Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral
Part 5
Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes en allant, quand venait lautomne, cueillir les micocoules, douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain, laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là, arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à lentrée du vallon, un bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert.
Car cétait un vrai désert que ce plateau de Saint-Michel où lon nous avait mis en cage; et elle le disait bien; linscription qui était sur la porte du couvent :
"Voilà quen fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude, parce que, dans la cité, jai vu linjustice et la contradiction. Jaurai ici mon repos pour toujours, car cest le lieu que j ai choisi pour habiter. »
Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit dun passage de montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce quil est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées à larchange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient dû impressionner.
Les mamelons dalentour étaient couverts de thym, de romarin, dasphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet; quelques lopins doliviers plantés dans les bas-fonds; quelques allées damandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages. Cétait là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines. Le reste nétait que friche et roche concassée, mais qui sentait si bon ! Lodeur de la montagne, dès quil faisait du soleil, nous rendait ivres.
Dans les collèges, dordinaire, les écoliers sont parqués dans de grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel quun troupeau et en avant dans la montagne, jusquà ce que la cloche nous sonnât le rappel.
Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma foi, autant quune nichée de lapins de garrigue. Et il ny avait pas danger que lennui nous gagnât.
Une fois hors de létude, nous partions comme des perdreaux, à travers les vallons et sur les mamelons.
Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les ortolans chantaient : _tsi, tsi, bégu_!
Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous cherchions dans les ravins les pétrifications quon nomme, dans le pays, _pierres de saint Étienne_; nous furetions aux grottes pour dénicher la Chèvre dOr; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de vêtements ni de chaussures.
Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens.
Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, -- comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, doù lon voyait à lhorizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la Baume-de-lArgent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la Roque-dAcier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés dor et dazur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez ouverts sur ma vie denfant!
Lhiver, ou lorsquil pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans léglise du couvent, qui était, nous lavons dit, complètement abandonnée, nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux béants, pleins de têtes de morts et dossements des anciens moines.
Un jour dhiver, la brise bramait dans les longs couloirs; cétait le soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le maître, nous gardait à létude, et lon nentendait que nos plumes qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement du vent.
Tout à coup, à lextérieur, nous entendons une voix sourde, sépulcrale, qui criait :
-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!
Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort, M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands de laccompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes tous après, en nous blottissant derrière.
Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en face du couvent, nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire et qui dans le vent disait : -- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.
Dentendre et de voir cette apparition, nous étions tous là tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :
-- Cest frère Philippe.
Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après, qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous nen sûmes pas plus.
Ce frère Philippe, nous lapprîmes plus tard, faisait partie paraît-il, de ces sortes dermites qui avaient occupé Saint-Michel quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on nemporte pas cela comme un grelot, la cloche était restée sur léglise, là-haut, et, naturellement, M. Donnat lavait gardée.
Frère Philippe était un bonhomme qui sétait donné pour tâche de remettre en état les ermitages en ruines quil y a, de-ci de-là, dans les montagnes de Provence. Je lai rencontré quelquefois, longtemps après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur lépaule, moitié devant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue.
Lorsquil avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage à labandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche. Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable qui voulût se faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour relever un autre ermitage.
La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il près dune trentaine. C'était à la gare dAvignon où jallais, comme lui, prendre le train dune heure et demie. Il faisait rudement chaud, et le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné sous son sac, qui était presque plein de blé.
-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? Laissez que je le porte un peu.
Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusquà la salle où lon donne les billets. Or, ce jeune homme, que je connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de cet homme du bon Dieu.
Frère Philippe, en dernier lieu, sétait retiré chez des moines qui lavaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla, je crois, mourir à lhôpital dAvignon.
Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain aumônier quon appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot, ventru, avec un visage rubicond comme la gourde dun mendiant. Larchevêque dAvignon lui avait ôté la confession parce quil haussait trop le coude et nous lavait envoyé pour sen débarrasser.
Or, à la Fête-Dieu, il se trouve quun jeudi, on nous avait conduits à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon, bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais.
Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au moment où les confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières, que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur sélève et que voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une clochette, avec lostensoir aux mains, la cape dor sur le dos, aïe! tenait toute la rue.
En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on lavait fait boire un peu plus quil ne faut de ce bon piot de Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M. Talon, une fois devant lautel, se mit à répéter : _Oremus, oremus, oremus, et nen put dire davantage. On lemmena à deux dans la sacristie.
Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela se passa dans une paroisse où la _dive bouteille_, comme au temps de Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, vers la montagne, se trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant tous à la main une bouteille de vin. Le sexe ny est pas admis, attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient que de leau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que "leau fait devenir jolie"
Labbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :
-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et quon fasse silence pour la bénédiction!
Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire choquant le verre ensemble sur lescalier de lautel, religieusement, buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lorsquil y avait sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à travers le terroir, car les Boulbonnais disent :
_Saint Marcellin, Bon pour leau, bon pour le vin_
Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime. Les Gravesonais le faisaient.
Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en ânonnant leur litanies et suivis dun flot de gens qui avaient des sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- à léglise de Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende épandue sur lherbe odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous bien? plus dune fois laverse inondait le retour... Que voulez-vous! chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.
Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations pieuses, navait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce curieux usage de tremper les corps saints dans leau, pour les forcer de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par exemple, et jusquen Portugal.
Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères, elles ne manquaient pas de nous mener à léglise pour nous montrer saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui frappait les heures à lhorloge du clocher.
Maintenant, pour achever ce quil me reste à dire sur mon séjour à Saint-Michel, il me revient comme un songe quà la premier an, avant de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants dEdouard_, de Casimir Delavigne. On my avait donné le rôle dune jeune princesse; et, pour me costumer, ma mère mapporta une robe de mousseline quelle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard dun petit roman damour dont nous parlerons en son lieu.
La seconde année de mon internat, comme on mavait mis au latin, jécrivis à mes parents daller macheter des livres, et quelques jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter, vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les marchés voisins, -- où mon père le conduisait lorsquil allait en voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsquil se promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait Babache ; et à califourchon, armé dun sarcloir à long manche, du haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.
Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac énorme qui était attaché sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant le lien :
-- Frédéric, me cria-t-il, je tai apporté quelques livres et du papier.
Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (_Epitome, De Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros cruchon dencre, un fagot de plumes doie, et puis un tel ballot de rames de papier que jen eus pour sept ans, jusquà la fin de mes études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher félibre de la _Grenade entrouverte_ (à cette époque, nous étions encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de science.
Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, je neus pas le loisir duser force papier. M. Donnat, notre maître, pour un motif ou pour lautre, ne résidait pas dans son établissement, et, quand le chat ny est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des élèves ou se procurer de largent, il était toujours en course. Mal payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient personne.
-- Où sont donc les enfants?
Tantôt le long dun gradin soutenant un terrain en pente, nous étions à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt nous étions par les vignes où à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou cherchions des morilles. Tout cela namenait pas la confiance à notre maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M. Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grandchose, et ce nétaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un drôle dincident précipita la déconfiture.
Nous avions pour cuisinier, je lai déjà dit, un nègre et pour domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le pensionnat, un esclandre épouvantable.
Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnat lui-même, qui affirmait quelle létait du professeur dhumanités, qui de labbé Talon, qui du maître détudes. Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre. Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise, qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer son faix.
Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, plus de brouet pour nous; les professeurs, lun après lautre, nous laissèrent sur nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son père, un matin, nous dit :
-- Mes enfants, il ny a plus rien pour vous faire manger : il faut retourner chez vous.
Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage quon élargit du bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de notre beau quartier du Thym (1). Puis, avec nos petits paquets, quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans retourner la tête, ni sans regret à la descente.
Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes les manières et dun pays à lautre, de remonter son institution (car nous avons tous notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à lhôpital.
Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot, pourtant, de ce que lantique abbaye devint après nous autres. Retombée de nouveau à labandon pendant douze ans, un moine blanc, le Père Edmond, à son tour, lacheta (1854) et y restaura, sous la loi de saint Norbert, lordre de Prémontré, -- qui nexistait plus en France. Grâce à lactivité, aux prédications, aux quêtes de ce zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions grandioses. De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles crénelées, sy ajoutèrent à lentour; une église nouvelle, magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux offices; et labbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que, quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de paysans ou dhabitants de la plaine vinrent sy enfermer pour protester en personne contre lexécution des décrets radicaux. Et cest alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie, infanterie, généraux et capitaines, venir,
(1) Frigo1et, en provençal _Ferigoulet_, signifie "lieu où le thym abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le siège dune citadelle dopéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes auraient, sils avaient voulu, fait venir à jubé.
Il me souvient que le matin, tant que dura linvestissement, -- et il dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent labbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus joli, cétaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel, chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :
_Provençaux et catholiques, Notre foi, notre foi, na pas failli : Chantons, tous tressaillants, Provençaux et catholiques.
Tout cela, mêlé dinvectives, de railleries et de huées à ladresse des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs voitures.
A part lindignation qui soulevait dans les coeurs liniquité de ces choses, le _Siège de Caderousse_, par le vice-légat Sinibaldi Doria, -- qui a fourni à labbé Favre le sujet dune héroïde extrêmement comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à des milliers dexemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé l_Élixir du Frère Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous montre Tartarin senfermant bravement dans labbaye de Saint-Michel.
CHAPITRE VI
CHEZ MONSIEUR MILLET
Loncle Bénoni -- La farandole au cimetière. -- Le voyage en Avignon. -- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. -- Le siège de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle Praxède. -- Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- Le poète Jasmin. -- La nostalgie de mes quatorze ans.
Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas trop éloignée de Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards, nous nétions pas orgueilleux et lon me mit en Avignon chez un M. Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.
Cette fois, cest loncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que Maillane ne soit quà trois lieues dAvignon, à cette époque où le chemin de fer nexistait pas, où les routes étaient abîmées par le roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la Durance, le voyage dAvignon était encore une affaire.
Trois de mes tantes, avec ma mère, loncle Bénoni et moi, tous gîtés sur un long drap plein de paille davoine qui rembourrait la charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil.
Jai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; jen avais bien une douzaine; dabord, la grandMistrale, puis la tante Jeanneton, la tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante Rion, la tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante Lisa. Tout ce monde, aujourdhui, est mort et enterré; mais jaime à redire ici les noms de ces bonnes femmes que jai vues circuler, comme autant de bonnes fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez à mes tantes le même nombre doncles et les cousins et cousines qui en avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage.
Loncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour paresseux, et même il sen vantait. Mais il avait trois passions : la danse, la musique et la plaisanterie.
Il ny avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou à la Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient à lentour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes dinstruments : violon, basson, cor, clarinette; mais cest au galoubet quil sétait adonné le plus. Il navait pas son pareil, au temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois quil y avait un pèlerinage à faire, à Notre-Dame-de-Lumière, à Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en était le boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son équerre et sa maison pour aller courir le pays.
Et lon voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui partaient en chantant :
_A lhonneur de saint Gent_.
Ou
_Alix, ma bonne amie, Il est temps de quitter Le monde et ses intrigues, Avec ses vanités_.
Ou bien :
_Les trois Maries, Parties avant le jour, Sen vont adorer le Seigneur_.
Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi, en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin!