Part 18
On peut dire que sa gloire tint presque entière dans les quatre murs de la Bibliothèque nationale, mais qu'elle les fit éclater de toutes parts par son intensité même.
Et pourtant il arriva qu'après plus d'un demi-siècle passé dans cette chère bibliothèque, illustrée et remplie de ses travaux, il arriva qu'un décret inattendu dans sa rigueur vint lui rappeler qu'il était temps de songer à la retraite, comme s'il était des limites pour la gloire. L'émotion fut grande dans le pays, à la ville et aux champs, sinon à la cour. Car le nom de Léopold Delisle était partout populaire.
Il sortit de la Bibliothèque, le coeur affligé mais le front haut, comme un général sort d'une ville assiégée et courageusement défendue, avec tous les honneurs de la guerre. Il semblait un vainqueur ouvrant les portes de la place à qui voulait la prendre.
Jusqu'au dernier moment il suivit vos séances et il est mort debout, ainsi qu'il convenait à ce rude travailleur. A quelqu'un des siens qui lui reprochait, en ces derniers temps, de se lever trop matin ne répondit-il pas que «les vieillards devaient faire de longues journées parce qu'ils n'en avaient plus beaucoup à faire». Parole admirable à graver sur le marbre de sa tombe, car elle est l'indication de toute une vie.
L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a eu encore le regret de perdre un associé étranger en la personne d'Adolf Tobler, qui professait à Berlin la philologie romane depuis plus de quarante ans. Il était né le 23 mai 1835, près de Zurich.
Il contribua pour sa part, en plein dix-neuvième siècle, aux progrès et à la diffusion des études relatives à notre vieille langue française et à notre ancienne littérature. Et il est curieux de constater que cette oeuvre pie fut entreprise à Berlin par un professeur de Zurich. Saluons donc d'un dernier adieu ce savant étranger qui devait aimer notre pays, puisqu'il en aimait les lettres.
Je ne voudrais pas quitter l'Académie des Inscriptions sans signaler ici ce qui fut pour elle le grand événement de cette année, je veux parler des récentes découvertes faites dans la haute Asie. Le 25 février dernier, M. Paul Pelliot est venu rendre compte à l'Académie des résultats de la mission qui lui avait été confiée dans le Turkestan chinois et qu'il a remplie avec une admirable énergie durant trois années. Les ruines explorées dans ces régions, les temples, les grottes à sculptures et à peintures nous révèlent des civilisations insoupçonnées, contemporaines des premiers siècles du christianisme. Mais la découverte la plus étonnante est celle de toute une bibliothèque de manuscrits antérieurs au onzième siècle. Cette bibliothèque se trouvait cachée dans une grotte qui fut murée, apparemment en l'an 1035 de notre ère, et dont l'entrée a été découverte par hasard en 1900, par des moines bouddhistes.
M. Pelliot a été assez heureux pour pouvoir acheter aux moines et rapporter en France, à la Bibliothèque nationale, cinq mille rouleaux, entre autres un manuscrit chinois du cinquième siècle ou du début du sixième siècle, sur soie, admirablement conservé. Quel trésor!
Que sortira-t-il, au point de vue historique, du déchiffrement de cette énorme et inattendue source d'informations? Connaîtrons-nous l'histoire des migrations des races humaines qui de là sont venues fondre sur l'Europe? Un avenir prochain nous le dira.
Mais il nous faut reprendre la liste funèbre. L'Académie des Sciences n'a pas été parmi les plus épargnées, ayant perdu deux de ses membres: M. Bouquet de la Grye et Maurice Levy.
Nous ne suivrons pas M. Bouquet de la Grye dans toutes les étapes de sa carrière d'ingénieur explorateur, en Nouvelle-Calédonie, où le bateau qui le portait fait naufrage, en Égypte, à Saint-Jean-de-Luz dont il sauve la plage par la surélévation du récif Artha, au port de la Rochelle, à l'île Campbell et au Mexique pour y observer le passage de Vénus. C'est un an après son retour que vous l'appelez parmi vous. Son dernier rêve, vous le connaissez tous, c'était de faire de Paris un port de mer. Il n'aura pas vu la réalisation de ses plans grandioses, malgré les quinze années de lutte qu'il y consacra. D'autres recueilleront ce qu'il aura semé. L'idée d'ailleurs semble avoir perdu aujourd'hui de son intérêt, puisque les temps sont proches où nous verrons flotter au-dessus de nos têtes des bateaux aériens. A quoi bon dès lors les ports et les canaux!
L'Académie des Sciences vient d'être très éprouvée par la mort toute récente de Maurice Levy. Quand on lit, dans la notice nécrologique que lui a consacrée le président Émile Picard, l'étendue et la variété de ses travaux, on reste confondu. C'était une sorte de cerveau encyclopédique, d'un ressort et d'une lucidité incomparables, qui put s'attaquer à tous les sujets scientifiques et s'en rendre maître avec une merveilleuse dextérité.
Ce sont là d'ailleurs questions extrêmement délicates, sur lesquelles il est difficile et peut-être dangereux pour un musicien de disserter longuement. En toute humilité, il me faut déclarer n'être pas certain d'en avoir tout pénétré et peut-être, en insistant, m'aventurerais-je sur un clavier qui ne m'est pas familier. Or la crainte des fausses notes est le commencement de la sagesse. Quand on entend parler, à propos de Maurice Levy, des principes de la thermodynamique et de l'énergétique, de la géométrie infinitésimale, de la théorie mathématique de l'élasticité, de la mécanique analytique et de la mécanique céleste, toutes matières où il excellait, il est bien permis de frémir un peu.
L'Académie des Sciences a encore perdu trois membres associés et un membre libre: d'abord M. Agassiz, mort sur le navire qui le ramenait en Amérique, au sortir d'une de vos séances. Grand zoologiste, il était le principal représentant aux États-Unis de la biologie marine.
Puis ce fut le docteur allemand Robert Koch, dont les luttes contre la tuberculose sont restées célèbres. Il ne l'a pas vaincue tout à fait, mais il en a trouvé le bacille et peut-être par là a-t-il ouvert la brèche par où d'autres passeront pour venir à bout du terrible mal.
Enfin le si renommé astronome italien Schiaparelli, directeur de l'Observatoire de Milan, vient de disparaître.
Ce n'est pas parce que ce savant s'est toujours préoccupé de la gestation des étoiles filantes, un point qui préoccupe aussi parfois les compositeurs, qu'il attire surtout mon attention. De façon générale,--et mon illustre ami Saint-Saëns ne me contredira pas, lui qui est un des membres les plus actifs de la Société astronomique de France, à laquelle il confie volontiers ses pensées sur l'histoire du firmament,--de façon générale, dis-je, les musiciens ont toujours été attirés vers ce concert des astres dont parle le divin Platon et dont ils auraient bien voulu à leur tour percevoir quelque chose.
Moi-même j'ai installé, au sommet de ma chère retraite d'Égreville, une sorte d'observatoire, non dans l'espoir fallacieux, je dois le dire, de pénétrer la musique céleste, mais pour y mieux choisir, à l'aide d'un télescope, la planète où j'aimerais passer ma seconde existence. Car il n'en faut pas douter, puisque le philosophe américain William James, le membre associé que vient de perdre l'Académie des Sciences morales et politiques, l'auteur de _l'Immortalité humaine_ et de _l'Univers pluralistique_, nous donne l'espérance d'une autre vie. On estime qu'il est le plus illustre penseur qu'ait produit l'Amérique depuis Emerson. C'est surtout _le Pragmatisme_ qui établit sa réputation et créa une sorte de religion nouvelle. C'est là qu'il affirmait sa foi spiritualiste dans les termes les plus ardents. Il a poussé la conviction jusqu'à laisser après lui des messages réservés à plusieurs adeptes de la _Société de recherches psychiques_, leur promettant de communiquer avec eux de «l'au-delà».
Il n'est donc que temps de retenir sa place là-haut, si on veut pouvoir s'y loger. C'est l'avis de beaucoup d'esprits avisés, et il me souvient, à ce propos, d'une anecdote amusante qui me fut contée par Catulle Mendès, mon grand collaborateur. C'était à l'époque de sa jeunesse, alors qu'il menait une vie difficile, n'ayant que son talent pour subsister. Il était des soirs où il ne savait trop comment dîner, où il lui fallait, comme on dit, serrer d'un cran sa ceinture. Un de ces soirs mornes, il déambulait mélancoliquement sur le boulevard, en compagnie de son ami Villiers de l'Isle-Adam, dont l'escarcelle n'était pas mieux garnie. Mendès, qui avait l'âme forte malgré tout, faisait de son mieux pour réconforter son compagnon particulièrement découragé, et entreprenait de le nourrir de rêves, à défaut d'un menu plus substantiel.
Un peu fiévreux, tout auréolé d'or comme un apôtre, avec des gestes larges enveloppant l'espace, il parlait sous la lune blafarde des temps futurs qui leur apporteraient la fortune avec la gloire, et se lançait dans des spéculations philosophiques transcendantes et des plus hasardeuses. Affirmant sa foi ardente dans une autre vie supérieure, il appuyait complaisamment sur les délices de la planète lumineuse, où l'on ferait bombance, après avoir erré si misérablement sur une terre d'amertume.
Et Villiers de l'Isle-Adam, à moitié convaincu, de l'interrompre en s'abattant sur un banc: «Eh bien! mon vieux, nous nous en souviendrons alors de cette planète-ci où nous sommes!»
Mais nous voici peut-être un peu loin de Schiaparelli, dont il convient de rappeler qu'il fut le premier à vouloir distinguer des «canaux» dans la planète Mars. Qui, d'ailleurs, pourrait prétendre le contraire?
Le membre libre qu'a perdu l'Académie des Sciences s'appelait Eugène Rouché. Que de générations d'écoliers lui doivent d'avoir été initiés, bon gré, mal gré, aux beautés du carré de l'hypoténuse! Enfin, il a trouvé sur les équations algébriques des nouveautés qui devinrent classiques dans le monde pédagogique.
L'Académie française a fait trois pertes cruelles: Eugène-Melchior de Vogüé, Henri Barboux et Albert Vandal.
On pourrait, semble-t-il, établir une sorte de rapprochement entre les destinées d'Eugène-Melchior de Vogüé et celles mêmes de Chateaubriand.
Comme il arriva pour Chateaubriand au château de Combourg, nous le voyons passer les premières années de sa jeunesse dans ce château de Gourdan, berceau de la noble famille des Vogüé; il y trouve surtout de la mélancolie et de la méditation autour d'une vieille bibliothèque, où il se plut, selon ses propres expressions, «à lire des poètes chéris, à deviser de voyages et d'histoires, de projets et d'espérances».
La politique n'avait pas laissé Chateaubriand indifférent, Eugène-Melchior de Vogüé s'y laissa prendre aussi.
Et voici sa carrière de romancier qui commence. De même que Chateaubriand avait écrit avec _René_ une sorte d'autobiographie, de même on a voulu voir dans la personne du député Jacques Andarran, principal personnage du roman _les Morts qui parlent_, celle même de Melchior.
Il faut citer encore, pour cette période de production, _Jean d'Agrève_ et _le Maître de la mer_, qui répondent à d'autres phases de la vie intellectuelle et morale de l'auteur.
Eugène-Melchior de Vogüé n'a pu achever son quatrième roman, _Claire_, qu'il laissait espérer.
Il est mort dans la sérénité d'une conscience sans reproche, ne voulant à ses funérailles, prescrivit-il dans son testament, «que les prières de l'Église catholique». Il était donc un bon chrétien, tout comme encore l'auteur du _Génie du Christianisme_.
Un mois après, presque jour pour jour, nouveau deuil pour l'Académie française.
Henri Barboux, l'un des plus illustres maîtres du barreau, s'en allait après une courte maladie que ne put vaincre sa verte vieillesse. Profitons de ce que la parole du bâtonnier Barboux est encore chaude à nos oreilles, pour dire quelle émotion elle soulevait au prétoire, et quelles nobles causes elle a souvent servies.
Le frêle et charmant Albert Vandal ne devait pas non plus longtemps attendre pour rejoindre dans la mort le puissant et vigoureux Eugène-Melchior de Vogüé. Le chêne et le roseau furent emportés d'un même coup.
«L'histoire manquerait à son but, disait Albert Vandal, si elle ne cherchait dans le passé des avis et des leçons.» Un lien coordonne ses premières publications, leur apportant une unité qui double leur force.
Mais l'oeuvre qui gardera surtout son nom de tout oubli, c'est assurément _l'Avènement de Bonaparte_, où il éclaire tant de coins demeurés obscurs des lueurs de la vérité, redresse tant d'erreurs accréditées, et lave son héros des souillures dont on le voulait salir. Il ne faut pas oublier qu'Albert Vandal appartenait à une famille napoléonienne d'idées et d'affection, et que son père avait une haute situation sous le second Empire. Il était lui-même resté fidèle à ces souvenirs, et on ne peut que l'en honorer davantage, puisqu'il s'était ainsi fermé volontairement toutes les carrières diplomatiques ou autres, où son esprit délié si fertile, si averti, aurait pu utilement briller au service de la France. Il ne lui restait qu'à se réfugier dans l'histoire, qui ne s'en plaignit pas.
Avec Émile Cheysson, l'Académie des Sciences morales et politiques a perdu surtout un grand homme de bien. Sans lui, au siège de Paris, nous serions certainement tous morts de faim. Meunier génial et gigantesque, il sut accumuler dans notre ville un bloc enfariné qui dit plus à nos estomacs affamés que celui de la fable, d'apparence si suspecte. Conquis par les doctrines du célèbre économiste Le Play, une notion précise s'empare de son esprit: celle du devoir social. De là cette suite continue d'ouvrages se rapportant tous au même but poursuivi: _la Guerre au taudis_, _la Mutualité_, _la Protection des enfants_, etc., etc. La mort le surprit au milieu de cette lutte incessante contre la misère et le mal. Saluons bien bas sa mémoire.
M. Evellin fut, lui, docteur en philosophie, et il la professa en plusieurs lycées. Ses thèses de doctorat ne sont pas oubliées. Elles avaient pour sujet la critique de la théorie cosmologique de Boscovich (_Quid de rebus corporeis vel incorporeis senserit Boscovich_) et la critique du concept de l'infini. Je suis heureux, messieurs, que les circonstances me permettent de vous citer un peu de latin, mais soyez assuré que je n'en abuserai pas.
Les deux ouvrages principaux d'Evellin: _Infini et Quantité_, _la Raison pure et les Antinomies_, lui assurent pour l'avenir un rang distingué dans la lignée de Descartes et de Kant.
Il me faut ajouter encore ici le nom considérable de M. Gustave Moynier, né à Genève en 1826, associé étranger de l'Académie des Sciences morales en 1902.
Il fut un fervent et précieux appui dans toutes les causes où la charité, l'ordre, le droit réclamaient sa parole et l'autorité de son esprit si largement ouvert au bien.
J'en arrive à ma chère Académie des Beaux-Arts qui vient d'être frappée cruellement par deux morts récentes, sur lesquelles je n'appuierai pas autant qu'il le faudrait, me réservant d'y revenir avec plus de détails et de tendresse aussi, lors de la prochaine séance annuelle de notre Académie.
Charles Lenepveu fut pour nous le bon compagnon, l'ami sûr. Le sort ne lui donna pas toujours ce qu'il méritait et pourtant il prenait avec enjouement la vie telle qu'elle se présentait, se gardant de lui demander plus qu'elle ne pouvait donner.
En 1865, il était admis au concours de Rome et d'emblée en sortit vainqueur. Il prit part à un nouveau concours ouvert par l'État pour un ouvrage en trois actes destiné à l'Opéra-Comique. Il en fut encore le triomphateur avec cette partition du _Florentin_ que, par suite des graves événements de 1870, il ne put voir au théâtre qu'en 1874. Enfin une _Velléda_, qui fut représentée à Londres, où il eut la bonne fortune d'avoir pour principal interprète Adelina Patti.
Au Conservatoire il fut un professeur admirable d'harmonie et de composition. Il laissera après lui d'autres maîtres formés à son école, laquelle, tout en suivant sans hâte la marche ascendante et un peu précipitée de l'art musical, resta celle de la conscience, de la probité, de la force tranquille et du clair bon sens.
La perte de Frémiet est une sorte de découronnement pour la sculpture française. C'était un très grand artiste, personnel et original. Michel-Ange a dit: «Celui qui s'habitue à suivre n'ira jamais devant.» Frémiet ne suivit pas.
Faut-il rappeler ici ses principaux ouvrages: la statue équestre de _Louis d'Orléans_, _l'Homme à l'âge de pierre_, le _Saint Grégoire de Tours_, l'_Éléphant_ du jardin du Trocadéro, le _Centaure Térée_, les _Chiens courants_, le _Faune taquinant de jeunes oursons_, son oeuvre tragique et si émotionnante: _Gorille enlevant une femme_, qui lui valut à l'Exposition de 1888 une médaille d'honneur acclamée, et cette _Jeanne d'Arc_ populaire qui a fait de la place de Rivoli une sorte de lieu de pèlerinage patriotique. Ainsi il travailla sans s'arrêter, toujours svelte et alerte, jusqu'à l'extrême vieillesse puisqu'il est mort à 86 ans et que parfois encore on le surprenait à l'atelier triturant la glaise ou le ciseau à la main, l'esprit éveillé, la chanson aux lèvres, avec son air un peu narquois de vieux gamin de Paris.
Maintenant sa gloire repose dans un linceul de pierre, de cette pierre qu'il a tant aimée et qu'il animait de son souffle créateur. Elle lui dut souvent la vie, et elle l'encercle de mort.
Avec Georges Berger, notre Académie a perdu un gentilhomme d'art. Il n'en pratiquait aucun, mais il les aimait tous et les servit loyalement.
Il fut d'abord l'organisateur de nos grandes Expositions, celle si merveilleuse de 1889. Rappelons aussi l'Exposition spéciale d'électricité en 1881, d'où partirent les applications usuelles des découvertes d'Edison; car c'est là aussi qu'on vit ou plutôt qu'on entendit la première application pratique du téléphone. Se rappelle-t-on la stupéfaction des auditeurs quand il leur fui donné de percevoir au bout d'un fil la musique qu'on faisait à l'Opéra? De loin, c'est quelque chose.
La «Société des amis du Louvre» lui doit son existence. Il créa enfin ce «Musée des arts décoratifs» dont on connaît l'intérêt pratique. Il voulut entrer dans la politique et sut y apporter la grâce et le sourire.
Je dirai encore quelques mots du peintre anglais Sir Williams Queller Orchardson, notre membre associé. Né en 1835 à Édimbourg il fut nommé membre de la Royal Academy en 1877. C'est une vie heureuse qui n'a pas d'histoire et fut toute consacrée au labeur.
Pour aujourd'hui, j'estime que le plaisir de converser avec vous--les occasions pareilles en sont si rares--m'a entraîné plus loin qu'il n'eût fallu. Je vais donc tirer le rideau, comme nous disons au théâtre.
Aussi bien nous voici arrivés au bout de cette voie Appienne, où dorment à présent nos morts. Les anciens la voulaient mélancolique, mais non douloureuse: «Aux jours d'anniversaire, ils la traversaient avec des fleurs, et la blancheur des tombeaux y rayonnait dans le deuil des noirs cyprès.» Adressons un dernier salut à ceux des nôtres qui nous ont quittés dans l'apaisement d'une noble tâche accomplie, et continuons la route humaine, en puisant des forces dans leur exemple.
SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE DE L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
Samedi 5 novembre 1910.
_Discours de Massenet, président de l'Académie des Beaux-Arts._
MESSIEURS,
Il y a quinze jours à peine, sous cette même coupole, c'était grande réception. Ici se trouvaient réunis les membres des cinq Académies, d'illustres savants, des philosophes éminents, la fine fleur des lettres françaises, et nous aussi, les fervents de l'art. C'était une cérémonie; aujourd'hui c'est une fête familiale. Nous sommes entre nous, nous pouvons nous livrer sans contrainte aux douceurs de la causerie et, encore tout à l'heure, nous ferons de la musique, comme chez M. Choufleuri. Sous le même frac brodé et avec, en parade, la même épée au côté, ce n'est plus pourtant au fauteuil le président d'hier, mais un camarade un peu plus haut juché.
Mais voici qu'une pensée nous afflige au début de notre entretien, celle de ne point voir parmi nous, à sa place habituelle, notre si aimé et si éminent secrétaire perpétuel Henry Roujon, retenu loin de nous par les soins d'une convalescence. Qu'il sache, lui et sa chère famille, que nous sommes profondément attristés de la raison de son absence, que nous lui souhaitons un heureux et prompt retour et que nous lui adressons l'expression de notre souvenir le plus vibrant et le plus ému.
Qu'il me soit permis de remercier ici les généreux donateurs qui ont pensé aux jeunes artistes. M. Gustave Clausse a fait _donation entre vifs_ à l'Académie des Beaux-Arts d'un titre de rente annuelle qui sera employée à faciliter le travail de «restauration» exigé comme envoi de dernière année d'un architecte pensionnaire de la Villa Médicis.
M. John Sanford Saltus, artiste, citoyen des États-Unis, demeurant à New-York, a fait aussi donation entre vifs à l'Académie des Beaux-Arts de la somme nécessaire pour la fondation d'un prix annuel de _cinq cents francs_ en faveur de l'auteur d'un tableau de bataille admis aux Expositions des Beaux-Arts de Paris.
Mme veuve Ambroise Thomas, par son testament, en date du 27 juillet 1898, a, en souvenir de son illustre mari, légué une rente annuelle de douze cents francs pour être partagée également chaque année entre les jeunes musiciens admis au concours définitif du grand-prix de Rome.
L'épouse vénérée de mon grand et tendre maître devait avoir cette touchante attention dont profiteront désormais les concurrents au grand prix de composition musicale.
Nous avons en face de nous de la jeunesse radieuse, les triomphateurs des derniers concours, le futur convoi pour la Villa Médicis, bagne fleuri des arts, et nous prenons notre part de leur joie et de leurs espérances. Sans doute, mes jeunes amis, nous sommes le crépuscule et vous êtes l'aurore. Mais un dicton prétend qu'au coeur des artistes vit un printemps éternel. Dépêchons-nous d'y croire.
S'il en fallait un exemple, ne le trouverions-nous pas de suite chez notre grand Frémiet, que nous venons d'avoir la douleur de perdre, la seule qu'il nous ait faite en sa longue vie de quatre-vingt-six années.
Prenez-le à ses débuts, à l'heure des premières difficultés. Il lutte, mais dans l'allégresse de ses vingt ans, soutenu par sa foi et l'oeil obstinément fixé vers les horizons qui le tentent. Il est employé aux moulages anatomiques du musée Orfila--il l'a bien fallu pour vivre--mais de ce stage à la clinique de l'École de médecine, quelles leçons il sait tirer! Il en profite pour étudier de plus près l'anatomie des fauves et le jeu de leurs muscles. Ces années de labeur obscur feront plus tard sa force et sa puissance.
On est toujours le neveu de quelqu'un, selon la formule de Figaro; Frémiet eut la chance d'être celui de Rude. Quel maître et quel élève! De Rude il tenait les principes solides de son métier; mais qu'il sut rester, malgré tout, personnel et original! «Celui qui s'habitue à suivre n'ira jamais devant», assurait Michel-Ange. Frémiet voulut aller devant. Et la gloire commence.
Si on le voulait pousser un peu, il ne faisait nulle difficulté d'accorder aux bêtes, comme le poète Lucrèce, une suprématie évidente sur les hommes, et il en donnait nombre de raisons ingénieuses. Il est donc naturel que ses prédilections l'aient porté surtout du côté des animaux. «Sculpteur animalier» était le titre qu'il revendiquait.
Ne trouvez-vous pas prodigieux cet art superbe du sculpteur? Le peintre a sa palette aux couleurs multiples, où d'un pinceau léger il peut trouver tous les tons que lui suggère une riche imagination; le musicien a les sept notes de la gamme, dont il peut varier à l'infini les combinaisons, selon les lois de l'harmonie, s'il en est encore, et celles de la polyphonie la plus truculente; l'architecte trace des plans, que d'un crayon agile et d'une gomme élastique, complaisante il peut modifier à sa guise.
Mais le sculpteur?