un mystère; mais quel mystère peut-il y avoir à pendre? c'est ce que, dussé-je être pendu, je ne peux m'imaginer.
ABHORSON.--Monsieur, c'est un mystère.
LE BOUFFON.--La preuve?
ABHORSON.--La dépouille de tout honnête homme convient au voleur: si elle paraît trop petite au voleur, l'honnête homme la croit assez grande pour lui; et, si elle est trop grande pour un voleur, le voleur pourtant la croit assez petite pour lui: car la dépouille de tout honnête homme va au voleur.
(Le prévôt rentre.)
LE PRÉVÔT.--Êtes-vous arrangés?
LE BOUFFON.--Monsieur, je veux bien le servir; car je trouve que votre bourreau fait un métier plus pénitent que votre entremetteur.
LE PRÉVÔT, _au bourreau_.--Vous, coquin, préparez le billot et votre hache, pour demain quatre heures.
ABHORSON, _au bouffon_.--Allons, entremetteur, je vais t'instruire dans mon métier; suis-moi.
LE BOUFFON.--J'ai bonne envie d'apprendre, monsieur, et j'espère que si vous avez occasion de m'employer à votre service, vous me trouverez adroit; car, en bonne foi, monsieur, je vous dois, pour prix de vos bontés, de vous bien servir. (Il sort.)
LE PRÉVÔT.--Faites venir ici Bernardino et Claudio; l'un a toute ma pitié; je n'en ai pas un grain pour l'autre qui est un assassin... fût-il mon frère. _(Entre Claudio.)_ Voyez, Claudio: voici l'ordre pour votre mort. Il est à présent minuit sonné; et demain, à huit heures du matin, vous serez fait immortel. Où est Bernardino?
CLAUDIO.--Plongé dans un sommeil aussi profond que l'innocente fatigue quand elle dort dans les membres roidis du voyageur, et il ne veut pas s'éveiller.
LE PRÉVÔT.--Quel moyen de lui faire du bien?--Allons, allez-vous préparer.--Mais écoutons; quel est ce bruit? (_On frappe aux portes._) Que le ciel vous donne ses consolations. (_Claudio sort._)--Tout à l'heure.--J'espère que c'est quelque grâce, ou quelque sursis pour l'aimable Claudio. (_Entre le duc._) Salut, bon père.
LE DUC.--Que les meilleurs anges de la nuit vous environnent, honnête prévôt! Qui est venu ici dernièrement?
LE PRÉVÔT.--Personne, depuis l'heure du couvre-feu.
LE DUC.--Isabelle n'est pas venue?
LE PRÉVÔT.--Non.
LE DUC.--Alors, elles vont venir sous peu.
LE PRÉVÔT.--Quelle consolation y a-t-il pour Claudio?
LE DUC.--On en espère un peu.
LE PRÉVÔT.--Ce ministre est bien dur.
LE DUC.--Non pas, non pas: sa vie marche parallèlement avec la ligne de son exacte justice; par une sainte abstinence, il dompte en lui-même le penchant vicieux, qu'il emploie tout son pouvoir à corriger dans les autres. S'il était souillé du vice qu'il châtie, il serait alors un tyran; mais, étant ce qu'il est, il n'est que juste.--(_On frappe._) Les voilà venues. (_Le prévôt sort._)--C'est un prévôt bien humain; il est bien rare de trouver dans un geôlier endurci un ami des hommes.--Eh bien, quel est ce bruit? L'esprit qui offense de ces terribles coups l'insensible poterne est possédé d'une bien grande hâte.
LE PRÉVÔT _rentre parlant à quelqu'un à la porte_.--Il faut qu'il reste là, jusqu'à ce que l'officier se lève pour le faire entrer: on vient de l'appeler.
LE DUC.--N'avez-vous point encore de contre-ordre pour Claudio? faut-il qu'il meure demain?
LE PRÉVÔT.--Aucun, monsieur, aucun.
LE DUC.--Prévôt, le point du jour est bien près; eh bien, vous aurez des nouvelles avant le matin.
LE PRÉVÔT.--Heureusement, vous savez quelque chose, et cependant je crois qu'il ne viendra pas de contre-ordre; nous n'avons point d'exemple pareil. D'ailleurs, le seigneur Angelo, sur le siége même de son tribunal, a déclaré le contraire au public.
(Entre un messager.)
LE DUC.--C'est le valet de Sa Seigneurie.
LE PRÉVÔT.--Et voilà la grâce de Claudio.
LE MESSAGER.--Mon maître vous envoie ces ordres; et il m'a de plus chargé de vous dire que vous ayez à ne pas vous écarter le moins du monde de ce qu'il vous prescrit, ni pour le temps, ni pour l'objet, ni pour toute autre circonstance. Bonjour; car à ce que je présume il est presque jour.
LE PRÉVÔT.--J'obéirai à ses ordres.
(Le messager sort.)
LE DUC, _à part_.--C'est la grâce de Claudio, achetée par le crime même, pour lequel on devrait punir celui qui en accorde le pardon. Le crime se propage rapidement quand il naît dans le sein de l'autorité: quand le vice fait grâce, le pardon s'étend si loin, que pour l'amour de la faute, le coupable trouve des amis.--Eh bien, prévôt, quelles nouvelles?
LE PRÉVÔT.--Je vous l'ai bien dit: le seigneur Angelo, probablement, me croyant négligent dans mon devoir, me réveille par cette exhortation inaccoutumée, et selon moi fort étrange, car il ne l'avait jamais faite auparavant.
LE DUC.--Lisez, je vous écoute.
LE PRÉVÔT.(_Il lit la lettre._)--«Quoique que vous puissiez entendre de contraire, que Claudio soit exécuté à quatre heures, et Bernardino dans l'après-midi; et pour ma plus grande satisfaction, ayez à m'envoyer la tête de Claudio à cinq heures. Que ceci soit ponctuellement exécuté; et sachez que cela importe plus que je ne dois encore vous le dire: ainsi, ne manquez pas à votre devoir; vous en répondrez sur votre tête.»
--Que dites-vous à cela, monsieur?
LE DUC.--Qu'est-ce que c'est que ce Bernardino qui doit être exécuté dans l'après-dînée?
LE PRÉVÔT.--Un Bohémien de naissance, mais qui a été nourri et élevé ici; c'est un prisonnier de neuf ans[29].
[Note 29: Il y a neuf ans qu'il est en prison.]
LE DUC.--Comment se fait-il que le duc absent ne lui ait pas rendu sa liberté, ou ne l'ait pas fait exécuter? J'ai ouï dire que tel était son usage.
LE PRÉVÔT.--Les amis du prisonnier ont toujours si bien agi qu'ils ont obtenu des sursis pour lui; et dans le fait, jusqu'au temps du ministère actuel du seigneur Angelo, son affaire n'avait pas de preuves certaines.
LE DUC.--Et sont-elles claires à présent?
LE PRÉVÔT.--Très-manifestes, et il ne les nie pas lui-même.
LE DUC.--A-t-il montré dans la prison quelque repentir? Paraît-il touché?
LE PRÉVÔT.--C'est un homme qui n'a pas de la mort une idée plus terrible que d'un sommeil d'ivresse; sans souci, indifférent, et ne s'effrayant ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir; insensible à l'idée de mourir, et qui mourra en désespéré.
LE DUC.--Il a besoin de conseils.
LE PRÉVÔT.--Il n'en veut écouter aucun; il a toujours eu la plus grande liberté dans la prison. Vous lui donneriez les moyens de s'en évader, qu'il n'en voudrait rien faire. Il est ivre plusieurs fois par jour, lorsqu'il n'est pas ivre pendant plusieurs jours entiers. Nous l'avons souvent réveillé comme pour le conduire à l'échafaud; nous lui avons montré un ordre contrefait: cela ne l'a pas ému le moins du monde.
LE DUC.--Nous reparlerons de lui tout à l'heure.--Prévôt, l'honnêteté et la fermeté d'âme sont écrites sur votre front: si je n'y lis pas votre vrai caractère, mon ancienne habileté me trompe bien; mais dans la confiance de ma sagacité, je veux m'exposer au risque. Claudio, que vous avez là l'ordre de faire exécuter, n'a pas plus prévariqué contre la loi, qu'Angelo même qui l'a condamné. Pour vous faire entendre clairement ce que je vous avance là, je ne demande que quatre jours de délai; et pour cela, il faut que vous m'accordiez aujourd'hui une complaisance dangereuse.
LE PRÉVÔT.--Eh! laquelle, bon religieux, je vous prie?
LE DUC.--Celle de différer l'exécution.
LE PRÉVÔT.--Hélas! comment puis-je le faire, ayant l'heure fixée, et un ordre exprès, sous peine d'en répondre moi-même, de présenter sa tête à la vue d'Angelo? Je pourrais bien me mettre dans le cas où est Claudio, si je manquais en quoi que ce soit à ces ordres.
LE DUC.--Par le voeu de mon ordre je suis votre caution, si vous voulez suivre mes instructions. Qu'on exécute ce Bernardino ce matin, et qu'on porte sa tête à Angelo.
LE PRÉVÔT.--Angelo les a vus tous deux, et il reconnaîtra les traits.
LE DUC.--Oh! la mort s'entend à déguiser, et vous pouvez l'aider. Rasez la tête et liez la barbe, et dites que le désir du pénitent a été d'être ainsi rasé avant sa mort: vous savez que cela arrive souvent. S'il vous revient autre chose de ceci que des remerciements et votre fortune, je jure, par le saint que je révère pour patron, que je vous défendrai moi-même au péril de ma vie.
LE PRÉVÔT.--Pardonnez, bon père; mais cela est contre mon serment.
LE DUC.--Est-ce au duc ou au ministre que vous avez fait votre serment?
LE PRÉVÔT.--Au duc et à ses représentants.
LE DUC.--Penserez-vous que vous n'avez commis aucune offense, si le duc certifie la justice de votre conduite?
LE PRÉVÔT.--Mais quelle vraisemblance y a-t-il de cela?
LE DUC.--Non pas seulement de la vraisemblance, mais la certitude. Cependant, puisque je vous vois si timide que ni ma robe, ni mon intégrité, ni mes raisons ne peuvent réussir à vous ébranler, j'irai plus loin que je n'avais l'intention de le faire, pour vous enlever toute crainte. Voyez, monsieur, voici la main et le sceau du duc: vous connaissez son écriture, je n'en doute pas, et le cachet ne vous est pas étranger.
LE PRÉVÔT.--Je les reconnais tous deux.
LE DUC.--Le contenu de cet écrit, c'est l'annonce du retour du duc: vous le lirez tout à l'heure à votre loisir, et vous y verrez qu'avant deux jours il sera ici. C'est une chose qu'Angelo ne sait pas; car il reçoit aujourd'hui même des lettres qui contiennent d'étranges choses: peut-être lui annoncent-elles la mort du duc; peut-être son entrée dans quelque monastère; mais il peut n'être rien de ce qui est écrit ici. Regardez: l'étoile du matin appelle le berger; ne vous confondez point en étonnement sur la manière dont ces choses peuvent se faire; toutes les difficultés sont faciles à résoudre quand on les connaît. Appelez votre exécuteur, et qu'il fasse sauter la tête de ce Bernardino; je vais le confesser à l'instant, et le préparer pour un séjour meilleur. Vous restez toujours dans l'étonnement; mais cet écrit achèvera de vous déterminer. Sortons; il est presque tout à fait jour.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
LE BOUFFON _seul_.
LE BOUFFON _seul_.--Je suis ici aussi riche en connaissances que je l'étais dans notre maison de profession. On se croirait dans la maison de madame Overdone, tant on retrouve ici de ses anciens chalands. D'abord, il y a le jeune monsieur Rash; il est en prison pour une affaire de papier gris et de vieux gingembre, montant à quatre-vingt-dix-sept livres, dont il a fait cinq marcs argent comptant. Vraiment alors le gingembre n'était pas fort recherché, car toutes les vieilles femmes étaient mortes.--Il y a encore un monsieur Caper, à la requête de monsieur Troispoids, mercier, pour quatre certains habits de satin couleur de pêche, qui vous l'ont réduit maintenant à l'habit d'un mendiant. Nous avons aussi le jeune Dizi, et le jeune monsieur Deep-Vow, et monsieur Copper-Spur, et monsieur Starve-Lackey, homme d'estoc et de taille, et le jeune Drop-Heir, qui a tué le robuste Pudding, et monsieur Fort-Right, le jouteur, et le brave monsieur Shoe-Tie, le grand voyageur, et le féroce Half-Can, qui a poignardé Pots, et, je crois, quarante autres, tous grandes pratiques de notre métier, et qui sont maintenant ici pour l'amour du Seigneur[30].
[Note 30: Trait contre les puritains.]
(Entre Abhorson.)
ABHORSON.--Maraud, amène Bernardino ici.
LE BOUFFON, _appelant_.--Monsieur Bernardino! il faut vous lever pour être pendu, monsieur Bernardino!
ABHORSON.--Allons, debout, Bernardino!
BERNARDINO, _du dedans_.--La peste vous étouffe! qui donc fait ce vacarme ici? Qui êtes-vous?
LE BOUFFON.--Vos amis, monsieur, le bourreau. Il faut que vous ayez la complaisance, monsieur, de vous lever et de vous laisser exécuter.
BERNARDINO, _en dedans_.--Au diable, coquin! au diable! j'ai sommeil.
ABHORSON.--Dis-lui qu'il faut qu'il s'éveille, et cela promptement.
LE BOUFFON.--Je vous en prie, monsieur Bernardino, restez éveillé jusqu'à ce que vous soyez exécuté, et dormez après.
ABHORSON.--Entre dans son cachot, et fais-l'en sortir.
LE BOUFFON.--Il vient, monsieur, il vient; j'entends craquer sa paille.
(Entre Bernardino.)
ABHORSON, _au bouffon_.--La hache est-elle sur le billot, drôle?
LE BOUFFON.--Toute prête, monsieur.
BERNARDINO.--Hé bien! qu'est-ce qu'il y a, Abhorson? Quelles nouvelles avez-vous à me dire?
ABHORSON.--Franchement, monsieur, je voudrais que vous vous missiez promptement à vos prières; car, voyez, l'ordre est venu.
BERNARDINO.--Allons, coquin; j'ai passé toute la nuit à boire: je ne suis pas en état...
LE BOUFFON.--Oh! tant mieux, monsieur; car celui qui boit toute la nuit, et qui est pendu de bon matin, n'en dort que mieux tout le jour.
(Entre le duc.)