Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral
Part 8
Ensuite sélevaient, de distance en distance, les reposoirs monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de candélabres et de vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des petits pâtés. La jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des roses, sous les tentes des rues quembaumait, tout le long, la fumée des encensoirs.
Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de rouge tout vêtu, avec ses théories de vierges voilées de blanc, ses congrégations, ses frères, ses moines, ses abbés, ses choeurs et ses musiques, ségrenait lentement au battement des tambours, vous entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui récitaient leur rosaire.
Puis, dans un grand silence, agenouillés ou inclinés, tous se prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une pluie de fleurs de genêt blondes, lofficiant haussait le Saint-Sacrement splendide!
Mais ce qui frappait le plus, cétaient les Pénitents, qui faisaient leurs sorties après le coucher du soleil, à la clarté des flambeaux. Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnés de leurs capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, comme des spectres, par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles portatifs, les autres des reliquaires ou des bustes barbus, dautres des brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un triangle, ceux-là un grand serpent entortillé autour dun arbre, vous auriez dit la procession indienne de Brahma.
Contemporaines de la Ligue et même du Schisme dOccident, ces confréries, en général, avaient pour chefs et dignitaires les premiers nobles dAvignon, et Aubanel le grand félibre, qui avait, toute sa vie, été Pénitent Blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli dans son froc de confrère.
Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître détude, un ancien sergent dAfrique appelé M. Monnier, qui aurait bien été, nous disait-il, pénitent rouge, si une confrérie de cette couleur-là eût existé dans Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à sacrer, il était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, toujours, de pied en cap, ciré et astiqué.
Au Collège Royal, où nous apprenions lhistoire, il nétait jamais question de la politique du siècle. Mais le sergent Monnier, républicain enthousiaste, sétait, à cet égard, chargé de nous instruire. Pendant les récréations, il se promenait de long en large, tenant en main lhistoire de la Révolution. Et senflammant à la lecture, gesticulant, sacrant et pleurant denthousiasme :
"Que cest beau! nous criait-il, que cest beau! quels hommes! Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just, Boissy-dAnglas! nous sommes des vermisseaux aujourdhui, nom de Dieu, à côté des géants de la Convention nationale!" -- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!" lui répondait Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des coupeurs de têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres dénaturés, qui se mangeaient les uns les autres et que, lorsquil les voulut, Bonaparte acheta comme pourceaux en foire!" Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusquà ce que le bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les réconcilier.
Bref, un jour poussant lautre, ce fut dans ce milieu bonasse et familier quau mois daoût de lannée 1847 je terminai mes études. Roumanille, pour accroître ses petits émoluments était entré comme prote à limprimerie Seguin; et, grâce à cet emploi, il imprimait là, à peu de frais, son premier recueil de vers, les _Pâquerettes_, dont il nous régalait délicieusement, lorsquil en voyait les épreuves; et gai comme un poulain, comme un jeune poulain quon élargit et met au vert, je men revins à notre Mas.
CHAPITRE VIII
COMMENT JE PASSAI BACHELIER
Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le Remontrant. -- Lexplication du baccalauréat. -- Le retour aux champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- Les notaires de Mailiane. -- Loncle Jérôme.
-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé?
-- Jai achevé, répondis-je; seulement... il faudra que jaille à Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse pas sans quelque appréhension.
-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions soldats, au siège de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de plus mauvais.
Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où, en ce temps, se faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises repassées, avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à carreaux, piqué de quatre épingles, bien proprement. Mon père me donna, dans un petit sachet de toile, cent cinquante francs décus, en me disant :
-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les gaspiller.
Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le bras, le chapeau sur loreille, un bâton de vigne à la main.
Quand jarrivai à Nîmes je rencontrai un gros décoliers des environs qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et belles dames, avec les poches pleines de recommandations : lun avait une lettre pour le recteur, un autre pour linspecteur, un autre pour le préfet, celui-là pour le grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon, avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre affaire."
Moi, petit campagnard, je nétais pas plus gros quun pois, car je ne connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, était de dire à part quelque prière à saint Baudile, qui est le patron de Nîmes (javais, étant enfant, porté son cordon votif), pour quil mît dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour moi.
On nous enferma à lHôtel de Ville, dans une grande salle nue, et là un vieux professeur nous dicta, dun ton nasillard, une version latine, après quoi, humant une prise, il nous dit :
-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en français la dictée que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- vous.
Et, dare-dare pleins dardeur, nous nous mîmes à loeuvre; à coups de dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis à lheure sonnante, notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous ouvrit la porte en disant :
-- A demain!
Ce fut la première épreuve.
Messieurs les écoliers séparpillèrent par la ville et je me trouvai seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, sur le pavé de Nîmes, à bayer autour des Arènes et de la Maison-Carrée.
"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je me mis en quête dune auberge pas trop chère, mais néanmoins sortable; et, comme javais le temps, je fis dix fois peut-être, en guignant les enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les hôtels, avec leurs larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent lair de me toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout cela me tenait en crainte.
Comme je passais au faubourg, japerçus une enseigne avec cette inscription : _Au Petit Saint-Jean_.
Ce _Petit Saint-Jean_ me remplit daise. Il me sembla soudain être en pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui paraît de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les feux de Saint-Jean, il y a lherbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean... Et jentrai au _Petit Saint-Jean_... Javais deviné juste.
Dans la cour de lauberge, il y avait des charrettes bâchées, des camions dételés et des groupes de Provençales qui babillaient et riaient. Je me glissai dans la salle et massis à table.
La salle était déjà pleine, et la grande table aussi, rien que des jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de Château-Renard, de Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au marché une fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage.
-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes aubergines?
-- Mon cher, je nai pas réussi : il y en avait abondance : jai dû les laisser à vil prix.
-- Et la graine de porreau, quen dit-on?
-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de guerre et lon ma assuré quon en faisait de la poudre.
-- Et les haricots "quarantains"?
-- Ils ont claqué.
-- Et les oignons?
-- Enlevés sur place.
-- Et les courges?
-- Il faudra les donner aux cochons.
-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes de terre?
Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le jardinage.
Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.
Lorsquils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait :
-- Et vous, jeune homme, sil ny a pas indiscrétion, êtes-vous dans le jardinage? Vous nen avez pas lair.
-- Moi, non... je suis venu à Nîmes, répondis-je timide- ment, pour passer bachelier.
-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment a-t-il dit ça?
-- Eh! oui, hasarda lun deux, je crois quil a dit "batelier" : il doit être venu, oui, cest cela, pour passer le bac!... Pourtant il ny a pas de Rhône à Nîmes!
-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que cest un conscrit, qui vient passer à la "batterie"?
Je me mis à rire, et, prenant la parole, jexpliquai de mon mieux ce que cétait quun _bachelier_.
-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos maîtres nous ont appris... tout : le français, le latin, le grec, lhistoire, la rhétorique, les mathématiques, la physique, la chimie, lastronomie, la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer, alors on nous envoie à Nîmes, où des messieurs très savants nous font subir un examen...
-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catéchisme, et quon nous demandait : _Êtes-vous chrétien_?
-- Cest cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de mystères quil y a dans les livres; et, si nous répondons bien, ils nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons être notaires, médecins, avocats, contrôleurs, juges, sous-préfets, tout ce que nous voudrez.
-- Et si vous répondez mal?
-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait aujourdhui, parmi nous, le premier triage ; mais cest demain matin que nous passerons à létamine.
-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous voudrions bien y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?
-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que les hommes se battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des Hongrois... Non seulement les batailles, mais encore les noms des généraux qui commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres, de tous leurs enfants et même de leurs bâtards!
-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt y a-t-il à vous faire rappeler tout ce qui sest passé du temps et depuis le temps que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas possible que des hommes pareils soccupent de telles vétilles! On voit bien là quils nont pas autre chose à faire. Sil leur fallait, comme nous, aller tous les matins retourner la terre à la bêche, je ne crois pas quils samusassent à parler des Sarrasins ou des bâtards du roi Hérode... Mais allons, continuez...
-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes les nations, de toutes les contrées, de toutes les montagnes et de toutes les rivières... et, à propos des rivières, il faut dire doù elles sortent et où elles vont se jeter.
-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander doù sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà une deau! On conte quelle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis laissé dire quun berger dans le gouffre doù elle sort de terre, laissa tomber son bâton, et quon le retrouva à sept bonnes lieues de là, dans une source de Saint Rémy... Est-ce vrai ou non?
-- Tout ça peut-être... Ensuite, il nous faut savoir les noms de toutes les mers quil y a sous la "chape du soleil".
-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant. Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée?
-- Parce quelle contient du sulfate de magnésie, du chlorure...
-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui était du Martigue, -- massura que ça venait des bâtiments chargés de sel qui y ont fait naufrage depuis tant et tant dannées!
-- Si ça vous plaît, à moi aussi... On nous demande comment se forme la rosée, la pluie, la gelée blanche, lorage, le tonnerre...
-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai quelle est ronde comme un panier?
-- Cela dépend, lui répliquai-je. On nous demande aussi lorigine du vent, et ce quil fait de chemin à lheure, à la minute, à la seconde...
-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous devez donc savoir, jeune homme, doù sort le mistral? Jai toujours entendu dire quil sortait dun rocher troué et que, si on bouchait le trou, il ne soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! Cen serait une, celle-là, dinvention!
-- Le gouvernement sy oppose, dit un Barbentanais; si nétait le mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous tiendrait? Nous serions trop riches.
Je repris:
-- On nous interroge sur le règne animal, sur les oiseaux, sur les poissons, jusque sur les dragons.
-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains levées, et la Tarasque? nen parlent-ils pas, les livres? Certains prétendent que ce nest quune fable; pourtant jai vu sa tanière, moi, à Tarascon, derrière le Château, le long du Rhône. On sait dailleurs parfaitement quelle est enterrée sous la Croix-Couverte.
Et je repris pour en finir:
-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la distance des étoiles, combien de milliers de lieues séparent la terre du soleil.
-- Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les savants se moquent de nous : quils voudraient nous faire accroire que les pigeonneaux tètent? Une jolie science que de vouloir compter les lieues du soleil à la lune : quest-ce que cela peut bien nous faire? Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour semer le céleri, ou bien dôter les poux des fèves ou de guérir le mal des porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce que nous conte ce garçon, cest des fariboles.
-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune dégourdi en a plus oublié peut-être que tout ce que tu peux savoir... Cest égal, mes amis, il faut une fameuse tête pour pouvoir y serrer tout ce quil nous a dit!
-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il est pâlot! On voit bien que la lecture, allez, ça ne fait pas du bien. Sil avait passé son temps à la queue de la charrue, il aurait assurément plus de couleur que ça... Puis, à quoi sert den savoir tant?
-- Moi, fit alors le Rond, je nai été, en fait décole, quà celle de M. Bêta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que sil mavait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millième part de ce quon leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous, prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche. Inutile! les coins se seraient épointés.
-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce quil faut faire? Quand nous allons à quelque fête, où lon fait courir les taureaux, soit quil y ait de belles luttes il nous arrive souvent de rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou la cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un gars de Maillane qui, demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir, messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons au moins si notre Maillanais a passé bachelier.
-- Ça va! dirent les autres, de toutes les façons la journée est perdue : allons, il faut voir la fin.
Le lendemain matin, le coeur passablement ému, je retournai a lHôtel de Ville avec tous les candidats qui devaient se présenter. Mais déjà pas mal dentre eux nétaient pas si fiers que la veille. Dans une grande salle devant une grande table chargée décritoires, de papiers et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus exprès de Montpellier avec le chaperon bordé dhermine sur lépaule et la toque sur la tête. Cétait la Faculté des Lettres, et voyez le hasard : un deux était M. Saint-René Taillandier, qui devait quelques ans après devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue provençale. Mais à cette époque, nous ne nous connaissions pas et lillustre professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis.
Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je men allai par la ville, comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me rappelle que javais soif; et, en passant devant les cafés, avec ma houssine en lair, je pantelais de voir, blanchissante dans les verres, la bonne bière écumeuse. Mais j'étais si craintif et si novice dans la vie, que je navais jamais mis les pieds dans un café, et je nosais pas y entrer!
Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nîmes, flambant, resplendissant, si bien que tous me regardaient et que daucuns, même, disaient :
-- Celui-là est bachelier!
Et quand je rencontrai une borne fontaine, je mabreuvais à son eau fraîche et le roi de Paris nétait pas mon cousin.
Mais le plus beau, ensuite, fut au _Petit Saint-Jean_. Nos braves jardiniers mattendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant à fondre les brumes, ils sécrièrent :
-- Il a passé!
Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en veux-tu des embrassades et des poignées de main! On eût dit que la manne venait de leur tomber.
Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la parole. Ses yeux étaient humides et il dit :
-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort pas que des fourmis, il en sort aussi des hommes. Allons, petites, en avant et un tour de farandole.
Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du _Petit Saint-Jean_, un bon moment nous farandolâmes. Puis on sen fut dîner, nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta jusquà lheure du départ.
Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les fois que je vais à Nîmes et que je vois de loin lenseigne du _Petit Saint-Jean_, ce moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans toute sa clarté -- et je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la première fois, me firent connaître la bonhomie du peuple et la popularité.
Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si connus, si familiers, le Rocher-Troué, le Monceau-de-Blé, le Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de revoir, quand venait le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si regrettés, si enviés, quand jétais dans la geôle. Avec quel plaisir, quels enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, après vêpres, nous nous contions ce qui nous était arrivé, depuis quon ne sétait vu : Raphel à la course des hommes avait remporté le prix; Noël avait enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à la charrette quon fait courir à la Saint-Eloi avait mis la plus belle des mules de Maillane; Tanin sétait loué pour le mois de semailles au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant trois jours et trois nuits, à la foire de Beaucaire.
Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur première communion. Quelques-uns même avaient lentrée, cest-à-dire, le droit daller, le dimanche au soir faire un brin de veillée à la maison de leur belle.
Moi quavaient dépaysé mes sept années décole, jétais hélas! le seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volées de fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je remarquai quavec moi elles nétaient pas à laise comme avec les camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses, faisaient leurs gognettes de rien; mais moi jétais pour elles devenu un "monsieur" et si à lune delles javais conté fleurette, elle neût à coup sûr pas voulu croire à mes paroles.
De plus, ces gars, élevés dans un cercle didées toutes primaires, avaient des admirations toujours renouvelées pour des choses qui moi ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient ferme sur lessieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien chargée, ou un fumier bien empilé.
Et alors je me rabattais, lhiver, sur les veillées où jeus loccasion ainsi découter nos derniers conteurs : entre autres le Bramaire, un ancien grenadier de larmée dItalie, qui mangeait toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble lentendre, lorsquil voulait réveiller les auditeurs qui sommeillaient :
_-- Cric! -- Crac! -- De la m... dans ton sac, Du butin dans le mien!_
un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, on était campé sous la tente.
Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, cétait le vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si simple quelle fût, je lui dois la donnée de mon poème de _Nerto_. Et à propos de ces veillées, nous allons en toucher un mot. Aujourdhui dans nos villages, les paysans, après souper, vont au café faire leur partie de billard, de manille ou dun jeu de cartes quelconque, et, des veillées anciennes, cest à peine sil en reste une espèce de semblant chez quelques artisans qui travaillent à la lampe, tels que les menuisiers ou bien les cordonniers.
Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses était loin dêtre perdue : et elles se tenaient en général dans les étables ou dans les bergeries, parce que là avec le bétail, on se trouvait plus chaudement. Lusage était que chaque veilleur ou habitué de la veillée fournît la chandelle à son tour, et il fallait que la chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand les assistants la voyaient à moitié usée, ils se levaient et allaient au lit.
Seulement pour que la chandelle susât moins rapidement, on mettait sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait debout sur le fond dune portoire ou dun cuvier renversé, et les femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les mères apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs hommes et leurs enfants sasseyaient tout autour, sur la litière ou sur des billots. Lorsquil ny avait pas de sièges, les fileuses, une devant lautre, la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et coiffée de chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin déclairer leur fil, et lon y disait des contes, interrompus souvent par un ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un braiment. Parmi ces contes de veillée, celui que je vais vous dire se répétait fréquemment, parce quun de mes oncles, le bon M. Jérôme, y avait joué un rôle et que cétait un conte vrai.
Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut un certain Claudillon; et comme il navait pas denfants, sa maison resta close pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin vint lhabiter et les fenêtres se rouvrirent.