Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral
Part 7
Nous fîmes larbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous allâmes, avec ma mère, voir le _Fontaine du Loup et la Fontaine de la Vache_; et ensuite, entourés de quelques vieux noyers, la chapelle de saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme dit le cantique, doù sort, pour les fiévreux, la miraculeuse source.
Or, émerveillé de tous ces récits, de toutes ces croyances, de toutes ces visions, moi donc, lâme enivrée par la vue de lendroit, par la senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de lempreinte des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième année, je mabreuvai au jet deau; et (dites ce quil vous plaira), à partir de là, je neus plus de fièvre. Ne vous étonnez pas si la fille du félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de soif, se recommande au bon saint Gent.
_O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à votre charrue le loup de la montagne, etc._ (Mireille, chant VIII.)
souvenir de jeunesse quil mest doux encore de me remémorer.
A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires, et cest dans ce lycée et de cette façon que, dans cinq ans (de 1843 à 1847), je terminai mes études.
Nos maîtres du collège nétaient pas, comme aujourdhui, de jeunes normaliens stylés et élégants. Nous avions encore, dans leurs chaires, les vieux barbons sévères de lancienne Université : en quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de lépoque impériale, qui, lorsque nos réponses étaient insuffisantes, _ex abrupto_ nous lançait par la tête les bouquins quil avait en main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait, sur sa cheminée dans un bocal deau-de-vie, un foetus de sa femme); en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude patriote appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et qui, ému, nous déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de Béranger.
Je me vois encore, un an, à la distribution des prix dans léglise du collège, avec tout le beau monde dAvignon qui lemplissait. Javais, cette année-là, et je ne sais comment, remporté tous les prix, même celui dexcellence. Chaque fois quon me nommait, jallais chercher, timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, je venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et tous considéraient dun regard curieux, dun regard étonné, cette belle Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les conserver, _sic transit gloria mundi_, nous mettions lesdits lauriers sur la cheminée, derrière les chaudrons.
Quoi quil se fît, pourtant, pour me détourner de mon naturel, comme on ne fait que trop, aujourdhui plus que jamais, aux enfants du Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal, ces vers de Jasmin à Loïsa Puget :
_Quand dins laire Pèr nous plaire Sones l'aire -- _De tas nouvellos causous, Sus la terro tout samaiso, Tout se taiso, Al refrin que fas souna : Mai dun cop se derebelho E fremis coumo la felho Quun vent fres lai frissouna._
Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la mettaient en gloire, pris dun bel enthousiasme, je fis aussitôt, pour le célèbre perruquier, une piécette admirative qui commençait ainsi :
_Pouèto, ounour de ta maire Gascougno_.
Mais, petit criquet, je neus pas de réponse. Je sais bien que mes vers, pauvres vers dapprenti, nen méritaient guère; cependant, -- pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus tard, à mon tour, quand jai reçu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir toujours.
Vers lâge de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue provençale, qui ne mavait jamais quitté, finit par me jeter dans une nostalgie profonde.
"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, comme lEnfant Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, qui mangent le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis denfance, les camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et labourent, et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil de Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur des versions et sur des thèmes!"
Et mon chagrin se mélangeait dun violent dégoût pour ce monde factice où jétais claquemuré et dune attraction vers un vague idéal que je voyais bleuir dans le lointain, à lhorizon. Or, voici quun jour, en lisant, je crois, le _Magasin des Familles_, je vais tomber sur une page où était la description de la chartreuse de Valbonne et de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.
Nest-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tête, et, méchappant du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout seul, éperdument, prenant, le long du Rhône la route du Pont-Saint-Esprit, car je savais que Vaibonne nen était pas éloigné.
"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu prieras, tu pleureras, jusquà ce quon veuille te recevoir; puis, une fois reçu, tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les arbres de la forêt, et, te plongeant dans lamour de Dieu, tu te sanctifieras comme fit le bon saint Gent."
Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me hantait, sur le coup marrêta.
"Et ta mère, me dis-je, à laquelle, misérable, tu nas pas dit adieu, et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au désespoir et, par monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, désolée comme la mère de saint Gent.!"
Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je gagnai vers Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes parents encore une fois; mais, à mesure que javançais vers la maison paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de cénobite et mes fières résolutions fondaient dans lémotion de mon amour filial comme un peloton de neige à un feu de cheminée; et lorsque, au seuil du Mas, jarrivai sur le tard et que ma mère, étonnée de me voir tomber là, me dit :
-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant dêtre aux vacances?
-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.
-- où lon ne mange que des carottes!
Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de men libérer bientôt, après les vacances.
CHAPITRE VII
CHEZ M. DUPUY
Joseph Roumanille. Notre liaison. Les poètes du "Boui-Abaisso". -- Lépuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. Lamour sur les toits. Les processions avignonnaises. Celle des Pénitents Blancs. -- Le sergent Monnier. Lachèvement des études.
Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma mère, à la rentrée de cette année scolaire, mamena chez M. Dupuy, Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, pour mes goûts de provençaliste en herbe, jeus, comme on dit, le museau dans le sac.
M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, mort député de la Drôme, auteur du _Petit Papillon_, un des morceaux délicats de notre anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en provençal, mais ne sen vantait pas, et il avait raison.
Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons un jeune professeur à fine barbe noire, qui était de Saint-Remy. On lappelait Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et Saint-Remy sont du même canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt liés. Néanmoins, jignorais que le Saint-Remyen soccupait, lui aussi, de poésie provençale.
Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vêpres, à léglise des Carmes. Là, on nous faisait mettre derrière le maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes, nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus populaire dans les veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes et les hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourdhui, son nom.
Or, un dimanche, pendant que lon chantait vêpres, il me vint dans lidée de traduire en vers provençaux les _Psaumes de la Pénitence_, et, alors, en tapinois, dans mon livre entrouvert, jécrivais à mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version :
_Que lisop bagne ma caro, Sarai pur : lavas-me lèu E vendrai pu blanc encaro Que la tafo de la nèu_.
Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par derrière, saisit le papier où jécrivais, le lit, puis le fait lire au prudent M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, davis de ne pas me contrarier; et, après vêpres, quand, autour des remparts dAvignon, nous allions à la promenade, il minterpella en ces termes :
-- De cette façon, mon petit Mistral, tu tamuses à faire des vers provençaux?
-- Oui, quelquefois, lui répondis-je.
Et Roumanille, dune voix sympathique et bien timbrée, me récita les Deux Agneaux :
_Entendès pas lagnèu que bèlo? Vès-lou que cour après lenfant... Coume fan bèn tout ço que fan! E linnoucènci, ccnnme es bello!
Et puis, le _Petit Joseph_ :
_Lou paire es ana rebrounda E, pèr vendre lou jardinage, La maire es anado au village, E Jejè rèsto pèr garda.
Et puis _Paulon_, et puis le _Pauvre_, et _Madeleine et Louisette_, une vraie éclosion de fleurs davril, de fleurs de prés, fleurs annonciatrices du printemps félibréen qui me ravirent de plaisir et je mécriai :
-- Voilà laube que mon âme attendait pour séveiller à la lumière!
Javais bien, jusque-là, lu à bâtons rompus un peu de provençal; mais, ce qui mennuyait, cétait de voir notre langue, chez les écrivains modernes (à lexception de Jasmin et du marquis de Lafare -- que je ne connaissais pas), employée, en général, comme on eût dit par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme simple et fraîche, tous les sentiments du coeur.
En conséquence, et nonobstant une différence dâge dune douzaine dannées (Roumanille était né en 1818), lui, heureux de trouver un confident de sa Muse tout préparé pour le comprendre, moi, tressaillant dentrer au sanctuaire de mon rêve, nous nous donnâmes la main, tels que des fils du même Dieu, et nous liâmes amitié sous une étoile si heureuse que, pendant un demi-siècle, nous avons marché ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre affection ou notre zèle se soient ralentis jamais.
Roumanille avait donné ses premiers vers au _Boui-A baisso_, un journal provençal que Joseph Désanat publiait à Marseule une fois par semaine et qui, pour les trouvères de cette époque-là, fut un foyer dexposition. Car la langue du terroir na jamais manqué douvriers; et principalement au temps du _Boui-A baisso_ (1841-1846), il y eut devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que maintenir lusage décrire en provençal, mérite dêtre salué.
De plus, nous devons reconnaître que des poètes populaires, tels que le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Bénédit et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur manière exprimé la gaillardise du gros rire marseillais, nont pas été depuis, pour ces sortes datellanes, remplacés ni dépassés. Et Camille Reybaud, un poète de Carpentras, mais poète de noble allure, dans une grande épître quil envoyait à Roumanille, tout en désespérant du sort du provençal délaissé par les imbéciles qui, disait-il :
_Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du français, quils estropient à fond, -- de tous les patois le plus affreux peut-être.
Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsquil faisait cet appel aux rédacteurs du _Boui-A baisso_:
_Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- frères, contre loubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble faisons quelque oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provençale; -- au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres, amis, êtes dignes de renommée! -- Moi quun grain dencens étourdit et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui napporterais, pour votre monument, -- quune pincée de gravier et de mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable; -- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- si, des hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, frères, vous ne me verrez plus_.
Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du peuple nétait bon quà traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs navaient cure ni de le nettoyer, ni de le réhabiliter.
Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour écrire notre langue sétaient à peu près perdues. Les poètes méridionaux avaient, par insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la graphie de la langue française. Et à ce système-là qui, nétant pas fait pour lui, disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes de lidiome dOc, à force dêtre défigurés par lécriture, paraissaient complètement étrangers les uns aux autres.
Roumanille, en lisant à la bibliothèque dAvignon les manuscrits de Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre langue, orthographiée là selon le génie national et daprès les usages de nos vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon sentiment pour rendre au provençal son orthographe naturelle; et, daccord tous les deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de là pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que, pour loeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait un outil léger, un outil frais émoulu.
Lorthographe nétait pas tout. Par esprit dimitation et par un préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage, lon sétait accoutumé à délaisser comme "grossiers" les mots les plus grenus du parler provençal. Par suite, les poètes précurseurs des félibres, même ceux en renom, employaient communément, sans aucun sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois francisé qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considéré quà tant faire que décrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait mettre en lumière, il fallait faire valoir lénergie, la franchise, la richesse dexpression qui la caractérisent, nous convînmes décrire la langue purement et telle quon la parle dans les milieux affranchis des influences extérieures. Cest ainsi que les Roumains, comme nous le contait le poète Alexandri, lorsquils voulurent relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les campagnes et les montagnes chez les paysans les moins cultivés.
Enfin, pour conformer le provençal écrit à la prononciation générale en Provence, on décida de supprimer quelques lettres finales ou étymologiques tombées en désuétude, telles que lS du pluriel, le T des participes, lR des infinitifs et le CH de quelques mots, tels que _fach, dich, puech_, etc.
Mais quon naille pas croire que ces innovations, bien quelles neussent de rapport quavec un cercle restreint des poètes "patois" comme on disait alors, se fussent introduites dans lusage commun, sans combat ni résistance. DAvignon à Marseille, tous ceux qui écrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestés dans leur routine ou leur manière dêtre, soudain se gendarmèrent contre les réformateurs. Une guerre de brochures et darticles venimeux, entre les jeunes dAvignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans.
A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs à barbe blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le soir dans larrière-boutique du bouquiniste Boy pour y gémir amèrement sur la suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs. Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, lançait aux adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un peu lun, un peu lautre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour nous, outre les bonnes raisons, la foi, lenthousiasme, lentrain de la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par rester, ainsi que vous verrez plus tard, maîtres du champ de bataille.
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Dans la cour, une après-midi où, avec les camarades, nous jouions aux trois sauts, entra et savança dans notre groupe un nouveau pensionnaire aux fines jambes, le nez à lHenri IV, le chapeau sur loreille, lair quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie, sans plus de façons que sil était des nôtres :
-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que jessaye, moi, un peu, aux trois sauts?
Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà qui prend sa course, et léger comme un chat, il dépasse peut-être denviron trois mains ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter. Nous battîmes tous des mains et lui dîmes :
-- Collègue, doù sors-tu comme cela?
-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon vin... Vous nen avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de Châteauneuf-du-Pape?
-- Si, et quel est ton nom?
-- Mon nom? Anselme Mathieu.
A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de façon courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à tour de rôle.
Nous qui, pour la plupart, navions jamais osé fumer (sinon, comme les enfants, quelques racines de mûrier), nous prîmes sur-le-champ en grande considération le nouveau qui faisait si largement les choses et qui, à ce quil montrait, devait connaître la haute vie.
Cest ainsi quavec Mathieu, le gentil auteur de la _Farandole_, nous fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai à notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant que, dans son roman de Jack, il a mis à lactif de son petit prince nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.
Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, _tres faciunt capitulum_, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment sarrangeait-il?) on ne le voyait guère quà lheure des repas ou de la récréation. Attendu quil avait lair déjà dun petit vieux, bien quil neût pas beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en retard dans ses études, il sétait fait donner une chambre sous les tuiles, sous prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et là, dans sa soupente, où lon voyait, sur les murs, des images clouées et, sur des étagères, des figurines de Pradier, nudités en plâtre, tout le jour il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps, accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer dans la rue ou bien les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, à leurs petits. Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la chambrière, envoyait des lorgnades à la demoiselle du maître et, lorsquil descendait nous voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.
Mais, où il ne riait pas, cétait lorsquil nous parlait de ses parchemins de noble.
-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il dune voix grave, marquis de Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père quitta son titre ; et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le reprendre, parce quil ne pouvait plus le porter convenablement.
Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les chats lorsquils vont à Rome. Nous le hélions :
-- Mathieu!
Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut sur les toits, qui courait dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous quil avait, nous racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!
Voici quau Pont-Troué, qui était notre quartier, le jour de la Fête-Dieu, nous regardions, comme dusage, passer la procession, et Mathieu me dit :
-- Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon amante?
-- Volontiers.
-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes, ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que toutes ont une fleur épinglée au milieu de la poitrine :
_Fleur au milan Cherche galant_.
Mais tu en verras une, blonde comme un fil dor, qui aura la fleur sur le côté :
_Fleur au côté, Galant trouvé._
-- Tiens, la voilà : cest elle!
-- Cest ton amie?
-- Celle-là même.
-- Mon cher, cest un soleil! Mais comment ty es-tu pris pour faire la conquête dune si fine demoiselle?
-- Je vais, dit-il, te le conter. Cest la fille du confiseur qui est à la Carretterie. Jy allais, de temps en temps, acheter des _boutons de guêtre_ (pastilles à la menthe) ou des _crottes de rat_ (pâte de réglisse); si bien quayant fini par me familiariser avec laimable petite et métant fait connaître pour marquis de Montredon, un jour quelle était seule derrière son comptoir, je lui dis :
"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sensée que moi, je vous proposerais de faire une excursion...
"-- Où?
"-- Dans la lune, répondis-je.
"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai :
"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse qui se trouve au haut de votre maison, à lheure que vous voudrez ou à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune à vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, vous conter fleurette.
Et ainsi sest passée la chose... Au haut de la maison de ma belle, il y a, comme en beaucoup dautres, une de ces plates-formes où lon fait sécher le linge. Je nai donc, chaque jour, quà monter sur les toits et, de gouttière en gouttière, je vais trouver ma blondine, qui y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, les lèvres sur les lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.
Voilà comme notre Anselme, futur _Félibre des Baisers_, en étudiant à laise le Bréviaire de lAmour, passa tout doucement ses classes sur les toitures dAvignon.
A propos des processions, et avant de quitter la cité pontificale, il faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en émoi. Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre paroisses : Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien, rivalisaient à qui se montrerait plus belle.
Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait les tentures. Les riches, à leurs balcons, étendaient leurs tapisseries de soie brodée et damassée; les pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs couvertures piquées à petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, dune litière de buis.