Mesure pour mesure

Chapter 3

Chapter 33,961 wordsPublic domain

LUCIO, _à Isabelle_.--N'y renoncez pas ainsi: revenez vers lui: priez-le; jetez-vous à ses genoux; attachez-vous à sa robe: vous êtes trop froide, vous ne lui demanderiez qu'une épingle que vous ne pourriez pas le faire avec plus d'indifférence: avancez vers lui, vous dis-je.

ISABELLE _se rapproche_.--Faut-il donc qu'il meure?

ANGELO.--Jeune fille, il n'y a point de remède.

ISABELLE.--Il y en a: je pense que vous pourriez lui pardonner, et que ni le ciel ni les hommes ne se plaindraient de ce pardon.

ANGELO.--Je ne veux pas le faire.

ISABELLE.--Mais, le pourriez-vous si vous le vouliez?

ANGELO.--Voyez-vous, ce que je ne veux pas faire, je ne le peux pas.

ISABELLE.--Mais pourriez-vous le faire sans nuire à personne au monde, si votre coeur était touché de la même pitié que le mien ressent pour lui?

ANGELO.--Son arrêt est prononcé; il est trop tard.

LUCIO, _bas à Isabelle_.--Vous êtes trop froide.

ISABELLE.--Trop tard! non: moi qui prononce une parole, je peux la révoquer. Croyez-bien une chose, c'est que de toute la pompe qui appartient aux grands, ni la couronne du monarque, ni le glaive du ministre, ni le bâton du maréchal, ni la robe du juge, rien ne leur sied aussi bien que la clémence. S'il eût été à votre place, et que vous eussiez été à la sienne, vous auriez fait un faux pas comme lui; mais lui n'aurait pas été aussi impitoyable que vous.

ANGELO.--Je vous prie, retirez-vous.

ISABELLE.--Je voudrais que le ciel m'eût donné votre pouvoir, et que vous fussiez Isabelle. En serait-il de même alors? non. Je vous dirais ce que c'est que d'être juge, et ce que c'est d'être prisonnier.

LUCIO, _à part_.--Bien; parlez de lui, c'est la corde sensible.

ANGELO.--Votre frère est condamné par la loi; vous perdez vos paroles.

ISABELLE.--Hélas! hélas! toutes les âmes qui ont existé ont été condamnées, et le Dieu qui eût pu se venger avec le plus de justice a trouvé un remède pour les sauver. Que seriez-vous si celui qui est le suprême arbitre des jugements vous jugeait seulement comme vous êtes? Oh! pensez à cela, et alors la clémence respirera entre vos lèvres, et vous serez un homme nouveau.

ANGELO.--Cessez vos plaintes, belle jeune fille; c'est la loi, et non pas moi, qui condamne votre frère: il serait mon parent, mon frère ou mon fils, qu'il en serait de même pour lui; il faut qu'il meure demain.

ISABELLE.--Demain! oh! cela est bien prompt! Épargnez-le, épargnez-le; il n'est pas préparé à la mort; même pour la cuisine nous tuons le gibier dans sa saison: servirons-nous le ciel avec moins d'égard que nous ne nous traitons nous-mêmes, grossières créatures? Mon bon, mon bon seigneur, réfléchissez-y: qui est-ce qui est mort pour cette faute? Il y a beaucoup de gens qui l'ont commise.

LUCIO.--Courage; bien dit.

ANGELO.--La loi, pour être endormie, n'était pas morte. Cette foule de gens n'auraient pas osé commettre ce délit, si le premier qui a enfreint la loi avait répondu de son action; maintenant la loi est éveillée, elle observe ce qui se passe, et, telle qu'un devin, elle regarde dans un cristal qui fait voir quels crimes futurs déjà existants, ou nouvellement conçus, grâce à la tolérance, se préparaient à éclore et à naître, et vont être étouffés, arrêtés dans leurs progrès, et finir là où ils existent.

ISABELLE.--Et cependant prouvez quelque pitié.

ANGELO.--Je la prouve surtout en prouvant la justice, car alors j'ai pitié d'hommes que je ne connais pas, et qu'un crime pardonné aujourd'hui empoisonnerait dans la suite; je fais justice à un homme qui, payant pour une action criminelle, ne vivra plus pour en commettre une seconde. N'insistez plus: votre frère mourra demain; il faut vous résigner.

ISABELLE.--Ainsi, il faut que vous soyez le premier qui prononciez cette sentence, et lui le premier qui la subisse: oh! il est beau d'avoir la force d'un géant; mais c'est une tyrannie d'en user comme un géant.

LUCIO.--Bien dit.

ISABELLE.--Si les grands de la terre pouvaient tonner comme Jupiter, jamais Jupiter ne serait en paix; le plus pauvre petit officier occuperait sans cesse son ciel à tonner; on n'entendrait que le tonnerre.--Ciel miséricordieux! toi, tu fendras plutôt des traits sulfureux de ta foudre le chêne noueux et rebelle à la cognée, que le doux myrte; mais l'homme, l'homme orgueilleux, revêtu d'une autorité d'un moment, lui qui connaît le moins ce dont il est le plus sûr, son existence fragile comme le verre, il se plaît comme un singe en fureur à des actions si extravagantes à la face du ciel, qu'il fait pleurer les anges, qui, s'ils étaient sujets aux mêmes caprices que nous, riraient à en devenir mortels.

LUCIO.--Oh! serrez-le de près, serrez-le de près, jeune fille, il s'adoucira. Il se rend déjà; je m'en aperçois.

LE PRÉVÔT.--Prions le ciel qu'elle vienne à bout de le fléchir!

ISABELLE.--Nous ne pouvons nous peser dans la balance avec notre frère; les grands ont le privilége de badiner avec les saints; c'est en eux saillie d'esprit; chez leurs inférieurs, c'est une odieuse profanation.

LUCIO.--Vous êtes dans le bon chemin, jeune fille; appuyez.

ISABELLE.--Ce qui n'est qu'un mot d'humeur chez le général devient, dans la bouche du soldat, un vrai blasphème.

LUCIO.--Où a-t-elle appris tout cela?--Encore.

ANGELO.--Pourquoi m'appliquez-vous ces adages?

ISABELLE.--Parce que l'autorité, quoique sujette à errer comme les autres, porte avec elle une espèce de remède qui couvre le mal d'une cicatrice. Descendez dans votre sein; frappez à la porte de votre coeur, et demandez-lui quelle faute il se connaît qui ressemble à celle de mon frère. S'il avoue un penchant naturel au crime dont il est coupable, qu'il ne fasse donc pas retentir dans votre bouche un arrêt de mort contre mon frère.

ANGELO, _à part_.--Elle parle, et avec tant de bon sens que mon bon sens éclot en même temps. (_A Isabelle._) Adieu.

ISABELLE.--Cher seigneur, revenez.

ANGELO.--Je me consulterai.--Revenez demain.

ISABELLE.--Écoutez par quels moyens je veux vous corrompre: mon bon seigneur, revenez.

ANGELO.--Que dites-vous, me corrompre?

ISABELLE.--Oui, par des dons que le ciel partagera avec vous.

LUCIO.--Autrement vous auriez tout gâté.

ISABELLE.--Ce n'est pas avec de vains sequins d'or éprouvé, ni avec des pierres dont le taux est riche ou pauvre, selon la valeur que leur attache la fantaisie; mais avec de fidèles prières qui s'élèveront vers le ciel, et y entreront avant le lever du soleil; avec les prières des âmes préservées de la corruption du monde, des vierges qui jeûnent, et dont le coeur n'est consacré à rien de terrestre.

ANGELO.--Allons, revenez me voir demain.

LUCIO, _à part, à Isabelle_.--Retirez-vous, tout va bien: sortez.

ISABELLE.--Que le ciel veille sur la sûreté de Votre Honneur[20]!

[Note 20: Isabelle emploie le mot _honour_ pour dire _Votre Seigneurie,_ et le juge ramène ce mot à son premier sens.]

ANGELO, _à part_.--Ainsi soit-il; car je prends le chemin de la tentation dont les prières préservent.

ISABELLE.--A quelle heure viendrai-je demain retrouver Votre Seigneurie?

ANGELO.--Quand vous voudrez, avant midi.

ISABELLE.--Le ciel préserve Votre Honneur!

(Elle sort avec Lucio.)

ANGELO.--De toi, et même de ta vertu!--Que veut dire ceci? Que veut dire ceci? Est-ce sa faute ou la mienne? De la tentatrice ou de celui qui est tenté, lequel pèche le plus? Ah! ce n'est pas elle; et ce n'est pas elle qui me tente; c'est moi qui, exposé au soleil près de la violette, fais comme la charogne plutôt que comme la fleur, et me corromps sous la vertueuse influence de la saison. Se peut-il que la modestie soit plus dangereuse à nos sens que la femme légère? Tandis que nous n'avons que trop de terrain perdu, irons-nous raser le sanctuaire pour y établir nos vices? Oh! fi! fi donc! Que fais-tu, ou qui es-tu, Angelo? Veux-tu la convoiter criminellement pour ces mêmes avantages qui la rendent vertueuse? Ah! que son frère vive! Les voleurs sont autorisés au brigandage, lorsque leurs juges eux-mêmes volent. Quoi! est-ce que je l'aime parce que je désire l'entendre parler encore, et me repaître de la vue de ses yeux? A quoi rêvais-je donc? O ennemi rusé qui, pour attraper un saint, amorce ton hameçon avec des saints! La plus dangereuse des tentations est celle qui nous pousse au crime par les attraits de la vertu: jamais la prostituée avec ses deux forces réunies, l'art et la nature, n'a pu émouvoir une fois mes sens; mais cette fille vertueuse me subjugue tout entier. Jusqu'à ce moment, quand je voyais les autres aimer, je souriais, et m'étonnais de leur folie.

(Il sort.)

SCÈNE III

Une prison.

LE DUC _en habit de religieux_, LE PRÉVÔT.

LE DUC.--Salut, prévôt, car je crois que c'est ce que vous êtes.

LE PRÉVÔT.--Oui, je suis le prévôt: que désirez-vous, bon religieux?

LE DUC.--Contraint par ma charité, et par mon saint ordre, je viens visiter les âmes affligées renfermées dans cette prison: accordez-moi le droit ordinaire de me les laisser voir, et de m'informer de la nature de leurs crimes, afin que je puisse leur administrer en conséquence mes secours spirituels.

LE PRÉVÔT.--Je ferais davantage s'il en était besoin.

(Entre Juliette.)

Tenez, voici une de mes dames, une jeune fille, qui, tombant dans les feux de sa jeunesse, a brûlé sa réputation: elle est enceinte, et le père de son enfant est condamné à mort; un jeune homme plus propre à commettre un second délit semblable qu'à mourir pour le premier.

LE DUC.--Quand doit-il mourir?

LE PRÉVÔT.--A ce que je crois, demain. (_A Juliette._) J'ai pourvu à vos besoins: attendez un moment, et l'on vous conduira.

LE DUC, _à Juliette_.--Vous repentez-vous, belle enfant, du péché que vous portez?

JULIETTE.--Oui, et j'en porte la honte avec patience.

LE DUC.--Je vous enseignerai les moyens d'examiner votre conscience, et d'éprouver si votre pénitence est solide, ou si elle n'est que superficielle.

JULIETTE.--Je l'apprendrai bien, volontiers.

LE DUC.--Aimez-vous l'homme qui vous a fait ce tort?

JULIETTE.--Oui, autant que j'aime la femme qui lui a fait tort.

LE DUC.--Ainsi, il paraît que c'est d'un consentement mutuel que votre crime a été commis?

JULIETTE.--Oui, d'un consentement mutuel.

LE DUC.--Votre péché a donc été plus grand que le sien?

JULIETTE.--Je le confesse, et je m'en repens, mon père.

LE DUC.--Cela est bien juste, ma fille; mais prenez garde que vous ne vous repentiez que parce que le péché vous a causé cette honte: cette douleur n'est jamais que pour nous-mêmes, et non pour le ciel; elle montre que si nous n'offensons pas le ciel, ce n'est point par amour, mais uniquement par crainte.

JULIETTE.--Je me repens de ma faute, parce que c'est un péché, et j'en accepte la honte avec joie.

LE DUC.--Persévérez là-dedans. Votre complice, à ce que j'entends dire, doit mourir demain; je vais le visiter et lui donner mes conseils. Que la grâce du ciel vous accompagne!--_Benedicite._

(Il sort en priant.)

JULIETTE.--Il doit mourir demain! ô injuste loi, qui me laisse une vie dont toute la consolation est d'éprouver à chaque instant toutes les horreurs de la mort!

LE PRÉVÔT.--C'est bien dommage qu'il en soit là!

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

(Appartement dans la maison d'Angelo.)

_Entre_ ANGELO.

ANGELO.--Quand je veux méditer et prier, mes pensées et mes prières s'égarent d'objet en objet: le ciel a de moi de vaines paroles, tandis que mon imagination, sans écouter ma langue, est attachée sur Isabelle. Le ciel est sur mes lèvres, comme si je ne faisais qu'en retourner le nom dans ma bouche; et dans mon coeur croît la fatale passion qui le remplit. L'État, dont j'étudiais les affaires, est comme un bon livre qui, à force d'être relu souvent, n'inspire plus que l'aversion et l'ennui; oui, je me sens capable (que personne ne m'entende!) de changer ce grave ministère dont je suis fier pour une plume légère, vain jouet de l'air. O dignité! ô pompe extérieure! qu'il t'arrive souvent d'extorquer le respect des sots par tes vêtements et ton enveloppe, et d'enchaîner les âmes plus sages à tes fausses apparences;--chair, tu n'es que chair! Inscrivez, _bon ange_, sur la corne du diable, ce ne sera plus le cimier du diable.

(Entre un valet.)

ANGELO.--Hé bien! qui est là?

LE VALET,--Une certaine Isabelle, une soeur, qui demande à vous parler.

ANGELO.--Montre-lui le chemin. (_Le valet sort._)--(_Seul._) O ciel! pourquoi tout mon sang se reflue ainsi vers mon coeur, le rendant inutile à lui-même, et privant tous mes autres organes du ressort qui leur est nécessaire? Ainsi la foule insensée se presse autour d'un homme qui s'évanouit; ils viennent tous pour le secourir, et interceptent ainsi l'air qui le ranimerait; ainsi les sujets d'un monarque bien-aimé oublient leur rôle, et poussés par une respectueuse affection, se pressent en sa présence là où leur amour mal instruit va nécessairement paraître une injure.

(Entre Isabelle.)

ANGELO.--Eh bien! belle jeune fille?

ISABELLE.--Je suis venue savoir votre bon plaisir.

ANGELO.--J'aimerais bien mieux que vous pussiez le deviner, que de me demander de vous l'apprendre.--Votre frère ne peut vivre.

ISABELLE.--En est-il ainsi? Que le ciel conserve Votre Honneur! (Elle va pour se retirer).

ANGELO.--Et cependant il peut vivre encore un temps, et il se pourrait qu'il vécût aussi longtemps que vous, ou moi... Pourtant, il faut qu'il meure.

ISABELLE.--Sur votre arrêt?

ANGELO.--Oui...

ISABELLE.--Quand? je vous en conjure, afin que, dans le répit qui lui est accordé, plus long ou plus court, il puisse être préparé à sauver son âme.

ANGELO.--Oh! malheur à ces vices honteux! il vaudrait autant pardonner à celui qui vole à la nature un homme déjà formé, qu'à l'insolente volupté de ceux qui jettent l'image du Créateur dans des moules prohibés par le ciel: il n'est pas plus coupable de trancher perfidement une vie légitimement formée, que de jeter du métal dans des vaisseaux défendus pour créer une vie illégitime.

ISABELLE.--Telles sont les lois du ciel, mais non celles de la terre.

ANGELO.--Dites-vous cela? En ce cas, je vais bientôt vous embarrasser. Lequel aimeriez-vous mieux, ou que la plus juste des lois ôtât en ce moment la vie à votre frère, ou, pour racheter sa vie, de livrer votre corps à la douce impureté, comme celle qu'il a déshonorée?

ISABELLE.--Seigneur, croyez-moi, j'aimerais mieux sacrifier mon corps que mon âme.

ANGELO.--Je ne parle point de votre âme; les péchés que la nécessité nous force de commettre, ne servent qu'à faire nombre, sans nous charger davantage.

ISABELLE.--Comment dites-vous?

ANGELO.--Non, je ne puis pas garantir cela; car je pourrais donner des raisons contre ce que je viens de dire. Répondez-moi à ceci:--moi, qui suis la voix de la loi écrite, je prononce contre votre frère un arrêt de mort: n'y aurait-il point de la charité dans un péché qui sauverait la vie de ce frère?

ISABELLE.--Ah! daignez le faire: j'en prends le péril sur mon âme; ce ne serait point un péché, mais un acte de charité.

ANGELO.--Si vous vouliez le faire vous-même au péril de votre âme, le poids du péché et de la charité serait le même.

ISABELLE.--Oh! si demander la vie de mon frère est un péché, ciel, fais-m'en porter tout le poids! et si c'est en vous un péché que de céder à ma sollicitation, tous les matins je prierai le ciel que cette faute soit ajoutée aux miennes et que vous n'ayez à en répondre en rien.

ANGELO.--Non. Écoutez-moi: votre idée ne suit pas le sens de la mienne; ou vous êtes ignorante, ou vous affectez de l'être par ruse, et ce n'est pas bien.

ISABELLE.--Que je sois ignorante et pleine de défauts en tout, pourvu du moins que je sache que je ne vaux pas mieux.

ANGELO.--Ainsi la sagesse cherche à briller davantage, en s'accusant elle-même: comme les masques noirs proclament la beauté qu'ils cachent, dix fois plus haut que ne pourrait le faire la beauté à découvert.--Mais écoutez-moi bien; pour être bien compris, je vais parler plus nettement: votre frère doit mourir.

ISABELLE.--Oui.

ANGELO.--Et son délit est tel qu'il doit subir la peine imposée par la loi.

ISABELLE.--Cela est vrai.

ANGELO.--Supposez qu'il n'y ait point d'autre moyen de sauver sa vie (bien que je ne consente pas à ce moyen, ni à aucun autre; c'est uniquement par forme de conversation), si ce n'est celui-ci, que vous, sa soeur, inspirant des désirs à quelque homme, dont le crédit auprès du juge, ou sa propre dignité, pourrait délivrer votre frère des entraves de la toute-puissante loi, supposez, dis-je, qu'il n'y eût point d'autre moyen humain de le sauver, mais qu'il fallût, ou livrer les trésors de votre corps à cet homme que nous supposons, ou laisser souffrir le coupable, que feriez-vous?

ISABELLE.--Je ferais pour mon pauvre frère tout ce que je ferais pour moi-même: je veux dire, que si j'étais condamnée à la mort, je porterais les marques douloureuses du fouet, comme des rubis, et je me déshabillerais pour aller à la mort, comme vers un lit que j'aurais désiré à en devenir malade, plutôt que de céder mon corps au déshonneur.

ANGELO.--En ce cas, votre frère mourrait?

ISABELLE.--Et ce serait le parti le plus doux; il vaudrait mieux qu'un frère mourût une fois, que si une soeur, pour racheter sa vie, mourait éternellement.

ANGELO.--Et ne seriez-vous pas alors aussi cruelle que la sentence contre laquelle vous vous êtes tant récriée?

ISABELLE.--L'ignominie pour rançon et un libre pardon ne sont pas de la même famille: une miséricorde légitime ne ressemble en rien à un rachat honteux.

ANGELO.--Vous paraissiez tout à l'heure voir dans la loi un tyran, et vous cherchiez à prouver que la faute de votre frère était plutôt une folie qu'un vice.

ISABELLE.--Ah! pardonnez-moi, seigneur; il advient souvent que, pour obtenir ce que nous souhaitons, nous ne disons pas tout ce que nous pensons; j'excuse un peu le vice que j'abhorre en faveur de l'homme que j'aime tendrement.

ANGELO.--Nous sommes tous fragiles.

ISABELLE.--Que mon frère meure s'il n'est point feudataire d'une servitude commune, mais seul héritier et possesseur de la faiblesse.

ANGELO.--Et les femmes sont fragiles aussi.

ISABELLE.--Oui, comme la glace où elles se mirent, et qui se brise aussi facilement qu'elle réfléchit leur visage. Les femmes! que le ciel leur vienne en aide! Les hommes dérogent de leur origine en profitant de leur faiblesse. Oui, appelez-nous dix fois fragiles: car nous sommes aussi tendres que l'est notre constitution, et susceptibles de fausses impressions.

ANGELO.--Je le pense comme vous; et, d'après ce témoignage rendu à votre propre sexe, permettez que je m'explique avec plus de hardiesse; puisque je suppose que nous ne sommes pas faits pour avoir une force à l'épreuve de toutes les fautes. Je vous prends par vos propres paroles: soyez ce que vous êtes, c'est-à-dire une femme. Si vous êtes plus, vous n'êtes plus une femme; si vous en êtes une (comme l'annoncent visiblement toutes les garanties extérieures), montrez-le en ce moment, en revêtant ce costume qui vous est destiné.

ISABELLE.--Je ne sais qu'un langage: mon bon seigneur, je vous en supplie, parlez-moi comme vous faisiez d'abord.

ANGELO.--Comprenez-moi nettement... je vous aime.

ISABELLE.--Mon frère aimait Juliette, et vous me dites qu'il faut qu'il meure pour cela.

ANGELO.--Il ne mourra point, Isabelle, si vous m'accordez votre amour.

ISABELLE.--Je sais que votre vertu a le privilége de feindre une apparence de vice pour surprendre les autres.

ANGELO.--Croyez-moi, sur mon honneur: mes paroles expriment ma pensée.

ISABELLE.--Ah! c'est bien peu d'honneur pour qu'on y croie beaucoup. Pernicieuse pensée! Hypocrisie, hypocrisie!--Je te dénoncerai tout haut, Angelo; prends-y bien garde: signe-moi tout à l'heure le pardon de mon frère, ou je vais, à gorge déployée, publier devant l'univers quel homme tu es.

ANGELO.--Qui te croira, Isabelle? Mon nom sans tache, l'austérité de ma vie, mon témoignage contre toi, et mon rang dans l'État, auront tant de prépondérance sur ton accusation, que tu seras étouffée sous ton propre rapport, et taxée de calomnie. J'ai commencé, et maintenant je lâche la bride à ma passion: donne ton consentement à mes violents désirs; écarte tout scrupule, et ces rougeurs fatigantes qui repoussent ce qu'elles convoitent. Rachète ton frère, en livrant ton corps à mon bon plaisir; autrement, non-seulement il mourra de mort, mais ta cruauté prolongera sa mort par de longs tourments. Donne-moi ta réponse demain, ou, j'en jure par la passion qui me domine à présent, je me montrerai un tyran à son égard. Quant à tes menaces, dis ce que tu voudras; mes mensonges auront plus de crédit que tes vérités.

(Il sort.)

ISABELLE _seule_.--A qui irai-je porter mes plaintes? Si je redisais ceci, qui me croirait? O bouches funestes, qui portent une seule et même langue pour condamner et pour absoudre; forçant la loi à se plier à leur volonté, attachant le juste et l'injuste à leur passion, pour la suivre là où elle va. Je vais aller trouver mon frère; quoiqu'il ait succombé par l'ardeur du sang, cependant il possède une âme si pleine d'honneur que, quand il aurait vingt têtes à placer sur vingt billots sanglants, il les donnerait toutes, plutôt que de permettre que sa soeur livrât son corps à une si détestable profanation. Allons, Isabelle, vis chaste; et toi, mon frère, meurs. Notre chasteté est plus précieuse qu'un frère. Je vais pourtant l'instruire de la proposition d'Angelo, et le préparer à la mort pour le bien de son âme.

(Elle sort.)

FIN DU SECOND ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

La prison.

LE DUC, CLAUDIO, LE PRÉVÔT.

LE DUC.--Ainsi, vous espérez donc obtenir votre grâce du seigneur Angelo?

CLAUDIO.--Les malheureux n'ont d'autre remède que l'espérance: j'ai l'espérance de vivre, et je suis prêt à mourir.

LE DUC.--Soyez déterminé à la mort, et soit la vie, soit la mort, vous en paraîtront plus douces. Raisonnez ainsi avec la vie: si je te perds, je perds une chose qui n'est estimée que des insensés. Tu n'es qu'un souffle, soumis à toutes les influences de l'atmosphère, affligeant à toute heure le corps que tu habites; tu n'es que le jouet de la mort; tu travailles à l'éviter par la fuite et tu cours te précipiter dans ses bras. Homme! tu n'as rien de noble; car tous les avantages que tu possèdes sont nourris de tout ce qu'il y a de plus bas[21]: tu n'as en toi nul courage; car tu crains jusqu'au faible dard fourchu[22] d'un pauvre ver: ton meilleur repos c'est le sommeil; aussi tu le recherches souvent, et pourtant tu crains sottement la mort, qui n'est rien de plus[23]! Tu n'es jamais toi-même tu n'existes que par des milliers de graines sorties de la poussière: tu n'es pas heureux; car ce que tu n'as pas, tu cherches sans cesse à l'obtenir; et ce que tu possèdes tu l'oublies: tu n'es jamais fixé, car ta nature suit les étranges caprices de la lune. Si tu es riche, tu es pauvre: semblable à l'âne dont l'échine courbe sous les lingots, tu ne portes tes pesantes richesses que pendant une journée de marche, et la mort vient te décharger. Tu n'as point d'ami; le fruit de tes propres entrailles, qui te nomme son père, la substance émanée de tes reins, maudit la goutte, les dartres et le catarrhe qui ne t'achèvent pas assez vite à son gré: tu n'as ni jeunesse ni vieillesse, mais seulement pour ainsi dire un sommeil de l'après-dînée, dont les rêves participent de l'un et de l'autre. Ton heureuse jeunesse s'assimile à la vieillesse, et demande l'aumône aux vieillards paralytiques; lorsque tu es vieux et riche, tu n'as plus ni chaleur, ni affections, ni membres, ni beauté, pour jouir agréablement de tes trésors. Qu'y a-t-il encore dans ce qu'on appelle la vie? Il y a encore dans cette vie mille morts cachées: et nous craignons la mort qui met un terme à toutes ces chances!

[Note 21: Toutes les délicatesses de la table remontent au fumier.]

[Note 22: Opinion fausse du vulgaire sur la forme et le venin de la langue du serpent.]