Part 2
Entre temps, je me livrais à de grandes randonnées à travers ce délicieux pays de la Savoie, alors encore sous le sceptre du roi de Piémont, je me rendais tantôt à la dent de Nivolet, tantôt jusqu'aux Charmettes, cette pittoresque demeure illustrée par le séjour de Jean-Jacques Rousseau.
Durant ma villégiature forcée, j'avais trouvé, par un véritable hasard, quelques oeuvres de Schumann, assez peu connu, alors, en France, et moins encore dans le Piémont. Je me souviendrai toujours que là où j'allais, payant mon écot de quelques morceaux de piano, je jouais parfois cette exquise page intitulée _Au Soir_, et cela me valut, un jour, la singulière invitation ainsi conçue: «Venez nous amuser avec votre Schumann où il y a de si détestables fausses notes!» Inutile de dépeindre mes emportements d'enfant, devant de tels propos. Que diraient les braves Savoisiens d'alors, s'ils connaissaient la musique d'aujourd'hui?
Mais les mois passaient, passaient, passaient... si bien qu'un matin les premières lueurs du jour n'étant pas encore descendues des montagnes, je m'échappai du toit paternel, sans un sou dans la poche, sans un vêtement de rechange, et je partis pour Paris. Paris! la ville de toutes les attirances artistiques, où je devais revoir mon cher Conservatoire, mes maîtres, et les coulisses dont le souvenir ne cessait de me hanter.
Je savais trouver à Paris une bonne et grande soeur qui, malgré sa situation bien modeste, m'accueillit comme son propre enfant, m'offrant le logis et la table: logis bien simple, table bien frugale, mais le tout agrémenté du charme d'une si suprême bonté que je me sentais complètement en famille.
Insensiblement ma mère me pardonna ma fuite à Paris.
Quelle créature toute de bonté et de dévouement que ma soeur! Elle devait, hélas! nous quitter pour toujours, le 13 janvier 1905, au moment où elle se faisait une gloire d'assister à la 500e représentation de _Manon_, qui eut lieu le soir même de sa mort. Rien ne pourrait exprimer le chagrin que je ressentis!
* * * * *
En l'espace de vingt-quatre mois, j'avais regagné le temps perdu en Savoie. Un premier prix de piano était venu s'ajouter à un prix de contrepoint et fugue. C'était le 26 juillet 1859.
Je concourais avec dix de mes camarades. Le sort m'attribua le chiffre 11 dans les numéros d'ordre. Les concurrents attendaient l'appel de leurs noms dans le foyer de la salle des concerts du Conservatoire où nous étions enfermés.
Un instant le numéro 11 se trouva seul dans le foyer. Tandis que j'attendais mon tour, je contemplais respectueusement le portrait d'Habeneck, le fondateur et premier chef d'orchestre de la Société des Concerts, dont la boutonnière gauche fleurissait d'un véritable mouchoir rouge. Certainement, le jour où il serait devenu officier de la Légion d'honneur, accompagnée de plusieurs autres ordres, il n'aurait pas porté une rosette... mais une rosace!...
Enfin je fus appelé.
Le morceau de concours était le concerto en _fa mineur_ de Ferdinand Hiller. On prétendait alors que la musique de Ferdinand Hiller se rapprochait tant de celle de Niels Gade, qu'on l'aurait prise pour du Mendelssohn!...
Mon bon maître, M. Laurent se tenait près du piano. Quand j'eus terminé--concerto et page à déchiffrer--il m'embrassa, sans s'inquiéter du public qui remplissait la salle, et je me sentis le visage tout humide de ses chères larmes.
J'avais déjà, à cet âge, l'esprit du doute dans le succès... et j'ai toujours fui, durant ma vie, les répétitions générales publiques et les premières, trouvant qu'il était mieux d'apprendre les mauvaises nouvelles... le plus tard possible.
Je rentrai à la maison, courant comme un gamin. Je la trouvai vide, car ma soeur avait assisté au concours. Cependant, à la fin, je n'y tenais plus; je me décidai à retourner au Conservatoire; et tant j'étais agité, je le fis toujours en courant. J'étais arrivé au coin de la rue Sainte-Cécile, lorsque je rencontrai mon camarade Alphonse Duvernoy, dont la carrière de professeur et de compositeur fut si belle. Je tombai dans ses bras. Il m'apprit, ce que j'aurais déjà dû savoir, que M. Auber, au nom du jury, venait de prononcer une parole fatidique: «Le premier prix de piano est décerné à M. Massenet.»
Dans le jury se trouvait un maître, Henri Ravina, qui fut pour moi le plus précieux des amis que je conservai dans la vie; à lui va ma pensée émue et chèrement reconnaissante.
De la rue Bergère à la rue de Bourgogne où habitait mon excellent maître, M. Laurent, je ne fis que quelques bonds. Je trouvai mon vieux professeur qui déjeunait avec plusieurs officiers généraux, ses camarades de l'armée.
A peine m'eût-il vu qu'il me tendit deux volumes. C'était la partition d'orchestre des _Nozze di Figaro, dramma giocoso in quatro atti_. _Messo in musica dal Signor W. Mozart._
La reliure des volumes était aux armes de Louis XVIII, avec cette suscription en lettres d'or: _Menus plaisirs du Roi. École royale de musique et de déclamation_. _Concours de 1822. Premier prix de piano décerné à M. Laurent._
Sur la première page, mon vénéré maître avait écrit ces lignes:
«Il y a trente-sept ans que j'ai remporté, comme toi, mon cher enfant, le prix de piano. Je ne crois pas te faire un cadeau plus agréable que de te l'offrir avec ma bien sincère amitié. Continue ta carrière et tu deviendras un grand artiste.
«Voilà ce que pensent de toi les membres du jury qui t'ont aujourd'hui décerné cette belle récompense.
«Ton vieil ami et professeur.
«LAURENT.»
N'est-ce pas un geste vraiment beau que de voir ce professeur vénéré rendre un tel témoignage à un jeune homme qui commençait à peine sa carrière?
CHAPITRE III
LE GRAND-PRIX DE ROME
J'avais donc obtenu un premier prix de piano. J'en étais, sans doute, aussi heureux que fier, mais vivre du souvenir de cette distinction ne pouvait guère suffire; les besoins de la vie étaient là, pressants, inexorables, réclamant quelque chose de plus positif et surtout de plus pratique. Je ne pouvais vraiment plus continuer à recevoir l'hospitalité de ma chère soeur, sans subvenir à mes dépenses personnelles. Je donnai donc, pour aider à la situation présente, quelques leçons de solfège et de piano dans une pauvre petite institution du quartier. Maigres ressources, grandes fatigues! Je vécus ainsi, d'une existence précaire et bien pénible. Il m'avait été offert de tenir le piano dans un des grands cafés de Belleville; c'était le premier où l'on fît de la musique, intermède inventé, sinon pour distraire, du moins pour retenir les consommateurs. Cela m'était payé trente francs par mois!
_Quantum mutatus..._ Avec le poète, laissez que je le constate; quels changements, mes chers enfants, depuis lors! Aujourd'hui, rien que se «présenter» à un concours vaut aux jeunes élèves leurs portraits dans les journaux; on les sacre d'emblée grands hommes, le tout accompagné de quelques lignes dithyrambiques, bien heureux quand à leur triomphe, qu'on exalte, on n'ajoute pas le mot colossal!... C'est la gloire, l'apothéose dans toute sa modestie.
En 1859, nous n'étions pas glorifiés de cette façon!...
* * * * *
Mais la Providence, certains diraient le Destin, veillait.
Un ami, encore de ce monde, et j'en ai tant de joie, me procura quelques meilleures leçons. Cet ami n'était pas de ceux que je devais connaître plus tard: tels les amis qui ont surtout besoin de vous; les amis qui s'éloignent lorsque vous avez à leur parler d'une misère à soulager; enfin, les amis qui prétendent toujours vous avoir défendu la veille, d'attaques malveillantes, afin de faire valoir leurs beaux sentiments et de vous affliger en vous redisant, en même temps, les paroles blessantes dont vous avez été l'objet. J'ajoute qu'il me reste cependant de bien solides amitiés que je trouve aux heures de lassitude et de découragement.
* * * * *
Le Théâtre-Lyrique, alors boulevard du Temple, m'avait accepté dans son orchestre comme timbalier. De son côté, le brave père Strauss, chef d'orchestre des bals de l'Opéra, me confia les parties de tambour, timbales, tam-tam, triangle et autres tout aussi retentissants instruments. C'était une grosse fatigue pour moi que de veiller, tous les samedis, de minuit à six heures du matin; mais tout cela réuni fit que j'arrivais à gagner, par mois, 80 francs! J'étais riche comme un financier... et heureux comme un savetier.
Fondé par Alexandre Dumas père, sous la dénomination de Théâtre-Historique, le Théâtre-Lyrique fut créé par Adolphe Adam.
J'habitais, alors, au numéro 5 de la rue Ménilmontant, dans un vaste immeuble, sorte de grande cité. A mon étage, j'avais, pour voisins, séparés par une cloison mitoyenne, des clowns et des clownesses du _Cirque Napoléon_, voisinage immédiat de notre maison.
De la fenêtre d'une mansarde, le dimanche venu, je pouvais me payer le luxe, gratuitement bien entendu, des bouffées orchestrales qui s'échappaient des _Concerts populaires_ que dirigeait Pasdeloup dans ce cirque. Cela avait lieu lorsque le public, entassé dans la salle surchauffée, réclamait à grands cris: _de l'air_!... et que, pour lui donner satisfaction, on ouvrait les vasistas des troisièmes.
De mon perchoir, c'est bien le mot, j'applaudissais, avec une joie fébrile, l'ouverture du _Tannhæuser_, la _Symphonie fantastique_, enfin la musique de mes dieux: Wagner et Berlioz.
Chaque soir, à six heures--le théâtre commençait très tôt--je me rendais, par la rue des Fossés-du-Temple, près de chez moi, à l'entrée des artistes de Théâtre-Lyrique. A cette époque, le côté gauche du boulevard du Temple n'était qu'une suite ininterrompue de théâtres; je suivais donc, en les longeant, les façades de derrière des Funambules, du Petit-Lazari, des Délassements-Comiques, du Cirque Impérial et de la Gaîté. Qui n'a point connu ce coin de Paris, en 1859, ne peut s'en faire une idée.
Cette rue des Fossés-du-Temple, sur laquelle donnaient toutes les entrées des coulisses, était une sorte de Cour des Miracles, où attendaient, grouillant sur le trottoir mal éclairé, les figurants et les figurantes de tous ces théâtres; puces et microbes vivaient là dans leur atmosphère; et même dans notre Théâtre-Lyrique, le foyer des musiciens n'était qu'une ancienne écurie où l'on abritait jadis les chevaux ayant un rôle dans les pièces historiques.
A côté de cela, quelles ineffables délices, quelle récompense enviable pour moi, quand j'étais à ma place dans le bel orchestre dirigé par Deloffre! Ah! ces répétitions de _Faust_! Quel bonheur indicible, lorsque, du petit coin où j'étais placé, je pouvais, à loisir, dévorer des yeux notre grand Gounod, qui, sur la scène, présidait aux études!
Que de fois, plus tard, quand, côte à côte, nous sortions des séances de l'Institut--Gounod habitait place Malesherbes--nous en avons reparlé de ce temps où _Faust_, aujourd'hui plus que millénaire, était tant discuté par la presse, et pourtant tellement applaudi aussi, par ce cher public qui se trompe rarement.
_Vox populi, vox Dei!_
Je me souviens aussi, étant à l'orchestre, d'avoir participé aux représentations de _la Statue_, de Reyer. Quelle superbe partition! Quel succès magnifique!
Je crois voir encore Reyer, dans les coulisses, durant certaines représentations, trompant la vigilance des pompiers, fumant d'interminables cigares. C'était une habitude qu'il ne pouvait abandonner. Je lui entendis, un jour, raconter que, se trouvant dans la chambre de l'abbé Liszt, à Rome, dont les murailles étaient garnies d'images religieuses, telles celles du Christ, de la Vierge, des saints Anges, et qu'ayant produit un nuage de fumée qui remplissait la chambre, il s'attira du grand abbé cette réponse aux excuses qu'il lui avait faites, assez spirituellement d'ailleurs, en lui demandant si la fumée n'incommodait pas ces «augustes personnages».--«Non, fit Liszt, c'est toujours un encens!»
* * * * *
J'eus encore, durant six mois, dans les mêmes conditions de travail, l'autorisation de remplacer un de mes camarades de l'orchestre du Théâtre-Italien, Salle Ventadour (aujourd'hui, Banque de France).
Si j'avais entendu l'admirable Mme Miolan-Carvalho dans _Faust_, le chant par excellence, je connus alors des cantatrices tragédiennes comme la Penco et la Frezzolini, des chanteurs comme Mario, Graziani, Delle Sedie, et un bouffe comme Zucchini!
Aujourd'hui, que ce dernier n'est plus, notre grand Lucien Fugère, de l'Opéra-Comique, me le rappelle complètement: même habileté vocale, même art parfait de la comédie.
Mais le moment du concours de l'Institut approchait. Nous devions, pendant notre séjour en loge, à l'Institut, payer les frais de nourriture pendant 25 jours et la location d'un piano. J'esquivai de mon mieux cette tuile. Je la prévoyais, d'ailleurs. Quelque argent, toutefois, que j'eusse pu mettre de côté, cela ne pouvait suffire, et, sur le conseil qu'on me donna (les conseilleurs sont-ils jamais des payeurs?), j'allai rue des Blancs-Manteaux porter, au Mont-de-Piété, ma montre... en or. Elle garnissait mon gousset depuis le matin de ma première communion. Elle devait, hélas! bien peu peser, car l'on ne m'en offrit que... 16 francs!!! Cet appoint, cependant, me vint en aide et je pus donner à notre restaurateur ce qu'il réclamait.
Quant au piano, la dépense était si exorbitante: 20 francs! que je m'en dispensai. Je m'en passai d'autant plus facilement que je ne me suis jamais servi de ce secours pour composer.
Pouvais-je me douter que mes voisins de loge, tapant sur leur piano et chantant à tue-tête m'auraient à ce point incommodé! Impossible de m'étourdir ni de me dérober à leurs sonorités bruyantes puisque je n'avais pas de piano et que, par surcroît, les couloirs des greniers où nous logions étaient d'une acoustique rare.
Il m'est souvent arrivé, lorsque, le samedi, je me rends aux séances de l'Académie des Beaux-Arts, de jeter un coup d'oeil douloureux sur la fenêtre grillée de ma loge, qu'on aperçoit de la cour Mazarine, à droite, dans un renfoncement. Oui, mon regard est douloureux, car j'ai laissé derrière ces vieilles grilles les plus chers et les plus émouvants souvenirs de ma jeunesse, et elles me font réfléchir aux douloureux instants de ma vie déjà si longue...
En 1863, donc, reçu le premier au concours d'essai,--choeur et fugue--je conservai cet ordre dans l'exécution des cantates. La première épreuve eut lieu dans la grande salle de l'École des Beaux-Arts. On y pénétrait par le quai Malaquais.
Le jugement définitif fut rendu, le lendemain, dans la salle des séances habituelles de l'Académie des Beaux-Arts.
J'eus pour interprètes Mme Van den Heuvel-Duprez, Roger et Bonnehée, tous les trois de l'Opéra. De tels artistes devaient me faire triompher. C'est ce qui arriva.
Ayant passé le premier--nous étions six concurrents--et, comme à cette époque on n'avait pas la faveur d'assister à l'audition des autres candidats, j'allai errer à l'aventure dans la rue Mazarine... sur le pont des Arts... et, enfin dans la cour carrée du Louvre. Je m'y assis sur l'un des bancs de fer qui la garnissent.
J'entendis sonner cinq heures. Mon anxiété était grande. «Tout doit être fini, maintenant!» me disais-je en moi même... J'avais bien deviné, car, tout à coup, j'aperçus sous la voûte un groupe de trois personnes qui causaient ensemble et dans lesquelles je reconnus Berlioz, Ambroise Thomas et M. Auber.
La fuite était impossible. Ils étaient devant moi, comme me barrant presque la route.
Mon maître bien-aimé, Ambroise Thomas, s'avança et me dit: «Embrassez Berlioz, vous lui devez beaucoup de votre prix!». «_Le prix!_ m'écriai-je avec effarement, et la figure inondée de joie, _J'ai le prix!!!_...» J'embrassai Berlioz avec une indicible émotion, puis mon maître, et, enfin, M. Auber...
M. Auber me réconforta. En avais-je besoin? Puis il dit à Berlioz, en me montrant:
«Il ira bien ce gamin-là, quand il aura _moins_ d'expérience!»
CHAPITRE IV
LA VILLA MÉDICIS
En 1863, les _grands-prix de Rome_ pour la peinture, la sculpture, l'architecture et la gravure étaient Layraud et Monchablon, Bourgeois, Brune et Chaplein.
La coutume, suivie actuellement encore, voulait que nous partions tous réunis pour la villa Médicis, et visitions l'Italie.
Quelle nouvelle et idéale existence pour moi!
Le ministre des Finances m'avait fait remettre 600 francs et un passeport, au nom de l'empereur Napoléon III, signé Drouyns de Luys, alors ministre des Affaires étrangères.
Nous fîmes ensemble, mes nouveaux camarades et moi, les visites d'adieu prescrites par l'usage avant notre départ pour l'Académie de France à Rome, à tous les membres de l'Institut.
Le lendemain de Noël, dans trois landaus, en route pour nos visites officielles, nous parcourûmes Paris dans tous les quartiers, là où demeuraient nos patrons.
Ces trois voitures, remplies de jeunes gens, vrais rapins, j'allais dire gamins, que le succès avait grisés et qui étaient comme enivrés des sourires de l'avenir, produisirent un vrai scandale dans les rues.
Presque tous ces messieurs de l'Institut nous firent savoir qu'ils n'étaient pas chez eux. C'était un moyen d'éviter les discours.
M. Hirtoff, le célèbre architecte, qui demeurait rue Lamartine, y mettant moins de façons, cria de sa chambre à son domestique: «Mais dites-leur donc que je n'y suis pas!»
Nous nous rappelions qu'autrefois les professeurs accompagnaient leurs élèves jusque dans la cour des messageries, rue Notre-Dame-des-Victoires. Il arriva qu'un jour, au moment où la lourde diligence qui contenait les élèves entassés dans la rotonde, dont les places les moins chères étaient aussi celles qui vous exposaient le plus à toutes les poussières de la route, s'ébranlait pour le long voyage de Paris à Rome, l'on entendit M. Couder, le peintre préféré de Louis-Philippe, dire à son élève particulier, avec onction: «Surtout, n'oublie pas ma manière!» Chère naïveté, cependant bien touchante! C'est de ce peintre que le roi disait, après lui avoir fait une commande pour le musée de Versailles: «M. Couder me plaît. Il a un dessin correct, une couleur satisfaisante, et il n'est pas cher!»
Ah! la bonne et simple époque, où les mots avaient leur valeur et les admirations étaient justes sans les enflures apothéotiques, si je puis dire, d'aujourd'hui, dont on vous comble si facilement!
Cependant, je rompis avec l'usage et je partis seul, ayant donné rendez-vous à mes camarades, sur la route de Gênes, où je devais les retrouver en voiturin, énorme voiture de voyage traînée par cinq chevaux. J'en avais pour motifs, d'abord mon désir de m'arrêter à Nice, où mon père était enterré, puis d'aller embrasser ma mère, qui habitait alors Bordighera. Elle y occupait une modeste villa qui avait le grand agrément de se trouver en pleine forêt de palmiers dominant la mer. Je passai avec ma chère maman le premier jour de l'an, qui coïncidait avec l'anniversaire de la mort de mon père, des heures pleines d'effusion, pleines d'attendrissement. Il me fallut, toutefois, me séparer d'elle, car mes joyeux camarades m'attendaient en voiture, sur la route de la Corniche italienne, et mes larmes se séchèrent dans les rires. O jeunesse!...
Notre voiture s'arrêta d'abord à Loano, vers huit heures du soir.
J'ai avoué que j'étais gai quand même; c'est vrai, et pourtant j'étais en proie à d'indéfinissables réflexions, me sentant presque un homme, seul désormais dans la vie. Je me laissai aller au cours de ces pensées, trop raisonnables peut-être pour mon âge, tandis que les mimosas, les citronniers, les myrtes en fleurs de l'Italie me révélaient leurs troublantes senteurs. Quel contraste adorable pour moi, qui n'avais connu jusqu'alors que l'âcre odeur des faubourgs de Paris, l'herbe piétinée de ses fortifications et le parfum--je dis parfum--des coulisses aimées!
Nous passâmes deux jours à Gênes, y visitant le Campo-Santo, cimetière de la ville, si riche en monuments des marbres les plus estimés, et réputé comme le plus beau de l'Italie. Qui nierait après cela que l'amour-propre survit après la mort?
Je me retrouvai ensuite, un matin, sur la place du Dôme, à Milan, cheminant avec mon camarade Chaplain, le célèbre graveur en médailles, plus tard mon confrère à l'Institut. Nous échangeâmes nos enthousiasmes devant la merveilleuse cathédrale en marbre blanc élevée à la Vierge par le terrible condottière Jean-Galéas Visconti, en pénitence de sa vie. «A cette époque de foi, la terre se couvrit de robes blanches», comme l'a dit Bossuet, dont la grave et éloquente parole revient à ma pensée.
Nous fûmes très empoignés devant _la Cène_, de Léonard de Vinci. Elle se trouvait dans une grande salle ayant servi d'écurie aux soldats autrichiens, pour lesquels on avait percé une porte, ô horreur! abomination des abominations! dans le panneau central de la peinture même.
Ce chef-d'oeuvre s'efface peu à peu. Avec le temps, bientôt, il aura complètement disparu, mais non comme _la Joconde_, plus facile à emporter, sous le bras, qu'un mur de dix mètres de haut sur lequel est peinte cette fresque.
Nous traversâmes Vérone et y accomplîmes le pèlerinage obligatoire au tombeau de la Juliette aimée par Roméo. Cette promenade ne donnait-elle pas satisfaction aux secrets sentiments de tout jeune homme, amoureux de l'amour? Puis Vicenze, Padoue, où, en contemplant les peintures de Giotto, sur l'_Histoire du Christ_, j'eus l'intuition que Marie-Magdeleine occuperait un jour ma vie; et enfin Venise!
Venise!... On m'aurait dit que je vivais réellement que je n'y aurais pas cru, tant l'irréel de ces heures passées dans cette ville unique m'enveloppait de stupéfaction. N'étant pas M. Bædeker, dont le guide trop coûteux n'était pas dans nos mains, ce fut par une sorte de divination que nous découvrîmes, sans indications, toutes les merveilles de Venise.
Mes camarades avaient admiré une peinture de Palma Vecchio, dans une église dont ils ne purent savoir le nom. Comment la retrouver au milieu des quatre-vingt-dix églises que compte Venise? Seul, dans une gondole, je dis à mon «barcaiollo» que j'allais à Saint-Zacharie; mais, n'y ayant pas aperçu le tableau, une _Santa Barbara_, je me fis conduire à un autre saint. Nouvelle déception. Comme celle-ci se renouvelait et menaçait de s'éterniser, mon gondolier me montra, en riant, une autre église, celle de Tous les Saints (Chiesa di tutti santi), et me dit, moitié moqueur: «Entrez là, vous trouverez le vôtre!»
Je passe Pise et Florence, dont je parlerai plus tard, avec détails.
Arrivés près du territoire pontifical, nous décidâmes, pour ajouter quelque pittoresque en plus à notre route, qu'au lieu de passer par le chemin académique et d'arriver à Rome comme les anciens prix, par Ponte-Molle, antique témoin de la défaite de Maxence et de la glorification du christianisme, nous prendrions le bateau à vapeur à Livourne jusqu'à Civitta-Vecchia. C'était une première traversée que je supportai... presque convenablement, grâce à des oranges que je tenais constamment à la bouche en en exprimant le jus.
Nous arrivâmes enfin à Rome, par le chemin de fer de Civitta-Vecchia à la Ville Éternelle. C'était l'heure du dîner des pensionnaires. Ils furent fort interdits en nous voyant, car ils se faisaient une fête d'aller à la rencontre de notre voiture sur la voie Flaminienne.
L'accueil fut brusque. Un dîner spécial fut improvisé, qui commença les plaisanteries faites aux _nouveaux_, dits _les affreux nouveaux_.
En ma qualité de musicien, je fus chargé d'aller, une cloche à la main, sonner le dîner, en parcourant les nombreuses allées du jardin de la Villa Médicis, alors plongées dans la nuit. Ignorant les détours, je tombai dans un bassin. Naturellement, la cloche s'arrêta et les pensionnaires, qui écoutaient son tintement, se réjouissant de leur farce, eurent un rire inextinguible à l'arrêt soudain de la sonnette. Ils comprirent, et l'on vint me repêcher.