Part 3
J'avais payé ma première dette, celle d'entrée à la Villa Médicis. La nuit devait amener d'autres brimades.
La salle à manger des pensionnaires, que je connus si agréable dès le lendemain, était transformée en un véritable repaire de bandits. Les domestiques, qui portaient habituellement la livrée verte de l'empereur, étaient costumés en moines, un tromblon en bandouilière et deux pistolets à la ceinture, le nez vermillonné et façonné par un sculpteur. La table en sapin était tachée de vin et dégoûtante de saleté.
Les anciens avaient tous la physionomie rogue, ce qui ne les empêcha pas, à un moment donné, de nous dire que si la nourriture était simple, on vivait ici dans la plus fraternelle harmonie. Subitement, après une discussion artistique fort drôlement menée, le désaccord arriva et l'on vit toutes les assiettes et les bouteilles voler en l'air, au milieu de cris formidables.
Sur un signe d'un des prétendus moines, le silence se rétablit immédiatement, et l'on entendit la voix du plus ancien des pensionnaires, Henner, dire gravement: «Ici, la bonne harmonie règne toujours!»
Bien que nous sachions que nous étions l'objet de plaisanteries, j'étais un peu interloqué. N'osant bouger, je regardais, le nez baissé sur la table, quand j'y lus le nom d'Herold, que l'auteur du _Pré aux Clercs_ y avait gravé avec son couteau, alors qu'il était pensionnaire de cette même Villa Médicis.
CHAPITRE V
LA VILLA MEDICIS
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Comme je l'avais pressenti et d'ailleurs, remarqué aux signes d'intelligence que se faisaient entre eux les pensionnaires, ceux-ci nous avaient ménagé une autre grosse farce, ce qu'on pourrait appeler une brimade de dimension.
A peine étions-nous sortis de table que les pensionnaires s'enveloppèrent de leurs grandes capes à la mode romaine et nous obligèrent, avant d'aller nous reposer dans les chambres qui nous étaient destinées, à une promenade de digestion (était-ce bien nécessaire?) jusqu'au Forum, l'antique Forum dont tous nos souvenirs de collège nous parlaient.
Ignorant Rome la nuit, autant du reste que Rome le jour, nous marchions entourés de nos nouveaux camarades, comme d'autant de guides sûrs pour nous.
La nuit, une nuit de janvier, était d'une profonde obscurité, partant bien favorable aux desseins de nos ciceroni! Arrivés près du Capitole, nous distinguions à peine les vestiges des temples qui émergeaient des vallonnements du célèbre _Campo Vaccino_, dont la reproduction, conservée au Louvre, est restée un des chefs-d'oeuvre de notre Claude Le Lorrain.
A cette époque, sous le règne de Sa Sainteté le pape-roi Pie IX, aucunes fouilles officielles n'avaient été organisées dans le Forum même. Ce lieu fameux n'était qu'un amas de pierres et de fûts de colonnes enfouis dans des herbes sauvages que broutaient des troupeaux de chèvres. Ces jolies bêtes étaient gardées par des bergers aux larges chapeaux et enveloppés d'un grand manteau noir à doublure verte, vêtement habituel des paysans de la campagne romaine; tous étaient armés d'une grande pique qui leur servait à chasser les buffles pataugeant dans les marais d'Ostie.
Nos camarades nous firent traverser les ruines de la basilique de Constantin, dont nous apercevions vaguement les immenses voûtes à caissons. Notre admiration se changea en effroi quand un instant après, nous nous vîmes sur une place entourée de murs aux proportions indéfiniment colossales. Au milieu de cette place se trouvait une grande croix sur un piédestal formé de marches, comme une façon de calvaire. Arrivé là, je n'aperçus plus mes camarades, et, lorsque je me retournai, je me vis seul au milieu du gigantesque amphithéâtre qu'était le Colisée, dans un silence qui me parut effrayant.
Je cherchais un chemin quelconque afin de me retrouver dans les rues où un passant attardé, mais complaisant, m'aurait mis sur la voie de la Villa Médicis. Ce fut en vain.
Mes efforts, impuissants à découvrir ce chemin, m'exaspérèrent au point que je tombai anéanti sur une des marches de la croix. J'y pleurai comme un enfant. C'était bien excusable, et j'étais brisé de fatigue.
La lumière du jour arriva enfin. Sa lueur révélatrice me fit comprendre que, comme un écureuil dans sa cage, j'avais tourné autour de la piste, où je n'avais rencontré que des escaliers menant aux gradins supérieurs. Lorsque l'on songe aux quatre-vingts gradins qui pouvaient, au temps de la Rome impériale, contenir jusqu'à cent mille spectateurs, cette piste, en vérité, devait être pour moi sans issue. Mais l'aube naissante fut mon sauveur. Au bout de quelques pas, tout heureux, je reconnus, comme le Petit-Poucet perdu dans les bois, que je suivais la route qui devait me ramener sur le bon chemin.
Enfin, j'étais à la Villa Médicis; j'y pris possession de la chambre qui m'était réservée. Ma fenêtre donnait sur l'avenue du Pincio; mon horizon était Rome entière et se terminait par la silhouette du dôme de Saint-Pierre au Vatican. Le directeur, M. Schnetz, membre de l'Institut, m'avait accompagné jusqu'à mon logis.
M. Schnetz, de haute stature, s'enveloppait volontiers d'une vaste robe de chambre et se coiffait d'un bonnet grec agrémenté, comme la robe, de superbes glands d'or.
Il était le dernier représentant de cette race de grands peintres qui ont eu un culte spécial pour la campagne des environs de Rome. Ses études et ses tableaux avaient été conçus au milieu des brigands de la Sabine. Son allure solide et décidée l'avait fait estimer et craindre de ses hôtes d'aventure. Il était bien un papa exquis pour tous ses enfants de l'Académie de France à Rome.
La cloche du déjeuner sonna. Cette fois, c'était le vrai cuisinier qui l'agitait, et non plus moi, qui, la veille, m'étais bénévolement chargé de ce soin.
La salle à manger avait repris son aspect confortable de tous les jours. Nos camarades furent absolument affectueux. Les serviteurs n'étaient plus des moines de contrebande que nous avions vus au repas de l'arrivée.
J'appris que je n'avais pas été le seul à être mystifié.
Voici la brimade qu'on avait infligée à notre bon camarade Chaplain:
On avait choisi pour son logis de la première nuit une chambre sans fenêtre, aux murs blanchis à la chaux, qui servait de débarras. Ce débarras, on l'avait transformé en chambre à coucher pour la circonstance. Des rideaux blancs fermés simulaient une fenêtre qu'on lui avait dit prendre vue sur le mausolée d'Hadrien. Le lit était disposé de manière qu'au premier mouvement il devait s'effondrer. Mon pauvre Chaplain essaya de dormir quand même. Il y avait dans cette chambre une petite porte qu'il n'avait pas ouverte. Par instant un camarade entrait, l'air tout effaré, se précipitait sur cette porte, puis disparaissait, en jetant ces mots: «Fais pas attention... je suis souffrant... Ça passera... Il n'y a que ceux-là dans la maison!» On devine que mon ami avait là un voisinage bien mal placé!
La plaisanterie dura jusqu'au jour et s'évanouit dès qu'il parut. Sa véritable chambre, admirablement située dans l'un des campaniles de la Villa, fut aussitôt rendue à Chaplain. Quels merveilleux envois il y exécuta durant son séjour!
Les fêtes du Carnaval venaient de se terminer à Rome avec leurs bacchanales endiablées. Sans avoir la réputation de celles de Venise, elles n'en avaient pas moins d'entrain. Elles se déroulaient dans un tout autre cadre, plus grandiose, sinon mieux approprié. Nous y avions participé dans un grand char construit par les architectes et décoré par les sculpteurs. La journée s'était passée à lancer des confetti et des fleurs à toutes les belles Romaines qui nous répondaient, du haut des balcons de leurs palais du Corso, avec des sourires adorables. Sûrement, Michelet, lorsqu'il composa sa brillante et poétique étude sur la _Femme_, pour faire suite à son livre sur l'_Amour_, dut avoir sous les yeux, en pensée, comme nous les eûmes, nous, en toute réalité sous les nôtres, ces types de rare, éclatante et si fascinatrice beauté.
Que de changements depuis, dans cette Rome d'alors, où l'abandon et la bonne humeur tenaient leurs délicieuses assises à l'état permanent! Dans ce même Corso se promènent, aujourd'hui, les superbes régiments italiens, et les magasins qui s'y alignent appartiennent pour la plupart à des commerçants allemands.
O Progrès, que voilà bien de tes coups!
Le directeur nous fit un jour prévenir qu'Hippolyte Flandrin, l'illustre chef du mouvement religieux dans l'art au dix-neuvième siècle, arrivé de la veille à Rome, avait manifesté le désir de serrer la main aux pensionnaires.
Je ne croyais pas qu'il m'aurait été donné, à quarante-six ans de là, d'évoquer cette même visite dans le discours que je prononcerais comme président de l'Institut et de l'Académie des Beaux-Arts.
«Sur le Pincio même, disais-je dans ce discours, juste en face de l'Académie de France, il est une petite fontaine jaillissante en forme de vasque antique qui, sous un berceau de chênes verts, découpe ses fines arêtes sur les horizons lointains. C'est là que, de retour à Rome, après trente-deux années, un grand artiste, Hippolyte Flandrin, avant d'entrer dans le temple, trempa ses doigts comme en un bénitier et se signa.»
* * * * *
Les arts attristés, qu'il avait tant ennoblis, prenaient son deuil au moment même où nous nous disposions à aller officiellement le remercier de son geste.
Il habitait place d'Espagne, proche de la Villa Médicis, comme il le désirait.
Ce fut dans l'église Saint-Louis des Français que nous déposâmes sur son cercueil les couronnes faites de lauriers cueillis dans le jardin de la Villa qu'il avait tant aimée, alors qu'il était pensionnaire en compagnie de son musicien chéri, Ambroise Thomas, et qu'à l'apogée de sa gloire il venait de revoir pour la dernière fois...
* * * * *
A quelques jours de là, Falguière, Chaplain et moi, nous partions pour Naples, en voiture jusqu'à Palestrina, à pied jusqu'à Terracine, à l'extrémité sud des Marais Pontins, puis encore, en voiture jusqu'à Naples!...
CHAPITRE VI
LA VILLA MÉDICIS
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Quels inoubliables moments pour de jeunes artistes qui échangeaient leurs enthousiasmes pour tout ce qu'ils voyaient dans ces villages d'un si délicieux pittoresque, disparu très certainement aujourd'hui!
Nous logions dans des auberges primitives. Je me souviens qu'une nuit j'eus la sensation assez inquiétante que mon voisin du grenier allait incendier la pauvre masure; Falguière, de son côté y crut aussi.
Pure hallucination. C'était le ciel criblé d'étoiles à la lumière scintillante, qui se montrait à travers le plafond délabré.
En passant par les bois de Subiacco, la zampogna (sorte de cornemuse rustique) d'un berger lança une bouffée mélodique que je notai aussitôt sur un chiffon de papier prêté par un bénédictin d'un couvent voisin.
Ces mesures devinrent les premières notes de _Marie-Magdeleine_, drame sacré auquel je songeais déjà pour un envoi.
J'ai conservé le croquis que Chaplain fit de moi, à ce moment-là.
Ainsi que d'ancienne date, les pensionnaires de la Villa Médicis y sont habitués pendant leur séjour à Naples, nous allâmes loger casa Combi, vieille maison donnant sur le quai Santa-Lucia. Le cinquième étage nous en était réservé.
C'était une ancienne masure, à la façade crépie en rose, et dont les fenêtres étaient encadrées de moulures en formes de figurines, celles-ci fort habilement peintes, comme celles que l'on peut voir dans toute la région italienne dès qu'on a passé le Var.
Une vaste chambre contenait nos trois lits. Quant au cabinet de toilette et... le reste, nous les avions sur le balcon, où, d'accord en cela avec les usages du pays, nous étalions nos hardes pour les faire sécher.
Pour voyager plus commodément nous nous étions fait faire à Rome trois complets de flanelle blanche à larges raies bleues.
_Risum teneatis_, comme aurait dit Horace, le délicieux poète, retenez vos rires, mes chers enfants. Écoutez d'abord cette curieuse aventure.
Dès notre arrivée à la gare de Naples, nous fûmes observés avec une insistance surprenante par les gendarmes-carabiniers. De leur côté, les passants nous regardaient tout étonnés. Fort intrigués, nous nous en demandions la raison. Nous ne tardâmes pas à être fixés. La patronne de la casa, Marietta, nous apprit que les forçats napolitains portaient un costume presque semblable! Les rires qui accueillirent cette révélation nous encouragèrent à compléter la ressemblance. C'est ainsi que nous allâmes au Café Royal, sur la place Saint-Ferdinand, en traînant tous les trois la jambe droite, comme si elle eût été retenue par un boulet de galérien!
Nous vécûmes nos premières journées à Naples, dans les galeries du musée Borbonico. Les plus merveilleuses découvertes faites dans les fouilles d'Herculanum, de Pompéi et de leur voisine, Stabies, y avaient été entassées. Tout nous y était matière à étonnement. Quel sujet de ravissement! Quelles incessantes et toujours nouvelles extases!
Nous avons, en passant, à rappeler l'ascension obligatoire au Vésuve, dont nous apercevions de loin le panache de fumée. Nous en revînmes tenant à la main nos souliers brûlés, et les pieds enveloppés de flanelle qu'on nous avait vendue à Torre del Greco.
A Naples, nous prenions nos repas au bord de la mer, sur le quai Santa-Lucia, presque en face de notre demeure. Pour douze grani, ce qui représentait huit sous de notre monnaie, nous avions une soupe exquise aux coquillages, du poisson frit dans une huile qui avait dû servir à cet usage depuis deux ou trois ans au moins, et un verre de vin de Capri.
Puis ce furent les promenades à Castellamare, au fond du golfe de Naples sur lequel on jouit d'une vue admirable; à Sorrente, si riche en orangers, à ce point même que la ville a ses armes tressées en forme de couronne avec des feuilles d'oranger. Nous vîmes, à Sorrente, la maison où naquit le Tasse, l'illustre poète italien, l'immortel auteur de la _Jérusalem délivrée_. Un simple buste en terre cuite orne la façade de cette maison à moitié détruite! De là nous nous rendîmes à Amalfi, qui fut autrefois presque la rivale de Venise, tant son commerce avec l'Orient était considérable.
A Amalfi, nous habitâmes un hôtel qui avait jadis servi de couvent à des capucins.
Si en touchant à l'écouvillon d'un canonnier malpropre, Napoléon Ier attrapa la gale, nous devons à la vérité de dire que, le lendemain de la nuit que nous y passâmes, nous étions tous les trois couverts de poux! Il fallut nous faire raser court, ce qui devait ajouter à la ressemblance qu'on s'était plu à nous trouver avec les forçats!
Nous nous consolâmes de l'aventure en prenant une barque à voile qui nous conduisit à Capri.
Partis d'Amalfi à 4 heures du matin, nous n'arrivons à Capri qu'à 10 heures du soir...
Quelle île délicieuse, à l'aspect enchanteur! D'un périmètre de quinze kilomètres au sommet du mont Solaro elle se trouve à 1.800 pieds au-dessus du niveau de la mer. Du mont Solaro l'oeil découvre l'un des plus beaux et des plus vastes horizons dont on puisse jouir en Italie.
En allant à Capri, nous fûmes surpris, loin de la côte, par un orage épouvantable. Le bateau portait une énorme quantité d'oranges. Les lames furieuses les balayèrent toutes, au grand désespoir des mariniers, qui hurlaient à qui mieux mieux en invoquant san Giuseppe, le patron de Naples.
Une jolie légende veut que saint Joseph, attristé du départ de Jésus et de la Vierge Marie dans le ciel, ait intimé à son fils l'ordre de revenir près de lui. Jésus obéit en ramenant avec lui tous les saints du Paradis. Il en fut de même de la Vierge, épouse de saint Joseph, qui regagna le toit conjugal, escortée des onze mille vierges. Dieu, voyant le Paradis se dépeupler ainsi et ne voulant pas donner tort à saint Joseph, déclara qu'il était le plus fort de tous, et le ciel se repeupla avec sa permission.
Cette vénération du peuple napolitain pour saint Joseph est surprenante. Le détail que nous allons en rapporter le montre bien encore.
Au dix-huitième siècle, les rues de Naples étaient très peu sûres; il était dangereux de les traverser la nuit. Le roi ayant fait placer des lanternes aux endroits les plus mal famés afin d'éclairer les passants, les «birbanti» les brisèrent comme les trouvant gênantes pour leurs exploits nocturnes. L'idée vint alors d'accompagner les lanternes d'une image de saint Joseph, et, désormais, elles furent respectées, au grand bonheur du peuple.
Habiter Capri, y vivre, y travailler, est bien l'existence dans tout son idéal, dans tout ce qu'il est possible de rêver! J'en ai rapporté quantité de pages pour les ouvrages que j'avais projeté d'écrire par la suite.
L'automne nous ramena à Rome.
J'écrivis, à cette époque, à mon maître aimé, Ambroise Thomas, les lignes suivantes:
«Bourgault a organisé, dimanche dernier, une fête où étaient invités vingt Transtévérins et Transtévérines,--plus six musiciens, aussi du Transtévère! Tous en costume!
«Le temps était splendide et le coup d'oeil uniquement admirable, lorsque nous avons été dans le «Bosco», _Mon Bois sacré_, à moi! Le soleil couchant éclairait les murs antiques de l'antique Rome. La fête s'est terminée dans l'atelier de Falguière, éclairé _a giorno_, par nos soins. Les danses ont pris là un caractère entraînant, tellement enivrant que, tous, nous avons fini par faire vis-à-vis aux Transtévérines, lors du saltarello final... On a fumé, mangé, bu;--les femmes, surtout, estimaient fort notre punch!»
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Une des phases les plus grandes et les plus palpitantes de ma vie se préparait.
Nous étions à la veille de Noël. Une promenade fut organisée pour suivre, dans les églises, les messes de minuit. Les cérémonies qui se célébrèrent de nuit à Sainte-Marie-Majeure et à Saint-Jean de Latran furent celles qui me frappèrent le plus.
Des bergers, avec leurs troupeaux; vaches, chèvres, moutons et porcs, étaient sur la place publique comme pour recevoir les bénédictions du Sauveur, de celui dont on rappelait la naissance dans une crèche.
La touchante simplicité de ces croyances m'avait vraiment ému et j'entrai dans Sainte-Marie-Majeure, accompagné d'une adorable chèvre que j'embrassai et qui ne voulut pas me quitter. La chose n'étonna nullement la foule recueillie qui s'entassait dans cette église, hommes et femmes, tous à genoux sur ces beaux pavés en mosaïque, entre cette double rangée de colonnes provenant de temples antiques.
Le lendemain, jour à marquer d'une croix, je croisai dans l'escalier aux trois cents marches qui mène à l'église de l'Ara-Coeli, deux dames dont l'allure était celle d'étrangères élégantes. Mon regard fut délicieusement charmé par la physionomie de la plus jeune.
Quelques jours après cette rencontre, m'étant rendu chez Liszt, qui se préparait à l'ordination, je reconnus, parmi les personnes qui se trouvaient en visite chez l'illustre maître, les deux dames aperçues à l'Ara-Coeli.
Je sus, presque aussitôt après, que la plus jeune était venue à Rome, avec sa famille, en voyage de touristes et qu'elle avait été recommandée à Liszt pour qu'il lui indiquât un musicien capable de diriger ses études musicales qu'elle ne voulait pas interrompre loin de Paris.
Liszt me désigna aussitôt à elle.
J'étais pensionnaire de l'Académie de France pour y travailler, ne désirant par conséquent pas donner mon temps aux leçons. Cependant le charme de cette jeune fille fut vainqueur de ma résistance.
Vous l'avez deviné déjà, mes chers enfants, ce fut cette exquise jeune fille qui, deux ans plus tard, devait devenir mon épouse aimée, la compagne toujours attentive, souvent inquiète, de mes jours, témoin de mes défaillances comme de mes sursauts d'énergie, de mes tristesses comme de mes joies. C'est avec elle que j'ai gravi ces degrés longs déjà de la vie, qui, pour ne point être escarpés comme ceux qui mènent à l'Ara-Coeli, cet autel des cieux qui rappelle à Rome les célestes séjours toujours purs et sans nuages, m'ont conduit dans un chemin parfois difficile, et où les roses se cueillirent au milieu des épines! N'en est-il pas toujours ainsi dans la vie?
Mais j'oublie que je vous livre mes Mémoires, mes chers enfants, et ne vous fais point mes confidences.
Au printemps suivant, la fête annuelle des pensionnaires eut lieu, comme de coutume, à Castel-Fusano, domaine de la Campagne de Rome, à trois kilomètres d'Ostie, au milieu d'une magnifique forêt de pins-parasols, percée d'une allée de chênes-verts de toute beauté. J'emportai un souvenir si agréable de cette journée que je conseillai à ma fiancée et à sa famille de connaître cet endroit incomparable.
Là, dans cette splendide avenue, toute pavée de dalles antiques, je me rappelai l'histoire décrite par Gaston Boissier dans ses _Promenades archéologiques_ de Nisus et d'Euryale, ces malheureux jeunes gens qui furent aperçus, pour leur perte, de Volcens, arrivant de Laurente pour amener à Turnus une partie de ses troupes.
La pensée que je devais, au mois de décembre, quitter la Villa Médicis pour retourner en France, mes deux ans de séjour étant terminés, mettait en moi une indéfinissable tristesse.
Je voulus revoir Venise. J'y restai deux mois, pendant lesquels je jetai les brouillons de ma _Première Suite d'orchestre_.
Le soir, lorsqu'en fermant le port, les trompettes autrichiennes sonnaient des notes si étranges et si belles, je les notais. Je m'en servis vingt-cinq ans plus tard, au quatrième acte du _Cid_.
Le 17 décembre, mes camarades me firent leurs adieux, non seulement pendant le dernier triste dîner à notre grande table, mais encore à la gare, dans la soirée.
Ce jour-là je l'avais consacré à préparer mes bagages, tout en contemplant le lit dans lequel je ne devais plus dormir.
Tous ces tendres souvenirs de mes deux années romaines: palmes du jour des Rameaux, tambour du Transtévère, ma mandoline, une vierge en bois, quelques branches cueillies dans le jardin de la Villa, tous ces souvenirs, dis-je, d'un passé qui vivra autant que moi-même, allèrent rejoindre mes hardes dans mes malles. L'ambassade française en fit les frais d'expédition.
Je ne voulus pas quitter ma fenêtre avant que le soleil couchant eût complètement disparu derrière Saint-Pierre. Il me semblait que c'était Rome, à son tour, se réfugiant dans l'ombre, qui me faisait ses adieux!...
CHAPITRE VII
LE RETOUR A PARIS
Réunis à la gare _dei Termini_, voisine des ruines de Dioclétien, mes camarades ne la quittèrent qu'après avoir échangé avec moi force embrassades, et ils y restèrent jusqu'à ce que le train qui m'emportait eût complètement disparu à l'horizon.
Les heureux! Ils devaient, eux, dormir cette nuit-là, à l'Académie, alors que moi, seul, brisé par les émotions du départ, tout transi par cet âpre et glacial froid de décembre, roulé dans ce manteau qui ne m'avait pas quitté pendant tout mon séjour à Rome, enveloppé de ce lambeau de souvenirs, je ne devais que la fatigue aidant succomber au sommeil.
Le lendemain, dans la journée, j'étais à Florence.
Je voulus revoir une dernière fois cette ville, où se trouve une des plus riches collections d'art de l'Italie. J'allai au palais Pitti, une des merveilles de Florence: en parcourant ces galeries, il me semblait que je n'y étais point seul, que le souvenir vivant de mes camarades m'accompagnait, que j'assistais à leurs extases, à leurs enthousiasmes devant tous ces chefs-d'oeuvre amoncelés dans ce splendide palais. J'y revis ces Titien, ces Tintoret, ces Léonard de Vinci, ces Véronèse, ces Michel-Ange, ces Raphaël.
De quel oeil délicieusement ravi j'admirai de nouveau ce trésor inestimable qu'est la _Vierge à la chaise_, de Raphaël, chef-d'oeuvre de la peinture, puis la _Tentation de saint Antoine_, par Salvator Rosa, visible dans la salle d'Ulysse, et dans la salle de Flore, la _Vénus_, de Canova, posée sur une base qui tourne. Les Rubens, les Rembrandt, les Van Dyck, furent aussi l'objet de mes contemplations.