# Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

## Part 9

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/mes-origines-memoires-et-recits-de-frederic-mistral-7012/index.md

Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une rumeur étrange : la maison de Claudillon était hantée. Le nouvel habitant et sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Dès quon allumait la lampe, on nentendait plus rien; et dès quon léteignait, recommençait de plus belle le froissement mystérieux. Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit, sous lescalier, sous les planches de lévier, ils ne virent rien qui pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je que ces gens prirent peur et déménagèrent en disant aux voisins : "Y couche qui voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et ils partirent.

Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui se passait là; et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, vinrent tour à tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la lampe éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se maniaient -- et on ne pouvait jamais voir doù provenait le bruit.

Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles quon adresse aux revenants pour les exorciser :

-- _Si tu es bonne âme, parle-moi! -- Si tu es mauvaise, disparais!_

Cela ne leur faisait pas plus quune pâtée de son aux chats, et le bruit sentendait toujours la même chose ; et au four, au moulin, aux lavoirs à la veillée, on ne parlait que des revenants.

-- Si lon pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient, en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, entrerait en repos.

-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laissé denfants, naura pas eu de service, et lâme du défunt certainement doit être en peine.

-- Cest cela, conclut-on, Claudillon doit être en peine.

Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à liard ramassèrent de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le prêtre dit la messe ; il fit pour Claudillon les prières voulues, et quelques Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la nuit, sil y avait toujours hantise.

Hantise de plus en plus : cétait un remuement de papiers, de parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait la sienne : au haut de lescalier on avait trouvé une botte, une botte toute cirée : dautres avaient aperçu, par le trou de lévier, un spectre entouré de flammes qui descendait de la cheminée ! Isabeau la boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinçons des morts; et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on lavait tirée par les pieds.

Les hommes, le dimanche, près du puits de la Place, sentretenaient tous de la chose et disaient:

-- Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un brave homme : il nest pas croyable que ce soit lui.

-- Mais alors qui serait-ce?

Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait, car il les dominait tous, autant par la stature de son corps de géant, que par laplomb de sa parole, dit après avoir toussé :

-- Nest-ce pas clair? Du moment quon remue des papiers, ce doit être des notaires.

Tout le monde sécria :

-- Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires puisquils remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître Ferrut, je men souviens maintenant, cette maison sétait vendue, dans ma jeunesse, au tribunal; elle venait dun héritage où lon avait plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et tant grattèrent les notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea... Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; et rien détonnant quils reviennent fureter dans les actes et les écrits quils ont passés.

-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! Lon nentendait plus que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais nen dormaient plus et, lorsquils en parlaient, en avaient la chair de poule.

-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie.

Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons où il fut brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement au haut du nez, la glorieuse balafre dun beau coup de bancal quun hussard allemand, à la bataille dAusterlitz, ne lui donna pas pour rire. Acculé près dun mur, il sétait défendu seul contre vingt cavaliers qui le sabraient, jusquà ce quil tombât, la face coupée en deux par un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous par jour, dont il avait tout juste pour le tabac quil prisait.

Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux chasseur à la pipée que jaie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le négoce : quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa pincette dans une main, portant sur les épaules la grande cage de verdure sous laquelle il se cachait, lorsquil traversait des chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de larmée dEspagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient à la santé des Espagnoles et des Hongroises.

Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, tranquille comme quand il allait à la pipée, il vint, à la nuit close, se blottir dans la maison du pauvre Claudillon. Muni dune lanterne sourde, quil recouvrit de son manteau, il sétendit là sur deux chaises, attendant que les "notaires" remuassent leurs papiers.

Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les papiers qui se froissent, et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui senfuient là-haut sous la soupente.

Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup dautres, il y avait, pour recouvrir lescalier, une soupente.

M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le plancher du réduit trouva tout bonnement des feuilles de vigne sèches.

Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentré ses raisins et les avait étendus sur les ais de la soupente, en un lit de feuilles de vigne. Lorsquil fut mort, les rats mangèrent les raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains quil pouvait y avoir encore.

Mon oncle enleva les feuilles et sen revint coucher. Le lendemain matin, lorsquil alla sur la place :

-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les paysans, vous avez lair quelque peu pâle! les notaires sont revenus?

M. Jérôme répondit :

-- Vos notaires, cétait un couple de rats qui remuaient des feuilles au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne sèches.

Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce jour-là, les gens de mon village nont plus cru aux revenants.

CHAPITRE IX

LA RÉPUBLIQUE DE 1848

La vieille Riquelle. -- Mon père nous raconte lancienne Révolution. -- La déesse Raison. -- Le père du banquier Millaud. -- Les républicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- Les remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les machines agricoles. -- Les moissons dautrefois. -- Les trois beaux moissonneurs.

Cet hiver-là, les gens étant unis, tranquilles et contents, car les récoltes ne se vendaient pas trop mal et lon ne parlait plus, grâce à Dieu, de politique, il sétait organisé, dans notre pays de Maillane, en manière damusement, des représentations de tragédies et de comédies; et je lai déjà dit, avec toute lardeur de mes dix-sept ans, jy jouais mon petit rôle. Mais sur ces entrefaites, vers la fin de février, adieu la paix bénie! éclata la Révolution de 1848.

A lentrée du village, dans une maisonnette de pisé, dont une treille ombrageait la porte, demeurait à cette époque une bonne vieille femme quon appelait Riquelle. Habillée à la mode des Arlésiennes dautrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la tête et sur cette coiffe un chapeau à larges bords, plat et en feutre noir. De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde attachée sous le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée et diserte en paroles, on voyait quelle avait dû être jadis une élégante.

Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais à lécole, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc de pierre, mappelait et me disait :

-- Navez-vous point, à votre Mas, des pommes rouges?

-- Je ne sais pas, lui répondais-je.

-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-men quelquune.

Et joubliais toujours de faire la commission, et toujours dame Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien quà la fin je dis à mon père :

-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter des _pommes rouges_.

-- La sacrée vieille masque! me grommela mon père, lorsquelle ten parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni à présent, ni de longtemps."

Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes rouges :

-- Mon père, lui criai-je, ma dit quelles nétaient pas mûres, ni à présent, ni de longtemps.

Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de ses pommes.

Mais le lendemain du jour où lon connut dans nos campagnes les journées de février et la proclamation de la République, à Paris, en venant au village pour savoir les nouvelles, la première personne que je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil, requinquée, animée, avec une topaze qui scintillait à son doigt, elle me dit :

-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit quon va planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, mignon, de ces bonnes pommes du paradis terrestre... O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frédéric, mon enfant, fais-toi républicain!

-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous avez!

-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, quelle est belle, cette bague ! Tiens, je ne lavais plus mise depuis que Bonaparte était parti pour l'île dElbe... Cest un ami que nous avions, un ami de la famille, qui me lavait donnée, dans le temps (ah! quel temps) où nous dansions la Carmagnole...

Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille dans sa maison rentra en crevant de rire.

Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et dit :

-- La République, je lai vue une fois. Il est à souhaiter que celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme lautre. On tua Louis XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des prêtres, des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous déclarèrent la guerre. Pour défendre la République, il y eut la réquisition et la levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformés, les borgnes, allèrent au dépôt faire de la charpie. Je me souviens du passage des bandes dAllobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui vive? -- "Allobroge!" Lun deux saisit mon frère, qui navait que douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie _Vive la République_! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prêtres, tous ceux qui étaient suspects, furent obligés démigrer pour échapper à la guillotine; labbé Riousset déguisé en berger, gagna le Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous autres, nous sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien à ferme. Cétait le capiscol de Saint-Marthe à Tarascon. Trois mois nous le gardâmes caché dans un caveau que nous avions creusé sous les futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère faisait frire à la poêle une grosse omelette au lard. Une fois quils avaient mangé et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de laurier pour fêter les victoires des armées républicaines. Les pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, on brisa les croix, on fondit les cloches. Dans les églises on éleva des montagnes de terre, où lon planta des pins, des genévriers, des chênes nains. Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le club; et si vous négligiez daller aux réunions civiques, vous étiez dénoncés, notés comme suspects. Le curé, qui était un poltron et un pleutre, dit un jour du haut de la chaire (je m'en souviens, car jy étais) : "Citoyens, jusquà présent, tout ce que nous vous contions, ce nétait que mensonges." Il fit frémir dindignation; et sils navaient pas eu peur, les gens, les uns des autres, on laurait lapidé. Cest le même qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je vous avertis, mes frères, que si vous aviez connaissance de quelque émigré caché, vous êtes nus en conscience, et sous cas de péché mortel, de venir le dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on avait aboli les, fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, quon appelait le _décadi_, on adorait en grande pompe la déesse RAISON. Or, savez-vous qui était la déesse à Maillane?

-- Non, répondîmes-nous.

-- Cétait la vieille Riquelle.

-- Est-ce possible! criâmes-nous.

-- Riquelle, poursuivit mon vénérable père, était la fille du cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire de Maillane.

Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans peut-être, et fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous étions de la même jeunesse; son père mêmement mavait fait des souliers, des souliers en museau de tanche, que je portai à larmée lorsque je mengageai... Eh bien! si je vous disais que je lai vue, Riquelle, habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein décolleté, le bonnet rouge sur la tête, et assise en ce costume sur lautel de léglise!

A la table, en soupant, vers la fin de février de 1848, voilà ce que racontait maître François, mon père.

Maintenant vous allez voir.

Quand je publiai _Mireille_ environ onze ans après, me trouvant à Paris, je fus invité par le banquier Millaud, celui qui fonda _le Petit Journal_, à un des grands dîners que laimable Mécène offrait, chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en renom. Nous étions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive superbe, avait dun côté Méry et moi de lautre, ce me semble. Sur la fin du repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiffé dune calotte, du haut bout de la table me cria en provençal :

-- Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane?

-- Cest le père, me dit-on, du banquier qui nous reçoit.

Et, la table étant trop longue pour pouvoir converser, je me levai et vins causer avec le bon vieillard.

-- Vous êtes de Maillane? reprit-il.

-- Oui, répondis-je.

-- Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, qui a été jadis maire de votre commune?

-- Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous sommes bons amis.

-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à Maillane, pour vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...

-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur Millaud, qui lui auriez fait cadeau dune bague de topaze?

-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant la tête et notant émoustillé, vous a parlé de cela? Ah! mon brave monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...

A ce moment, le banquier Millaud, qui sétait levé de table, vint, ainsi quil faisait après tous ses repas, sincliner devant son père qui, lui imposant les mains à la façon des patriarches, lui donna sa bénédiction.

Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus dans ma famille, cette irruption de liberté, de nouveauté qui crève les digues lorsque arrive une révolution, mavait, il faut bien le dire, trouvé tout flambant neuf et prêt à suivre lélan. Aux premières proclamations signées et illustrées du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un chant incandescent que les petits journaux dArles et dAvignon donnèrent :

_Réveillez-vous, enfants de la Gironde, Et tressaillez dans vos sépulcres froids : La liberté va rajeunir le monde... Guerre éternelle entre nous et les rois!_

Un enthousiasme fou mavait enivré soudain pour ces idées libérales, humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon républicanisme, tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de "peau retournée" faisait la félicité des républicains du lieu qui, étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de me voir avec eux chanter la _Marseillaise_.

Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des démagogues populaires quà la Révolution on nommait "les braillards" tous les vieux préjugés, rancunes et rengaines de lancienne République sétaient, de père en fils, transmis comme un levain.

Une fois, que jessayais de leur faire comprendre les rêves généreux de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes qui firent, au temps de la première, périr tant dinnocents :

-- Innocents, me cria dune voix de tonnerre le vieux Pantès, mais vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les monstres, de jouer aux boules avec les têtes des patriotes?

Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit :

-- Connaissez-vous lhistoire du château de Tarascon?

-- Quelle histoire? répondis-je.

-- Lhistoire de la fois où le représentant Cadroy vint donner limpulsion aux contre-révolutionnaires... Écoutez-la et vous saurez le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, nous chantent sur la moustache :

_De bric ou de broc Ils feront le saut De la fenêtre De Tarascon, Dedans le Rhône: Nous nen voulons plus De ces gueux-là, De Ces gueux De sans-culottes_

Vous savez, ou vous ignorez, quà la chute de Robespierre, les modérés tombèrent sur les bons patriotes et en remplirent les prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme des vers, au sommet du château, et de là, ils les forçaient, à coups de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la fenêtre qui sy trouve. Cest alors quun nommé Liautard, de Graveson, qui est encore en vie, étant resté le dernier pour faire le plongeon, profita dun moment où on lavait laissé seul, dépouilla sa chemise, quil jeta avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de cheminée, de sorte que les brigands, lorsquils revinrent de là-haut et quils comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, et vidèrent les lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; puis par une corde quil avait faite avec les vêtements des autres, ils descendit aussi bas quil put, puis plongea dans le Rhône, quil traversa à la nage, et sen vint à Beaucaire frapper chez un ami qui lui donna lhospitalité.

-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le pauvre Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 là-bas dans la Font-Mourguette, et quils assassinèrent parce quil ne voulait pas crier : "Vive le roi!"

-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers la même époque, fut abattu dun coup de fusil tiré à travers la porte!

-- Et Trestaillon! avançait lun.

-- Et le Pointu! ajoutait lautre.

Telles étaient les invectives qui, dun côté comme de lautre, avec la république étaient revenues sur leau. Et, ici comme ailleurs, cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de thym, emblème de la Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la liberté; la nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces Provençaux de même race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient, banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles qui naboutissaient à rien, se seraient mangé le foie.

Par suite, les jeunes gens, cest-à-dire tous ceux de la même conscription, nous nous séparâmes en deux partis; et chaque fois, hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un coup, on sentre-croisait à la farandole, pour rien on en venait aux mains.

Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume de faire le tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit salé, et ramasser de quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dansant la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant dordinaire des couplets comme ceux-ci :

_Mettez la main, dame, au clayon: De chaque main un petit fromage ! Mettez la main dans le saloir, Donnez un morceau de jarret! Mettez la main au panier doeufs, Donnez-en trois ou six ou neuf_

Mais nous, cette année-là, en faisant la quête aux oeufs, comme des niais que nous étions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs disaient:

_Si Henri V venait demain, Oh! que de fétes, oh! que de fétes; _Si Henri V venait demain, Oh! que de fétes nous ferions_.

Et les Rouges répondaient :

_Henri V est aux îles Qui pèle de losier, Pour en coiffer les filles Amies du vert et blanc_.

Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, mangé lomelette au lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du cabaret, comme on le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous dansâmes la Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :

_La fleur du thym, ô mes amis, Va embaumer notre pays: Plantons le thym, plantons le thym, Républicains, il reprendra! Faisons, faisons la farandole Et la montagne fleurira_.

Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes : "Vive Marianne!" en faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes grand tapage.

Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-là, mon père qui mattendait, sérieux, solennel, comme aux grandes circonstances, me dit :

-- Viens par ici, Frédéric, jai à te parler.

Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y voici, aux bouillons de la lessive!

Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- le suivant sans souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui était à environ cent pas de la ferme, et mayant fait asseoir auprès de lui sur le talus, il commença :

-- Que ma-t-on dit? quhier, tu as fait bande avec ces polissons qui braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous fîtes flotter vos ceintures rouges en lair! Ah! mon fils tu es jeune! Cest avec cette danse et cest avec ces cris que les révolutionnaires fêtaient léchafaud. Non content davoir fait mettre sur les journaux une chanson où tu méprises les rois... Mais que t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?

A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour répondre et mon père continuant:

