Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

Part 4

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_Lézard, lézard, Défends-moi des serpents : Quand tu passeras vers ma maison Je te donnerai un grain de sel._

-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air de dire le finaud.

Et psitt, il s’enfuit dans son trou.

Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule :

_Colimaçon borgne, Montre-moi tes cornes, Ou j’appelle le forgeron Pour qu’il te brise ta maison._

Et encore la maison, et toujours la maison, où l’esprit revient sans cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez gâté assez de nids, -— et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge, fait assez de chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de saule pour fabriquer des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous prend, le coeur vous devient gros -— et vous rentrez, la tête basse.

Moi, comme les copains, en provençal de race que j’étais ou devais être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois mois à peine que j’étais à l’école, je fis aussi mon _plantié_. Et en voici le motif :

Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte d’aller couper de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour) venaient m’attendre à mon départ pour l’école de Maillane et me disaient :

-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à l’école, pour rester tout le jour entre quatre murs! pour être mis en pénitence! pour avoir sur les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec nous...

Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux; là-haut, chantaient les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, les nielles, fleurissaient au soleil dans les blés verdoyants...

Et je disais :

-- L’école, eh bien! tu iras demain.

Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes retroussées, houp! on allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pêchions des têtards, nous faisions des pâtés, pif! paf! avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu’à mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la poussière de quelque chemin creux, vite! à bride abattue :

_Les soldats s’en vont! A la guerre ils vont, Et ra-pa-ta-plan, Garez-vous devant!_

Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n’étaient pas nos cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon bissac, on faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter... Mais il faut que tout finisse!

Voici qu’un jour mon père, que le maître d’école avait dû prévenir, me dit :

-— Écoute, Frédéric, s’il t’arrive encore une fois de manquer l’école pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi ceci : je te brise une verge de saule sur le dos...

Trois jours après, par étourderie, je manquai encore la classe et je retournai "guéer".

M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui l’amena? Voilà que, sans culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels nous gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas de moi, je vois apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un tour.

Mon père s’arrêta et me cria :

-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis? Va, je t’attends ce soir.

Rien de plus, et il s’en alla.

Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne m’avait jamais donné une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le craignais comme le feu.

"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te tue... Sûrement, il doit être allé préparer la verge."

Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me chantaient par-dessus : — -- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! aïe! aïe! sur ta peau!

"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut déguerpir et faire un _plantié_."

Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un chemin qui conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, en ce temps, pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, lorsque j’eus cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, il me parut, à dire vrai, que j’étais dans l’Amérique.

Le soleil commençait à baisser vers son couchant; j’étais las, j’avais peur...

"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu souper? Il faut aller demander l’hospitalité dans quelque ferme."

Et, m’écartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son toit à porcs, sa fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par une haie de cyprès.

Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je vis une vieille qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignée. Pour manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille avait décroché la marmite de la crémaillère, l’avait posée par terre au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant, avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle épandait sur les lèches de pain moisi.

-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?

—- Oui, me répondit-elle... Et d’où sors-tu, petit?

-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une escapade et je viens vous demander... l’hospitalité.

-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille d’un ton grognon, assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes chaises.

Et je me pelotonnai sur la première marche.

-— Ma grand, comment s’appelle ce pays?

-— Papeligosse.

-— Papeligosse!

Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un pays lointain, les gens, pour badiner, disent, parfois : _Papeligosse_. Jugez donc, à cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et aussi, à peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez moi, la sueur froide me vint dans le dos.

-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, à présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut la gagner.

-— Bien volontiers... Et que faut-il faire?

-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l’escalier et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami, aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des yeux.

-— Je veux bien.

Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout en m’amusant. Je pensais :

"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus loin que toi."

Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous plaçons au pied de l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face de la porte, tout près du seuil.

-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant les bras pour prendre élan.

-— Et je dis : deux.

-— Et je dis: trois!

Moi, je m’élance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme aussitôt la porte, pousse vite le verrou et me crie :

-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent être en peine, va!

Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, maintenant, où faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas retourné pour un empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon père, la verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et je ne me rappelais plus le chemin qu’il fallait prendre.

-— A la garde de Dieu!

Derrière le Mas, était un sentier qui, entre deux hauts talus, montait vers la colline. Je m’y engage à tout hasard; et marche, petit Frédéric.

Après avoir monté, descendu tant et plus, j’étais rendu de fatigue... Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin, je vais découvrir, dans une vigne inculte, une chaumière délabrée. Il devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs, pleins de lézardes, étaient noircis par la fumée; ni portes ni fenêtres; et les poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout, traînaient, de l’autre, sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche le Cauchemar.

Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. Las, défaillant, mort de sommeil, je grimpai et m’allongeai sur la plus grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil. J’étais endormi.

Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout à coup un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui causaient et riaient.

"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, songes-tu ou est-ce réel?"

Mais ce pesant bien-être, où l’assoupissement vous plonge, m’enlevait toute peur et je continuais tout doucement à dormir.

Il faut croire qu’à la longue la fumée finit par me suffoquer; je sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand je ne suis pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai jamais plus!

Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois à la fois, se retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles...

-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas!

Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien sûr, autant de peur que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit :

-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous avoir fichu une belle venette!

Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu courage, et je sentis, en même temps, extrêmement agréable, une odeur de rôti me monter dans les narines.

Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent d’où j'étais, de qui j'étais, comment je me trouvais là, que sais-je encore?

Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs (c’étaient, en effet, trois voleurs) :

-— Puisque tu as fait un _plantié_, me dit-il, tu dois avoir faim... Tiens, mords là.

Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche d’agneau saignante, à moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement qu’ils venaient de faire rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir dérobé, probablement, à quelque pâtre.

Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, tous bien mangé, les trois hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se parlèrent à voix basse; puis, l’un d’eux :

-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas où nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est là. Quand il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s’il veut.

-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un air soumis.

J’étais encore bien content de m’en tirer à si bon marché.

Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un tonneau défoncé ou, sans doute à la vendange, les maîtres de la vigne devaient faire cuver le moût.

On m’attrape par le derrière et, paf! dans le tonneau. Me voilà donc tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une chaumière en ruine!

Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en attendant l’aube, je priais à voix basse pour éloigner les mauvais esprits.

Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans l’obscurité, quelque chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma tonne!

Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en me recommandant à Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais tourner et retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en aller, puis revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait et bruissait comme une horloge.

Pour en finir, le jour commençait à blanchir et le piétinement qui m’effrayait s’étant éloigné un peu, je veux, tout doucement, épier par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient comme deux chandelles!

Il était, parait-il, venu à l’odeur de l’agneau, et, n’ayant trouvé que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien lui faisait envie.

Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il s’agissait, n’est-il pas vrai que mon sang se calma légèrement! J’avais tellement craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-même me rendit du courage.

--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si cette bête vient a s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle va sauter dedans et, d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu pouvais trouver quelque stratagème...

A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit, revint d’un bond vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui fouette les douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l’empoigne des deux mains.

Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables à ses trousses, part, traînant le tonneau, à travers cultures, à travers cailloux, à travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les montées et descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.

-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, Marie, Joseph ! pleurais-je ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le tonneau s’effondre, il te saignera, il te mangera...

Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se crève, la queue m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et, regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui va de Maillane à Saint-Remy, à un quart d’heure de notre Mas. La barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet du pont et s’y était rompue.

Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles émotions la verge paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant comme si j’avais encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la maison.

Derrière le Mas, le long du chemin, mon père émottait un labour. Il se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :

-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta mère qui pas dormi de la nuit.

Auprès de ma mère, je courus...

Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud mes belles aventures. Mais, arrivé à l’histoire des voleurs, du tonneau ainsi que du gros loup :

-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la peur qui t’a fait rêver tout cela!

Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément que rien n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi.

CHAPITRE V

A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET

L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle dorée. — La Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bouteilles. — Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en débandade. -- Le couvent des Prémontrés.

Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par trop et que je manquais l’école sans discontinuité pour aller tout le jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent :

-- Faut l’enfermer.

Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers, et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit nommé Saint-Michel-de-Frigolet.

C’était un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à. deux heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les terres de Saint-Michel, à la Révolution, s’étaient vendues au détail pour quelques assignats, et l’abbaye à l’abandon, dépouillée de ses biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu d’un désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers, lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l’église. Les joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane, le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Château-Renard, pour se garer des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à minuit, tailler le _vendôme_, et là, à la clarté de quelques chandelles pâles, pendant que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes, retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes qu’on y entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient, mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à l’aube.

Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus s’y établir. Ils avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en eux. Et comme, à cette époque, la duchesse de Berry avait débarqué en Provence, pour y soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles noires n’étaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque intrigue louche.

C’est à la suite de ces frères qu’un brave Cavaillonnais, appelé M. Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté à crédit, un pensionnat de garçons.

C’était un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat d’église, il avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des pensionnaires sans un sou en bourse.

Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à Barbentane ou à Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.

-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un pensionnat à Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre portée, une excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire passer leurs classes.

-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, cela est bon pour les gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer la terre.

-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que l’instruction. N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de _charges_ de blé, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_ d’huile... ; puis, après, nous réglerons tout.

Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint-Michel-de-Frigolet.

Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il lui tenait ce propos:

-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a l’air éveillé! Vous ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de poivre?

-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de même un peu d’éducation; mais les collèges sont coûteux, et, quand on n’est pas riche...

-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. Amenez-le à ma pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons _taille_ à la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un bon chaland, je vous assure.

Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.

Un autre jour, il passait devant la maison d’un menuisier, et admettons qu’il aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa mère, dans la rigole de l’évier.

-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat à la maman. Il est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendres par malice?

-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion du jeu qui le fait se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire.

-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis l’enfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études faites il aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en poussant le rabot.

-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!

-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce qu’il en pourra faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.

Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. Donnat avait recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents. En un mot, M. Donnat, avant la République démocratique et sociale, avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le fameux Proudhon, en 1848, essaya vainement de faire prendre dans Paris.

Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu’il était de Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit qu’il n’avait pas de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait le voir, et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête, mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à peine. Puis, il s’en alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel était un enfant d’une extraction supérieure, mais né du côté gauche et qu’on faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne l’ai jamais revu.

Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du maître, le bon M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, faisait les basses classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour grappiller des élèves); puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien contents d’être nourris, blanchis, et de tirer quelques écus; ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour nous dire la messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, pour nous servir à table et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le père, un pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait avec son âne, chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque c’était nécessaire.

Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement le cloître des anciens moines Augustins, avec son petit préau, au milieu du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis, l’église de Saint-Michel, toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant l’enfer, ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les étables.

Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y avait, au midi, une chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du-Remède, avec un porche à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs et, à l’intérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance d’un voeu qu’elle avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour devenir mère d’un fils.

Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution, de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le porche un grand tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là que, le matin, —- et tous les matins de l’an, -- a cinq heures l’été, à six heures l’hiver, on nous menait à la messe; c’est là qu’avec une foi, une foi vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en tenant à la main nos livres d’Heures et nos Vespéraux, et c'est là que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la voix du petit Frédéric : car j’avais, à cet âge, une jolie voix claire comme une voix de jeune fille, et, à l’Élévation, lorsqu’on chantait des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me souviens d’un où je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces mots :

_O mystère incompréhensible! Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé_.