Mes souvenirs (1848-1912)

Part 15

Chapter 153,586 wordsPublic domain

Revoir sa demeure, ses meubles; retrouver les livres qu'on aimait à feuilleter, tous ces objets qui caressaient vos yeux, vous rappelaient de chers souvenirs, et dont on s'était fait une habitude; revoir les êtres qui vous sont chers, ces serviteurs pleins d'attentions, ah! quelle joie! Et si vive fut cette joie qu'elle me causa une crise de larmes.

Et ces promenades que je faisais, encore tout chancelant, appuyé sur le bras de mon tendre frère, le général, et sur celui d'une amie bien chère, comme je les reprenais avec bonheur! Que j'étais heureux de promener ma convalescence à travers ces allées ombreuses du Luxembourg, au milieu des rires enjoués des enfants, de toute cette jeunesse qui y prenait ses ébats, parmi les claires chansons des oiseaux qui allaient sautillant de branche en branche, contents de vivre dans ce beau jardin, leur ravissant royaume!

* * * * *

Égreville, que j'avais déserté alors que je me doutais si peu de ce qui devait m'advenir, reprit sa vie ordinaire dès que, tranquillisée sur mon sort, ma femme bien-aimée put y retourner.

L'été qui m'avait été si triste prit fin, et l'automne arriva avec les deux séances publiques de l'Institut et de l'Académie des Beaux-Arts et les répétitions, aussi, de _Don Quichotte_.

Une idée d'un réel intérêt me fut soumise, entre temps, par l'artiste à qui devait échoir la mission de la faire triompher plus tard. Ayant mis cette idée à profit, j'écrivis une suite de compositions et leur donnai le nom proposé par l'interprète: les _Expressions lyriques_. Cette réunion des deux forces expressives, le chant et la parole, je m'intéressai grandement à la faire vibrer dans une même voix.

Les Grecs, d'ailleurs, n'agissaient pas autrement dans l'interprétation de leurs hymnes, en alternant le chant avec la déclamation.

Et comme il n'y a rien de nouveau sous les étoiles, ce que nous jugions une innovation moderne n'était que «renouvelé des Grecs», ce dont on peut s'honorer, cependant.

Depuis ce temps, et toujours depuis, j'ai vu les auditeurs très captivés par ces compositions et émus par l'admirable expression personnelle que leur donnait l'interprète.

* * * * *

Un matin, tandis que j'en étais aux dernières corrections d'épreuves de _Panurge_, dont le poème m'avait été confié par mon ami Heugel et avait pour auteurs Maurice Boukay, pseudonyme de Couyba, plus tard ministre du Commerce, et Georges Spitzmüller, je reçus l'affectueuse visite de O. de Lagoanère, administrateur général du Théâtre-Lyrique de la Gaîté. Il venait au nom de nos excellents directeurs, les frères Isola, me demander de leur donner _Panurge_.

A cette démarche, aussi spontanée que flatteuse, je répondis que ces messieurs s'engageaient bien aimablement à mon égard, mais qu'ils ne connaissaient pas l'ouvrage. «C'est vrai, me répliqua aussitôt l'aimable M. de Lagoanère, mais c'est un ouvrage qui vient de vous!»

On prit date et, séance tenante, le traité fut signé avec les noms des artistes proposés par la direction.

Je me réserve, mes chers enfants, de vous parler plus en détail de _Panurge_, aussitôt qu'il sera rentré en répétitions.

* * * * *

Au moment où j'écris ces lignes, je suis encore sous l'émouvante impression de la splendide soirée donnée le 10 décembre à l'Opéra.

Il y a quelques semaines, mon excellent ami Adrien Bernheim vint me voir et, entre deux dragées (il est aussi gourmand que moi), il me proposa de participer à une grande représentation qu'il organisait en mon honneur, pour fêter le dixième anniversaire de l'oeuvre française et populaire: les _Trente ans de Théâtre_. «En mon honneur!» m'écriai-je dans une extrême confusion...

Il n'y eut pas un artiste, et des plus grands, qui ne se sentît heureux de prêter son concours à cette soirée.

Ce fut ensuite, de jour en jour, toujours chez moi, dans le salon de famille de la rue de Vaugirard, que je vis se réunir, animés d'un égal dévouement pour assurer le succès, les secrétaires généraux de l'Opéra et de l'Opéra-Comique, MM. Stuart et Carbone, et l'administrateur du Théâtre-Lyrique de la Gaîté, M. O. de Lagoanère. Mon bien cher Paul Vidal, chef d'orchestre à l'Opéra, et professeur de composition au Conservatoire, se joignit à eux.

Le programme fut décidé tout de suite. Les études particulières commencèrent aussitôt. La peur cependant que j'éprouvais, et que j'ai toujours eue, lorsque j'ai fait une promesse, d'être souffrant quand arrivait l'instant de l'exécution, me causa plus d'une insomnie.

«Tout est bien qui finit bien», dit la sagesse des nations. J'avais tort, on va le voir, de me torturer pendant tant de nuits.

Aucun artiste, ai-je dit, ne se serait senti heureux s'il n'avait pas participé à cette soirée en lui accordant son généreux concours. Notre vaillant président Adrien Bernheim, avait, après quelques paroles chaleureusement patriotiques, obtenu de tous les professeurs de l'orchestre de l'Opéra qu'ils viendraient répéter les différents actes, intercalés dans la soirée, à six heures vingt-cinq du soir. Personne ne dîna; tout le monde fut au rendez-vous!

A vous tous, mes amis, mes confrères, mes remerciements émus!

Je n'ai point à apprécier moi-même ce que fut cette fête, à laquelle je pris une part si personnelle...

Il n'y a pas de circonstances, si belles et si sérieuses qu'elles soient dans la vie, auxquelles ne se mêle parfois un incident qui leur fait contraste.

Tous mes amis voulaient témoigner de leur empressement à assister à la soirée de l'Opéra. Il se trouva parmi eux un fidèle habitué des théâtres qui tint à venir m'exprimer ses regrets de ne pouvoir assister à cette fête. Il avait perdu tout récemment son oncle, qu'on savait millionnaire et dont il était héritier.

Je lui présentai mes condoléances et il partit.

Le plus drôle, c'est que je devais apprendre fortuitement l'étrange conversation qu'à l'occasion des funérailles de cet oncle, il avait eue avec le représentant des pompes funèbres.

«Si monsieur désire, avait dit ce dernier, un service de première classe, il aura l'église entièrement tendue de noir aux armes du défunt, l'orchestre de l'Opéra, les premiers artistes, le catafalque le plus monumental», suivant la somme.

L'héritier hésita...

«Alors, monsieur, ce sera la seconde classe, l'orchestre de l'Opéra-Comique, des artistes de second plan», suivant la somme.

Nouvelle hésitation...

Le représentant ajouta alors, avec un accent contrit:

«Ce sera donc la troisième classe; mais je vous préviens, monsieur, que ce ne sera pas _gai_! (_sic_)»

Puisque je suis sur ce terrain, et le mot est bien le mot juste, j'ajouterai que j'ai reçu d'Italie une lettre de félicitations qui se terminait par les salutations d'usage et, cette fois, ainsi conçue:

«Veuillez croire à mes plus sincères... _obsèques_.» (Traduction libre d'_ossequiosita_.)

La mort a quelquefois des côtés aussi amusants que la vie en a de tristes.

Cela me fait souvenir de la fidélité avec laquelle les frères Lionnet suivaient les enterrements.

Était-ce sympathie pour les défunts, ou bien ambition de voir leurs noms au nombre de ceux des personnes de distinction citées à cette occasion, par les journaux? On n'a jamais pu savoir.

Étant un jour de cortège funèbre, Victorien Sardou entendit l'un des frères Lionnet parler avec un de ses voisins et lui dire, l'air navré, en lui donnant de tristes nouvelles de la santé d'un ami: «Allons, ce sera à lui bientôt!»

Ces mots éveillèrent l'attention de Sardou, qui s'exclama, en montrant les frères Lionnet: «Non seulement ils suivent tous les enterrements, mais ils les annoncent!»

CHAPITRE XXVIII

CHÈRES ÉMOTIONS

Durant l'été de 1902, arrivant de Paris, je rentrai dans ma demeure, à Égreville.

Parmi les livres et les brochures que j'avais emportés avec moi, se trouvait _Rome vaincue_, d'Alexandre Parodi. Cette magnifique tragédie avait obtenu, en 1876, au moment où elle fut jouée pour la première fois sur la scène de la Comédie-Française, un succès resté inoubliable.

Sarah Bernhardt et Mounet-Sully, jeunes tous les deux à cette époque, avaient été les protagonistes de deux actes les plus émouvants de l'oeuvre: Sarah Bernhardt, en incarnant l'aïeule aveugle, Posthumia, et Mounet-Sully, en interprétant l'esclave gaulois, Vestapor.

Sarah dans toute l'efflorescence de sa radieuse beauté, avait demandé le rôle de l'aïeule, tant il est vrai de dire que la véritable artiste ne pense pas à elle; qu'elle sait, quand il le faut, faire abstraction d'elle-même, sacrifier le charme de ses grâces et l'éclat de ses attraits aux exigences supérieures de l'art!

Il en fut de même, mes chers enfants, trente-cinq années plus tard, à l'Opéra, ainsi que la remarque pourra en être justement faite.

Je me souviens encore de ces hautes fenêtres, de ces baies immenses qui envoyaient le jour dans ma grande chambre d'Égreville.

J'avais lu, après dîner la très attachante brochure de la _Rome vaincue_ jusqu'aux extrêmes lueurs de la journée. Je ne pouvais m'en détacher, tant elle m'enthousiasmait. Il fallut, comme l'a dit notre grand Corneille, que

...l'obscure clarté qui tombe des étoiles, Bientôt avec la nuit...

arrêtât ma lecture.

Dois-je ajouter, après cela, que je ne pus résister à me mettre aussitôt au travail, et que l'écrivis, les jours suivants, toute la scène de Posthumia, au 4e acte? Vous me direz, sans doute, que je travaillais ainsi bien au hasard, n'ayant pas encore distribué les scènes suivant les exigences d'un ouvrage lyrique. J'avais cependant décidé déjà mon titre: _Roma_.

Le véritable emballement dans lequel ce travail me jeta, ne m'empêcha pas, néanmoins, de songer qu'à défaut d'Alexandre Parodi, mort en 1901, l'autorisation de ses héritiers m'était nécessaire. J'écrivis donc; mais ma lettre devait rester sans réponse.

Je dus ce contre-temps à une adresse erronée. La veuve de l'illustre tragique m'apprit, en effet, par la suite, que ma demande n'était jamais parvenue à sa destination.

Parodi! qu'il était bien le _vir probus dicendi peritus_ des anciens! Quels souvenirs j'ai gardés de nos promenades le long du boulevard des Batignolles, où je pensais que se trouvait toujours son ancienne demeure! Avec quelle éloquence il narrait la vie des Vestales qu'il avait lue dans Ovide, leur grand historiographe!

J'écoutais avidement sa parole colorée, si enthousiaste des choses du passé. Ah! que ses emportements contre tout ce qui n'était pas élévation dans les sentiments, noble fierté dans les intentions, dignité et simplicité dans la forme, que ces emportements, dis-je, étaient superbes et comme on sentait que son âme vibrait toujours dans l'au-delà! Il semblait qu'une flamme la consumât, imprimant à ses joues le creux de ses tortures intérieures.

Je l'ai tant admiré et bien aimé! Il me semble que notre collaboration n'est point finie, qu'un jour nous pourrons la reprendre ensemble, dans le mystérieux séjour où l'on va, mais d'où l'on ne revient jamais!

Fort déçu du silence qui avait suivi l'envoi de ma lettre, j'allais abandonner mon projet d'écrire _Roma_ lorsque, dans ma vie, apparut un maître poète, Catulle Mendès. Il m'offrit cinq actes pour l'Opéra: _Ariane_; je vous en ai déjà parlé.

Ce fut cinq ans après, en 1907, que mon ami Henri Cain vint me demander si j'avais l'intention de reprendre avec lui notre fidèle collaboration.

Tout en causant avec moi, il remarqua que j'avais mes pensées ailleurs, qu'une autre idée me préoccupait. C'était exact. Je fus amené à lui confier mon aventure à propos de _Roma_.

Mon désir de trouver dans cette oeuvre le poème rêvé fut immédiatement partagé par Henri Cain: quarante-huit heures après, il me rapportait l'autorisation des héritiers. Ceux-ci avaient signé un traité qui m'accordait un délai de cinq ans pour écrire et faire représenter l'ouvrage.

Il m'est agréable, aujourd'hui, de remercier Mme veuve Parodi, femme d'une rare et parfaite distinction, et ses fils, dont l'un occupe une situation éminente dans l'instruction publique.

Ainsi que je vous l'ai déjà dit, mes chers enfants, je me trouvais, en février 1910, à Monte-Carlo, pour les répétitions et la première représentation de _Don Quichotte_. J'habitais alors, déjà, cet appartement qui m'a tant plu, à l'Hôtel du Prince de Galles. J'y suis toujours revenu avec bonheur. Comment aurait-il pu en être autrement.

La chambre où je travaillais donnait de plain-pied sur un des boulevards de la ville, et de mes fenêtres j'avais une vue incomparable.

Au premier plan: des orangers, des citronniers, des oliviers; à l'horizon: le grand rocher surplombant la mer aux flots d'azur, et, sur le roc, l'antique palais modernisé du prince de Monaco.

Dans cette calme et paisible demeure--chose exceptionnelle pour un hôtel--malgré l'affluence des familles étrangères qui y étaient installées, j'étais incité au travail. Pendant mes heures de liberté, entre les répétitions, je m'occupais à écrire une ouverture pour _Roma_; j'avais emporté avec moi les huit cents pages d'orchestre de la partition manuscrite complètement terminée.

Le second mois de mon séjour à Monte-Carlo, je le passai au palais de Monaco. C'est là que j'achevai cette composition, dans ce milieu enchanteur, dans la haute poésie de cette splendeur.

Lorsque, deux ans plus tard, aux répétitions de _Roma_, j'assistai à l'audition de cette ouverture, lue par les artistes de l'orchestre et dirigée par le maître Léon Jehin avec un art extraordinaire, je pensai à cette coïncidence qui faisait que ces pages, écrites dans le pays, l'avaient été tout proche du théâtre où elles étaient jouées.

En rentrant à Paris, en avril, après les fêtes somptueuses par lesquelles avait été inauguré le Palais océanographique, et que je vous ai racontées, je reçus la visite de Raoul Gunsbourg. Il venait, au nom de Son Altesse Sérénissime, s'informer si j'avais un ouvrage à lui confier pour 1912. _Roma_ était terminée depuis longtemps, le matériel en était prêt, et, par conséquent, je pouvais le lui promettre et attendre deux années encore. Je le lui proposai.

Mon habitude, je l'ai déjà dit, est de ne jamais parler d'un ouvrage que lorsqu'il est complètement achevé, que son matériel, toujours important, est gravé et corrigé. C'est là une besogne considérable dont j'ai à remercier mes chers éditeurs, Henri Heugel et Paul-Émile Chevalier, ainsi que mes scrupuleux correcteurs, en tête desquels j'aime à placer Ed. Laurens, un maître musicien. Si j'insiste sur ce point, c'est que rien n'a pu empêcher, jusqu'ici, la persistance de cette formule: «M. Massenet se hâte d'achever sa partition afin d'être prêt pour le premier...!» Laissons dire et... continuons.

Ce ne fut qu'au mois de décembre 1911 que les études de _Roma_ pour les artistes commencèrent, rue de Rivoli, chez Raoul Gunsbourg.

Qu'il était beau de voir nos grands artistes se passionner aux leçons de Gunsbourg qui, vivant les rôles, leur infusait sa vie même en les mettant en scène!

Hélas! pour moi, un accident me retint au lit dès le début de ces passionnantes études. Tous les soirs, cependant, de cinq à sept heures, je suivais, de mon lit, grâce à mon téléphone, les progrès des études de _Roma_.

L'idée de ne pouvoir, peut-être, aller à Monte-Carlo, me tourmentait, lorsque enfin mon excellent ami, l'éminent docteur Richardière, autorisa mon départ! Le 29 janvier, nous partîmes donc, ma femme et moi, pour ce pays des rêves.

A la gare de Lyon, excellent dîner!... Bon signe. Cela s'annonce bien!

La nuit, toujours fatigante en wagon... supportée dans la joie des répétitions futures. Le mieux se maintient!

L'arrivée dans ma chambre aimée du «Prince de Galles»... Une ivresse. C'est le mieux qui continue!

Quel incomparable bulletin de santé, n'est-il pas vrai?

Enfin, la lecture de _Roma_, dite à l'italienne: orchestre, artistes et choeurs, fut l'objet de si belles et si bienveillantes manifestations, que je payai ces _chaudes_ émotions par un... _refroidissement_.

O contraste! O ironie! Comment s'étonner cependant? Tous les contrastes ne sont-ils pas dans cette même nature?

Le refroidissement dont je fus atteint ne dura guère, heureusement. Deux jours après, j'avais rebondi; j'étais plus solide que jamais. J'en profitai pour aller, avec ma femme, toujours avide et curieuse de sites pittoresques, m'égarer dans un parc abandonné, le parc Saint-Roman. Nous étions là, dans la solitude de cette riche et luxuriante nature, dans ces bois d'oliviers laissant voir, à travers leurs petites feuilles d'un vert grisâtre, si tendre et si doux, la mer immuablement bleue, quand j'y trouvai... Quoi? Je vous le donne en dix, en cent, comme eût fait Mme de Sévigné! Quand j'y trouvai, mes chers enfants... un chat.

Oui! c'était un chat, un vrai chat, fort aimable. Me sachant, sans doute, depuis toujours, en amitié avec ses semblables, il m'honora de sa société et ses miaulis insistants et affectueux ne me quittèrent pas. Ce fut pour ce compagnon que j'épanchai mon coeur tout palpitant. N'était-ce pas, en effet, ce jour-là, pendant ces heures d'isolement, que la répétition générale de _Roma_ battait son plein? Oui, me disais-je, en ce moment Lentulus vient d'arriver! Ah! maintenant, c'est Junia! Voilà Fausta dans les bras de Fabius! Actuellement, c'est Posthumia se traînant aux pieds des sénateurs cruels!... Car nous avons, nous autres, fait étrange, comme l'intuition du moment exact où se joue telle ou telle scène, une sorte de divination de la division mathématique du temps, appliquée à l'action théâtrale. Nous étions au 14 février. Le soleil de cette splendide journée ne pouvait éclairer que la joie de tous mes beaux artistes!

Sans une gêne bien naturelle, mes chers enfants, il me serait difficile de vous parler de la superbe première représentation de _Roma_. Je me permettrai donc, laissant ce soin à autrui, de reproduire les impressions que chacun pouvait lire le lendemain dans la presse:

«L'interprétation--une des plus complètement belles à laquelle il nous a été donné d'applaudir--a été en tous points digne de ce nouveau chef-d'oeuvre de Massenet.

«Chose remarquable et qu'il faut d'abord noter: tous les rôles de _Roma_ sont, au point de vue théâtral, ce qu'on appelle de bons rôles. Tous comportent, pour leurs interprètes, des effets de chant et de jeu qui sont de nature à soulever l'admiration et les bravos du public.

«Cela dit à l'éloge de l'oeuvre, félicitons ces merveilleux interprètes, dans l'ordre de la distribution portée au programme:

«Mlle Kousnezoff, dont la jeunesse, la fraîche beauté et la voix superbe de soprano dramatique ont été un régal des yeux et des oreilles, fut et demeurera longtemps la plus jolie et la plus séduisante Fausta qu'on puisse souhaiter.

«Le rôle particulièrement dramatique de l'aveugle Posthumia a été pour la grande tragédienne lyrique qu'est Mlle Lucy Arbell l'occasion d'une création qui comptera parmi les plus extraordinaires de sa brillante carrière. Drapée avec un sens esthétique parfait dans un sombre et beau péplum de soie gris fer, le visage artificiellement vieilli, mais d'une pure beauté de lignes classiques, Mlle Lucy Arbell a profondément ému et enthousiasmé le public tant par son jeu impressionnant que par les accents tout à la fois graves et veloutés de sa voix de contralto.

«Mme Guiraudon a trouvé moyen, dans sa seule scène du deuxième acte, de se tailler un très gros succès personnel, et jamais autant qu'hier soir la critique parisienne n'a regretté que cette jeune et exquise chanteuse ait abandonné prématurément la carrière artistique, ne consentant désormais à se faire acclamer qu'exceptionnellement, et... à Monte-Carlo.

«Mme Eliane Peltier (la grande-prêtresse) et Mlle Doussot (Galla) ont complété excellemment une interprétation féminine de premier ordre.

«Au surplus, les partenaires masculins ne furent pas moins remarquables et pas moins acclamés.

«M. Muratore, qui est un ténor de grand opéra, de superbe allure et de voix généreuse, a campé le rôle de Lentulus avec une vigueur et une mâle beauté qui lui ont conquis tous les coeurs et qui, à Paris comme ici, lui vaudront un éclatant et mémorable triomphe.

«M. J.-F. Delmas, à la diction si nette, à la déclamation lyrique si théâtrale, a été un Fabius incomparable et non moins applaudi que ses camarades de l'Opéra, Muratore et Noté. Celui-ci, en effet, a fait également merveille dans le rôle de l'esclave Vestapor, dont son organe sonore et vibrant de grand baryton a fait retentir à souhait les farouches imprécations.

«M. Clauzure, enfin, dont le masque romain était parfait, à fait une création--la première de sa carrière--qui place ce jeune premier prix du Conservatoire sur le pied d'égalité avec les célèbres vétérans de l'Opéra de Paris, auprès desquels il combattait hier au soir le bon combat de l'art.

«Les choeurs d'hommes et de femmes, patiemment stylés par leur maître dévoué, M. Louis Vialet, et les artistes de nos orchestres, qui, de nouveau, ont affirmé leur maîtrise et leur homogénéité, ont été irréprochables sous la direction suprême du maître Léon Jehin, auquel tous les compositeurs dont il dirige les oeuvres prodiguent à juste titre les remerciements et les félicitations, et dont tous les dilettanti de Monte-Carlo ne cessent d'acclamer le talent et l'infatigable vaillance.

«M. Visconti, qui, lui aussi, en son genre, est une des chevilles ouvrières, ou plutôt artistiques, indispensables à la renommée du théâtre de Monte-Carlo, a brossé pour _Roma_ cinq décors, ou, pour mieux dire, cinq tableaux de maître qui ont été longuement admirés et applaudis. Son _Forum_ et son _Bois sacré_ sont parmi les plus belles peintures théâtrales qu'on ait encore vues ici.

«Pour M. Raoul Gunsbourg, metteur en scène dont il est désormais superflu de célébrer les louanges, qu'il nous suffise de dire que _Roma_ est une des partitions qu'il a montées avec le plus de plaisir et le plus de sincère vénération. N'est-ce pas dire qu'il y a apporté tous ses soins, toute son âme de directeur et d'artiste?...

«Avec un pareil concours d'éléments de succès mettant en valeur _Roma_, la victoire était certaine. Elle a été hier soir une des plus complètes dont nous ayons eu depuis quinze années, à rendre compte ici. Et c'est avec joie que nous le constatons à la gloire du maître Massenet et de l'Opéra de Monte-Carlo.»

* * * * *

Cette année, les jours passés au palais furent d'autant plus doux à mon coeur que le prince me témoigna, s'il est possible, une affection d'autant plus touchante.

Honoré du devoir que j'avais à me rendre dans le salon voisin de la loge princière (et l'on sait que je ne vais jamais à mes premières), je rappelle que Son Altesse Sérénissime, à la fin du dernier acte, et devant la salle attentive, me dit: «Je vous ai donné tout ce que je pouvais; je ne vous avais pas encore embrassé!» Et, ce disant, Son Altesse m'embrassa avec une vive effusion.

* * * * *

Me voici dans Paris, à la veille des répétitions et de la première de _Roma_, à l'Opéra.

J'espère... J'ai de si admirables artistes! Ils m'ont déjà gagné la première bataille. Pourraient-ils ne pas triompher dans la seconde?

CHAPITRE XXIX

(INTERMÈDE)

PENSÉES POSTHUMES