Chapter 2
FRANCESCA.--C'est la voix d'un homme. Chère Isabelle, tournez la clef, et sachez ce qu'il veut; vous le pouvez, et moi non; vous n'avez pas encore prononcé vos voeux; lorsque vous l'aurez fait, il ne vous sera plus permis de parler à un homme qu'en présence de la supérieure; alors, si vous lui parlez, vous ne devez pas lui montrer votre visage; ou si vous montrez votre visage, vous ne pouvez pas parler.--On appelle encore; je vous prie, répondez-lui.
(Francesca sort.)
ISABELLE.--Paix et félicité! Qui est-ce qui appelle?
LUCIO.--Salut, vierge, si vous l'êtes, comme ces joues l'annoncent assez. Pouvez-vous me rendre le service de me faire parler à Isabelle, novice dans ce monastère, et l'aimable soeur de son malheureux frère Claudio?
ISABELLE.--Pourquoi dites-vous son malheureux frere? Permettez-moi cette question, d'autant plus que je dois vous déclarer à présent que je suis cette Isabelle, et sa soeur.
LUCIO.--Aimable et belle novice, votre frère vous dit mille tendresses; il est en prison.
ISABELLE.--O malheureuse! Eh! pourquoi?
LUCIO.--Pour une action qui lui vaudrait de ma part, si je pouvais être son juge, des remerciements pour punition: il a fait un enfant à sa bonne amie.
ISABELLE.--Monsieur, ne vous jouez pas de moi!
LUCIO.--C'est la vérité.--Je ne voudrais pas (quoique ce soit mon péché familier d'imiter le vanneau avec les jeunes filles, et de badiner, la langue loin du coeur[9]) prendre cette licence avec les vierges. Je vous regarde comme un objet consacré au ciel et sanctifié, comme un esprit immortel par votre renoncement au monde, et auquel il faut parler avec sincérité comme à une sainte.
[Note 9: _La langue loin du coeur_, c'est-à-dire quand le vanneau s'éloigne en criant de son nid pour tromper l'oiseleur.]
ISABELLE.--Vous blasphémez le bien en vous moquant ainsi de moi.
LUCIO.--Ne le croyez pas. Brièveté et vérité, voici le fait: votre frère et son amante se sont embrassés; et comme il est naturel que ceux qui mangent se remplissent, que la saison des fleurs conduise la semence d'une jachère dépouillée à la maturité de la moisson, de même son sein annonce son heureuse culture et son industrie.
ISABELLE.--Y a-t-il quelque fille enceinte de lui? ma cousine Juliette?
LUCIO.--Est-ce qu'elle est votre cousine?
ISABELLE.--Par adoption; comme les jeunes écolières changent leurs noms par amitié.
LUCIO.--C'est elle.
ISABELLE.--Oh! qu'il l'épouse!
LUCIO.--Voilà le point. Le duc est sorti de cette ville d'une étrange manière, et il a tenu plusieurs gentilshommes, et moi entre autres, dans l'espérance d'avoir part à l'administration: mais nous apprenons par ceux qui connaissent le coeur du gouvernement, que les bruits qu'il a fait répandre étaient à une distance infinie de ses vrais desseins. A sa place, et revêtu de toute son autorité, le seigneur Angelo gouverne l'État; un homme dont le sang est de l'eau de neige; un homme qui ne sent jamais le poignant aiguillon ni les mouvements des sens, mais qui émousse et dompte les penchants de la nature par les travaux de l'esprit, l'étude et le jeûne.--Pour intimider l'abus et la licence qui ont longtemps rôdé imprudemment auprès de l'affreuse loi, comme des souris près d'un lion, il a déterré un édit dont les rigoureuses dispositions condamnent la vie de votre frère; Angelo l'a fait emprisonner en vertu de cette loi; et il suit littéralement toute la rigueur du statut pour faire de Claudio un exemple. Toute espérance est perdue, à moins que vous n'ayez le pouvoir, par vos prières, de fléchir Angelo; et c'est là l'affaire que je suis chargé de traiter entre vous et votre malheureux frère.
ISABELLE.--En veut-il donc à sa vie?
LUCIO.--Il a déjà prononcé sa sentence; et, à ce que j'entends dire, le prévôt a reçu l'ordre pour son exécution.
ISABELLE.--Hélas! quelles pauvres facultés puis-je avoir pour lui faire du bien?
LUCIO.--Essayez votre pouvoir.
ISABELLE.--Mon pouvoir! hélas! je doute...
LUCIO.--Nos doutes sont des traîtres, qui nous font souvent perdre le bien que nous aurions pu gagner, parce que nous craignons de le tenter. Allez trouver le seigneur Angelo, et qu'il apprenne par vous que quand une jeune fille demande, les hommes donnent comme les dieux; mais que si elle pleure et s'agenouille, tout ce qu'elle demande est aussi certainement à elle qu'à ceux mêmes qui le possèdent.
ISABELLE.--Je verrai ce que je pourrai faire.
LUCIO.--Mais, promptement.
ISABELLE.--Je vais m'en occuper sur-le-champ; et je ne prendrai que le temps de donner connaissance de cette affaire à notre mère. Je vous rends d'humbles actions de grâce: recommandez-moi à mon frère; ce soir, de bonne heure, j'enverrai l'instruire de mon succès.
LUCIO.--Je prends congé de vous.
ISABELLE.--Mon bon seigneur, adieu.
(Ils se séparent.)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Un appartement dans la maison d'Angelo.
_Entrent_ ANGELO, ESCALUS, UN JUGE, LE PRÉVÔT[10], OFFICIERS _et suite_.
[Note 10: Le prévôt est ici une espèce de geôlier.]
ANGELO.--Il ne faut pas que nous fassions de la loi un épouvantail pour effrayer les oiseaux de proie, jusqu'à ce qu'en voyant son immobilité, familiarisés par l'habitude, ils osent venir se percher sur l'objet même de leur terreur.
ESCALUS.--Vous avez raison; mais cependant n'aiguisons le glaive de la loi que pour blesser légèrement, plutôt que pour frapper des coups mortels. Hélas! ce gentilhomme que je voudrais sauver avait un bien noble père. Daignez considérer, vous que je crois de la vertu la plus stricte, que dans l'effervescence de vos propres affections, si l'occasion avait concouru avec le lieu, et le lieu avec le désir, et qu'il n'eût fallu, pour obtenir l'objet de vos voeux, que laisser agir la fougue téméraire de votre sang, il est bien douteux que vous n'eussiez pu quelquefois dans votre vie tomber dans la faute même pour laquelle vous le condamnez aujourd'hui, et attirer sur vous la loi.
ANGELO.--Autre chose est d'être tenté, Escalus, autre chose de succomber. Je ne disconviens pas qu'un jury qui condamne un prisonnier à perdre la vie ne puisse, dans les douze jurés qui le composent, renfermer un ou deux voleurs plus coupables que l'homme dont ils font le procès; mais la justice saisit le crime là où il se montre à elle. Qu'importe aux lois que des voleurs jugent des voleurs! Il est tout simple de nous baisser pour ramasser le joyau que nous voyons; mais nous foulons aux pieds le trésor que nous ne voyons pas, sans jamais y songer. Vous ne devez pas tant excuser sa faute, par la raison que j'aurais pu en commettre de semblables; dites plutôt que, lorsque moi qui le condamne, je tomberai dans la même offense, mon jugement doit être à l'instant mon arrêt de mort, et que nulle partialité ne peut intervenir. Seigneur, il faut qu'il périsse.
ESCALUS.--Que ce soit comme le voudra votre sagesse.
ANGELO.--Où est le prévôt?
LE PRÉVÔT.--Ici, s'il plaît à Votre Honneur.
ANGELO.--Que Claudio soit exécuté demain matin sur les neuf heures; amenez-lui son confesseur; qu'il se prépare à la mort, car il est au terme de son pèlerinage.
(Le prévôt sort.)
ESCALUS.--Allons, que le ciel lui pardonne! et qu'il nous pardonne aussi à tous! Quelques-uns prospèrent par le crime, d'autres succombent par la vertu. Il en est qui ont tous les vices, et qui ne répondent d'aucun[11]; d'autres sont condamnés pour une faute unique.
[Note 11: _Brakes of vice_. Les commentateurs ont donné mille explications de ces mots, que nous traduisons en leur laissant le sens le plus naturel, bois de vices, repaire de vices, multitude de vices.]
(Entrent le Coude, l'Écume, le Bouffon, officiers de justice.)
LE COUDE.--Allons, amenez-les: si ce sont des gens de bien dans un État que ceux qui ne font autre chose que de commettre des abus dans les maisons de prostitution, je ne connais plus de lois; qu'on les amène.
ANGELO.--Eh bien! monsieur, quel est votre nom? et de quoi s'agit-il?
LE COUDE.--Sous le bon plaisir de votre Grandeur, je suis un pauvre constable du duc, et mon nom est Coude. Je tiens à la justice, monsieur, et j'amène ici devant Votre Grandeur deux insignes _bienfaiteurs_.
ANGELO.--Bienfaiteurs? Eh bien! quels bienfaiteurs sont ces gens-là? Ne sont-ce pas des malfaiteurs?
LE COUDE.--Sous le bon plaisir de Votre Grandeur, je ne sais pas bien ce qu'ils sont: mais ce sont de vrais coquins, j'en suis sûr, exempts de toutes les _profanations mondaines_ qui sont du devoir de tout bon chrétien.
ESCALUS.--Voilà qui coule de source; voilà un officier bien sensé.
ANGELO.--Poursuivez: de quelle espèce sont ces deux hommes? Coude est votre nom? Eh bien! que ne parlez-vous, Coude?
LE BOUFFON.--Il ne le peut pas, seigneur; il a un trou au coude.
ANGELO, _au Bouffon_.--Qui êtes-vous?
LE COUDE.--Lui, seigneur? un garçon de taverne, seigneur; un meuble de mauvais lieu au service d'une femme de mauvaises moeurs, dont la maison, monsieur, a été, comme on dit, démolie dans les faubourgs; et aujourd'hui, elle tient une maison de bains, qui, je crois, est aussi une fort mauvaise maison.
ESCALUS.--Comment savez-vous cela?
LE COUDE.--Ma femme, monsieur, que je _déteste_, devant le ciel et devant Votre Grandeur...
ESCALUS.--Comment? votre femme?
LE COUDE.--Oui, monsieur, qui, j'en remercie le ciel, est une honnête femme...
ESCALUS.--Et c'est pour cela que vous la _détestez_?
LE COUDE.--Je dis, monsieur, que je me _détesterai_ moi-même, aussi bien qu'elle, si cette maison n'est pas une maison de prostitution, je veux regretter sa vie; car c'est une vilaine maison.
ESCALUS.--Comment savez-vous cela, constable?
LE COUDE.--Hé! monsieur, par ma femme, qui, si elle avait été adonnée au vice _cardinal_[12], aurait pu être accusée en fornication, en adultère et en toutes sortes d'impuretés dans cette maison.
[Note 12: Cardinal est ici pour _charnel_.]
ESCALUS.--Par les intrigues de cette femme?
LE COUDE.--Oui, monsieur, par madame Overdone; mais comme elle lui a craché au visage, c'est elle qui l'a provoquée.
LE BOUFFON.--Monsieur, sous le bon plaisir de Votre Grandeur, cela n'est pas.
LE COUDE.--Prouve-le devant ces coquins qui sont ici; prouve-le, _honnête homme_.
ESCALUS, _à Angelo_.--Entendez-vous comme il dit un mot pour l'autre?
LE BOUFFON.--Monsieur, elle est devenue grosse, et avait envie, sous votre respect, de pruneaux cuits; nous n'en avions que deux, monsieur, dans la maison, qui étaient dans ce temps-là comme dans un plat de fruits, un plat d'environ trois sous; Vos Grandeurs ont vu de ces plats-là; ce ne sont pas des plats de Chine, mais de fort bons plats.
ESCALUS.--Continue, continue: peu importe le plat.
LE BOUFFON.--Non, monsieur, pas d'une tête d'épingle: vous avez raison, monsieur; mais au fait. Comme je disais, cette dame Coude étant, comme je dis, enceinte, et ayant un fort gros ventre, a eu envie, comme j'ai dit, de pruneaux; il n'y en avait que deux, comme j'ai dit, dans le plat; maître l'Écume que voilà, cet homme-là même, ayant mangé le reste, comme j'ai dit, et comme je dis, payé fort honnêtement: car, comme vous savez, maître l'Écume, je ne pourrais vous rendre les trois sous.
L'ÉCUME.--Non, vraiment.
LE BOUFFON.--Fort bien: comme vous étiez donc, si vous vous en souvenez, à casser les noyaux des susdits pruneaux.
L'ÉCUME.--Oui, c'est vrai, j'étais là.
LE BOUFFON.--Allons, fort bien: comme je vous disais donc, si vous vous le rappelez, que tels et tels étaient incurables de la maladie que vous savez, à moins qu'ils n'observassent un bon régime, comme je vous disais.
L'ÉCUME.--Tout cela est vrai.
LE BOUFFON.--Eh bien! fort bien, alors...
ESCALUS.--Allons, vous êtes un sot ennuyeux: au but. Qu'a-t-on fait à la femme de ce Coude, dont il ait sujet de se plaindre? Venez tout de suite à ce qu'on lui a fait.
LE BOUFFON.--Votre Grandeur ne peut en venir là encore.
ESCALUS.--Ce n'est pas mon intention, non plus.
LE BOUFFON.--Mais, monsieur, vous y viendrez, avec la permission de Votre Grandeur: et, je vous en supplie, considérez maître l'Écume, que voilà ici, monsieur. Un homme de quatre-vingts livres de revenu par an, dont le père est mort à la Toussaint.--N'était-ce pas à la Toussaint, maître l'Écume?
L'ÉCUME.--Le soir de la Toussaint.
LE BOUFFON.--Fort bien: j'espère que ce sont là des vérités. Lui, monsieur, étant assis, comme je dis, sur un tabouret.--C'était à _la Grappe-de-Raisin_, où vous aimez à vous asseoir, n'est-il pas vrai?
L'ÉCUME.--Oui, je l'aime, parce que c'est une chambre ouverte et bonne pour l'hiver.
LE BOUFFON.--Allons, fort bien. J'espère que ce sont là des vérités.
ANGELO, _à Escalus_.--Ce récit durera toute une nuit de Russie, quand les nuits sont les plus longues. Je vais vous quitter et vous laisser entendre leur affaire, avec l'espérance que vous trouverez matière à les faire tous fouetter.
ESCALUS.--Je m'y attends. Salut, seigneur. (_Angelo sort._)--Allons, l'ami, continuez: qu'a-t-on fait à la femme de Coude, encore une fois?
LE BOUFFON.--Une fois, monsieur? Il n'y a rien eu qu'on lui ait fait une fois.
LE COUDE.--Je vous en conjure, monsieur: demandez-lui ce que cet homme a fait à ma femme.
LE BOUFFON.--Je vous en conjure, monsieur, demandez-le-moi.
ESCALUS.--Eh bien! qu'est-ce que cet homme lui a fait.
LE BOUFFON.--Je vous en conjure, monsieur, considérez bien le visage de cet homme-là.--Mon bon l'Écume, regardez sa Grandeur: c'est pour de bonnes vues. Votre Grandeur remarque-t-elle son visage?
ESCALUS.--Oui, fort bien.
LE BOUFFON.--Non, je vous prie, remarquez-le bien.
ESCALUS.--Eh bien! c'est ce que je fais.
LE BOUFFON.--Votre Grandeur voit-elle quelque chose de mal dans sa figure?
ESCALUS.--Mais non.
LE BOUFFON.--Je veux supposer[13] sur le livre sacré, que sa figure est ce qu'il a de pis en lui.--Eh bien! si la figure est la pire chose qu'il y ait en lui, comment maître l'Écume aurait-il pu faire aucun mal à la femme du constable? Je voudrais bien le savoir de Votre Grandeur.
ESCALUS.--Il a raison: constable, que répondez-vous à cela?
LE COUDE.--Premièrement, s'il vous plaît, la maison est une maison _respectée_; ensuite, cet homme est un drôle _respecté_, et sa maîtresse est une femme _respectée_[14].
[Note 13: Supposer pour _déposer_.]
[Note 14: Pour _suspectée_.]
LE BOUFFON.--Par cette main, monsieur, sa femme est une personne plus _respectée_ qu'aucun de nous tous.
LE COUDE.--Maraud, tu mens; tu mens, méchant valet; le temps est encore à venir qu'elle ait jamais été _respectée_ par homme, femme, ou enfant.
LE BOUFFON.--Monsieur, elle a été _respectée_ avec lui, avant qu'il l'eut épousée.
ESCALUS.--Lequel est le plus sage ici, la Justice ou l'Iniquité[15]?--Cela est-il vrai?
LE COUDE, _au bouffon_.--O scélérat, vaurien, méchant Hannibal[16]! Moi, j'ai été _respecté_ avec elle avant que je fusse marié avec elle? Si jamais j'ai été _respecté_ avec elle, ou elle avec moi, que Votre Honneur ne me croie pas le pauvre officier du duc. Prouve cela, scélérat Hannibal, ou j'aurai contre toi mon action de _batterie_.
[Note 15: Personnages des _Moralités_. La Justice est ici pour le constable et l'Iniquité pour le fou.]
[Note 16: Cannibale.]
ESCALUS.--S'il vous donnait un soufflet, vous pourriez aussi avoir votre action en diffamation.
LE COUDE.--Oh! je remercie bien Votre Grandeur pour cet avis-là. Qu'est-ce que Votre Grandeur désire que je fasse de ce méchant coquin?
ESCALUS.--Mais, officier, puisqu'il y a en lui quelques iniquités que tu voudrais découvrir, si tu le pouvais, laisse-le continuer comme à l'ordinaire, jusqu'à ce que tu saches ce qu'elles sont.
LE COUDE.--Oh! vraiment j'en remercie Votre Grandeur.--Tu vois bien, coquin, ce qui t'arrive maintenant: tu vas continuer, coquin, tu vas continuer.
ESCALUS, _à l'Écume._--Où êtes-vous né, mon ami?
L'ÉCUME.--Ici, à Vienne, monsieur.
ESCALUS.--Est-il vrai que vous ayez quatre-vingts livres de rente?
L'ÉCUME.--Oui, si c'est votre bon plaisir, monsieur.
ESCALUS.--Bon. (_Au bouffon._) De quel métier êtes-vous, monsieur?
LE BOUFFON.--Garçon de taverne, le garçon d'une pauvre veuve.
ESCALUS.--Le nom de votre maîtresse?
LE BOUFFON.--Madame Overdone.
ESCALUS.--A-t-elle eu plus d'un mari?
LE BOUFFON.--Neuf, monsieur: Overdone[17] pour le dernier.
[Note 17: _Overdone by the last_, «épuisée par le dernier.» _Overdone_ fait ici calembour.]
ESCALUS.--Neuf!--Approchez-vous de moi, maître l'Écume. Maître l'Écume, je ne voudrais pas que vous fissiez connaissance avec des garçons de taverne; ils vous soutireront, maître l'Écume, et vous les ferez pendre: allez-vous-en, et que je n'entende plus parler de vous.
L'ÉCUME.--Je remercie Votre Grandeur; quant à moi, jamais je ne vais dans aucune chambre de taverne, que je n'y sois attiré par quelqu'un.
ESCALUS.--Allons, plus de cela, maître l'Écume; adieu. (_L'Écume sort._) Venez ça, monsieur le garçon de taverne; quel est votre nom, monsieur le garçon de taverne?
LE BOUFFON.--Pompée.
ESCALUS.--Et quoi encore?
LE BOUFFON.--Haut-de-chausses, monsieur.
ESCALUS.--Oui, et en bonne foi, votre haut-de-chausses[18] est ce qu'il y a de plus grand en vous; en sorte que, dans le sens le plus brutal, vous êtes Pompée le Grand. Pompée, vous êtes en partie un entremetteur, Pompée, de quelque manière que vous coloriez la chose, sous le nom de garçon de taverne, ne dis-je pas vrai? Allons, avouez-moi la vérité; vous vous en trouverez bien.
[Note 18: _Bum_. Nous avons mis ici le contenant pour le contenu.]
LE BOUFFON.--Franchement, monsieur, je suis un pauvre diable qui voudrait vivre.
ESCALUS.--Comment voudriez-vous vivre, Pompée? En étant un agent d'infamie... Que pensez-vous du métier, Pompée? Est-ce là un métier permis?
LE BOUFFON.--Si la loi veut le permettre, monsieur.
ESCALUS.--Mais la loi ne le permettra pas, Pompée, et il ne sera pas permis à Vienne.
LE BOUFFON.--Votre Grandeur est-elle dans l'intention de mutiler toute la jeunesse de la ville?
ESCALUS.--Non, Pompée.
LE BOUFFON.--Eh bien! monsieur, suivant ma petite opinion, elle ira donc toujours là. Si Votre Grandeur veut mettre le bon ordre parmi les prostituées et les vauriens, vous n'aurez plus rien à craindre des entremetteurs.
ESCALUS.--Il y a de jolies ordonnances qui commencent à s'exécuter, je peux vous en assurer; il n'y va que d'être pendu et décapité.
LE BOUFFON.--Si vous pendez et décapitez tous ceux qui commettent ce péché, seulement pendant dix ans, vous serez bien aise de donner la commission de trouver des têtes. Si cette loi s'exécute dans Vienne pendant dix ans, je veux louer la plus belle maison de la ville pour trois sous par fenêtre. Si vous vivez assez pour voir cela, dites: Pompée me l'avait bien dit.
ESCALUS.--Grand merci, bon Pompée; et, en récompense de votre prophétie, écoutez-moi bien:--je vous donnerai un avis: que je ne vous revoie pas devant moi pour aucune plainte quelconque; et qu'on ne vienne pas me dire que vous demeurez encore là où vous êtes: si je vous y retrouve, Pompée[19], je vous chasserai à grands coups jusqu'à votre tente, et je serai un rude César pour vous.--Pour vous parler net, Pompée, je vous ferai fouetter; ainsi, pour cette fois, Pompée, portez-vous bien.
[Note 19: Pompée est un nom souvent donné aux chiens.]
LE BOUFFON.--Je remercie Votre Grandeur de son bon conseil; mais je le suivrai, selon que la chair et la fortune en décideront.--Me fouetter? Non, non: que le charretier fouette sa rosse; un coeur vaillant n'est point chassé de son métier à coups de fouet.
(Il sort.)
ESCALUS.--Approchez, maître Coude; venez, maître constable: combien y a-t-il de temps que vous êtes dans cet emploi de constable?
LE COUDE.--Sept ans et demi, monsieur.
ESCALUS.--Je pensais bien, par votre habileté à l'exercer, qu'il y avait quelque temps que vous l'occupiez. Ne dites-vous pas sept ans entiers?
LE COUDE.--Et demi, monsieur.
ESCALUS.--Hélas! il vous a coûté bien des peines. On vous fait tort de vous en charger si souvent; est-ce qu'il n'y a pas dans votre garde des hommes en état de vous suppléer?
LE COUDE.--En bonne foi, monsieur, il y en a bien peu qui aient quelque talent pour cette espèce d'emploi: on les choisit; mais ils me choisissent après pour les remplacer: je le fais pour quelques pièces d'argent, et je vais toujours pour tous les autres.
ESCALUS.--Écoutez-moi: apportez-moi les noms d'environ six ou sept des plus capables de votre paroisse.
LE COUDE.--A la maison de Votre Grandeur, monsieur?
ESCALUS.--Oui, chez moi. Adieu. (_Coude sort._)--(_Au juge de paix._) Quelle heure croyez-vous qu'il soit?
LE JUGE.--Onze heures, monsieur.
ESCALUS.--Je vous prie de venir dîner avec moi.
LE JUGE.--Je vous remercie humblement.
ESCALUS.--Je suis bien affligé de la mort de Claudio; mais il n'y a point de remède.
LE JUGE.--Le seigneur Angelo est sévère.
ESCALUS.--C'est une nécessité; la clémence cesse d'être clémence quand elle se montre trop souvent. Le pardon est toujours le père d'un second crime; mais cependant... malheureux Claudio!--Il n'y a point de remède.--Venez, monsieur.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Un autre appartement dans la maison d'Angelo.
_Entrent_ LE PRÉVÔT ET UN VALET.
LE VALET.--Il est occupé à entendre une affaire; il va venir tout de suite. Je vais vous annoncer.
LE PRÉVÔT.--Je vous en prie, faites-le. (_Le valet sort._) Je viens savoir ses ordres: peut-être se laissera-t-il fléchir. Hélas! son délit est comme un crime en songe. Tous les âges, toutes les sectes, sont atteints de ce vice, et il faut, lui, qu'il meure pour cela!
(Entre Angelo.)
ANGELO.--Eh bien! quel sujet vous amène, prévôt?
LE PRÉVÔT.--Votre bon plaisir est-il que Claudio meure demain?
ANGELO.--Ne vous ai-je pas dit qu'oui? N'avez-vous pas l'ordre? Pourquoi venez-vous me le demander une seconde fois?
LE PRÉVÔT.--J'ai craint d'agir trop précipitamment. Sous votre bon plaisir, j'ai vu quelquefois qu'après l'exécution, la justice s'est repentie de son arrêt.
ANGELO.--Allez, cela me regarde; faites votre devoir, ou cédez votre place, on peut fort bien se passer de vous.
LE PRÉVÔT.--Je demande pardon à Votre Honneur.--Que fera-t-on, monsieur, de la gémissante Juliette? Elle est bien près de son terme.
ANGELO.--Conduisez-la dans quelque lieu plus convenable, et cela sans délai.
(Le valet revient.)
LE VALET.--Voici la soeur de l'homme condamné, qui demande à être introduite près de vous.
ANGELO.--A-t-il une soeur?
LE PRÉVÔT.--Oui, seigneur: une jeune fille très-vertueuse, et qui est prête à entrer dans une communauté, si elle n'y est pas déjà.
ANGELO.--Allons, qu'on la fasse entrer. (_Le valet sort._)--(_Au prévôt._) Voyez à ce que la fornicatrice soit transférée ailleurs: qu'on lui fournisse le nécessaire, mais sans superflu: je donnerai des ordres pour cela.
(Entrent Lucio et Isabelle.)
LE PRÉVÔT, _faisant mine de se retirer_.--Que Dieu sauve Votre Honneur.
ANGELO.--Restez encore un moment.--_(A Isabelle.)_ Vous êtes la bienvenue: que désirez-vous?
ISABELLE.--Vous voyez devant vous une malheureuse suppliante. Qu'il plaise seulement à Votre Honneur de m'entendre.
ANGELO.--Voyons, quelle est votre requête?
ISABELLE.--Il est un vice que j'abhorre plus que tous les autres, et que je voudrais voir surtout frappé par la justice; je ne voudrais pas le défendre, mais il le faut; je ne voudrais pas le défendre, mais je suis en guerre avec moi entre ce que je voudrais et ce que je ne voudrais pas.
ANGELO.--Voyons, le sujet?
ISABELLE.--J'ai un frère qui est condamné à mourir, je vous conjure de condamner sa faute, et non pas mon frère.
LE PRÉVÔT.--Le ciel veuille te donner des grâces émouvantes!
ANGELO.--Condamner le crime et non le criminel! Mais tout crime est condamné, même avant qu'il soit commis. Mes fonctions se réduiraient à zéro, si je trouvais les fautes dont la peine est marquée dans le code, pour laisser échapper les coupables.
ISABELLE,--O loi juste, mais cruelle! Alors, j'avais un frère!--Que le ciel garde Votre Honneur!