Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

Part 5

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Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes en allant, quand venait l’automne, cueillir les micocoules, douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain, laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là, arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à l’entrée du vallon, un bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert.

Car c’était un vrai désert que ce plateau de Saint-Michel où l’on nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l’inscription qui était sur la porte du couvent :

"Voilà qu’en fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude, parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et la contradiction. J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu que j ‘ai choisi pour habiter. »

Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit d’un passage de montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu’il est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient dû impressionner.

Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, de romarin, d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet; quelques lopins d’oliviers plantés dans les bas-fonds; quelques allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages. C’était là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines. Le reste n’était que friche et roche concassée, mais qui sentait si bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait du soleil, nous rendait ivres.

Dans les collèges, d’ordinaire, les écoliers sont parqués dans de grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel qu’un troupeau et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la cloche nous sonnât le rappel.

Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et il n’y avait pas danger que l’ennui nous gagnât.

Une fois hors de l’étude, nous partions comme des perdreaux, à travers les vallons et sur les mamelons.

Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les ortolans chantaient : _tsi, tsi, bégu_!

Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on nomme, dans le pays, _pierres de saint Étienne_; nous furetions aux grottes pour dénicher la Chèvre d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de vêtements ni de chaussures.

Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens.

Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, -- comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d’où l’on voyait à l’horizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés d’or et d’azur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez ouverts sur ma vie d’enfant!

L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans l’église du couvent, qui était, nous l’avons dit, complètement abandonnée, nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux béants, pleins de têtes de morts et d’ossements des anciens moines.

Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c’était le soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le maître, nous gardait à l’étude, et l’on n’entendait que nos plumes qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement du vent.

Tout à coup, à l’extérieur, nous entendons une voix sourde, sépulcrale, qui criait : —

-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!

Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort, M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes tous après, en nous blottissant derrière.

Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en face du couvent, nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire et qui dans le vent disait : -- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.

D’entendre et de voir cette apparition, nous étions tous là tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :

-- C’est frère Philippe.

Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après, qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous n’en sûmes pas plus.

Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus tard, faisait partie paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient occupé Saint-Michel quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on n’emporte pas cela comme un grelot, la cloche était restée sur l’église, là-haut, et, naturellement, M. Donnat l’avait gardée.

Frère Philippe était un bonhomme qui s’était donné pour tâche de remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a, de-ci de-là, dans les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré quelquefois, longtemps après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur l’épaule, moitié devant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue.

Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage à l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche. Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable qui voulût se faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour relever un autre ermitage.

La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il près d’une trentaine. C'était à la gare d’Avignon où j’allais, comme lui, prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné sous son sac, qui était presque plein de blé.

-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? Laissez que je le porte un peu.

Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusqu’à la salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de cet homme du bon Dieu.

Frère Philippe, en dernier lieu, s’était retiré chez des moines qui l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla, je crois, mourir à l’hôpital d’Avignon.

Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot, ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un mendiant. L’archevêque d’Avignon lui avait ôté la confession parce qu’il haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour s’en débarrasser.

Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un jeudi, on nous avait conduits à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon, bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais.

Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au moment où les confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières, que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur s’élève et que voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or sur le dos, aïe! tenait toute la rue.

En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon piot de Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M. Talon, une fois devant l’autel, se mit à répéter : _Oremus, oremus, oremus, et n’en put dire davantage. On l’emmena à deux dans la sacristie.

Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela se passa dans une paroisse où la _dive bouteille_, comme au temps de Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, vers la montagne, se trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est pas admis, attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que "l’eau fait devenir jolie"

L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :

-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et qu’on fasse silence pour la bénédiction!

Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel, religieusement, buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lorsqu’il y avait sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à travers le terroir, car les Boulbonnais disent :

_Saint Marcellin, Bon pour l’eau, bon pour le vin_

Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime. Les Gravesonais le faisaient.

Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens qui avaient des sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- à l’église de Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende épandue sur l’herbe odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour... Que voulez-vous! chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.

Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour les forcer de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par exemple, et jusqu’en Portugal.

Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères, elles ne manquaient pas de nous mener à l’église pour nous montrer saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui frappait les heures à l’horloge du clocher.

Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire sur mon séjour à Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la premier an, avant de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants d’Edouard_, de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le rôle d’une jeune princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta une robe de mousseline qu’elle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son lieu.

La seconde année de mon internat, comme on m’avait mis au latin, j’écrivis à mes parents d’aller m’acheter des livres, et quelques jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter, vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les marchés voisins, -- où mon père le conduisait lorsqu’il allait en voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsqu’il se promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait Babache ; et à califourchon, armé d’un sarcloir à long manche, du haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.

Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac énorme qui était attaché sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant le lien :

-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai apporté quelques livres et du papier.

Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (_Epitome, De Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un tel ballot de rames de papier que j’en eus pour sept ans, jusqu’à la fin de mes études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher félibre de la _Grenade entr’ouverte_ (à cette époque, nous étions encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de science.

Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, je n’eus pas le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre maître, pour un motif ou pour l’autre, ne résidait pas dans son établissement, et, quand le chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des élèves ou se procurer de l’argent, il était toujours en course. Mal payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient personne.

-- Où sont donc les enfants?

Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en pente, nous étions à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt nous étions par les vignes où à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la confiance à notre maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M. Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand’chose, et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un drôle d’incident précipita la déconfiture.

Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà dit, un nègre et pour domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le pensionnat, un esclandre épouvantable.

Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnat lui-même, qui affirmait qu’elle l’était du professeur d’humanités, qui de l’abbé Talon, qui du maître d’études. Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre. Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise, qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer son faix.

Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, plus de brouet pour nous; les professeurs, l’un après l’autre, nous laissèrent sur nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son père, un matin, nous dit :

-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger : il faut retourner chez vous.

Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on élargit du bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits paquets, quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans retourner la tête, ni sans regret à la descente.

Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes les manières et d’un pays à l’autre, de remonter son institution (car nous avons tous notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à l’hôpital.

Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot, pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après nous autres. Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze ans, un moine blanc, le Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y restaura, sous la loi de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, -- qui n’existait plus en France. Grâce à l’activité, aux prédications, aux quêtes de ce zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions grandioses. De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles crénelées, s’y ajoutèrent à l’entour; une église nouvelle, magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux offices; et l’abbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que, quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y enfermer pour protester en personne contre l’exécution des décrets radicaux. Et c’est alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie, infanterie, généraux et capitaines, venir,

(1) Frigo1et, en provençal _Ferigoulet_, signifie "lieu où le thym abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le siège d’une citadelle d’opéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à jubé.

Il me souvient que le matin, tant que dura l’investissement, -- et il dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus joli, c’étaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel, chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :

_Provençaux et catholiques, Notre foi, notre foi, n’a pas failli : Chantons, tous tressaillants, Provençaux et catholiques.

Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries et de huées à l’adresse des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs voitures.

A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs l’iniquité de ces choses, le _Siège de Caderousse_, par le vice-légat Sinibaldi Doria, -- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet d’une héroïde extrêmement comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé l’_Élixir du Frère Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de Saint-Michel.

CHAPITRE VI

CHEZ MONSIEUR MILLET

L’oncle Bénoni -- La farandole au cimetière. -- Le voyage en Avignon. -- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. -- Le siège de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle Praxède. -- Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- Le poète Jasmin. -- La nostalgie de mes quatorze ans.

Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas trop éloignée de Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards, nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en Avignon chez un M. Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.

Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, à cette époque où le chemin de fer n’existait pas, où les routes étaient abîmées par le roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la Durance, le voyage d’Avignon était encore une affaire.

Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle Bénoni et moi, tous gîtés sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait la charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil.

J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en avais bien une douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante Jeanneton, la tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante Rion, la tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante Lisa. Tout ce monde, aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime à redire ici les noms de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant de bonnes fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez à mes tantes le même nombre d’oncles et les cousins et cousines qui en avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage.

L’oncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait trois passions : la danse, la musique et la plaisanterie.

Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou à la Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient à l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais c’est au galoubet qu’il s’était adonné le plus. Il n’avait pas son pareil, au temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois qu’il y avait un pèlerinage à faire, à Notre-Dame-de-Lumière, à Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en était le boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son équerre et sa maison pour aller courir le pays.

Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui partaient en chantant :

_A l’honneur de saint Gent_.

Ou

_Alix, ma bonne amie, Il est temps de quitter Le monde et ses intrigues, Avec ses vanités_.

Ou bien :

_Les trois Maries, Parties avant le jour, S’en vont adorer le Seigneur_.

Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi, en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin!