Mes souvenirs (1848-1912)

Part 16

Chapter 163,612 wordsPublic domain

J'avais quitté cette planète, laissant mes pauvres terriens à leurs occupations aussi multiples qu'inutiles; enfin, je vivais dans la splendeur scintillante des étoiles qui me paraissaient alors grandes chacune comme des millions de soleils! Autrefois, je n'avais pu jamais obtenir cet éclairage-là pour mes décors, dans ce grand théâtre de l'Opéra où les fonds restent trop souvent obscurs. Désormais, je n'avais plus à répondre aux lettres; j'avais dit adieu aux premières représentations, aux discussions littéraires et autres qui en découlaient.

Ici, plus de journaux, plus de dîners, plus de nuits agitées!

Ah! si je pouvais donner à mes amis le conseil de me rejoindre là où je suis, je n'hésiterais pas à les appeler près de moi! Mais le voudraient-ils?

Avant de m'en aller dans le séjour éloigné que j'habite, j'avais écrit mes dernières volontés (un mari malheureux avait profité de cette occasion testamentaire pour écrire avec joie ces mots: _Mes premières volontés_).

J'avais surtout indiqué que je tenais à être inhumé à Égreville, près de la demeure familiale dans laquelle j'avais si longtemps vécu. Oh! le bon cimetière! En plein champ, dans un silence qui convient à ceux qui l'habitent.

J'avais demandé que l'on évitât de pendre à ma porte ces tentures noires, ornements usés par la clientèle. J'avais désiré qu'une voiture de circonstance me fît quitter Paris. Ce voyage, avec mon consentement, dès huit heures du matin.

Un journal du soir (peut-être deux) avait cru devoir informer ses lecteurs de mon décès. Quelques amis--j'en avais encore la veille--vinrent savoir, chez mon concierge, si le fait était exact, et lui de répondre: «Hélas! Monsieur nous a quittés sans laisser son adresse.» Et sa réponse était vraie, puisqu'il ne savait pas où cette voiture obligeante m'emmenait.

A l'heure du déjeuner, quelques connaissances m'honorèrent, entre elles, de leurs condoléances, et même, dans la journée, par-ci, par-là, dans les théâtres, on parla de l'aventure:

--Maintenant qu'il est mort, on le jouera moins, n'est-ce pas?

--Savez-vous qu'il a laissé encore un ouvrage? Il ne finira donc pas de nous gêner!

--Ah! ma foi, moi je l'aimais bien! J'ai toujours eu tant de succès dans ses ouvrages!

Et c'était une jolie voix de femme qui disait cela.

Chez mon éditeur, on pleurait, car on m'y aimait tant!

Chez moi, rue du Vaugirard, ma femme, ma fille, mes petits et arrière-petits-enfants étaient réunis, et, dans des sanglots, trouvaient presque une consolation.

La famille devait arriver à Égreville le soir même, veille de l'enterrement.

Et mon âme (l'âme survit au corps) écoutait tous ces bruits de la ville quittée. A mesure que la voiture m'en éloignait, les paroles, les bruits s'affaiblissaient, et je savais, ayant fait construire depuis longtemps mon caveau, que la lourde pierre, une fois scellée, serait, quelques heures plus tard, la porte de l'oubli!

APPENDICE

MASSENET PAR SES ÉLÈVES

_Voici les notes que nous avons reçues de quelques-uns des élèves les plus célèbres de Massenet:_

9 décembre 1911.

Tous ceux qui ont passé par la classe de Massenet en conservent le plus noble et le plus charmant souvenir. Jamais professeur ne fut plus aimé de ses élèves ni plus digne de l'être. Dès qu'il vous voyait, tout de suite, dès la première fois, il établissait entre lui et vous un lien affectueux, une petite connivence secrète; par un mot, par un regard, il vous témoignait qu'il vous avait compris, qu'il était votre ami, qu'il s'emploierait à votre bien. Et c'était vrai. Il apportait à ses fonctions délicates et supérieures un tact, une ardeur, un zèle compréhensif, auxquels il était impossible de résister pour peu qu'on eût une parcelle de coeur et d'intelligence.

On reproche toujours à ses élèves de faire «du Massenet». Avec ça que les autres n'en font pas! Est-ce notre faute si Massenet a trouvé et fixé, pour longtemps encore, la forme mélodique française du charme amoureux? Si ceux-là mêmes qui l'ont le moins connu et le plus dénigré n'ont pu s'empêcher de subir son influence, comment ne l'aurions-nous pas doublement éprouvée, nous qui vivions près de lui et respirions avec enchantement sa personnalité fascinante?

Mais jamais, jamais Massenet n'a imposé ses idées, ses préférences, ni surtout sa manière à aucun de ses élèves; bien au contraire, il s'identifiait à chacun d'eux, et l'un des traits les plus remarquables de son enseignement consistait dans l'assimilation dont il faisait preuve quand il corrigeait leurs travaux; qu'il s'agît d'un détail à rectifier, ou d'une modification profonde dans le plan, le factum, la couleur ou le sentiment de l'ouvrage qu'il avait sous les yeux, ce qu'il indiquait, ce qu'il conseillait, ne semblait pas émaner de lui, Massenet: il le tirait pour ainsi dire de l'élève lui-même, de son tempérament, de ses qualités, de son style propres, et refaisait le travail tel que l'eût refait spontanément cet élève, s'il eût eu l'expérience nécessaire...

Je ne lui ai jamais entendu dire à un élève une chose désobligeante; ses critiques étaient toujours faites sur un ton de cordialité.

--Voyez-vous, je regrette un peu ce passage... Vous n'avez pas absolument rendu ce que vous vouliez. Oh! je le sais bien, ce que vous vouliez! (Et il le décrivait avec une exactitude, une finesse!) Eh bien! tenez, cherchons ensemble... Ah! c'est difficile! mais pourtant... oui, je crois que j'ai trouvé... Parbleu!... Comment ne l'avez-vous pas vu, puisque vous l'avez indiqué d'instinct, vous-même? Là, voyez!...

Et son petit crayon d'argent s'agitait dans sa main blanche et nerveuse...

Parfois, il était malicieux; mais l'ironie se voilait, chez lui, sous des formes si séduisantes! A un élève, devenu aujourd'hui relativement célèbre et dont il goûtait peu, je crois, la nature stérile et compliquée, il dit un jour, après avoir examiné quelques pages d'orchestre qu'il lui montrait:

--C'est intéressant, c'est curieux, comme vous faites bien l'orchestre de votre musique.

Et, quelques jours plus tard, comme ce même élève lui soumettait un morceau de chant ou de piano:

--C'est amusant..., c'est intéressant à constater... Enfin... comme vous faites bien la musique de votre orchestre!...

Il faudrait des pages pour dire son érudition, sa mémoire, sa rapidité de compréhension, sa facilité de comparaison et de citation.

Et quel interprète des maîtres! Je me souviens d'une séance où, emporté par une démonstration, il en vint à nous chanter toute la scène de la prédiction du grand prêtre dans _Alceste_: «Apollon est sensible à nos gémissements!»

Je ne pourrai jamais plus l'entendre chanter--que dis-je! la voir jouer par personne!

Il parlait de tout, de littérature, d'histoire et de peinture; tout lui était bon pour illustrer ce qu'il voulait nous faire comprendre, et son éloquence égalait sa sensibilité. Je n'oublierai jamais les heures passées avec lui au Musée du Louvre...

REYNALDO HAHN.

Niort, 7 décembre 1911.

Votre lettre m'arrive à Niort, le jour où j'enterre celle qui remplaçait ma mère auprès de moi et qui emporte avec elle toute ma jeunesse.

C'est ma jeunesse aussi que vous évoquez en me demandant ces lignes dont la brièveté m'est imposée par la douleur et les larmes. Et c'est ma jeunesse qui s'associe à la ferveur de mes camarades pour vous répondre. C'est ma jeunesse qui envoie au maître son hommage: le plus beau et le plus doux que je puisse offrir.

ALFRED BRUNEAU.

Paris, 10 décembre 1911.

Je suis très flatté et très reconnaissant de votre aimable appel pour rendre gloire à Massenet. Pardon de cette familiarité! Mais je me souviens que, tout jeune élève à la classe de piano de M. Mathias, je lui dis:

--Monsieur, excusez-moi, je vous quitte pour aller au cours de M. Massenet.

Et Georges Mathias de me répondre, avec vivacité:

--Quand on a l'honneur d'être élève de Massenet, on supprime «Monsieur».

Combien j'ai été heureux de faire partie de cette classe qui était pour moi, comme pour nous tous, une délicieuse récréation, en même temps qu'un précieux enseignement qui nous conduisait vers les beautés de la Ville Éternelle! Enseignement très imagé et faisant comprendre la musique, avec un art tout particulier, par des exemples qu'il savait trouver dans la littérature, la peinture. Exemple bien caractéristique:

--N'oubliez pas à cet endroit, me dit-il, la petite flûte; c'est du vermillon!

Un des grands talents du maître, talent inoubliable! c'était de faire comprendre, aimer, approfondir, lui-même chantant, exécutant au piano, les oeuvres des maîtres. Il nous jouait souvent Schubert et Schumann, comparant leurs différents génies jusque dans les plus petites nuances.

Il nous a commenté aussi la symphonie. Je me souviens d'un cours intéressant où il nous expliqua avec clarté la hardiesse des développements de la symphonie en _sol mineur_ du grand Mozart. Un jour aussi, il nous démontra d'une façon pittoresque la différence entre les «trois orages»: de _la Pastorale_, de _Guillaume Tell_ et de _Philémon et Baucis_. L'orage-symphonie, l'orage-opéra et l'orage-opéra-comique. Vous voyez, par là, la diversité de son enseignement: pas moyen de s'ennuyer! Si je continuais le récit de mes souvenirs, il me faudrait trop de pages. Avant de terminer, je tiens à vous remercier, monsieur, de l'occasion que vous me donnez de prouver mon admiration et mon affectueuse reconnaissance envers mon cher maître, une des gloires de l'art musical français.

CHARLES LEVADÉ.

9 décembre 1911.

Il est peu d'images du passé qui me soient aussi chères que celle de mon maître Massenet dans sa classe, à l'ancien Conservatoire. Le lieu était le plus malgracieux qui se pût voir. On y accédait par un couloir étroit, dont le méandre recélait l'inévitable piège de deux marches obscures. La petite salle était nue, sans réserve. Devant un grand vieux piano, une chaise pour le maître, flanquée de deux escabeaux dont s'emparaient les doyens de la classe, les autres élèves debout pressés autour. Une crasse auguste engluait les formes et les couleurs; et l'on ne savait pas ce qu'on respirait là-dedans: il semblait que, depuis Cherubini, personne n'eût ouvert les fenêtres, dont les vitres poudreuses tremblaient au vacarme du faubourg Poissonnière. La lumière, à l'entresol, était si chiche, qu'il y fallait, certains jours sombres, la chandelle. Mais, dès que M. Massenet avait levé sur nous son oeil avide de vie, dès qu'il avait parlé ou mis sa main au clavier, tout s'éclairait, l'atmosphère vibrait d'espérances, de jeunes illusions, des plus vives impressions musicales. Son enseignement se bornait à examiner et à corriger nos travaux, à leur opposer et à commenter des modèles: les principes se déduisaient ainsi, au hasard de l'occasion, qui parfois menait loin. On peut concevoir plus de méthode; mais, données avec la vivacité d'intelligence et la passion qu'y apportait M. Massenet, ces leçons avaient un pouvoir merveilleux d'éveiller et de soutenir l'activité d'un jeune esprit. Jouant et chantant lui-même, illuminant ainsi nos pauvres essais, le maître démêlait mieux que nous ce que nous avions rêvé d'y mettre, discernait du premier coup la miette féconde dont nous n'avions pas su tirer parti; et s'il nous renvoyait, notre travail en morceaux, il ne nous renvoyait qu'avec l'ardente confiance de faire mieux, et le moyen topique d'y réussir. La clarté, la mesure, la rigoureuse propreté, mais le mouvement juste de la forme; la sincérité et la simplicité du sentiment: là étaient ses premiers conseils.

On lui a reproché cet enseignement: on a dit que tous ses élèves «faisaient du Massenet». En sept années, je ne l'ai pas entendu demander une fois, ou seulement approuver qu'on en fît. Et ses élèves ont-ils été seuls à en faire? Des maîtres mêmes, contemporains de M. Massenet, et jusqu'à ses aînés, de combien peut-on dire qu'ils n'ont pas un instant subi l'empreinte de son irrésistible séduction? Ce sont les natures amorphes, comme Guiraud et Delibes, qui peuvent former des élèves qui ne gardent rien d'elles.

Quant aux auteurs qu'il nous faisait connaître, M. Massenet les choisissait avec un éclectisme parfait, et quelquefois le plus loin qu'il pouvait sembler de son propre idéal. Il trouvait dans chacun l'exemple efficace, soit pour appuyer quelque précepte technique, soit, et plus souvent encore, pour nous faire saisir de quelles impressions de l'art, de la nature, et de la vie surtout, le fond de la musique est fait. Ce qui ne se peut dire, c'est avec quelle intensité de couleur et d'émotion il savait, sur ce piano minable, éveiller toute la beauté intime et la beauté plastique d'un chef-d'oeuvre; mais il faut avouer que rien ne nous captivait davantage que l'exécution, exceptionnellement consentie, de l'un de ses propres ouvrages. Qui n'a pas entendu par Massenet la musique de Massenet ne sait pas ce que c'est que la musique de Massenet. Les interprètes sont si rares, qui n'en ont pas chargé le trait, au degré, souvent, de la caricature! Et quelle joie, quand il apportait quelques pages manuscrites de la partition en oeuvre! pages de l'aspect le plus net, le plus sûrement ordonné, mais d'un aspect frémissant, qui avait déjà une grâce expressive: des pages de sa vie vraiment, la date notée au coin, avec le fait, petit ou grand, qui avait été pour lui l'événement du jour. J'entends encore une lecture, inoubliable, de _Werther_; et je revois l'expression singulière d'anxiété sur le front du maître, qui certes n'attendait pas un avis de ses élèves, mais guettait le trouble de ce premier public, tout sensible, et trop naïf pour la simulation.

J'ai commencé de comprendre, ce jour-là, que, lorsqu'on reproche à M. Massenet un grand désir de plaire, cette expression péjorative n'est pas exacte. Le vrai désir qui le domine est d'être aimé. Ou, plutôt, c'est un besoin, inquiet jusqu'à la fièvre, d'aimer lui-même éperdument sa création et de la rendre si émouvante que tous l'aiment comme il l'aime, et de toujours chercher celle qui trouvera le plus directement des coeurs prêts à s'ouvrir...

Et il arrivait qu'on entendit, au milieu de ces capiteux entretiens, discrètement heurter. La porte entrebâillée, un visage passait, un vieux visage à favoris, resplendissant d'un regard divin et d'un large sourire, où l'âme s'offrait. C'était «le père Franck», qui venait--les deux classes ayant beaucoup d'élèves communs, et les heures coïncidant certaines fois--demander si l'un de ces jeunes gens ne consentirait pas à aller lui tenir un peu compagnie devant son orgue, où il se morfondait tout seul.

GASTON CARRAUD.

10 décembre 1911.

Le maître a toujours gardé à notre endroit, quant à ses oeuvres, un silence farouche; il nous les cachait presque.

Un jour, cédant à nos instances, il voulut bien nous jouer quelques mesures de la danse galiléenne de _la Vierge_, dont l'orchestration nous avait vivement intéressés. Plus tard, il consentit, non sans s'être fait beaucoup prier, à nous interpréter l'air du ballet en _si mineur_ d'_Hérodiade_; plus tard encore, quelques mesures de Manon qu'il achevait alors; le récitatif: _Je ne suis qu'une pauvre fille_. Mais ce fut, en quatre années, tout son apport d'exemples personnels. A ce point de vue, notre curiosité fut toujours déçue. Tel était son souci de nous éloigner des choses de la mode, de faire de nous--au sens le plus hautain, le plus éternel du mot--des musiciens. Ce fut le plus merveilleux éveilleur d'âmes, le plus généreux stimulateur d'énergies et d'imaginations. Les âmes ont répondu; les imaginations ont fleuri: il en peut revendiquer hautement comme sienne l'harmonieuse moisson.

PAUL VIDAL.

9 décembre.

Mon souvenir de la classe Massenet? Le souvenir d'une classe où nous allions avec joie, d'un maître qui était adoré de ses élèves, d'un enseignement vivant, varié, et le contraire de scolastique.

C'est un beau souvenir. Et notre maître sait bien que ses nombreux élèves lui gardent tous une profonde reconnaissance.

HENRI RABAUD, Chef d'orchestre de l'Opéra.

MASSENET PAR SES INTERPRÈTES

_Deux des plus charmantes interprètes de Massenet ont bien voulu également nous adresser un souvenir sur leur maître et ami:_

10 décembre 1911.

Pour parler du maître, je trouve bien intéressant de raconter un peu ce que sont les études avec lui.

Ah! ce n'est pas toujours un moment agréable, car le maître, lorsqu'il apporte les pages nouvelles d'un ouvrage, voudrait que l'interprète rendît aussitôt le sentiment, le caractère, les nuances... tout, enfin. Il ne peut admettre une hésitation, il se croit à la veille d'une répétition générale... Il exige, dès le premier contact de l'artiste avec le rôle nouveau... la perfection!

Mais, lorsqu'il se sent compris, quel changement se produit! Il est joyeux, reconnaissant; il parle avec bonté et vous comble d'éloges. Exagération au début... exagération à la fin.

Tout s'arrange, cependant, et le maître aime tant les artistes qu'il leur donne une place d'honneur parmi les plus chers de sa famille.

Combien aussi les artistes l'aiment, l'admirent et le révèrent!

LUCY ARBELL, de l'Opéra. #/

11 décembre.

Mon grand et cher illustre maître Massenet ne se doute pas qu'il fut le premier à m'applaudir à Paris.

Venant de Bordeaux, je me présentais au concours d'admission du Conservatoire, quand un des membres du jury se mit à battre des mains.

--Eh bien! vous pouvez être contente, mademoiselle, me dit l'appariteur, c'est M. Massenet qui vous a applaudie!

J'étais follement heureuse. Pensez donc! Mais, hélas! ma joie fut courte... A peine rentrée dans le foyer où les «candidates» attendaient leur tour, je me vis assaillie par vingt jeunes filles qui m'interpellaient avec une volubilité rageuse. A travers ce flux de paroles, je distinguais pourtant ces mots:

--En a-t-elle de la chance!

--C'est vrai que Massenet vous a applaudie?

--Pas possible!

--Si!

--Non!

--Ça se raconte.

Etc.

Heureusement, la mère d'une des concurrentes mit tout le monde d'accord en prononçant, avec autorité, cette phrase venimeuse:

--Je l'avais bien dit à ma fille: «Massenet applaudit toujours... quand on lui chante sa musique.»

Je venais de concourir dans le grand air de _la Juive_!!!

JULIA GUIRAUDON-CAIN.

MES DISCOURS

INAUGURATION DE LA STATUE DE MÉHUL

2 octobre 1892.

_Discours de Massenet, membre de l'Institut, au nom de l'Académie des Beaux-Arts._

MESSIEURS,

Nous sommes à une époque où chaque pays, chaque coin de terre, tient à honneur de glorifier dans le marbre ou dans le bronze les hommes célèbres qu'il a vus naître.

Cela vaut mieux assurément qu'une coupable indifférence pour ceux dont la patrie a le droit de s'enorgueillir.

Cependant, dans le nombre des statues qu'on a élevées en ces derniers temps, peut-être quelques-unes l'ont-elles été avec précipitation, comme sous le coup d'une admiration trop hâtive. Ce n'est pas le reproche qu'on pourra adresser à celle de votre Méhul, le fier et mâle artiste dont nous voyons ici la noble image. Cent ans ont passé sur sa gloire sans l'entamer. Et c'est pourquoi je remercie l'Académie des Beaux-Arts de l'honneur qu'elle m'a fait en m'envoyant parmi vous pour porter la parole en son nom et pour déposer au pied de ce monument le tribut de son admiration. Je le ferai, sinon avec l'éloquence que vous auriez désirée, du moins avec tout le respect et la piété d'un descendant très humble pour un ancêtre illustre et vénéré.

Il est né dans votre ville, non loin d'ici, dans l'ancienne rue des Religieuses, le 24 juin 1763, marqué au front par la Providence pour de grandes destinées artistiques.

C'est un vieil organiste du couvent des Récollets qui joua en cette circonstance le rôle de la Fortune. Il était aveugle comme elle et imagina, en manière de passe-temps, d'inculquer à l'enfant les éléments de la musique. On n'a pas conservé son nom et nous devons le regretter: n'eût-il pas été juste qu'il prît aujourd'hui sa part du triomphe, celui qui le premier fit vibrer cette petite âme musicale?

Dans la suite, Méhul trouva des maîtres plus remarquables, plus dignes de lui comme cet Hanser, le savant organiste de Laval-Dieu, qui venait d'Allemagne et lui apprit du contrepoint tout ce qu'on peut en savoir, ou comme cet Edelman, compositeur lui-même de mérite, qui eut le temps de faire épanouir le génie de son élève, avant de porter sur les échafauds de la Révolution une tête plus faite pour les combinaisons harmoniques que pour les combinaisons si dangereuses de la politique.

Oui, ce furent là les deux maîtres qui formèrent son talent. Mais nous n'en devions pas moins un souvenir au vieil aveugle, qui, le premier, posa les mains de l'enfant merveilleux sur un clavier d'orgue dont il devait devenir le titulaire dès l'âge de dix ans.

Laval-Dieu, où professait cet Hanser dont j'ai parlé, fut le vrai berceau artistique de Méhul. C'était alors une puissante abbaye située tout près d'ici, de l'autre côté de la Meuse, où vivaient et priaient des chanoines de Prémontré, mettant tous leurs soins à posséder une des plus belles maîtrises de France, afin d'y chanter dignement les louanges du Seigneur.

C'est dans cette solitude propice aux méditations, dans un parc enchanteur aux riches végétations, que Méhul passa les plus belles années de sa vie. Il aimait à le dire et à le répéter. C'est là qu'il reçut les fortes leçons d'Hanser, là aussi qu'il prit pour les fleurs cette passion qui ne le quitta plus. Toute sa vie, il se plut à en cultiver comme il avait fait à Laval-Dieu et ce lui fut souvent d'un grand secours.

Il est dans la vie des artistes bien des heures de lassitude, de doute, de découragement. Avec sa nature fine et impressionnable, Méhul les connut plus que tout autre. Il eut à lutter parfois contre la mauvaise fortune, contre les intrigues et les jalousies, même contre les douleurs privées. Dans ces jours d'amertume, Méhul se retournait du côté de ses fleurs et il y retrouvait des horizons roses, des douceurs parfumées. Il s'oubliait en de longues extases devant un parterre où toutes les couleurs se mariaient à ses yeux, comme tous les sons dans son esprit de musicien. Les tulipes surtout le dominaient et il y avait telles d'entre elles aux nuances vives et changeantes qui lui faisaient tourner la tête tout aussi bien qu'une de ces mélodies rares écloses en sa fertile imagination.

On a dit qu'il y avait toujours un serpent caché sous les fleurs. Cela était vrai pour celles de Laval-Dieu, et le serpent prit ici la forme d'une robe de moine. Les parents de Méhul, bonnes gens fort simples, se demandèrent un moment pourquoi leur fils ne la revêtirait pas, cette robe, puisqu'il était si bien accueilli des religieux. Ils ne pensaient pas pouvoir élever plus haut leur ambition.

Eh! mon Dieu, Méhul eût peut-être fait un excellent moine, mais quel artiste nous aurions perdu!