Mesdames Nos Aïeules: dix siècles d'élégances
Part 7
Les grands chapeaux, en cône démesuré, à très larges bords et surchargés de rubans, après avoir essayé de tenir quelque temps, ont disparu; il n'y a bientôt plus que des bonnets, des bonnets à grande coiffe bouillonnée enrubannés aussi, des bonnets ressemblant quelque peu à des coiffures du pays de Caux, et surtout des bonnets dits à la paysanne ou à la laitière, la jolie coiffe à grandes barbes de dentelle que nous appelons aujourd'hui bonnet Charlotte Corday, piquée d'une large cocarde tricolore.
Presque plus de poudre blanche,--on va en consommer tant de noire--on porte tous ses cheveux au naturel, avec un peu de supplément aussi car la vogue des perruques blondes commence.
Mais bientôt la tempête se déchaîne tout à fait, c'est la Terreur. Peut-il être encore question de frivolités luxueuses et de modes? Les rangs des élégantes s'éclaircissent, elles sont à l'Abbaye, à la Force, dans cent prisons, ou à Coblentz,--elles se cachent ou elles sont mortes.
L'extrême simplicité que chacun affecte dans sa mise par prudence ou garde par découragement, ne suffit pas toujours à préserver de ce titre de suspect ou de suspecte qui donne des droits immédiats à l'échafaud.
Talleyrand a dit qu'ils ne connaissaient pas la douceur de vivre, ceux-là qui n'avaient pas vécu dans la vieille société d'autrefois. En 93, le problème est de vivre, n'importe comment, caché dans un trou de souris, s'il le faut. La Loi sous ce doux règne de Liberté, ordonne que dans chaque maison une pancarte placardée porte les noms et prénoms de tous les habitants et même l'âge, dure contrainte. Que de braves gens qui ont connu des jours heureux et brillants essayent dans quelque rue tranquille, au fond d'un appartement silencieux, d'oublier l'orage qui gronde et le tumulte des rues et les horribles clameurs des clubs et des journaux.
Cependant un petit groupe s'obstine à tenir haut et ferme devant les sans-culottes le drapeau de l'élégance; des vaillants et des vaillantes montrent encore au Palais-Royal, sur les boulevards, aux promenades, dans les théâtres qui persistent à jouer, des toilettes élégantes et bravent les citoyens en carmagnole et bonnet rouge, et les mégères tricoteuses de la guillotine, mais à quels risques!
La mode n'ose plus lutter, la pauvrette a caché sa tête sous son aile et regarde éperdument le ciel, espérant toujours quelque éclaircie.
La guillotine fonctionne toujours, s'interrompant seulement de temps à autre pour quelque fête idyllique, fête de l'Être suprême, fête de l'agriculture ou de la vieillesse, avec théories de jeunes filles en blanc, déesses de la Liberté, chœur d'adolescents et de vieillards; pastorales charmantes, spectacles qui émeuvent doucement le cœur du bon Marat et du sensible Robespierre. On a jeté du sable sur le sang, le lendemain le ruisseau rouge recommence à couler.
9 thermidor! Pour les beaux yeux de la citoyenne Thérèse Cabarrus, astre qui va se lever, Tallien a bravé la mort suspendue sur toutes les têtes. Il a jeté bas Robespierre et l'a poussé à son tour dans les bras impassibles de la déesse Guillotine!
Mme Tallien devient Notre-Dame de Thermidor, celle qui sauve par la souveraine puissance de la beauté!
Un immense soupir de soulagement passa sur la France et immédiatement les élégances comprimées et terrorisées sortirent de terre, avec le luxe, avec la frivolité, la folie même, avec la joie, le rire, dont on semblait avoir un besoin furieux après tant de sang et tant de larmes.
Les incroyables et les merveilleuses qui s'étaient déjà montrés avant la Terreur remplissent soudain les promenades et les boulevards, et la mode, à qui le régime de Robespierre a sans doute tourné la tête, toute pâle encore de son émotion, se livre tout de suite à mille extravagances.
Tandis que les incroyables si bien nommés, les muscadins de la jeunesse dorée, avec leurs habits à grands collets, leurs immenses cravates et leurs gourdins si nécessaires contre les Jacobins et les sectionnaires terroristes, cherchaient leurs inspirations dans l'imitation des modes anglaises, les merveilleuses se vouaient toutes à l'antiquité. Pendant quelques années, plus de Parisiennes, rien que des Grecques et des Romaines.
Robes étroites sans taille, simples fourreaux serrés sur le sein même par une ceinture, courts par devant pour laisser voir le pied, un peu traînants par derrière, tel est le vêtement des merveilleuses. On ne connaît plus que l'antiquité. C'est un recommencement.
Dans ce passage sombre de la Terreur on a oublié la pudeur. Ces robes à l'athénienne ne sont que de simples deuxièmes chemises,--ce qui pourrait passer, n'étaient les bijoux, pour un symbole de la pauvreté de ces temps de ruine où le louis d'or valait huit cents livres en assignats,--ce sont des tuniques d'un linon transparent, qui plaquent sur le corps de la femme au moindre mouvement.
De plus les tuniques diaphanes des grandes élégantes ne sont-elles pas fendues sur les côtés à partir des hanches.
Notre Dame de Thermidor, Thérèse Cabarrus devenue la citoyenne Tallien, est la Reine de la Mode, elle se montre à Frascati, ainsi vêtue ou plutôt dévêtue, sa robe à l'athénienne fendue latéralement laissant voir ses jambes dans un maillot couleur chair, avec des cercles d'or à la place des jarretières et des cothurnes à l'antique et des bagues à chaque doigt de ses pieds de statue.
Dans les salons, dans les jardins d'été, aux promenades, ce ne sont plus que robes à l'antique ouvertes en haut comme en bas, portées avec chemises à la _carthaginoise_ ou même sans chemise du tout, sandales et cothurnes attachés par des bandelettes rouges, cercles d'or enrichis de pierres précieuses, arrangements de tuniques et peplums, corsets-ceintures hauts de deux doigts seulement sous le sein et ornés de brillants.
Les robes en voltigeant laissent voir les jambes ou même, quand elles ne sont pas ouvertes sur le côté, se relèvent au-dessus du genou au moyen d'un camée en agrafe et montrent franchement la jambe gauche.
Très peu de manches, un simple bourrelet à l'épaule, ou même pas de manches du tout; des camées rattachent les épaulettes de la robe, des bracelets nombreux habillent le bras.
Comme il était impossible d'adapter des poches à ces tuniques si légères, à ces voiles si minces, les dames avaient adopté l'usage de la _balantine_ ou du _réticule_, nom ancien que l'on prononça tout de suite _ridicule_--d'un petit sac orné de paillettes ou de broderie, ayant surtout la forme d'une petite sabretache de hussard, qu'elles portaient à la main pour mettre leur bourse ou leur mouchoir.
Le bibliophile Jacob raconte que dans un salon de la Mode sous le Directoire, comme on se pâmait d'admiration devant un de ces costumes d'un goût si réellement antique qu'il n'y avait plus rien au delà, sinon les modes du Paradis terrestre, la merveilleuse qui le portait paria qu'il ne pesait pas deux livres. La preuve fut faite, la dame passa dans un petit boudoir et son costume tout entier, pesé avec les bijoux, ne dépassa pas de beaucoup le poids d'une livre.
Cette dame vêtue à l'athénienne pouvait se croire même très habillée, car d'autres trouvèrent le moyen de l'être encore moins et poussèrent l'audace jusqu'à oser s'exhiber, ce qui est le mot, dans le costume dit à la _Sauvagesse_. Ce costume à la _sauvagesse_ était encore plus simple puisqu'il ne se composait que d'une chemise de gaze et d'un pantalon-maillot rose orné de cerclés d'or.
Des femmes se promenèrent aux Champs-Elysées dans des fourreaux d'une transparence presque absolue, ou même avec les seins complètement nus, et ces femmes n'étaient nullement des hétaïres quelconques, mais des femmes du monde officiel d'alors, des amies de Joséphine de Beauharnais!
Inconscience plutôt qu'impudeur, accès de folie, le délire des plaisirs après la folie furieuse et le délire du sang!
Ces merveilleuses qui avaient bravé la guillotine bravaient la maladie. Pleurésies et fluxions de poitrine frappaient pourtant ces folles élégantes au sortir des bals et des salons, quand après la danse elles partaient à peine couvertes dans le froid de la nuit, par-dessus leur quasi-nudité, d'un mince fichu ou d'un schall large comme une écharpe.
Ces merveilleuses demi-nues qui prenaient leurs modes à Athènes copiaient aussi leurs coiffures sur celles des statues grecques et portaient les cheveux frisottés dans un réseau, les tresses et les nattes piquées de bijoux. Mais la vogue fut surtout pour les perruques blondes. Mme Tallien en avait jusqu'à trente, de toutes les nuances du blond. Ces perruques blondes, légèrement poudrées, les Jacobins les avaient abhorrées et proscrites; après thermidor elles triomphaient et devenaient le symbole de sentiments contre-révolutionnaires.
Les coiffures _à la victime_ ou _à la sacrifiée_ eurent aussi leur temps de succès, on relevait les cheveux par derrière et on les ramenait en mèches folles sur le front; cette coiffure de guillotine, complétée par un terrifiant ruban rouge autour du cou, par un châle également rouge jeté sur les épaules, était indispensable pour se rendre au fameux et macabre _Bal des Victimes_, dont l'entrée n'était permise qu'aux danseurs ou aux danseuses pouvant justifier d'un ascendant ou de quelques proches parents morts sur les échafauds de la Terreur.
Paole d'honneu victimée, ces dames sont déliantes! disent les incroyables à chaque nouvelle invention plus délicieuse et plus antique des couturières à la mode, Mme Nancy et Mme Raimbaut, qui sont des modistes très érudites et très artistes, qui se font aider par les sculpteurs pour trouver des manières de se draper toujours plus grecques et des plis encore plus romains.
Les modes romaines un peu moins légères ont été adoptées par les dames que la trop grande transparence des tuniques à la Flore ou à la Diane effraie un peu.
Les robes à la romaine sont portées par les dames du monde officiel qui se croient tenues à un peu de réserve, mais les deux mondes fusionnent. Athéniennes légères et frivoles, débris de l'ancienne société et parvenus de la nouvelle, fournisseurs des armées ou spéculateurs subitement enrichis, muscadins et muscadines, victimes et bourreaux, jeunesse dorée, armée, politique, finances, tout cela forme, après la grande secousse, le plus incroyable des mélanges, et tout cela, malgré les misères présentes, l'avenir incertain, s'agite dans l'épanouissement du bonheur de vivre après la grande tuerie.
Soudain la mode a décrété la fin des perruques blondes et la coiffure à la Titus obligatoire pour toutes les élégantes; les belles du Directoire rejettent ces épaisses perruques et sacrifient aussi leur chevelure personnelle. Presque plus de cheveux ou le moins possible!
«La coiffure à la Titus, dit la Mésangère dans le _Bon Genre_, moniteur officiel de la mode, consiste à se faire couper les cheveux près de la racine pour rendre à la tige sa raideur naturelle qui la fait croître dans une direction perpendiculaire.» Merveilleuses et muscadins sont tous coiffés à la Titus, tous tondus avec quelques mèches très longues en désordre sur le front.
Il y a encore un autre type de Merveilleuse du Directoire, c'est la Merveilleuse à la Carle Vernet, légèrement vêtue encore, se serrant dans un mince jupon plaquant de couleur _fifi pâle effarouché_, mais portant au-dessus d'un corsage si petit qu'il est invisible, au-dessus des seins nus, le cou engoncé dans les plis et replis d'une formidable cravate, tout comme son pendant l'élégant Muscadin, et sous son grand chapeau à plumes, la figure encadrée comme la sienne de longues mèches pendantes en oreilles de chien.
C'est ainsi qu'à l'aurore de notre siècle sont habillées et coiffées les élégantes. Pendant le Consulat et les premières années de l'Empire, elles vont rester les Merveilleuses, un peu,--oh, pas beaucoup,--plus vêtues que sous le Directoire.
Ce sont toujours les mêmes robes, souvent transparentes, le décolletage règne souverainement malgré les saisons. Les femmes d'alors vont poitrine décolletée et bras nus dans la rue comme celles d'aujourd'hui au bal. C'est leur champ de bataille. Pour lutter contre le froid elles ont les écharpes, les châles,--le commencement des fameux cachemires qui jouent un si grand rôle dans la première moitié de notre siècle. On a inventé des vêtements particuliers, comme la petite veste de hussard qui vers l'an VIII se passe par-dessus le corsage décolleté et encadre les épaules de sa fourrure, ou le spencer, autre veste bien moins gracieuse.
Les célèbres portraits de Joséphine de Beauharnais par David, et de Mme Récamier par Gérard, allongées sur des lits de repos à l'antique, nous montrent deux belles Romaines du temps des empereurs, plutôt que des Françaises d'il n'y a pas cent ans. Elles étaient pourtant habillées ainsi, les élégantes des salons du Directoire, les belles Parisiennes qui faisaient cercle autour de Garat chantant ses romances, ou qui dansaient avec le beau Trénitz la gavotte ou la «_walse_» alors dans toute sa nouveauté.
Voilà que les coiffures à la Titus ne sont plus de mode en 1803 ou 1804, c'est vieux, c'est province. Et les cheveux qui ne se sont pas empressés de repousser immédiatement après le changement de goût! Les dames regrettent leurs belles tresses blondes, brunes ou rousses et sont bien forcées de recourir aux tours de tête et aux postiches pour montrer de nouveau de grandes boucles ou pour s'arranger des grands chignons étrusques avec nattes enroulées.
C'est un vilain moment qui commence pour le costume féminin, il semble que la mode, conquise elle aussi, ait gardé toute son imagination gracieuse pour habiller magnifiquement, arranger, soutacher, broder, passementer, empanacher, dorer les innombrables escadrons que S. M. l'Empereur et Roi allait faire galoper et tournoyer d'un bout de l'Europe à l'autre, les superbes sabreurs lancés sur les canons et les baïonnettes de tous les peuples réunis.
Salons de Frascati, jardins de Tivoli qui avez vu défiler les belles du Directoire si hardiment déshabillées dans leurs tuniques flottantes et transparentes, dans leurs fantaisies athéniennes si osées, que dites-vous des toilettes que vous voyez porter aujourd'hui à ces mêmes femmes ou à leurs sœurs cadettes, que pensez-vous de ces sacs disgracieux qu'elles appellent des robes, de ces fourreaux ridicules, de ces chapeaux en abat-jour, de ces visières en capote de cabriolet?
Les modes masculines ne sont pas plus jolies. Que ceux qui ne veulent pas consentir à les porter s'engagent dans les hussards! Les costumes des hommes sont laids déjà, comme ils vont l'être de plus en plus dans le courant du siècle.
Mais les femmes! voici une élégante de 1810:
La jupe d'abord,--il y a si peu de corsage que la jupe est à peu près tout le costume,--la jupe de percale ou d'étoffe assez commune commence sous les bras et tombe d'une façon inélégante jusqu'au bout des pieds, ou bien s'arrête assez haut au-dessus des bottines. Quelques plissés, quatre ou cinq rangs de garnitures découpées en dents de scie, quelques volants étagés ornent assez gauchement le bas de ces jupes.
Presque pas de corsage, la ceinture bride le sein; la robe n'a pas de manches, les bras sont nus sauf deux gros bourrelets aux épaules, les épaules sont décolletées. On porte des canezous brodés ou bien de grandes collerettes à plusieurs rangées de plis tuyautés. C'est la seule chose assez gracieuse de la toilette, encore arrange-t-on souvent ces collerettes d'une assez lourde façon, pour engoncer plutôt que pour orner.
Quant aux chapeaux, ils sont bien souvent ridicules. Comme toutes les idées sont tournées vers l'armée et la guerre, les dames, sur ces toilettes assez baroques, arborent quelquefois des espèces de casques empanachés et enguirlandés, de grands chapeaux en forme de shakos; on voit même de vrais casques, dits à la _Clorinde_ qui ont l'intention de rappeler les casques des chevaliers des Croisades.
Un moment la mode est aux petits bonnets, des petits serre-têtes d'enfants ornés de dentelles qui donnent aux dames des airs naïvement enfantins, mais le triomphe de l'époque ce sont les grands chapeaux cabriolets, les capotes énormes qui s'allongent démesurément en avant de la figure enfoncée et dissimulée au plus profond de l'armature. Quelquefois ces capotes en cabriolet se compliquent d'un grand tube de haute forme, plus haut que le plus haut de tous les shakos des armées de sa Majesté.
Et pour qu'elles trouvent le moyen d'être gracieuses quand même là-dessous et d'être adorées par tous les étincelants officiers qui s'en viennent, entre deux victorieuses campagnes, brûler rapidement leurs cœurs à la flamme de leurs yeux, il faut que les femmes soient vraiment jolies.
Pour les bals et soirées, dans les salons où papillonnent les beaux officiers à côté des civils rejetés dans l'ombre, les femmes qui n'ont pas les allures triomphantes des Merveilleuses de la période précédente, mais qui au contraire, sous le regard des guerriers empanachés, prennent des allures de colombes timides, les belles ont des jupes extrêmement courtes ornées de bouquets de fleurs et laissant voir le bas de la jambe et le cothurne, non plus le cothurne antique de la belle Tallien, mais un cothurne soulier, attaché aussi par des cordons sur la cheville.
Ces belles de l'Empire, ces rêveuses Malvinas en robes sacs, qui songent aux beaux guerriers chargeant là-bas de l'autre côté du Rhin, se coiffent avec leurs tresses massées en casques, ou bien à la Chinoise, tous les cheveux tirés en l'air.
Les beautés sérieuses prennent le turban des Turcs. On connaît le célèbre portrait de Mme de Stael enturbannée, les salons se remplissent ainsi d'odalisques parisiennes et l'on trouve leur coiffure charmante. Après cela, qu'est-ce qu'une jolie figure et des yeux vifs ou langoureux ne sauraient faire passer?
Ces turbans prennent vite des proportions énormes et se surchargent de gazes, d'écharpes de couleurs variées et de plumes, ils deviennent sous la Restauration l'apanage des dames mûres, des mamans et belles mamans, et leur font ces figures d'un comique extravagant que nous ne pouvons regarder sans rire dans les gravures du temps.
Que dire aussi des spencers qui donnent un aspect si étriqué à ces toilettes déjà peu jolies de lignes, des lourds carricks, des redingotes fourrées et des Vitchouras? Les fourrures sont très à la mode, on porte astrakan, martre ou zibeline en vêtements de toutes sortes et en pelisses de toutes tailles.
Tout ce monde si bizarrement habillé, toutes ces femmes dont les costumes semblent séparés par des siècles des toilettes du XVIIIe siècle, des falbalas qu'ont portés leurs mères, s'agitent dans un décor également bien différent de celui qu'inventèrent les artistes et les peintres rococo.
Sommes-nous en France ou en Grèce, ou en Egypte, en Etrurie ou à Palmyre? Dans quel siècle vivons-nous, le XIXe après l'ère chrétienne ou avant? Ce décor antique donné tout à coup à la vie, date du Directoire, ce sont les architectes retour de Rome, Percier et Fontaine, qui l'ont implanté dans Paris et des hôtels des personnalités à la mode, il a passé bien vite dans les maisons de la classe bourgeoise.
On s'habillait à la grecque et à la romaine, avant Percier et Fontaine, le costume avait donc précédé l'architecture et influé sur la création d'un style.
Est-il rien de plus élégant qu'un salon qui ressemble à un temple grec ou qui figure un intérieur de tombeau étrusque? Garnitures de cheminée de style funéraire, trépieds imités de Pompéï, chaises curules, fauteuils incommodes mais ornés de lions, de cygnes, de cornes d'abondance, lits gardés par des sphinx, commodes chargées de glaives, somnos en forme de cippe funéraire ou d'autel, tables de nuit pompéïennes, etc. Partout des lignes rigides, des ornements froids, partout des palmettes, des entrelacs étrusques ou grecs, voire même des motifs égyptiens, quand l'expédition d'Egypte mit la terre des Pharaons à la mode.
Il fallait avoir dans l'esprit de considérables ressources de gaîté intérieure pour trouver la vie agréable parmi ces formes raides et dures, dans ce cadre sévère, solennel et antique, distillant une maussaderie et un ennui très modernes.
XI
LA RESTAURATION
ET LA MONARCHIE DE JUILLET
Manches bouffantes, manches à gigot.--Les collerettes.--Modes à la girafe. --Les coiffures et les grands chapeaux.--1830.--Epanouissement des modes romantiques.--Les derniers bonnets.--1840. Chastes bandeaux.--Modes Juste-milieu.
Sous la Restauration, d'année en année, les très laides et inélégantes modes de l'Empire s'améliorent et prennent un peu de grâce. Probablement la mode a cessé de consacrer toutes ses pensées et toutes les ressources de son génie aux beaux houzards et aux brillants aides de camp des armées françaises. Le goût féminin renaît.
Les costumes vont gagner tous les jours, perdre de leur raideur et leur indécision, prendre de l'ampleur ici, s'alléger là, et dès 1825, devenir pour une dizaine d'années, tout à fait charmants.
Une grâce aimable et distinguée, une exquise originalité, une élégance souple et naturelle, de belles ondulations de jupes, des coiffures extrêmement seyantes, très trouvées, les modes de ce temps-là sont vraiment délicieuses, et la femme de 1830 a droit à une belle place de choix dans les évocations des élégances d'antan, parmi les plus charmantes figures du passé.
Plus tard, quand notre pauvre XIXe siècle aura glissé avec les autres dans le gouffre qu'il peut, hélas, entrevoir déjà, quand les belles d'aujourd'hui seront à leur tour devenues des aïeules, lorsqu'on songera à se figurer les femmes de notre siècle, c'est avec les toilettes de 1830, pour la première moitié, et de... mettons 90... pour la seconde moitié, qu'on se les représentera.
C'est la bonne époque, les dessins et peintures d'alors, des Devéria, Gavarni et autres, sont là pour témoigner de la grâce des toilettes portées par les femmes de 1825 à 1835, de la seconde période de la Restauration aux premiers temps de la monarchie de Juillet, pendant le grand renouveau des idées et des arts.
Ah! celles-ci, nous les avons connues, elles nous intéressent plus que toutes, ce ne sont pas des figures vagues, estompées dans le recul des siècles! Nous les avons connues..., devenues de bonnes et charmantes vieilles, au visage encore encadré de boucles comme aux jours d'autrefois, mais de boucles blanches, avec des lunettes sur ces yeux jadis, paraît-il, vifs et rieurs...
Après la chute de l'Empire, l'anglomanie domine pendant quelques années dans les toilettes, et aussi un peu de cosaquomanie; les modes parisiennes sont des imitations des modes de Londres; mais peu à peu se dégagent, et de tâtonnements en tâtonnements, arrivent à réaliser de fort jolis types de toilettes.
C'est encore pendant quelques années la robe sac ou fourreau de parapluie de l'Empire, avec des essais de corsages, des tailles placées moins haut, des essais de manches à gros bouillons, et des chapeaux plus ou moins gracieux de formes tout à fait bizarres et toujours vastes de proportions, des chapeaux au fond desquels assez souvent la figure se dissimule presque complètement.