Chapter 4
[Note 23: _Habes somnum imaginem mortis, eamque quotidiè induis, et dubitas an sensus in morte nullus sit cùm in ejus simulacro videas esse nullum sensum._ (CICÉRON.)]
CLAUDIO.--Je vous remercie humblement. Je vois que demander à vivre c'est chercher à mourir, et qu'en cherchant la mort on trouve la vie: qu'elle vienne donc!
(Entre Isabelle.)
ISABELLE.--Y a-t-il quelqu'un? La paix soit dans ces lieux, et la grâce céleste, et une bonne compagnie!
LE PRÉVÔT.--Qui est là? Entrez: ce souhait seul mérite un bon accueil.
LE DUC.--Cher Claudio, avant peu je reviendrai vous voir.
CLAUDIO.--Je vous remercie, saint religieux.
ISABELLE, _au prévôt_.--J'ai un mot ou deux à dire à Claudio: voilà ce que j'ai à faire.
LE PRÉVÔT.--Et vous êtes la bienvenue.--(_A Claudio._) Tenez, seigneur, voilà votre soeur.
LE DUC.--Prévôt, un mot, s'il vous plaît.
LE PRÉVÔT.--Autant qu'il vous plaira.
LE DUC.--Amenez-les pour causer dans un endroit où je puisse être caché et les entendre.
(Le duc sort avec le prévôt, et assiste, invisible, à la suite de cette scène.)
CLAUDIO.--Eh bien! ma soeur, quelle consolation m'apportes-tu?
ISABELLE.--Comme sont toutes les consolations, fort bonne en vérité. Le seigneur Angelo, ayant des affaires dans le ciel, te choisit pour les y porter comme son ambassadeur, et pour y être son résident éternel. Ainsi, hâte-toi de faire tous tes préparatifs; tu pars demain.
CLAUDIO.--N'y a-t-il donc point de remède?
ISABELLE.--Point d'autre que celui de fendre un coeur en deux pour sauver une tête.
CLAUDIO.--Mais, y a-t-il quelque remède?
ISABELLE.--Oui, mon frère, tu peux vivre; il est dans le coeur de ton juge une miséricorde infernale: si tu veux l'implorer, elle sauvera ta vie; mais elle t'enchaînera jusqu'à la mort.
CLAUDIO.--Une prison perpétuelle?
ISABELLE.--Oui, précisément, une prison perpétuelle: tu resterais attaché à un point fixe, quand tu aurais tout l'espace de l'univers à ta disposition.
CLAUDIO.--Mais de quelle nature?...
ISABELLE.--D'une nature, si tu y consentais jamais, à dépouiller de son écorce l'arbre de ton honneur, et à te laisser nu.
CLAUDIO.--Fais-moi connaître ce moyen.
ISABELLE.--Oh! je te crains, Claudio, je tremble que tu ne veuilles conserver une vie maladive, et que tu n'attaches plus de prix à six ou sept hivers de plus, qu'à un honneur éternel. Oses-tu mourir? Le sentiment de la mort est surtout dans la crainte, et le malheureux insecte que nous foulons aux pieds éprouve des angoisses corporelles aussi cruelles qu'un géant en ressent pour mourir.
CLAUDIO.--Peux-tu me faire cet outrage? Me crois-tu si faible que je sois incapable d'une résolution courageuse? S'il faut que je meure, j'irai au-devant de la mort, comme au-devant d'une fiancée, et je la serrerai dans mes bras.
ISABELLE.--C'est mon frère qui vient de parler; cette voix est sortie du tombeau de mon père.--Oui, tu dois mourir: tu es trop généreux pour conserver une vie au prix de viles sollicitations. Ce ministre, avec un air de sainteté, dont la grave parole et le visage composé atterrent la jeunesse, et font trembler la folie, comme le faucon la perdrix; eh bien! c'est un démon; si l'on retirait toute la fange qui le remplit, il nous paraîtrait un abîme aussi profond que l'enfer.
CLAUDIO.--Le seigneur Angelo?
ISABELLE.--Oh! il porte la trompeuse livrée de l'enfer, qui se plaît à revêtir un corps de réprouvé d'ornements majestueux.--Croiras-tu, Claudio, que si je lui livrais ma virginité, tu pourrais être sauvé?
CLAUDIO.--O ciel! cela n'est pas possible.
ISABELLE.--Oui, au prix de ce crime détestable, il te donnerait la liberté de l'offenser encore. Cette nuit même est le moment où je devrais faire ce que j'ai horreur de nommer; autrement tu meurs demain.
CLAUDIO.--Tu ne le feras pas.
ISABELLE.--Oh! si ce n'était que ma vie, je la jetterais, pour te sauver, avec autant d'indifférence qu'une épingle.
CLAUDIO.--Merci, chère Isabelle.
ISABELLE.--Tiens-toi prêt, Claudio, à mourir demain.
CLAUDIO.--Oui.--Mais quoi! a-t-il donc en lui des passions qui puissent lui faire ainsi mordre la loi au nez?... Quand il voudrait la violer?... sûrement ce n'est pas un péché, ou, des sept péchés capitaux, celui-là est le moindre.
ISABELLE.--Quel est le moindre?
CLAUDIO.--Si c'était un péché damnable, lui qui est si sage voudrait-il, pour le plaisir d'un moment, s'exposer à une peine éternelle? O Isabelle!
ISABELLE.--Que dit mon frère?
CLAUDIO.--Que la mort est une chose terrible.
ISABELLE.--Et une vie sans honneur, une chose haïssable.
CLAUDIO.--Oui; mais mourir, et aller on ne sait où; être gisant dans une froide tombe, et y pourrir; perdre cette chaleur vitale et douée de sentiment, pour devenir une argile pétrie; tandis que l'âme accoutumée ici-bas à la jouissance se baignera dans les flots brûlants, ou habitera dans les régions d'une glace épaisse,--emprisonnée dans les vents invisibles, pour être emportée violemment et sans relâche par les ouragans autour de ce globe suspendu dans l'espace, ou pour subir un sort plus affreux que le plus affreux de ceux que la pensée errante et incertaine imagine avec un cri d'épouvante; oh! cela est trop horrible. La vie de ce monde la plus pénible et la plus odieuse que la vieillesse, ou la misère, ou la douleur, ou la prison puissent imposer à la nature, est encore un paradis auprès de tout ce que nous appréhendons de la mort.
ISABELLE.--Hélas! hélas!
CLAUDIO.--Chère soeur, que je vive! Le péché que tu commets pour sauver la vie d'un frère est tellement excusé par la nature qu'il devient vertu.
ISABELLE.--O brute sauvage! ô lâche sans foi! ô malheureux sans honneur! veux-tu donc vivre par mon crime? N'est-ce pas une espèce d'inceste que de recevoir la vie du déshonneur de ta propre soeur? Que dois-je penser? Que le ciel m'en préserve! Je croirais que ma mère s'est jouée de mon père; car un rejeton si sauvage et si dégénéré n'est jamais sorti de son sang. Reçois mon refus: meurs, péris! Il ne faudrait que me baisser pour te racheter de ta destinée, que je te la laisserais subir: je ferais mille prières pour demander ta mort, et je ne dirais pas un mot pour te sauver.
CLAUDIO.--Ah! écoute-moi, Isabelle.
(Le duc rentre.)
ISABELLE.--Oh! fi! fi! fi donc! oh! c'est une honte! Ta faute n'est pas accidentelle, c'est une habitude: la pitié qui serait émue pour toi se prostituerait: il vaut mieux que tu meures au plus tôt!
CLAUDIO.--Ah! daigne m'écouter, Isabelle.
LE DUC.--Accordez-moi un mot, jeune soeur, un seul mot.
ISABELLE.--Que me voulez-vous?
LE DUC.--Si vous pouviez disposer de quelques moments de loisir, je désirerais avoir tout à l'heure avec vous un instant d'entretien, et la complaisance que je vous demande vous sera aussi utile.
ISABELLE.--Je n'ai pas de loisir superflu: le temps que je passerai ici sera volé à mes autres affaires; mais je veux bien vous écouter un moment.
LE DUC, _à part, à Claudio_.--Mon fils, j'ai entendu tout ce qui s'est passé entre vous et votre soeur. Jamais Angelo n'a eu le projet de la séduire; il n'a voulu que faire l'épreuve de sa vertu, pour exercer son jugement sur la nature des caractères; elle, qui a dans son âme le véritable honneur, lui a fait ce noble refus qu'il a été fort aise de recevoir. Je suis le confesseur d'Angelo, et je suis instruit de la vérité de ce que je vous dis: ainsi préparez-vous à la mort: ne vous reposez point avec satisfaction sur de vaines espérances qui vous trompent: il vous faut mourir demain; à genoux donc et préparez-vous.
CLAUDIO.--Laissez-moi demander pardon à ma soeur. Je suis si dégoûté de la vie, que je veux prier qu'on m'en débarrasse.
LE DUC.--Restez-en là. Adieu.
(Claudio sort.)
(Le prévôt rentre.)
LE DUC.--Prévôt, un mot.
LE PRÉVÔT.--Que demandez-vous, mon père?
LE DUC.--Que maintenant que vous voilà, vous vous en alliez: laissez-moi un instant avec cette jeune fille: mes intentions, d'accord avec mon habit, vous sont garants qu'elle ne court aucun risque dans ma compagnie.
LE PRÉVÔT.--A la bonne heure.
(Le prévôt sort.)
LE DUC.--La main qui vous a fait belle vous a aussi fait vertueuse: la beauté qui fait bon marché de sa vertu, se flétrit bientôt en cessant d'être honnête: mais la pudeur, qui est l'âme de votre personne, conservera à jamais votre beauté. Le hasard a amené à ma connaissance l'attaque qu'Angelo vous a faite; et sans les exemples que nous avons de la fragilité de l'homme, je m'étonnerais beaucoup d'Angelo. Comment vous y prendriez-vous pour satisfaire ce ministre et pour sauver votre frère?
ISABELLE.--Je vais, dans ce moment même, résoudre ces doutes: j'aimerais mieux que mon frère subît la mort à laquelle le condamne la loi, que d'être mère d'un fils illégitime. Mais hélas! combien le bon duc est trompé par Angelo! Si jamais il revient et que je puisse lui parler, ou je perdrai mes paroles ou je démasquerai son ministre.
LE DUC.--Cela ne sera pas mal fait: cependant, au point où en sont encore les choses, il éludera votre accusation. Il n'a fait que vous éprouver: ainsi, prêtez bien l'oreille à mes avis: l'envie que j'ai de faire le bien m'offre un remède. Je me persuade à moi-même que vous pouvez, sans blesser l'honnêteté, rendre un service important à une dame malheureuse qui en est digne, conserver sans tache votre aimable personne, et plaire infiniment au duc absent, si jamais il revient et qu'il soit instruit de cette affaire.
ISABELLE.--Découvrez-moi votre pensée; je me sens le courage de faire tout ce qui ne me paraîtra pas mal dans la sincérité de mon âme.
LE DUC.--La vertu est pleine d'intrépidité, et la pureté ne connaît pas la crainte. N'avez-vous pas ouï parler de Marianne, la soeur de Frédéric, ce guerrier fameux qui a fait naufrage?
ISABELLE.--J'ai entendu nommer cette dame, et l'on parle bien d'elle.
LE DUC.--Eh bien! cet Angelo devait l'épouser; il lui avait été fiancé avec serment. Dans l'intervalle du contrat à la célébration du mariage, son frère Frédéric a fait naufrage sur la mer, et le vaisseau qui a péri portait la dot de sa soeur. Mais remarquez quel malheur cet accident a produit pour cette pauvre dame; elle perd du même coup un brave et illustre frère, qui avait toujours eu pour elle la plus grande tendresse, et avec lui le nerf de sa fortune, sa dot de mariage; et par suite de ces pertes, le mari qui lui était fiancé, cet hypocrite d'Angelo.
ISABELLE.--Est-il possible? Quoi! Angelo l'a ainsi délaissée?
LE DUC.--Il l'a laissée dans les larmes; il n'en a pas essuyé une seule par ses consolations; il a avalé ses serments d'un seul coup, prétendant avoir fait sur elle des découvertes contre son honneur; en un mot, il l'a abandonnée à ses gémissements, qu'elle pousse encore actuellement pour l'amour de lui; et lui, de marbre pour ses pleurs, il en est arrosé, mais non pas amolli.
ISABELLE.--Quel mérite aurait donc la mort d'enlever cette pauvre fille du monde! Quelle corruption dans la vie, de laisser vivre ce perfide!--Mais, quel avantage peut-elle tirer de tout ceci?
LE DUC.--C'est une rupture qu'il vous est aisé de renouer; et en la guérissant vous sauvez non-seulement votre frère, mais vous vous gardez du déshonneur.
ISABELLE.--Montrez-moi comment, mon bon père.
LE DUC.--Cette jeune fille que je viens de vous nommer conserve toujours dans son coeur sa première inclination, et l'injuste et cruel procédé d'Angelo, qui selon toute raison aurait dû éteindre son amour, n'a fait, comme un obstacle dans le courant, que le rendre plus violent et plus impétueux. Retournez vers Angelo; répondez à sa proposition avec une obéissance qui le satisfasse; accordez-vous avec lui dans toutes ses demandes à ce sujet, et ne réservez pour vous que ces conditions: d'abord que vous ne resterez pas longtemps avec lui; ensuite qu'il choisisse l'heure de la nuit et du plus profond silence, et un lieu convenable: ceci convenu, voici le reste: nous conseillons à cette fille outragée de se servir de votre rendez-vous et d'aller le trouver à votre place. Si le secret de leur entrevue vient à se dévoiler dans la suite, cette découverte pourra le déterminer à la récompenser; et par là, votre frère est sauvé, votre honneur reste intact, la malheureuse Marianne trouve son avantage, et ce ministre corrompu est votre dupe. Je me charge d'instruire la jeune fille, et de la préparer à son entreprise. Si vous avez soin de conduire ceci, le double avantage qui en résultera absoudra cette ruse de tout reproche. Qu'en pensez-vous?
ISABELLE.--L'idée m'en satisfait déjà, et j'ai confiance qu'elle pourra conduire à une heureuse issue.
LE DUC.--Le succès dépend beaucoup de votre adresse: hâtez-vous d'aller trouver Angelo; s'il vous demande de partager son lit cette nuit, promettez-lui de le satisfaire. Je vais à l'instant à Saint-Luc: c'est là que dans une ferme solitaire demeure la triste Marianne; venez m'y trouver, et terminez promptement avec Angelo, afin de ne pas tarder à me rejoindre.
ISABELLE.--Je vous rends grâce de ces consolations. Adieu, bon père.
(Ils sortent de différents côtés.)
SCÈNE II
Une rue devant la prison.
_Entrent_ LE DUC, _toujours en habit de religieux_, LE COUDE, LE BOUFFON, ET DES OFFICIERS DE JUSTICE.
LE COUDE.--Allons, s'il n'y a pas de remède, et qu'il faille absolument que vous vendiez et achetiez les hommes et les femmes comme des bestiaux, il faudra donc que tout le monde s'abreuve de bâtard rouge et blanc[24].
[Note 24: Espèce de vin doux. Expression amphibologique pour dire qu'on n'aura plus qu'une famille de bâtards.]
LE DUC.--O ciel! Quelle est cette espèce?
LE BOUFFON.--Il n'y a jamais eu de joie dans le monde, depuis que, de deux usuriers, le plus joyeux a été ruiné; et le pire des deux a reçu, par ordre de la loi, une robe fourrée pour le tenir chaud, et fourrée de peaux de renard et d'agneau, pour signifier que la fraude, étant plus riche que l'innocence, sert pour les parements.
LE COUDE.--Allez votre chemin, monsieur.--Dieu vous garde, bon Père-Frère.
LE DUC.--Et vous aussi, bon Frère-Père. Quelle offense cet homme vous a-t-il faite?
LE COUDE.--Vraiment, mon père, il a offensé la loi; et voyez-vous, monsieur, nous le croyons aussi un voleur, monsieur; car nous avons trouvé sur lui, monsieur, un étrange rossignol, que nous avons envoyé au ministre.
LE DUC, _au bouffon_.--Fi, misérable entremetteur; méchant entremetteur! Le mal que tu fais faire est donc ta ressource pour vivre. Réfléchis seulement à ce que c'est que de remplir son estomac, ou de couvrir son dos par le moyen de ces vices honteux. Dis-toi à toi-même: c'est du fruit de leurs abominables et brutales accointances, que je bois, que je mange, que je m'habille, et que je subsiste. Peux-tu donc croire que ta vie est une vie dépendant comme elle fait de ces saletés? Va t'amender, va t'amender.
LE BOUFFON.--Il est vrai que cette vie sent mauvais, à quelques égards, monsieur; mais pourtant, monsieur, je vous prouverai...
LE DUC.--Ah! si le diable t'a donné des preuves pour commettre le péché, tu prouveras que tu es à lui.--Officier, conduisez-le en prison. La correction et l'instruction auront toutes deux à faire, avant que cette brute en profite.
LE COUDE.--Il faut qu'il comparaisse devant le ministre. Monsieur, le ministre lui a déjà donné une leçon: le ministre ne peut supporter un suppôt de débauche. S'il faut qu'il soit un marchand de prostitution, et qu'il paraisse en sa présence, il vaudrait autant qu'il fût à un mille de lui à ses affaires.
LE DUC.--Plût au ciel que nous fussions tous ce que quelques-uns voudraient paraître, aussi exempts de nos vices, que certains vices sont dépouillés d'apparences trompeuses!
(Entre Lucio.)
LE COUDE, _au duc_.--Son cou sera comme votre ceinture, avec une corde, monsieur.
LE BOUFFON.--Je cherche de l'appui: je demande à grands cris une caution: voici un honnête homme, et un ami à moi.
LUCIO.--Hé bien, noble Pompée? Quoi! aux talons de César? Es-tu mené en triomphe? Quoi! n'y a-t-il donc plus de statues de Pygmalion, nouvellement devenues femmes, qu'on puisse se procurer, pour mettre la main dans la poche, et l'en retirer fermée? Que réponds-tu? Ha! Que dis-tu de ce ton, de cette manière, de cette méthode? Hé! ta réponse n'a-t-elle pas été noyée dans la dernière pluie? Hé bien! que dis-tu, pauvre diable? Le monde va-t-il comme il allait, mon garçon? Quelle est la mode à présent? Est-ce d'être triste et laconique? Ou comment, enfin? Quel est le genre?
LE DUC.--Toujours, toujours le même, et pis encore.
LUCIO.--Comment se porte ma chère mignonne, ta maîtresse? Fait-elle toujours le commerce... hem?
LE BOUFFON.--D'honneur, monsieur, elle a mangé tout son boeuf, et elle est elle-même dans l'étuve.
LUCIO.--Hé! c'est fort bien: cela est bien juste: cela doit être. Toujours votre fraîche débauchée et votre vieille saupoudrée!... C'est une suite inévitable: cela doit être. Vas-tu en prison, Pompée?
LE BOUFFON.--Oui, ma foi, monsieur.
LUCIO.--Hé bien! cela n'est pas mal à propos, Pompée. Adieu. Va, dis que je t'y ai envoyé. Est-ce pour dettes, Pompée? ou pourquoi?
LE COUDE.--Pour être un être, un entremetteur, monsieur, pour être un entremetteur.
LUCIO.--Allons, emprisonnez-le: si la prison est le partage d'un entremetteur, c'est son droit assurément, eh bien! cela est juste. Oui, il n'y a pas à en douter, c'est un entremetteur, et de vieille date encore; il est né entremetteur. Adieu, bon Pompée: recommande-moi à la prison, Pompée. Tu vas devenir un bon mari, Pompée: tu garderas la maison.
LE BOUFFON.--J'espère, monsieur, que votre bonne seigneurie sera ma caution.
LUCIO.--Non, certes, je n'en ferai rien, Pompée: ce n'est pas la mode. Je prierai, Pompée, qu'on resserre tes entraves: si tu ne le prends pas en patience, hé bien! tant pis pour toi. Adieu, brave Pompée.--Dieu vous garde, religieux!
LE DUC.--Et vous aussi.
LUCIO.--Brigitte se peint-elle toujours, Pompée? Hem!
LE COUDE, _au bouffon_.--Allez votre chemin, monsieur; allons.
LE BOUFFON, _à Lucio_.--Alors vous ne voulez pas être ma caution, monsieur?
LUCIO.--Ni maintenant, ni alors, Pompée.--(_Au duc._)--Quelles nouvelles dans le monde, bon frère? Quelles nouvelles?
LE COUDE, _au bouffon_.--Allons, marchez; avançons, monsieur.
LUCIO.--Va au chenil, Pompée, va.--(_Le Coude, le bouffon et les officiers sortent_.) Quelles nouvelles du duc, frère?
LE DUC.--Je n'en sais point: pouvez-vous m'en apprendre?
LUCIO.--Il y en a qui disent qu'il est avec l'empereur de Russie; d'autres qu'il est à Rome; mais devinez-vous où il est?
LE DUC.--Je n'en sais absolument rien. Mais où qu'il soit, je lui souhaite du bien.
LUCIO.--C'est une folie, un caprice bien bizarre à lui, de s'évader ainsi de ses États, et d'usurper aux mendiants un métier pour lequel il n'était pas né. Le seigneur Angelo fait bien le duc en son absence; il va même un peu loin.
LE DUC.--Il fait très-bien.
LUCIO.--Un peu plus d'indulgence pour le libertinage ne lui ferait aucun tort à lui: il est un peu trop sévère sur cet article, frère.
LE DUC.--C'est un vice trop répandu; et il n'y a que la sévérité qui puisse le guérir.
LUCIO.--Oui, en vérité; ce vice est d'une nombreuse famille; il est fort bien allié, mais il est impossible de l'extirper complétement, frère, à moins qu'on ne défende de boire et de manger. On dit que cet Angelo n'a pas été fait par un homme et une femme, suivant les voies ordinaires de la création, cela est-il vrai? Le croyez-vous?
LE DUC.--Hé! comment donc aurait-il été fait?
LUCIO.--Quelques-uns prétendent qu'il naquit du frai d'une syrène. D'autres qu'il a été engendré entre deux morues.--Mais ce qu'il y a de bien sûr, c'est que quand il lâche de l'eau, son urine est de la vraie glace; pour cela, je sais que cela est, et il n'est qu'un automate impuissant cela est bien certain.
LE DUC.--Vous êtes plaisant, monsieur, et vous avez la parole facile.
LUCIO.--Quelle barbarie est-ce de sa part que d'ôter la vie à un homme pour la révolte de la chair? Est-ce que le duc qui est absent aurait fait cela? Avant qu'il eût fait pendre un homme pour avoir engendré cent bâtards, il aurait payé les mois de nourrice de mille; il se sentait un peu de ce penchant; il connaissait le service, et cela lui enseignait l'indulgence.
LE DUC.--Jamais je n'ai ouï dire que le duc, qui est absent, ait été très-coupable sur l'article des femmes; ses inclinations n'allaient pas de ce côté-là.
LUCIO.--Oh! monsieur, vous vous trompez.
LE DUC.--Cela n'est pas possible.
LUCIO.--Qui? Le duc? Demandez à votre vieille de cinquante ans; l'usage du duc était de mettre un ducat dans sa bruyante écuelle[25]. Le duc avait des caprices; il aimait à s'enivrer aussi; je puis vous apprendre cela.
[Note 25: Les mendiants, il y a deux ou trois siècles, portaient une écuelle à couvercle mobile qu'ils agitaient pour avertir qu'elle était vide.]
LE DUC.--Vous lui faites injure, très-certainement.
LUCIO.--Monsieur, j'étais son intime; le duc était un homme réservé, et je crois que je sais la cause de sa retraite.
LE DUC.--Quelle peut en être la raison, je vous prie?
LUCIO.--Non: excusez-moi.--C'est un secret qui doit rester enfermé entre les dents et les lèvres; mais je peux vous laisser comprendre ceci. Le plus grand nombre des sujets tenait le duc pour sage.
LE DUC.--Sage? eh mais! il n'y a pas de doute qu'il ne le fût.
LUCIO.--C'est un homme très-superficiel, ignorant et étourdi.
LE DUC.--C'est de votre part ou envie, ou folie, ou erreur; le cours même de sa vie, et les affaires qu'il a gouvernées, doivent nécessairement lui assurer une meilleure renommée.--Qu'on le juge seulement sur ce que déposent de lui ses actions, et il paraîtra aux plus envieux un homme instruit, un homme d'État et un militaire; ainsi vous parlez en homme mal informé; ou, si vous êtes bien instruit, c'est donc votre méchanceté qui vous aveugle.
LUCIO.--Monsieur, je le connais bien, et je l'aime.
LE DUC.--L'amitié parle avec plus de connaissance, et la connaissance avec plus d'amitié.
LUCIO.--Allons, monsieur, je sais ce que je sais.
LE DUC.--J'ai bien de la peine à le croire, puisque vous ne savez pas ce que vous dites. Mais si jamais le duc revient (comme nous le demandons au ciel), faites-moi le plaisir de répondre devant lui. Si c'est la vérité qui vous a fait parler, vous aurez le courage de soutenir ce que vous avez dit; je suis obligé de vous citer devant lui; et, je vous prie, votre nom?
LUCIO.--Monsieur, mon nom est Lucio, bien connu du duc.
LE DUC.--Il vous connaîtra mieux, monsieur, si je vis pour lui parler de vous.
LUCIO.--Je ne vous crains pas.
LE DUC.--Oh! vous espérez que le duc ne reparaîtra jamais, ou me croyez un adversaire trop peu dangereux; mais, moi, je vous dis que je peux vous faire un peu de mal; vous vous rétracterez sur tout ceci.
LUCIO.--Je serai pendu auparavant; vous vous trompez sur mon compte, frère. Mais ne parlons plus de cela. Pouvez-vous me dire si Claudio doit mourir ou non?
LE DUC.--Pourquoi mourrait-il, monsieur?
LUCIO.--Eh! pour avoir rempli une bouteille avec un entonnoir. Je voudrais que le duc dont nous parlons fût revenu. Ce ministre eunuque dépeuplera les provinces à force de continence. Il ne faut pas que les moineaux bâtissent leur nid sous les toits de sa maison, parce qu'ils sont débauchés. Le duc punirait du moins en secret des crimes secrets; jamais il ne les produirait au grand jour. Que je voudrais qu'il fût de retour! En vérité, Claudio est condamné pour avoir détroussé un jupon. Adieu, bon père; je vous en prie, priez pour moi. Le duc, je vous le répète, mangerait du mouton les vendredis: il a passé l'âge maintenant, et cependant je vous dis qu'il vous caresserait encore une mendiante, quand elle sentirait le pain bis et l'ail. Dites que c'est moi qui vous l'ai dit. Adieu. (Il sort.)
LE DUC.--Il n'est puissance ni grandeur parmi les mortels qui puissent échapper à la censure: la calomnie, qui blesse par derrière, frappe la vertu la plus pure. Quel monarque assez puissant pour enchaîner le fiel d'une langue médisante?--Mais qui vient ici?