Mesdames Nos Aïeules: dix siècles d'élégances
Part 8
Le grand luxe revient pourtant avec la tranquillité, avec le repos qu'on n'a pas connu depuis vingt-cinq ans, avec la cour, dans les salons qui ont retrouvé l'éclat de jadis, et qui ne sont plus seulement des petites réunions de mécontents ou de simples parlottes, comme autrefois, discutant la dernière victoire ou le dernier revers de l'Empereur, unique sujet de conversation entre deux parties de whist.
Reprenons quelques-uns des vieux verres de la grande lanterne magique que le temps fait passer si rapidement et voici les élégantes de la Restauration, les belles romantiques et les lionnes de la monarchie de Juillet.
La robe de gros de Naples blanc, avec des volants jaunes au bas de la jupe élargie, la même garniture en pèlerine sur les épaules, des manches à gigot,--elles viennent de naître et triomphent concurremment avec les manches à l'éléphant et les manches à l'imbécile,--collerette tuyautée, grand chapeau de paille de riz avec rubans de satin et panaches de grandes plumes.
Jupes élargies garnies de bouillonnés de gaze et de coques de satin, de volants et d'entre-deux de dentelles, canezous, jupes écossaises, grands chapeaux décoratifs ornés de gros bouquets de fleurs,--ces chapeaux de Mme Herbault dont les chroniques et les romans d'alors coiffent toutes les belles,--immenses gants habillant tout le bras...
Cette dame qui joue rêveusement de la harpe dans une soirée élégante, les épaules drapées dans une écharpe de gaze rayée, est coiffée d'un grand béret qui va bien à son profil poétique; en sortant du salon, elle s'enveloppera dans une rotonde ou dans un de ces vastes manteaux de drap à palatine découpée, à grand collet et doublure de fourrures, pendant que Monsieur, le monsieur à toupet frisé, habit bleu à boutons d'or et pantalon collant, endossera son carrick.
Pour l'été, pour la campagne, pour la promenade, pour aller consulter le sorcier de Tivoli, canezous d'organdi ruchés de tulle, grands chapeaux de paille avec d'immenses rubans dressés.
Pour le théâtre, pour les sorties, pour tous les temps frais, on a les boas, ces boas que nous venons tout récemment de voir revenir et qui sont l'occasion de si jolis mouvements. Les serpents de fourrure s'enroulent sur les épaules nues et sertissent chaudement et voluptueusement les fraîches carnations.
En 1827, pour célébrer l'arrivée de la première girafe au jardin des Plantes, toute la mode est _à la Girafe_.
Ce qui reste de ces modes à la Girafe, c'est le grand peigne d'écaille qui se place tout en haut de la tête au sommet de l'édifice. Les coiffures sont très hautes, les cheveux se relèvent en plusieurs coques serrées avec un encadrement de boucles tombantes autour du visage, partagées irrégulièrement, trois d'un côté, quatre de l'autre...
Elle est charmante, l'élégante de 1830 en costume de soirée, avec le complet épanouissement des manches à gigot, ses épaules émergeant d'une ligne de fine dentelle, sa nuque bien découverte sous le grand peigne d'écaille planté triomphalement dans les masses blondes ou brunes, tordues et réunies au sommet de la tête.
Dans la rue ou sur les boulevards, aux promenades, aux Champs-Elysées, elle est décolletée encore et se drape sans se cacher dans un petit châle porté coquettement.
Revenons un peu sur le chapitre des coiffures; ce n'est pas le moins important, il peut se subdiviser en sous-chapitres: les toques et bérets chevaleresques et Ossianiques, les bonnets et turbans, et enfin les chapeaux.
C'est un poète qu'il faudrait pour célébrer dignement la grandeur et pleurer la décadence du chapeau féminin. Sous la Restauration, jusqu'en 1835, c'est la gloire et le triomphe du chapeau; il plane superbement sur la tête des dames, il fait voltiger ses plumes, il balance gracieusement ses rubans, ses coques et ses immenses nœuds de satin.
Parti des tromblons ou des shakos sans grâce de l'Empire, des tubes enfermant la figure au fond d'un corridor obscur, il s'est modifié peu à peu, il s'est élargi, il s'est ouvert. On le campait tout droit sur la tête; maintenant, il se pose gentiment de côté sur les cheveux roulés en grosses boucles irrégulières. La nuque bien dégagée apparaît dans toute sa coquetterie, les épaules se montrent aussi à l'ombre d'un grand chapeau car les robes sont largement décolletées et les jolies collerettes tuyautées ne les surmontent pas toujours.
C'est le moment du triomphe pour le chapeau, mais la décadence viendra vite, les bords roulés en cornet ou en corridor reprendront, on supprimera rubans et panaches, on enfermera la figure tout au fond du corridor et le cou sous d'immenses et disgracieux bavolets. Nous irons ainsi de lamentables inventions en créations baroques et inélégantes jusqu'au petit chapeau bibi fermé, du second Empire, jusqu'au ridicule chapeau assiette de 1867.
Mais la réaction en sens inverse est commencée, nous avons pu revoir en ces dernières années de vraiment gracieuses coiffures.
La femme d'alors dans l'intimité ne craint pas les grands bonnets coquettement chiffonnés, vastes comme les chapeaux, avec un fond relevé très haut pour contenir le grand peigne avec des ébouriffements de dentelles et de rubans autour de ses boucles ou de ses anglaises. C'est le dernier temps d'élégance des bonnets, ensuite, hélas! il n'y aura plus de beaux bonnets qu'aux champs, tant que dureront les majestueux hennins des Normandes ou les coiffes voltigeantes si variées des femmes de Bretagne.
Après ces jolis bonnets de boudoir des lionnes de 1830, la décadence du bonnet commence. Il est encore joli, le bonnet capricieusement tuyauté sur la tête des petites modistes ou grisettes au nez fûté de Parisienne, aux yeux éveillés et railleurs; c'est d'ailleurs la coiffure légère qu'elles font si légèrement voltiger métaphoriquement par-dessus les plus hauts moulins, mais ensuite le bonnet des grisettes devient la coiffure sans grâce de grosses boutiquières, enfin, chute complète, le bonnet devient portière...
Vive, légère, enjouée, dans l'ondulation de ses larges jupes et le flou de ses monumentales manches à gigot, l'élégante de 1830 s'en va éblouir les boudoirs de la chaussée d'Antin et les promenades fashionables, les Champs-Élysées ou Longchamps et faire palpiter le cœur des dandys engoncés dans leurs hauts collets d'habits. Sous son grand chapeau hérissé de touffes de plumes et de rubans, elle disparaît quand elle veut, un simple mouvement du cou et la voilà dissimulée au fond de cette coiffure de strict incognito.
Elle galope aussi au bois de Boulogne dans son amazone de couleur à manches à gigot, ornée de torsades ou de brandebourgs, ou bien égayée par un blanc canezou...
Plus tard par malheur, elle osera porter, à la campagne pour ses promenades équestres, à la place de son large chapeau à grand voile voltigeant, la casquette, la hideuse casquette, honte du XIXe siècle.
Il faut voir, aux loges des théâtres à la mode, les rangées de jolies femmes décolletées, dans les corsages ouverts en pointe jusqu'à la taille sur une large chemisette brodée, les parements du corsage revenant sur les épaules et les manches,--les boas enroulés, les accroche-cœurs et les boucles, les cheveux tordus et dressés de cent façons différentes et compliquées, avec des fleurs, des peignes, des pointes de satin...
Les belles romantiques, dit-on, arborent à l'envi des toilettes plus moyen âge les unes que les autres. Elles avaient pour nourriture d'esprit après les troubadours du vicomte d'Arlincourt, après Ossian, Byron et Walter Scott, les tirades passionnées et farouches des grands drames d'alors, _Hernani_, la _Tour de Nesle_, _Lucrèce Borgia_, les vers, les romans, les chroniques de tous les romantiques, de tous les _jeune France_. Et, sous l'œil fulgurant des barons et des bandits gothiques, elles s'efforçaient d'être le plus moyen âge possible dans leurs ajustements.
Mais, au théâtre même, le moyen âge était très 1830, les héroïnes de ces drames flamboyants, Isabeau, Marguerite de Bourgogne ou Belle Ferronnière, malgré les recherches de couleur locale, montrent, tout comme les spectatrices, les inévitables manches à gigot, et au fond en voulant se montrer moyen-âgeuses, les belles de 1830 restent surtout 1830.
Hélas, hélas, ces modes d'une si jolie désinvolture, ces modes à panaches, d'une élégance _truculente_, pour employer l'idiome d'alors, ces modes passent. La réaction bourgeoise anti-pittoresque, qui commence dans les arts, triomphe bien plus rapidement dans les toilettes. Au bout de quelques années, les modes se sont assagies, faut-il dire le gros mot? Dès 1835 ou 36, la mode, l'ex-mode poétique, romantique, cavalière, se fait juste milieu et épicière, épouse de garde national, pour tout dire!
La mode en 1835 a déjà perdu ses grâces et tourné à la gaucherie en exagérant disgracieusement les caractéristiques de 1830. Ce ne sont plus les femmes de Devéria et de Gavarni, ce sont celles de Grandville.
Les jupes sont larges comme des cloches et sans ornements, en simple mousseline blanche ou imprimée de petits dessins bébêtes comme ceux des papiers de tenture de l'époque. Les manches sont d'énormes gigots boursouflés mais flasques qui pendent très bas, très bas, sur de tout petits poignets; les corsages sont recouverts d'immenses pèlerines ornées de broderies et dentelles, tombant plus bas que la taille. Mettez sur la tête un grand chapeau de paille d'Italie ou de paille de riz, fermé et bridé sous le menton, et vraiment l'ensemble n'est pas très séduisant.
Voyez les héroïnes de 1830, dix ans après, en 1840; considérez tristement ces jupes sans lignes et sans ornements, ces manches hésitantes, gardant un peu de l'ampleur des gigots, juste assez pour être disgracieuses, ces corsages quelconques, ces chapeaux dépourvus d'allure, simples capotes attachées sous le menton par des brides sans grâce.
Les coiffures n'ont plus les belles audaces d'autrefois, ce sont des coiffures en bandeaux plats, qui encadrent froidement et durement le visage, ces chastes bandeaux, comme on disait alors, qui tuent presque toute grâce et toute beauté--ce sont les _anglaises_, les longues boucles tombant comme un feuillage de saule, qui donnent une mine pleurnicharde aux figures féminines les plus enjouées. La mode devient de plus en plus triste et de plus en plus laide à la fin de la monarchie de juillet. Plus de goût du tout, c'est le comble de la banalité et de la platitude.
Il y a un mouvement qui porte les modes à toujours aller du plus large au plus étroit et toujours à revenir du plus étroit au plus large. C'est une loi. De même pour les coiffures, on va et on ira toujours du plus petit au plus vaste et du plus vaste au plus petit, avec une régularité parfaite.
Après les paniers Louis XV et Louis XVI, on est allé aux jupes collantes du Directoire, la plus simple expression des jupes, après laquelle il n'y a plus que la suppression. Des robes fourreaux de l'Empire, on est venu par degrés à l'ampleur et l'on va regagner sous le second Empire le grand maximum de largeur avec la troisième restauration du vertugadin sous le nom de crinoline.
XII
ÉPOQUE MODERNE
1848.--Des révolutions partout, excepté dans le royaume de la mode. --Règne universel de la crinoline.--Les châles cachemire.--Talmas, burnous, pince-tailles.--Modes de plages.--Robes courtes. --Saute-en-barque.--Jupes larges et jupes étroites.--Les modes collantes.--Poufs et tournures.--Modes Valois.--Erudition plus qu'imagination.--On demande une mode fin de siècle.
La Révolution de 48 n'a aucune action sur les modes, elle ne lance pas, comme la première, la toilette dans des voies nouvelles. En ce temps de bouleversement, quand toute l'Europe semble gagnée par l'esprit de révolution, lorsque tant de rêves plus ou moins beaux, plus ou moins fous, brûlent le cerveau congestionné des peuples, la mode à qui pourtant un petit grain de folie serait certainement permis, se conduit en personne sage et prudente.
Les toilettes continuent à se montrer éminemment bourgeoises; on croirait que c'est Mme Prudhomme qui donne le ton.
Les tristes et mesquins chapeaux en petit cabriolet, fermés sous le menton avec de petites brides, règnent sans conteste, il n'y a pour ainsi dire qu'une forme unique, à bavolet, sans autres ornements que des rubans sans grâce. La robe n'a pas la moindre ornementation non plus, le corsage est très long, la jupe droite. Sur ces toilettes plates on porte au dehors des mantelets et des châles.
Ce sont ces toilettes, très sobres et très effacées, que le second Empire va trouver à ses débuts et qu'il transformera peu à peu en un costume à grand fla-fla très compliqué, très chargé et surchargé, mais plus que discutable comme goût et même tout à fait dépourvu de style, sauf dans quelques trouvailles heureuses qui ne durèrent pas, vers 1864.
La grande _pensée_ du règne,--côté modes,--la grande innovation qui va donner le _la_ aux toilettes, c'est la crinoline,--honnie, attaquée, vilipendée par vaudevillistes, journalistes, caricaturistes, par les maris, par tout le monde, c'est la crinoline triomphante de toutes les clameurs, de toutes les moqueries, comme de tous les justes reproches.
On peut bien dire que sous l'Empire la femme a tenu trois ou quatre fois plus de place dans le monde--au moins en circonférence--qu'aux époques précédentes, plus même que sous Louis XV de peu vertueuse mémoire, la crinoline ayant régné bien plus despotiquement que les paniers, puisque les femmes de toutes classes durent l'adopter et que les filles des champs ne se crurent pas habillées le dimanche à moins de ballonner comme les dames de la ville avec la cage en cercles d'acier.
Les tournures et les jupons bouillonnés en étoffe de crin ont habitué peu à peu les yeux à l'élargissement des jupes, et lorsque la crinoline sans armature est délaissée pour les cerceaux en ressorts d'acier et pour la crinoline cage, à cercles et à montants d'acier, les dames trouvent ce ballonnement charmant et la crinoline fait le tour du monde.
Il est bien inutile d'insister sur ses nombreux inconvénients qu'on a encore dans la mémoire, sur la gêne qu'elle imposait, mais au point de vue esthétique, la crinoline doit être solennellement anathématisée, excommuniée, ridiculisée à jamais... c'est-à-dire jusqu'au jour où elle reviendra sous un autre nom.
Il est vrai que les jupes s'arrondissant en coupoles flottantes sur ces crinolines si décriées, et que tout l'ensemble de la toilette étaient ornés d'une façon lourde et gauche de petits détails mesquins appliqués sur de tristes étoffes, tandis que les paniers du XVIIIe siècle ont eu pour eux une ornementation plus artiste des jupes et des toilettes taillées dans les belles étoffes à ramages. Leurs exagérations et leurs ridicules avaient de la grâce, tandis que les jupes à crinoline ne rachetaient par rien leur gauche ballonnement. Un peu surfaites, les suprêmes élégances de l'Empire!
Avec ces crinolines boursouflées et envahissantes, que portent toutes les femmes du second Empire, on peut rappeler le talma, le burnous, manteau algérien assez coquet, les _pince-taille_ en soie gros grain à manches pagodes,--oh! les manches pagodes! entonnoir disgracieux et incommode compliqué de dentelles ou d'effilés!
Il faut noter surtout les châles, le fameux cachemire de l'Inde et le grand châle tapis.
Le châle, dont on a si longtemps célébré l'élégance(?), n'a vraiment quelque grâce que lorsqu'il est petit, étroit presque comme une écharpe, et lorsqu'il est porté avec irrégularité et désinvolture. Que dire du grand châle posé sur les épaules comme sur un portemanteau et tombant droit en dissimulant la taille et la toilette de la femme, sinon qu'en réalité ce châle-manteau est un vilain vêtement et qu'il ne va tout au plus qu'aux fruitières endimanchées.
On peut encore signaler les capelines parmi les inventions commodes, et les vestes zouaves, les rouges garibaldis et les figaros, parmi les nouveautés gracieuses de l'époque.
Le chapitre des chapeaux n'est pas bien brillant. Jusque vers 1863, ce sont toujours les grandes capotes de cabriolets, avec bavolets, avec fleurs dans l'intérieur de la passe et au-dessus; cette coiffure, c'est en somme le grand chapeau de la Restauration, abîmé, ridiculement arrangé, finissant tristement ses derniers jours.
Voilà donc le luxe effréné tant reproché aux femmes par le président Dupin, dans la fameuse brochure qui fit sensation en 1865,--le luxe débordant les jours de Grand Prix dans la grande Ville, roulant de l'hippodrome de Longchamps tout le long des boulevards, le luxe qui, paraît-il, faisait de Paris une Byzance décadente, scandalisait l'honnête bourgeoise en petit châle, et faisait monter le rouge aux joues du reste de la vertueuse Europe, vouée encore à la simplicité naïve et pratiquant le culte de sainte mousseline à dix sous le mètre.
Effréné peut-être, ce luxe corrupteur et effrayant, mais peu artistique, d'un goût médiocre et donnant à très grands frais l'impression du clinquant.
Bien que le recul ne soit pas encore suffisant pour le juger, pour apprécier les modes de ce temps dans leur ensemble, sans se laisser influencer par la pointe de ridicule qui s'attache au démodé, il semble cependant qu'au siècle prochain les femmes et les artistes le jugeront à peu près ainsi. Nous ne voyons pas les peintres élégants d'alors ressuscitant dans leurs tableaux les modes de 1860, pour la joie des mondaines et des américains vingtième siècle.
Cependant la vogue des bains de mer qui se dessine de plus en plus et qui deviendra bientôt une migration annuelle et régulière de toute la bourgeoisie vers les plages normandes ou bretonnes, cette habitude des excursions estivales amène quelques gracieux changements dans la mode.
Un instant vers 1864, triomphe la mode des robes courtes née sur les plages élégantes. Plus de jupes traînantes, ou de robes longues à larges volants. On conserve la crinoline, un peu modérée dans son envergure, mais on drape et on arrange les jupes, avec des relevés, des plissés, avec une grande variété d'ornements appliqués, ornements très larges d'un bon effet.
La fantaisie, étouffée depuis 1830, reparaît. Ces très cavalières jupes courtes laissent voir les bottines très luxueuses et très ornées, les fines petites bottes très montantes dont on fait sonner les hauts talons.--Un instant même quelques élégantes des plages à la mode prennent la grande canne Louis XIII.
On voit aussi de jolis vêtements très amples, à larges manches, et des pardessus dits _Saute-en-barque_. Les chapeaux bien différents du cérémonieux chapeau fermé et très crânement portés un peu sur le côté, sont des espèces de coiffures de Toreros, ornés de gros pompons ou de plumes. La coiffure de l'époque est basse, avec un crêpé sur le front, les cheveux tombant dans le dos massés dans un filet.
Les jupes courtes, si gracieuses avec la crinoline, avec les hautes ceintures à boucles, et tous les ornements, ganses et soutaches dont on couvre alors le costume, sont bientôt vaincues par un retour offensif des robes longues, et la mode perd tout de suite ses allures cavalières.
La crinoline elle-même tombe un instant en 1867, au moment des jupes plates et traînantes, des corsages peplums, nés d'un retour de goût pour la tragédie, dont on déclame des fragments au Café-Concert, au moment des petits chapeaux assiettes, posés sur le front devant le gros chignon relevé en boule, coiffures que viennent compléter les rubans flottant dans le dos et appelés du nom expressif de: «Suivez-moi jeune homme.»
... Et la bataille continue entre les jupes larges et les jupes étroites, la crinoline a battu de l'aile pendant quelques années et finalement elle est morte. La crinoline à grands cerceaux est maintenant du domaine de l'archéologie; c'est une antiquité, comme le panier, comme le vertugadin.
Comme on voulait encore de l'ampleur, on l'a remplacée par des poufs, de très volumineux paquets d'étoffes, relevés par derrière sur les jupes.
Puis sur le chemin de la réaction anti-crinolinienne, on a été en diminuant peu à peu la largeur des jupes jusqu'aux robes moulées sur le corps, au collant qui a duré deux ou trois ans, vers 1880. Les modes étaient alors fort jolies, très _esthétiques_. Puis un petit soupçon de gonflement s'est produit, on s'est élargi un peu, on a bien vite adopté les _tournures_....
Mais cette mode des robes collantes nous a laissé les corsages en jersey qui moulent très gracieusement le corsage et les hanches. Le jersey vite adopté convient admirablement aux toilettes de promenade et de campagne.
Pendant quelques étés d'un bout de l'Europe à l'autre, sur toutes les plages d'Angleterre, de France et d'ailleurs, le Jersey fut l'uniforme obligatoire; femmes, jeunes filles, enfants, garçons ou fillettes, tous furent en jerseys bleu foncé, agrémentés d'ancres d'or, tous en matelots. Les enfants gardent encore ce vêtement gracieux et commode et voici que les hommes,--touristes et vélocipédistes--l'adoptent.
Le temps est passé des édits somptuaires et des gouvernants légiférant sur le luxe pour enrayer ses débordements. On a vu, de Philippe le Bel à Richelieu, la longue série de ces édits; avant de tomber à l'oubli, ils furent pourtant presque toujours appliqués rigoureusement d'abord, même par des rois qui mettaient le Trésor à sec pour les somptuosités de leur cour, comme Henri III par exemple, le mignon fanfreluché, qui lors d'un de ses accès de répression du luxe des autres, fit jeter en prison au fort l'Évêque en un seul jour une trentaine de femmes et non des moindres de Paris, coupables d'avoir bravé les prohibitions du brocart et de la soie.
Ce temps des prohibitions somptuaires, des ordonnances royales sur les modes n'est plus. Dans l'intérêt général de l'industrie et du commerce, tout ce qui peut développer le grand luxe doit être aujourd'hui recherché et favorisé.
C'est le petit luxe qui devrait être au contraire réprimé s'il était possible, ou plutôt qui aurait dû être réprimé, car aujourd'hui le mal est fait et parfait.
Ah! si la mode plus puissante que les rois et les ministres, que les arrêts, les lois et les édits, si la mode dont les ordonnances sont sans appel, avait pu décréter la conservation des anciens costumes féminins de nos provinces, des modes locales souvent si gracieuses, des élégances campagnardes, auxquelles la ville a si souvent fait des emprunts, des façons de robes, des mantes, et aussi des coiffures si variées, coiffes bressannes, casques de dentelles du pays de Caux, grandes coiffes bretonnes, bonnets d'arlésiennes, etc... Quel sauvetage!
Mais non, tout cela est parti, toutes ces jolies choses ont disparu devant l'envahissement d'un faux luxe mesquin, caricature sans goût des élégances parisiennes, devant les confections uniformes et informes, fabriquées à la centaine et portées jusque dans les plus lointains cantons!...
Partout, hélas, les jolies modes locales, les élégances particulières et régionales, ont cédé pour jamais la place à des attifements souvent prétentieux et ridicules...
Le «_costume_» des campagnes en toute province est évanoui, envolé, perdu, c'est à la «_mode_» des villes, de nous indemniser en élégance vraie et en grâce.