Part 6
On arrivait au salon, dont je parle, par un grand escalier prenant accès dans un vestibule à colonnades. Parvenu au palier, on voyait deux tableaux de vastes dimensions, dus à des peintres du premier Empire.
La porte de face ouvrait sur une salle qu'ornait une grande cheminée et qu'éclairait un plafond à vitrages dans le goût des temples antiques.
L'ameublement était dans le style de Napoléon Ier.
Une porte s'ouvrait sur la loge du directeur du Conservatoire, assez vaste celle-ci pour contenir une dizaine de personnes, les unes assises au bord d'une table à tapis vert; les autres, soit assises, soit debout, à des tables séparées.
La décoration de la grande salle du Conservatoire, où se donnaient les concours, était en style pompéien, s'harmonisant avec le caractère du salon dont je vous ai parlé.
Ambroise Thomas était accoudé à la cheminée. En m'apercevant, il eut un sourire de joie, me tendit ses bras, dans lesquels je me jetai, et me dit d'un air résigné et délicieux à la fois: «Acceptez-la, c'est le premier échelon!»
--Que faut-il accepter? lui dis-je.
--Vous l'ignorez donc? Depuis hier, vous avez la croix.
Émile Réty, le précieux secrétaire général du Conservatoire, enleva, alors, de sa boutonnière, le ruban qui s'y trouvait et le passa, non sans beaucoup de difficultés, dans ma boutonnière. Il fallut l'ouvrir avec un grattoir qui se trouvait sur la table du jury, près de l'écritoire du président!
Ce mot: «le premier échelon», n'était-il pas d'une délicatesse exquise et d'un encouragement profond?
Maintenant, je n'avais qu'une hâte: celle de voir mon éditeur.
Il est un sentiment intime que je dois vous avouer et qui rentre dans mes goûts s'il cadre aussi avec mon caractère. J'avais un physique assez jeune encore et je me sentais tout gêné de ce ruban qui me semblait flamboyer et attirer tous les regards! N'est-ce pas, mes chers enfants, que vous me pardonnez cette naïve confession, pas tant ridicule cependant, puisque je la fais sincèrement?
Le visage encore humide de toutes les embrassades prodiguées, je songeais à retourner chez moi, à la campagne, lorsque je fus arrêté, au coin de la rue de la Paix, par le directeur de l'Opéra, alors M. Halanzier. J'en eus d'autant plus de surprise, que je me croyais en médiocre estime dans la _grande maison_, à la suite du refus de mon ballet: _Le Preneur de rats_.
M. Halanzier avait l'âme ouverte et franche.
--Que fais-tu donc? me dit-il. Je n'entends plus parler de toi!
J'ajoute qu'il ne m'avait jamais adressé la parole.
--Comment aurais-je osé parler de mon travail au directeur de l'Opéra? répondis-je tout interdit.
--Et si je le veux, moi!
--Apprenez alors que j'ai un ouvrage simplement en cinq actes, _le Roi de Lahore_, avec Louis Gallet.
--Viens, demain, à neuf heures, chez moi, 18, place Vendôme, et apporte-moi tes feuilles.
Je cours chez Gallet, le prévenir. Je rentrai, ensuite, chez moi, à Fontainebleau, apportant à ma femme ces deux nouvelles: l'une, visible à ma boutonnière, l'autre, l'espoir le plus grand que j'avais eu jusqu'alors.
Le lendemain, à neuf heures du matin, j'étais place Vendôme. Gallet m'y attendait déjà.
Halanzier habitait un très bel appartement au troisième étage de la superbe maison-palais qui forme un des coins de la place Vendôme.
Arrivé chez Halanzier, je commençai aussitôt la lecture. Le directeur de l'Opéra ne m'arrêta pas tant que je n'eus pas terminé la lecture complète des cinq actes. J'en étais aphone... et j'avais les mains brisées de fatigue...
Comme je remettais dans ma vieille serviette de cuir mon manuscrit et que Gallet et moi nous nous disposions à sortir:
--Eh bien! alors, tu ne me laisses rien pour la copie?
Je regardai Gallet avec stupéfaction.
--Mais, alors, vous comptez donc jouer l'ouvrage?...
--L'avenir te le dira!»
A ma rentrée à Paris, en octobre, à peine étais-je réinstallé dans notre appartement de la rue du Général-Foy, que le courrier du matin m'apporta un bulletin de l'Opéra, avec ces mots:
_Le Roi._
_2 heures._--_Foyer._
Les rôles avaient été distribués à Mlle Joséphine de Reszké--dont les deux frères Jean et Édouard devaient illustrer la scène plus tard:--Salomon et Lassalle, dont ce fut la première création.
Il n'y eut pas de répétition générale publique. Ce n'était, d'ailleurs, pas encore la coutume de remplir la salle, comme on le fait de nos jours à la répétition dite des «couturières», puis à la répétition dénommée «colonelle», et, enfin, à la répétition appelée «générale».
Halanzier, malgré les manifestations sympathiques dont l'ouvrage avait été l'objet aux répétitions par l'orchestre et tout le personnel, fit savoir que, jouant le premier ouvrage à l'Opéra d'un débutant dans ce théâtre, il voulait veiller seul à tout, jusqu'à la première représentation.
Je redis ici ma reconnaissance émue à ce directeur uniquement bon qui aimait la jeunesse et la protégeait!
La mise en scène, décors et costumes, était d'un luxe inouï; l'interprétation, de premier ordre...
La première du _Roi de Lahore_, qui eut lieu le 27 avril 1877, marque une date bien glorieuse dans ma vie.
Je rappelle, à ce propos, que le matin du 27 avril Gustave Flaubert laissa à ma domestique, sans même demander à me voir, sa carte, avec ces mots:
_Je vous plains ce matin. Je vous envierai ce soir!_
Que ces lignes peignent bien, n'est-il pas vrai? l'admirable pénétration d'esprit de celui qui a écrit _Salammbô_ et l'immortel chef-d'oeuvre qu'est _Madame Bovary_.
Et le lendemain matin, je reçus du célèbre architecte et grand artiste Charles Garnier les lignes suivantes:
«Je ne sais pas si c'est la salle qui fait de bonne musique; mais, sapristi! ce que je sais bien, c'est que je n'ai rien perdu de ton oeuvre et que je la trouve _admirable_. Ça, c'est la vérité.
«Ton
«CARLO.»
La magnifique salle de l'Opéra avait été inaugurée seize mois auparavant, le 5 janvier 1875, et la critique avait cru devoir s'attaquer à l'acoustique de ce merveilleux théâtre, construit par l'homme le plus exceptionnellement compétent que les temps modernes aient connu. Il est vrai que cela ne devait guère durer, car lorsqu'on parle de l'oeuvre d'une si haute magnificence de Charles Garnier, c'est par ces mots éloquents dans leur simplicité qu'on s'exprime: _Quel bon théâtre_! La salle, évidemment, n'a pas changé, mais bien le public qui rend à Garnier un légitime et juste hommage!
CHAPITRE XII
THÉÂTRES D'ITALIE
Les représentations du _Roi de Lahore_ à l'Opéra se succédaient, très suivies et très belles. C'était, du moins, ce que j'entendais dire, car je n'allais déjà plus au théâtre.
Je quittai de très bonne heure Paris, où je consacrais, ainsi que je l'ai dit, mon temps aux leçons, et je retournai à la campagne, travailler à la _Vierge_.
J'appris, sur ces entrefaites, que le grand éditeur italien Giulio Ricordi, qui avait entendu le _Roi de Lahore_ à l'Opéra, s'était mis d'accord avec Hartmann pour le faire représenter en Italie.
Pareil fait était réellement unique, alors que les ouvrages traduits en italien et joués dans ce pays étaient ceux des grands maîtres. Ils devaient même parfois attendre assez longtemps leur tour, tandis qu'il m'arrivait, à moi, la bonne fortune de voir jouer _le Roi de Lahore_ au lendemain de ses premières représentations.
Le premier théâtre d'Italie où m'échut cet honneur fut le Regio, à Turin.
Revoir l'Italie, connaître ses théâtres autrement que par leurs façades, pénétrer dans leurs coulisses, quel bonheur inespéré! J'en éprouvais un enchantement indicible dans lequel je vécus pendant les premiers mois de 1878.
Nous partîmes donc Hartmann et moi pour l'Italie, le 1er février 1878.
Avec la Scala de Milan, le San Carlo de Naples, l'Opéra communal de Bologne, l'ancien Apollo de Rome, démoli depuis et remplacé dans la faveur du public par le Costanzi, avec la Pergola de Florence, le Carlo Felice de Gênes et le Fenice de Venise, le beau théâtre de Regio, qui s'élève en face du palais Madame, sur la piazza Castella, est l'un des plus renommés du l'Italie. Il rivalisait alors, comme encore de nos jours, avec les théâtres les plus réputés de cette terre classique des arts qui leur fut toujours si hospitalière et si accueillante.
Il existait au Regio des moeurs tout à fait différentes de celles que l'on pratique à Paris, moeurs avec lesquelles j'ai retrouvé plus tard, en Allemagne, des traits de ressemblance très grands. Avec une déférence complète, il y règne une exactitude ponctuelle, et cela non seulement chez les artistes, mais dans ce que nous appelons le petit personnel. L'orchestre était soumis aux moindres intentions du _direttore_ d'orchestre.
Celui du Regio était alors dirigé par le maître Pedrotti, devenu par la suite directeur du Conservatoire Rossini, à Pesaro, connu par des mélodies pleines de gaieté et de brio et de nombreux opéras, dont les _Masques_ (_Tutti in maschera_). Sa mort survint dans des circonstances tragiques. J'entends encore ce brave Pedrotti me répéter à tout instant: «Es-tou content? Je le suis tant, moi!»
Nous avions un ténor fameux à cette époque, il signor Fanselli. Il possédait une voix superbe, mais son geste habituel consistait à mettre en avant ses mains, toutes grandes ouvertes et les doigts écartés. Malgré que cette manie soit déplaisante, beaucoup d'autres artistes que j'ai connus usent de ce moyen pour donner l'expression, du moins ils le croient, alors qu'eux-mêmes ne ressentent absolument rien.
Ses mains ainsi ouvertes avaient fait surnommer ce remarquable ténor: Cinq et Cinq font dix! (_Cinque e cinque fanno dieci_).
Au sujet d'une première représentation à ce théâtre, je citerai le baryton Mendioroz et la signorina Mecocci, qui en étaient.
Ces déplacements devenaient très fréquents; c'est ainsi qu'Hartmann et moi, à peine rentrés à Paris, nous en repartions pour nous rendre à Rome, où _Il Re di Lahore_ eut les honneurs d'une première représentation, le 21 mars 1879.
J'eus, comme interprètes, des artistes encore plus remarquables, ainsi le ténor Barbaccini et le baryton Kashmann, tous deux chanteurs de grand mérite, puis la signorina Mariani, admirable chanteuse et tragédienne, et sa plus jeune soeur, charmante également.
Le directeur de l'Apollo, M. Giacovacci, était un vieillard étrange, fort amusant, fort gai surtout lorsque lui revenait en mémoire la première représentation du _Barbier de Séville_ au Théâtre Argentina, à laquelle il avait assisté dans sa jeunesse. Il faisait du jeune Rossini, la vivacité et le charme mêmes, un portrait des plus intéressants. Avoir écrit le _Barbier de Séville_ et _Guillaume Tell_ est, en vérité, l'éclatant témoignage de l'esprit en personne et aussi de l'âme la plus puissante!
J'avais profité de mon séjour à Rome pour revoir ma chère Villa Médicis. Il m'amusait d'y reparaître en auteur... comment dirai-je? Ma foi, tant pis, mettons: acclamé!
J'habitais l'hôtel de Rome, en face de San Carlo, dans le Corso.
Le lendemain de la première, on m'apporta le matin, dans ma chambre--j'étais à peine éveillé, car on était rentré très tard--un billet portant ces mots:
«Prévenez-moi quand vous descendrez dans un hôtel, car je n'ai pas dormi de la nuit, tant on vous a sérénadé, festoyé! Quel vacarme! Mais je suis bien content pour vous!
«Votre vieil ami,
«DU LOCLE.»
Du Locle! Comment, lui? Il était là, lui qui fut mon directeur au moment de _Don César de Bazan_!
Je courus l'embrasser.
La matinée du 21 mars eut pour moi des heures d'enchantement magique et du plus captivant attrait; aussi comptent-elles parmi les meilleures dans mes souvenirs.
J'avais obtenu une audience du pape Léon XIII, nouvellement intrônisé. Le grand salon où je fus introduit était précédé d'une longue antichambre. Ceux qui avaient été admis comme moi s'y trouvaient tous agenouillés sur un rang, de chaque côté de la salle. Le pape, de la main droite bénissant, dit quelques mots à différents fidèles. Son camérier lui ayant fait savoir qui j'étais et le motif de mon voyage à Rome, le Souverain Pontife ajouta à sa bénédiction des paroles d'heureux souhaits pour mon art.
A une dignité exceptionnelle, Léon XIII joignait une simplicité qui me rappela tout à fait celle de Pie IX.
A onze heures, ayant quitté le Vatican, je me rendis au palais du Quirinal. Le marquis de Villamarina devait me présenter à la reine Marguerite.
Nous avions traversé cinq ou six salons en enfilade; dans celui où nous attendions, il y avait une vitrine entourée de crêpe, avec des souvenirs de Victor-Emmanuel, mort récemment. Entre deux fenêtres se trouvait un piano droit.
Le détail que je vais dire est presque une impression théâtrale.
J'avais remarqué qu'un huissier était à la porte de chacun des salons que j'avais traversés et j'entendais une voix très lointaine sortant évidemment du premier salon, annoncer à haute voix: _La Regina_ (la Reine!), puis, plus rapprochée: _La Regina!_ en suite, plus près encore: _La Regina!_ après et plus fort: _La Regina!_ et enfin, dans le salon voisin, d'une voix éclatante: _La Regina!_ Et la reine parut dans le salon où nous étions.
Le marquis de Villamarina me présenta, salua la reine et sortit.
D'une voix charmante, Sa Majesté me dit qu'il fallait l'excuser si elle n'allait pas le soir, à l'Opéra, entendre _il Capolavoro_ du maître français, et, désignant la vitrine: «Nous sommes en deuil!» Puis elle ajouta: «Puisque je serai privée ce soir, voulez-vous me faire entendre quelques motifs de l'opéra?»
N'ayant pas de chaise à côté du piano, je commençais à jouer debout, lorsque, apercevant le mouvement de la reine cherchant une chaise, je m'élançai et plaçai celle-ci devant le piano pour continuer l'audition si adorablement demandée.
Je quittai Sa Majesté très ému et très reconnaissant pour son gracieux accueil; puis, ayant traversé les nombreux salons, je retrouvai le marquis de Villamarina, que je remerciai grandement de sa haute courtoisie.
Un quart d'heure après, j'étais _via delle Carrozze_, rendant visite à Menotti Garibaldi, pour lequel j'avais une lettre d'un ami de Paris.
Ce fut une matinée peu ordinaire et véritablement rare par la qualité des personnages que j'avais eu l'honneur de voir: Sa Sainteté le pape, Sa Majesté la reine, et le fils de Garibaldi!
Dans la journée je fus présenté au prince Massimo de la plus antique noblesse romaine, et comme je lui demandais, peut-être indiscrètement, mais surtout curieusement, s'il descendait de l'empereur Maxime, il me répondit simplement, modestement: «Je ne le sais pas positivement, mais on l'assure dans ma famille, depuis dix-huit cents ans.»
Le soir, après le théâtre, succès superbe, j'allai souper chez notre ambassadeur, le duc de Montebello. A la demande de la duchesse, je recommençai l'audition donnée le matin à Sa Majesté la reine. La duchesse fumant elle-même, je me souviens d'avoir grillé beaucoup de cigarettes, pendant cette audition. Cela me permit, en regardant la fumée monter vers les frises, d'y contempler les peintures merveilleuses dues à l'immortel Carrache, l'auteur de la célèbre galerie Farnèse.
Quelles heures inoubliables encore!
Et je rentrai, vers trois heures du matin, à mon hôtel, où la sérénade (mieux l'aubade) qui me fêtait avait empêché mon ami du Locle de dormir.
Le printemps s'écoula rapidement dans le souvenir de ce brillant hiver que je venais de passer en Italie. Je me remis à la besogne à Fontainebleau, et terminai _la Vierge_.
Nous partîmes ensuite, ma chère femme et moi, pour Milan et la villa d'Este.
Nous étions en cette année d'enthousiasmes, de joies pures et radieuses, pour moi, que des heures d'inexprimable bonheur devaient marquer, dans ma carrière, de leur trace ineffable.
Giulio Ricordi m'avait invité, ainsi que Mme Massenet et notre chère fille, encore tout enfant, à passer le mois d'août à la villa d'Este, en ce pittoresque et merveilleux pays que baigne le lac de Côme. Nous y trouvâmes, avec la belle Mme Giuditta Ricordi, femme très gracieuse de notre aimable hôte, sa fille Ginetta, délicieuse camarade de ma fillette, et ses fils Tito et Manuele, en bas âge alors, grands messieurs depuis. Nous y vîmes également une tout adorable jeune fille, rose à peine fleur, qui, dans ce séjour, travaillait le chant avec un renommé professeur italien.
Arrigo Boïto, le célèbre auteur de _Mefistofele_, qui était aussi en villégiature à la villa d'Este, avait été frappé comme moi du timbre si personnel de cette voix... Cette exquise voix, déjà prodigieusement souple, était celle de la future artiste qui devait se rendre inoubliable dans sa création de _Lakmé_, de mon glorieux et si regretté Léo Delibes. J'ai nommé Marie Van Zandt.
Un soir que je rentrais à l'hôtel de la Belle Venezia, piazza San Fedele, à Milan (où j'aurais encore aujourd'hui plaisir à descendre), Giulio Ricordi, mon voisin--car ses grands établissements d'édition étaient, à cette époque, installés dans un superbe et vieil hôtel de la via degli Omenoni, à côté de l'église San Fedele--Giulio Ricordi vint m'y voir et me présenter une personne de haute distinction, poète très inspiré, qui me lut un scénario en quatre actes du plus puissant intérêt, sur l'histoire d'Hérodiade; ce lettré remarquable était Zanardini, descendant d'une des plus grandes familles vénitiennes.
On devine tout ce que pouvait avoir de suggestif et d'attachant, sous une plume aussi riche en couleurs que celle qui me l'avait peinte, l'histoire du tétrarque de Galilée, de Salomé, de Jean et d'Hérodiade.
Le 15 août, pendant notre séjour en Italie, _le Roi de Lahore_ fut représenté au théâtre de Vicence, puis, le 3 octobre, on en donna la première représentation au Théâtre communal de Bologne. C'est le motif pour lequel nous avions prolongé notre séjour en Italie.
En voyage, il faut s'intéresser à tout. C'est ainsi qu'un détail pittoresque que je vais dire prit le dessus même sur mes occupations au théâtre, quelque belles qu'elles fussent.
Pour qui connaît Bologne et ses rues à arcades, lesquelles durent certainement inspirer Napoléon Ier quand il créa à Paris la rue de Rivoli et la place des Pyramides, je ne saurais oublier le décor étonnant dans lequel j'ai pu voir défiler un soir, à la nuit tombante, un cortège funéraire.
Ces confréries de pénitents enveloppés de cagoules, tenant à la main de gros cierges qu'ils inclinent, laissant tomber généreusement leur cire, que des gamins recueillent dans des cornets de papier tout en suivant la file du cortège, ces chants, ces psalmodies alternant avec le silence, ce défilé lugubre à travers une foule respectueuse et recueillie, tout ce spectacle était vraiment impressionnant et laissait après lui une grande et bien mélancolique tristesse.
Notre retour à Fontainebleau suivit immédiatement après. J'avais à reprendre, avec la vie normale, le travail inachevé.
Le lendemain de ma rentrée, quelle ne fut pas ma surprise, de recevoir la visite de M. Émile Réty! Il venait de la part d'Ambroise Thomas m'offrir la place de professeur de contre-point et fugue et de composition au Conservatoire, en remplacement de François Bazin, de l'Institut, décédé quelques mois auparavant. Il me conseilla vivement, en même temps, de poser ma candidature à l'Académie des Beaux-Arts, l'élection du successeur de Bazin étant proche.
Comme cela contrastait avec ces mois de folies et d'acclamations passés en Italie! Je me croyais oublié en France, alors que tout autre était la vérité!
CHAPITRE XIII
LE CONSERVATOIRE ET L'INSTITUT
J'avais reçu l'avis officiel de ma nomination comme professeur au Conservatoire. Je partis pour Paris. Pouvais-je me douter que c'était sans espoir d'y revenir que je disais adieu à ma chère demeure de Fontainebleau?
La vie qui s'annonçait pour moi allait prendre mes étés de travail au sein d'une douce et paisible solitude, ces étés que je passais si heureux, loin des bruits et du tumulte de la ville.
Si les livres ont leur destinée (_habent sua fata libelli_), comme dit le poète, chacun de nous ne poursuit-il pas la sienne, également fatale, inéluctable? On ne remonte pas le courant. Il est doux de le suivre, surtout s'il doit vous mener aux rivages espérés!
Je donnais, deux fois par semaine, mes cours au Conservatoire, le mardi et le vendredi, à une heure et demie.
Vous l'avouerai-je? J'étais heureux et fier en même temps de m'asseoir sur cette chaise, dans cette même classe où, enfant, j'avais reçu les conseils et les leçons de mon maître. Mes élèves... je les considérais comme d'autres nouveaux enfants, plutôt encore comme des petits-enfants dans lesquels pénétrait cet enseignement reçu par moi et qui semblait filtrer à travers les souvenirs du maître vénéré qui me l'avait inculqué.
Les jeunes gens auxquels j'avais affaire semblaient presque de mon âge, et je leur disais, en manière d'encouragement, pour les exhorter au travail: «Vous n'avez qu'un camarade de plus, qui tâche d'être aussi bon élève que vous!»
Il était touchant de voir la déférente affection que, depuis le premier jour, ils me témoignaient. Je me sentais tout heureux lorsque, parfois, je les surprenais dans leurs chuchotements, se racontant leurs impressions sur l'ouvrage joué la veille ou qui devait se jouer le lendemain. Cet ouvrage était, au début de mon professorat, _le Roi de Lahore_.
Je devais continuera à être ainsi, pendant dix-huit ans, l'ami et le «patron», ainsi qu'ils m'appelaient, d'un nombre considérable de jeunes compositeurs.
Qu'il me soit permis de rappeler, tant j'en éprouvais de joie, les succès qu'ils remportaient, chaque année, dans les concours de fugue, et combien cet enseignement me fut utile à moi-même. Il m'obligeait à être le plus habile à trouver rapidement, devant le devoir présenté, ce qu'il fallait faire selon les préceptes rigoureux de Cherubini.
Quelles douces émotions n'ai-je point ressenties pendant ces dix-huit années, où, presque annuellement, le grand-prix de Rome fut décerné à un élève de ma classe! Comme il me tardait alors d'aller au Conservatoire, chez mon maître, lui en rapporter tout l'honneur!
Je revois encore aussi le soir, dans son paisible salon, dont les fenêtres donnaient sur la cour déserte, à ce moment-là, du Conservatoire, le bon administrateur général, Émile Réty, m'écoutant lui raconter mon bonheur d'avoir assisté aux succès de mes enfants.
Je fus, il y a quelques années, l'objet d'une touchante manifestation de leur part.
Au mois de décembre 1900, je vis un jour arriver chez mon éditeur, où l'on savait me rencontrer, Lucien Hillemacher, disparu depuis, hélas! qu'accompagnait un groupe d'anciens grands-prix. Il venait me remettre plus de cent cinquante signatures tracées sur des feuilles de parchemin par mes anciens élèves. Ces feuilles étaient réunies sous forme de plaquette in-8º, reliée avec luxe en maroquin du Levant constellé d'étoiles. Les pages de garde portaient, dans de brillantes enluminures, avec mon nom, ces deux dates: 1878-1900. Les signatures étaient précédées des lignes suivantes:
«CHER MAITRE,
«Heureux de votre nomination de grand-officier de la Légion d'honneur, vos élèves se réunissent pour vous offrir ce témoignage de leur profonde et très affectueuse reconnaissance.»
Les noms des grands-prix de l'Institut qui me prouvaient ainsi leur gratitude étaient ceux de: Hillemacher, Henri Rabaud, Max d'Ollone, Alfred Bruneau, Gaston Carraud, G. Marty, André Floch, A. Savard, Crocé-Spinelli, Lucien Lambert, Ernest Moret, Gustave Charpentier, Reynaldo Hahn, Paul Vidal, Florent Schmitt, Enesco, Bemberg, Laparra, d'Harcourt, Malherbe, Guy Ropartz, Tiersot, Xavier Leroux, Dallier, Falkenberg, Ch. Silver, et tant d'autres chers amis de la classe!
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