Mes souvenirs (1848-1912)

Part 11

Chapter 113,694 wordsPublic domain

J'ai à m'accuser d'une grosse et bien innocente plaisanterie que je fis à un dîner chez l'éditeur Sonzogno. Nul n'ignorait les rapports tendus qui régnaient entre lui et Ricordi. Je me glissai donc, ce jour-là, dans la salle à manger, avant qu'aucun des convives n'y eût pénétré, et je posai sous la serviette de Sonzogno une bombe Orsini, d'une vérité d'apparence étonnante, que j'avais achetée--qu'on se rassure, elle était en carton--chez un confiseur. A côté de ce bien inoffensif explosif, j'avais placé la carte de Ricordi. Cette plaisanterie obtint un succès peu ordinaire. Les dîneurs en rirent tant et tant, que, pendant tout le repas, il ne fut pas question d'autre chose, si bien même que l'on ne songea que médiocrement au menu, et cependant l'on sait s'il devait être succulent, comme tous ceux, d'ailleurs, auxquels on était appelé à faire honneur dans cette opulente maison!

En Italie, toujours, j'eus la fortune glorieuse d'avoir pour interprète de _Sapho_ la Bellincioni, la «Duse» de la tragédie lyrique. En 1911, elle poursuivait, à l'Opéra de Paris, le cours de sa triomphale carrière.

J'ai parlé de la Cavalieri comme devant créer _Thaïs_ à Milan. Sonzogno m'engagea vivement à lui faire voir le rôle avant mon départ. J'ai à me souvenir du succès considérable qu'elle obtint dans cet ouvrage, _al teatro lirico_ de Milan. Sa beauté, sa plastique admirable, sa voix chaude et colorée, ses élans passionnés, empoignèrent le public qui la porta aux nues.

Elle m'invita à un déjeuner d'adieux qui eut lieu à l'«hôtel de Milan». Le couvert fleuri était dressé dans un grand salon attenant à la chambre à coucher où Verdi était décédé deux ans auparavant. Cette chambre était demeurée telle que l'avait habitée l'illustre compositeur. Le piano à queue du grand maître était encore là, et, sur la table dont il se servait, se trouvaient l'encrier, la plume et le papier buvard encore imprégné des notes qu'il avait tracées. La chemise empesée, la dernière qu'il eût portée, était là, accrochée à la muraille, et l'on pouvait distinguer la forme du corps qu'elle dessinait!... Un détail qui me froisse et que la curiosité avide des étrangers peut seule expliquer, c'est que des morceaux de ce linge avaient été audacieusement coupés et emportés comme des reliques.

Verdi! C'est toute l'Italie victorieuse, de Victor-Emmanuel II jusqu'à nos jours. Bellini, lui, c'est l'image de l'Italie malheureuse sous le joug d'autrefois!

Peu après la mort, en 1835, de Bellini, l'inoubliable auteur de la _Somnanbula_ et de la _Norma_, Verdi, l'immortel créateur de tant de chefs-d'oeuvre, entrait en scène et ne devait cesser de produire avec une rare fécondité ses merveilleux ouvrages, toujours au répertoire de tous les théâtres du monde.

Deux semaines environ avant la mort de Verdi, je trouvai à mon hôtel la carte de ce grand homme, _avec ses affections et ses voeux_.

Camille Bellaigue, dans une remarquable étude sur Verdi, consacre à ce maître admirable ces paroles aussi justes qu'elles sont belles.

«...Il mourut le 27 janvier 1901, dans sa quatre-vingt-huitième année. Avec lui la musique a perdu quelque chose de sa force, de sa lumière et de sa joie. A l'équilibre, au «concert» européen, il manque désormais une grande voix, une voix nécessaire. Une fleur éclatante est tombée de la couronne du génie latin. Je ne puis songer à Verdi, sans me rappeler cette parole fameuse de Nietzsche, revenu du wagnérisme et même retourné contre lui: «Il faut méditerraniser la musique.» Non pas certes la musique tout entière. Mais aujourd'hui qu'a disparu le vieux maître, l'hôte glorieux de ce palais Doria, d'où son regard profond s'étendait chaque hiver sur l'azur de la mer ligurienne, on peut se demander qui viendra sauver dans la musique les droits et l'influence de la Méditerranée.»

* * * * *

Pour ajouter encore à mes souvenirs de _Thaïs_, je rappellerai ces deux lettres qui devaient me toucher si vivement:

«1er août 1892.

«...Je vous avais apporté à l'Institut la petite poupée _Thaïs_, et comme je partais pour la campagne au sortir de la séance où vous n'êtes pas venu, je l'ai laissée à Bonvalot, le priant de la traiter avec soin. J'espère qu'il ne l'aura pas déshonorée, qu'il vous la rendra vierge encore.

«Je rentre ces jours-ci, d'autant que samedi nous recevons Frémiet, qui me charge de vous remercier de lui avoir donné votre voix.

«GÉROME.»

Cette statuette polychrome, oeuvre de mon illustre confrère, avait été désirée par moi pour être placée sur ma table pendant que j'écrivais _Thaïs_. J'ai toujours aimé avoir sous les yeux une image ou un symbole de l'ouvrage qui m'occupait.

La seconde lettre, je la reçus au lendemain de la première de _Thaïs_ à l'Opéra:

«CHER MAITRE,

«Vous avez élevé au premier rang des héroïnes lyriques ma pauvre _Thaïs_. Vous êtes ma plus douce gloire. Je suis ravi. _Assieds-toi près de nous_, l'air à Eros, le duo final, tout est d'une beauté charmante et grande.

«Je suis heureux et fier de vous avoir fourni le thème sur lequel vous avez développé les phrases les mieux inspirées. Je vous serre les mains avec joie.

«ANATOLE FRANCE.»

* * * * *

A deux reprises déjà je m'étais rendu au théâtre de «Covent Garden». D'abord pour _le Roi de Lahore_, ensuite pour _Manon_, jouée par Sanderson et Van Dyck.

Une nouvelle fois, j'y retournai pour les études de _la Navarraise_. Nous avions comme artistes principaux: Emma Calvé, Alvarez et Plançon.

Les répétitions privées, avec Emma Calvé, furent pour moi un grand honneur et une grande joie que je devais retrouver plus tard aussi, avec elle, lors des répétitions de _Sapho_ à Paris.

A la première représentation de _la Navarraise_ assistait le prince de Galles, plus tard Édouard VII.

Les rappels à l'adresse des artistes furent si nombreux, si enthousiastes, que l'on finit par me rappeler aussi. Comme je ne paraissais pas, par la bonne raison que je n'étais pas là, et ne pouvais non plus être présenté au prince de Galles qui voulait me féliciter, le directeur ne trouva que ce moyen pour m'excuser auprès du prince et du public. Il s'avança sur la scène et dit: «M. Massenet est en train de fumer une cigarette dehors; il ne veut pas venir!»

C'était sans doute la vérité, mais «toute vérité n'est pas bonne à dire»!!!

Je repris le bateau avec ma femme et mon cher éditeur, Heugel, ainsi qu'avec Adrien Bernheim, commissaire général du gouvernement auprès des théâtres subventionnés. Ce dernier, qui avait honoré la représentation de sa présence, devait rester depuis lors pour moi l'ami le plus charmant et le plus précieux.

J'appris que S. M. la reine Victoria avait demandé à Emma Calvé de venir à Windsor lui jouer _la Navarraise_, et je sus qu'on avait improvisé dans le salon même de Sa Majesté une mise en scène des plus pittoresques, sinon primitive. La barricade qui est le sujet du décor fut figurée par une quantité d'oreillers et d'édredons. Ce détail, mes chers enfants, m'a paru fort amusant à vous rapporter.

Ai-je dit qu'au mois de mai qui précéda _la Navarraise_ à Londres (20 juin 1894) l'Opéra-Comique avait représenté _le Portrait de Manon_, un acte exquis de Georges Boyer, qui fut délicieusement interprété par Fugère, Grivot et Mlle Lainé?

Dans cet ouvrage reparaissaient plusieurs phrases de _Manon_. Le sujet me l'indiquait, puisqu'il s'agissait de des Grieux, à quarante ans, et d'un souvenir très poétique de Manon morte depuis longtemps.

Entre temps j'étais retourné à Bayreuth. J'étais allé y applaudir _les Maîtres Chanteurs de Nuremberg_.

Depuis bien des années Richard Wagner n'était plus là, mais son âme titanique présidait à toutes ses représentations. Je me souvenais, tout en me promenant dans les jardins qui entourent le théâtre de Bayreuth, que je l'avais connu en 1861. J'avais habité pendant dix jours une petite chambre voisine de la sienne, dans le château de Plessis-Trévise, appartenant au célèbre ténor Gustave Roger. Roger connaissait l'allemand et il s'était proposé pour faire la traduction française du _Tannhæuser_. Richard Wagner était donc venu s'installer chez lui pour mettre les paroles françaises bien d'accord avec la musique.

Je me souviens encore de son interprétation énergique quand il jouait au piano les fragments de ce chef-d'oeuvre, si maladroitement méconnu alors et depuis tant admiré du monde entier.

CHAPITRE XXI

VISITE A VERDI ADIEUX A AMBROISE THOMAS

Henri Cain, qui nous avait accompagnés à Londres vint m'y voir à l'hôtel Cavendish, Germin Street, où j'étais descendu.

Nous restâmes plusieurs heures en conférence, passant en revue les différents sujets d'ouvrages susceptibles de m'occuper dans l'avenir. Finalement, nous nous mîmes d'accord sur le conte de fée: _Cendrillon_.

Je rentrai à Pont-de-l'Arche, notre nouvelle demeure à ma femme et moi pour y travailler pendant l'été.

Notre habitation était fort intéressante; elle avait même une véritable valeur historique.

Une porte massive, tournant sur d'énormes gonds, donnait accès vers la rue à un vieil hôtel bordé d'une terrasse d'où l'on dominait la vallée de la Seine et celle de l'Andelle. C'était déjà la belle Normandie qui nous donnait le spectacle délicieux de ses riantes et magnifiques plaines et de ses riches pâturages se profilant à l'horizon, à perte de vue.

La duchesse de Longueville, la célèbre héroïne de la Fronde, avait habité cet hôtel, pavillon de ses amours. La très séduisante duchesse au parler si doux, aux gestes formant, avec l'expression de son visage et le son de sa voix, une harmonie merveilleuse, à ce point remarquable, écrivit un écrivain janséniste de l'époque, qu'«elle était la plus parfaite actrice du monde»,--cette femme, splendide entre toutes, avait abrité là ses charmes et sa rare beauté. Il faut croire qu'on n'a rien exagéré à son égard pour que Victor Cousin, devenu son «amoureux posthume», (avec le duc de Coligny, Marcillac, duc de la Rochefoucauld et le grand Turenne; il aurait pu se trouver en moins brillante compagnie), pour que, disons-nous, l'illustre et éclectique philosophe lui ait dédié une oeuvre sans doute admirable, par le style, mais considérée encore comme l'oeuvre la plus complète de l'érudition moderne.

Née Bourbon-Condé, fille d'un prince d'Orléans, les fleurs de lys auxquelles elle avait droit se voyaient aux clefs de voûte des fenêtres de notre petit château.

Il y avait un grand salon blanc, aux boiseries du temps délicatement sculptées, et éclairé par trois fenêtres sur la terrasse. C'était un chef-d'oeuvre, d'une conservation parfaite, du dix-septième siècle.

Trois fenêtres donnaient également jour à la chambre où je travaillais, et où l'on pouvait admirer une cheminée, véritable merveille d'art de style Louis XIV. J'avais trouvé à Rouen une grande table; elle datait de la même époque. Je m'y sentais à l'aise pour disposer les feuilles de mes partitions d'orchestre.

C'est à Pont-de-l'Arche, qu'un matin, j'appris la mort de Mme Carvalho. Sa disparition devait plonger l'art du chant et du théâtre dans un deuil profond, car elle l'avait incarné, durant de longues années, avec le plus magistral talent. Ce fut là, aussi, que je reçus la visite de mon directeur, Léon Carvalho, que cette mort avait cruellement atteint. Il était accablé par cette perte irréparable, venant comme obscurcir l'éclat que la grande artiste avait contribué si glorieusement à donner à son nom.

Carvalho était venu me demander d'achever la musique de _la Vivandière_, cet ouvrage auquel travaillait Benjamin Godard, mais que son état de santé faisait craindre qu'il ne pût terminer.

J'opposai à la demande un refus très net. Je connaissais Benjamin Godard, je savais sa force d'âme ainsi que la richesse et la vivacité de son inspiration; je demandai donc à Carvalho de taire sa visite et de laisser Benjamin Godard achever son oeuvre.

Cette journée se termina sur un incident assez drolatique. J'avais fait quérir, dans le pays, une grande voiture pour reconduire mes hôtes à la gare. A l'heure convenue, arriva, à ma porte, un landau découvert, un seize ressorts au moins, garni en satin bleu ciel, dans lequel on montait par un marchepied à triple degré qui se repliait, une fois la portière refermée. Deux chevaux blancs, maigres et décharnés, véritables rossinantes, y étaient attelés.

Mes invités reconnurent aussitôt ce carrosse, à l'allure préhistorique, pour l'avoir autrefois rencontré au bois de Boulogne promenant ses propriétaires. La malignité publique avait trouvé ceux-ci à ce point ridicules, qu'elle leur avait donné des noms que, par _décorum_, on me permettra de taire. Je dirai seulement qu'ils avaient été empruntés au vocabulaire zoologique.

Jamais les rues de cette petite ville, si paisible et si calme, ne retentirent de semblables éclats de rire. Ceux-ci ne cessèrent qu'à l'arrivée à la gare, et encore!... Je ne jurerais pas qu'ils ne se soient quelque peu prolongés!

* * * * *

Carvalho décida de donner _la Navarraise_ à Paris, à l'Opéra-Comique, et l'ouvrage passa au mois de mai 1895.

J'allai terminer _Cendrillon_ à Nice, à l'hôtel de Suède. Nous y fûmes absolument gâtés par nos hôtes, M. et Mme Roubion, qui furent charmants pour nous.

Installé à Nice, je m'en étais échappé pendant une dizaine de jours, pour aller à Milan, y donner des indications à mes artistes de l'admirable théâtre de la Scala, qui répétaient _la Navarraise_. La protagoniste était l'artiste connue et aimée de toute Italie, Lison Frandin.

Comme je savais Verdi à Gênes, je profitai de mon passage par cette ville, sur la route de Milan, pour lui aller rendre visite.

En arrivant au premier étage de l'antique palais des Doria, où il habitait, je pus déchiffrer, dans un couloir sombre, sur une carte clouée à une porte, ce nom qui rayonne de tant de souvenirs d'enthousiasme et de gloire: VERDI.

Ce fut lui qui vint m'ouvrir. Je restai tout interdit. Sa franchise, sa bonne grâce, la noblesse accueillante que sa haute stature imprimait à toute sa personne eurent bientôt fait de nous rapprocher.

Je passai en sa compagnie quelques instants d'un charme indéfinissable, causant avec la plus délicieuse simplicité dans sa chambre à coucher, puis sur la terrasse de son salon, d'où l'on dominait le port de Gènes, et, par delà, la haute mer dans l'horizon le plus lointain. J'eus cette illusion qu'il était lui-même un Doria me montrant avec orgueil ses flottes victorieuses.

En sortant de chez Verdi, je fus entraîné à lui dire que, «maintenant que je lui avais rendu visite, j'étais en Italie!...»

Comme j'allais reprendre la valise que j'avais déposée dans un coin sombre de la grande antichambre où se remarquaient de hauts fauteuils dorés, dans le goût italien du dix-huitième siècle, je lui dis qu'elle renfermait des manuscrits qui ne me quittaient jamais quand je voyageais. Verdi, se saisissant brusquement de mon colis, me déclara qu'il agissait absolument comme moi, ne voulant jamais se séparer de son travail en cours. Que j'eusse préféré que ma valise contînt sa musique plutôt que la mienne! Le maître m'accompagna ainsi, jusqu'à ma voiture, après avoir traversé les jardins de sa seigneuriale demeure.

* * * * *

En rentrant à Paris, en février, j'appris, avec la plus vive émotion, que mon maître, Ambroise Thomas, était dangereusement malade.

Quoique souffrant, il n'avait pas craint de braver le froid pour aller assister à un festival donné à l'Opéra, où l'on exécutait tout le terrible et superbe prologue de _Françoise de Rimini_.

On bissa le prélude et on acclama Ambroise Thomas.

Mon illustre maître fut d'autant plus ému de cet accueil, qu'il n'avait pas oublié qu'on s'était montré cruellement sévère à l'Opéra pour ce bel ouvrage.

Au sortir du théâtre, Ambroise Thomas rentra chez lui, dans l'appartement qu'il occupait au Conservatoire, et se coucha. Il ne devait plus se lever...

Ce jour-là, le ciel était pur et sans nuages, le soleil resplendissait de son plus doux éclat et, pénétrant dans la chambre de mon tant vénéré maître, venait y caresser les courtines de son lit de douleurs. Les dernières paroles qu'il prononça furent pour saluer la nature en fête, et qui voulait, une dernière fois, lui sourire. _Mourir par un aussi beau temps!..._ fit-il, et ce fut tout.

Une chapelle ardente avait été disposée dans le vestibule à colonnes, dont j'ai déjà parlé, et qui précédait le grand escalier menant à la loge du président, loge qu'il avait honorée de sa présence pendant vingt-cinq ans.

Le surlendemain, je prononçais son oraison funèbre, au nom de la _Société des auteurs et compositeurs dramatiques_. Je la commençais en ces termes:

«On rapporte qu'un roi de France, mis en présence du corps étendu à terre d'un puissant seigneur de sa cour, ne put s'empêcher de s'écrier: «Comme il «est grand!» Comme il nous paraît grand aussi, celui qui repose ici, devant nous, étant de ceux dont on ne mesure bien la taille qu'après leur mort.

«A le voir passer si simple et si calme dans la vie, dans son rêve d'art, qui de nous, habitués à le sentir toujours à nos côtés pétri de bonté et d'indulgence, s'était aperçu qu'il fallait tant lever la tête pour le bien regarder en face?...»

A ce moment, je sentis des larmes obscurcir mes yeux et ma voix sembla s'éteindre, étranglée par l'émotion. Je me contins cependant, et maîtrisant ma douleur, je pus reprendre mon discours. Je savais que j'aurais tout le temps de pleurer!

Il me fut fort pénible, dans cette circonstance, d'observer les regards d'envie de ceux qui voyaient déjà en moi le successeur de mon maître au Conservatoire. Précisément, il advint que, peu de temps après, je fus convoqué au ministère de l'Instruction publique. Le ministre d'alors était mon confrère de l'Institut, l'éminent historien Rambaud, et à la tête des Beaux-Arts, comme directeur, était Henry Roujon, devenu, depuis, membre de notre Académie des Beaux-Arts, et son secrétaire perpétuel, et l'élu de l'Académie française.

La direction du Conservatoire me fut offerte. Vous savez, mes chers enfants, que je déclinai cet honneur, ne voulant pas interrompre ma vie de théâtre, qui réclamait tout mon temps.

En 1905 les mêmes offres me furent faites. J'y opposai les mêmes refus, les mêmes excuses.

Naturellement, je présentai ma démission de professeur de composition au Conservatoire. Je n'avais, d'ailleurs, accepté et conservé cette situation que parce qu'elle me rapprochait de mon directeur que j'aimais tant.

Enfin libre et débarrassé à tout jamais de mes chaînes, je partis dans les premiers jours de l'été, avec ma femme, pour les montagnes de l'Auvergne.

CHAPITRE XXII

DU TRAVAIL!... TOUJOURS DU TRAVAIL!...

L'année précédente, au commencement de l'hiver, Henri Cain avait proposé à Henri Heugel, pour me le faire accepter plus sûrement, sachant l'empire qu'il avait sur moi, un poème tiré du célèbre roman d'Alphonse Daudet: _Sapho_.

J'étais parti pour les montagnes, le coeur léger. Pas de direction du Conservatoire, plus de classes, je me sentais rajeuni de vingt ans! J'écrivis _Sapho_ avec une ardeur que je m'étais rarement connue jusqu'alors.

Nous habitions une villa, où je me sentais si loin de tout, de ce bruit, de ce tumulte, de ce mouvement incessant de la ville, de son atmosphère enfiévrée! Nous faisions des promenades, de grandes excursions en voiture, à travers ce beau pays, tant vanté pour la variété de ses sites, mais alors encore trop ignoré. Nous allions silencieux. Le seul accompagnement de nos pensées était le murmure des eaux qui couraient le long des routes et dont la fraîcheur venait jusqu'à nous; parfois, c'était le bruit jaillissant de quelque source qui interrompait le calme de cette luxuriante nature. Les aigles, aussi, descendant de leurs rocs escarpés, «séjour du tonnerre», suivant le mot de Lamartine, venaient nous surprendre, en un vol audacieux, faisant retentir les airs de leurs cris aigus et perçants.

Tout en cheminant, mon esprit travaillait et, au retour, les pages s'accumulaient.

J'étais passionné pour cet ouvrage et je me réjouissais tant, à l'avance, de le faire entendre à Alphonse Daudet, un ami bien cher que j'avais connu alors que nous étions jeunes tous deux!

Si je mets quelque insistance à parler de ce temps-là, c'est que dans ma carrière déjà longue, quatre ouvrages m'ont surtout donné des joies que je qualifierais volontiers d'exquises, dans le travail: _Marie-Magdeleine_, _Werther_, _Sapho_ et _Thérèse_.

Au commencement de septembre de cette même année se place un incident assez comique. L'empereur de Russie était arrivé à Paris. Toute la population, on peut l'affirmer, sans exagération était dehors, pour voir passer le cortège qui se déroulait à travers les boulevards et les avenues. Le monde, que la curiosité avait ainsi attiré, était venu de partout; l'évaluer à un million de personnes, ainsi disséminées, ne semble pas exagéré.

Nous avions fait comme tout le monde; nos domestiques étaient sortis également; notre appartement était resté vide. Nous étions chez des amis, à une fenêtre donnant sur le parc Monceau. A peine le cortège fut-il passé que, pris soudainement d'inquiétude à l'idée que le moment était particulièrement propice au cambriolage des appartements déserts, nous rentrâmes à la hâte.

Sur le seuil de notre demeure, des chuchotements nous arrivant de l'intérieur, nous mirent dans un vif émoi. Nous savions nos serviteurs dehors. C'était ça! on nous cambriolait!...

Nous entrâmes, sous le coup de cette appréhension et... nous aperçûmes, dans le salon, Emma Calvé et Henri Cain qui nous attendaient et, entre temps, conversaient ensemble. Ahurissement!... Tableau!... Nous nous mîmes tous à rire, et du meilleur coeur, de cette bien curieuse aventure. Nos serviteurs, qui étaient entrés avant nous, avaient naturellement ouvert la porte à ces aimables visiteurs qui nous avaient un instant, si profondément terrifiés! O puissance de l'imagination, voilà bien de tes fantaisistes créations!

* * * * *

La maquette des décors et les costumes de _Cendrillon_ avaient déjà été préparés par Carvalho, lorsque, apprenant qu'Emma Calvé était à Paris, il donna le tour à _Sapho_.

Avec l'admirable protagoniste de _la Navarraise_, à Londres et à Paris, nous avions pour interprètes la charmante artiste Mlle Julia Guiraudon (qui devait devenir par la suite la femme de mon collaborateur Henri Cain) et M. Leprestre, mort depuis.

J'ai dit la joie extrême que j'avais ressentie en écrivant la musique de _Sapho_, pièce lyrique en 5 actes. Henri Cain et le cher Arthur Bernède en avaient très habilement construit le poème.

Jamais, jusqu'alors, les répétitions d'un ouvrage ne m'avaient paru plus séduisantes.

O les excellents artistes! Avec eux, quelle besogne douce et agréable!

Pendant ces répétitions se succédant avec tant d'agrément, nous étions, ma femme et moi, allés dîner un soir, chez Alphonse Daudet, qui nous affectionnait tant.

Les premières épreuves avaient été déposées sur le piano.

Je vois encore Daudet, assis très bas sur un coussin et effleurant presque le clavier de sa jolie tête si capricieusement encadrée par sa belle et opulente chevelure. Il me paraissait tout ému. Le vague de sa myopie rendait plus admirables encore ses yeux à travers lesquels parlait son âme, faite de pure et attendrissante poésie.

Il serait difficile de retrouver des instants pareils à ceux que ma femme et moi connûmes alors.

Danbé, mon ami d'enfance, au moment où allait avoir lieu la première répétition de _Sapho_, avait dit aux musiciens de l'orchestre l'émouvant ouvrage qu'ils allaient avoir à exécuter.

Enfin, la première eut lieu le 27 novembre 1897.

La soirée dut être fort belle, car le lendemain la poste, à sa première distribution, m'apporta le billet suivant:

«MON CHER MASSENET,

«Je suis heureux de votre grand succès. «Avec Massenet et Bizet, _non omnis moriar_. «Tendrement à vous.

«ALPHONSE DAUDET.»