Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral
Part 4
_Lézard, lézard, Défends-moi des serpents : Quand tu passeras vers ma maison Je te donnerai un grain de sel._
- A ta maison, que ny retournes-tu? a lair de dire le finaud.
Et psitt, il senfuit dans son trou.
Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule :
_Colimaçon borgne, Montre-moi tes cornes, Ou jappelle le forgeron Pour quil te brise ta maison._
Et encore la maison, et toujours la maison, où lesprit revient sans cesse, tellement quà la fin, quand vous avez gâté assez de nids, - et de culottes, - quand vous avez avec de lorge, fait assez de chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de saule pour fabriquer des sifflets, et quavec des pommes vertes ou tout autre fruit suret vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous prend, le coeur vous devient gros - et vous rentrez, la tête basse.
Moi, comme les copains, en provençal de race que jétais ou devais être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois mois à peine que jétais à lécole, je fis aussi mon _plantié_. Et en voici le motif :
Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte daller couper de lherbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour) venaient mattendre à mon départ pour lécole de Maillane et me disaient :
-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à lécole, pour rester tout le jour entre quatre murs! pour être mis en pénitence! pour avoir sur les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec nous...
Hélas I leau claire riait dans les ruisseaux; là-haut, chantaient les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, les nielles, fleurissaient au soleil dans les blés verdoyants...
Et je disais :
-- Lécole, eh bien! tu iras demain.
Et, alors, dans les cours deau, avec culottes retroussées, houp! on allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pêchions des têtards, nous faisions des pâtés, pif! paf! avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusquà mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la poussière de quelque chemin creux, vite! à bride abattue :
_Les soldats sen vont! A la guerre ils vont, Et ra-pa-ta-plan, Garez-vous devant!_
Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi nétaient pas nos cousins! Sans compter quavec le pain et la pitance de mon bissac, on faisait sur lherbe, ensuite, un beau petit goûter... Mais il faut que tout finisse!
Voici quun jour mon père, que le maître décole avait dû prévenir, me dit :
- Écoute, Frédéric, sil tarrive encore une fois de manquer lécole pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi ceci : je te brise une verge de saule sur le dos...
Trois jours après, par étourderie, je manquai encore la classe et je retournai "guéer".
Mavait-il épié, ou est-ce le hasard qui lamena? Voilà que, sans culotte, pendant quavec les autres polissons habituels nous gambadions encore dans leau, soudain, à trente pas de moi, je vois apparaître mon père. Mon sang ne fit quun tour.
Mon père sarrêta et me cria :
- Cela va bien... Tu sais ce que je tai promis? Va, je tattends ce soir.
Rien de plus, et il sen alla.
Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne mavait jamais donné une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le craignais comme le feu.
"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te tue... Sûrement, il doit être allé préparer la verge."
Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me chantaient par-dessus : -- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! aïe! aïe! sur ta peau!
"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut déguerpir et faire un _plantié_."
Et je partis. Je pris, autant quil me souvient, un chemin qui conduisait, là-haut, vers la Crau dEyragues. Mais, en ce temps, pauvre petit, savais-je bien où jallais? Et aussi, lorsque jeus cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, il me parut, à dire vrai, que jétais dans lAmérique.
Le soleil commençait à baisser vers son couchant; jétais las, javais peur...
"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu souper? Il faut aller demander lhospitalité dans quelque ferme."
Et, mécartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit Mas blanc, qui mavait lair tout avenant, avec son toit à porcs, sa fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par une haie de cyprès.
Timide, je mavançais sur le pas de la porte et je vis une vieille qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignée. Pour manger ce quelle touchait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille avait décroché la marmite de la crémaillère, lavait posée par terre au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant, avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle épandait sur les lèches de pain moisi.
- Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?
- Oui, me répondit-elle... Et doù sors-tu, petit?
- Je suis de Maillane, lui dis-je; jai fait une escapade et je viens vous demander... lhospitalité.
- En ce cas, me répliqua la vilaine vieille dun ton grognon, assieds-toi sur lescalier pour ne pas user mes chaises.
Et je me pelotonnai sur la première marche.
- Ma grand, comment sappelle ce pays?
- Papeligosse.
- Papeligosse!
Vous savez que, lorsquon parle aux enfants dun pays lointain, les gens, pour badiner, disent, parfois : _Papeligosse_. Jugez donc, à cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, à Zibe-Zoube, à Gafe-1Ase et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et aussi, à peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez moi, la sueur froide me vint dans le dos.
- Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, à présent ce nest pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut la gagner.
- Bien volontiers... Et que faut-il faire?
- Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de lescalier et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami, aura sa part du bon potage... et lautre mangera des yeux.
- Je veux bien.
Sans compter que jétais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout en mamusant. Je pensais :
"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus loin que toi."
Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous plaçons au pied de lescalier - qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face de la porte, tout près du seuil.
- Et je dis : un, cria la vieille en balançant les bras pour prendre élan.
- Et je dis : deux.
- Et je dis: trois!
Moi, je mélance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais la vieille coquine, qui navait fait que le semblant, ferme aussitôt la porte, pousse vite le verrou et me crie :
- Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent être en peine, va!
Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, maintenant, où faut-il aller? A la maison? Je ny serais pas retourné pour un empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon père, la verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et je ne me rappelais plus le chemin quil fallait prendre.
- A la garde de Dieu!
Derrière le Mas, était un sentier qui, entre deux hauts talus, montait vers la colline. Je my engage à tout hasard; et marche, petit Frédéric.
Après avoir monté, descendu tant et plus, jétais rendu de fatigue... Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin, je vais découvrir, dans une vigne inculte, une chaumière délabrée. Il devait, autrefois, sy être mis le feu, car les murs, pleins de lézardes, étaient noircis par la fumée; ni portes ni fenêtres; et les poutres, qui ne tenaient plus que dun bout, traînaient, de lautre, sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche le Cauchemar.
Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. Las, défaillant, mort de sommeil, je grimpai et mallongeai sur la plus grosse des poutres... Et, dans un clin doeil. Jétais endormi.
Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours est-il quau milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout à coup un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui causaient et riaient.
"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, songes-tu ou est-ce réel?"
Mais ce pesant bien-être, où lassoupissement vous plonge, menlevait toute peur et je continuais tout doucement à dormir.
Il faut croire quà la longue la fumée finit par me suffoquer; je sursaute soudain et je jette un cri deffroi... Oh! quand je ne suis pas mort, mort dépouvante, là, je ne mourrai jamais plus!
Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois à la fois, se retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles...
- Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas!
Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien sûr, autant de peur que moi, se prirent à rire et lun deux me dit :
- Cest égal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous avoir fichu une belle venette!
Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu courage, et je sentis, en même temps, extrêmement agréable, une odeur de rôti me monter dans les narines.
Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent doù j'étais, de qui j'étais, comment je me trouvais là, que sais-je encore?
Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs (cétaient, en effet, trois voleurs) :
- Puisque tu as fait un _plantié_, me dit-il, tu dois avoir faim... Tiens, mords là.
Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche dagneau saignante, à moitié cuite. Alors, je maperçus seulement quils venaient de faire rôtir un jeune mouton, - quils devaient avoir dérobé, probablement, à quelque pâtre.
Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, tous bien mangé, les trois hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se parlèrent à voix basse; puis, lun deux :
-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas où nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est là. Quand il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, sil veut.
-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je dun air soumis.
Jétais encore bien content de men tirer à si bon marché.
Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un tonneau défoncé ou, sans doute à la vendange, les maîtres de la vigne devaient faire cuver le moût.
On mattrape par le derrière et, paf! dans le tonneau. Me voilà donc tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond dune chaumière en ruine!
Je my blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en attendant laube, je priais à voix basse pour éloigner les mauvais esprits.
Mais figurez-vous que soudain jentends, dans lobscurité, quelque chose qui rôdait, qui sébrouait, autour de ma tonne!
Je retiens mon haleine comme si jétais mort, en me recommandant à Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et jentendais tourner et retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis sen aller, puis revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait et bruissait comme une horloge.
Pour en finir, le jour commençait à blanchir et le piétinement qui meffrayait sétant éloigné un peu, je veux, tout doucement, épier par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient comme deux chandelles!
Il était, parait-il, venu à lodeur de lagneau, et, nayant trouvé que les os, ma tendre chair denfant et de chrétien lui faisait envie.
Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il sagissait, nest-il pas vrai que mon sang se calma légèrement! Javais tellement craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-même me rendit du courage.
--Ah çà! dis-je, ce nest pas tout : si cette bête vient a sapercevoir que la tonne est défoncée, elle va sauter dedans et, dun coup de dent, elle tétrangle... Si tu pouvais trouver quelque stratagème...
A un mouvement que je fis, le loup, qui lentendit, revint dun bond vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui fouette les douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je lempoigne des deux mains.
Le loup, comme sil eût eu les cinq cents diables à ses trousses, part, traînant le tonneau, à travers cultures, à travers cailloux, à travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les montées et descentes dEyragues, de Lagoy et de Bourbourel.
-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, Marie, Joseph ! pleurais-je ainsi, qui sait où le loup temportera! Et, si le tonneau seffondre, il te saignera, il te mangera...
Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se crève, la queue méchappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et, regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui va de Maillane à Saint-Remy, à un quart dheure de notre Mas. La barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet du pont et sy était rompue.
Pas nécessaire de vous dire quavec de telles émotions la verge paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant comme si javais encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la maison.
Derrière le Mas, le long du chemin, mon père émottait un labour. Il se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :
-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta mère qui pas dormi de la nuit.
Auprès de ma mère, je courus...
Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud mes belles aventures. Mais, arrivé à lhistoire des voleurs, du tonneau ainsi que du gros loup :
-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que cest la peur qui ta fait rêver tout cela!
Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément que rien nétait plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi.
CHAPITRE V
A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET
LAbbaye en ruines. M. Donnat. La chapelle dorée. La Montagnette. Frère Philippe. La procession des bouteilles. Saint Antoine de Graveson. Le pensionnat en débandade. -- Le couvent des Prémontrés.
Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par trop et que je manquais lécole sans discontinuité pour aller tout le jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent :
-- Faut lenfermer.
Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers, et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros chien de garde quon appelait le "Juif" pour un endroit nommé Saint-Michel-de-Frigolet.
Cétait un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à. deux heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les terres de Saint-Michel, à la Révolution, sétaient vendues au détail pour quelques assignats, et labbaye à labandon, dépouillée de ses biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu dun désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers, lorsquil pleuvait, y logeaient leurs brebis dans léglise. Les joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane, le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Château-Renard, pour se garer des gendarmes, y venaient en cachette, lhiver, à minuit, tailler le _vendôme_, et là, à la clarté de quelques chandelles pâles, pendant que lor roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes, retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes quon y entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient, mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusquà laube.
Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus sy établir. Ils avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne montait à leurs offices, car on navait pas foi en eux. Et comme, à cette époque, la duchesse de Berry avait débarqué en Provence, pour y soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient quon murmurait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles noires nétaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque intrigue louche.
Cest à la suite de ces frères quun brave Cavaillonnais, appelé M. Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté à crédit, un pensionnat de garçons.
Cétait un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat déglise, il avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des pensionnaires sans un sou en bourse.
Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à Barbentane ou à Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.
-- Je vous apprends, lui disait-il, que jai ouvert un pensionnat à Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre portée, une excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire passer leurs classes.
-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, cela est bon pour les gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer la terre.
-- Voyez, faisait M. Donnat, rien nest plus beau que linstruction. Nayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de _charges_ de blé, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_ dhuile... ; puis, après, nous réglerons tout.
Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint-Michel-de-Frigolet.
Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il lui tenait ce propos:
-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a lair éveillé! Vous ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de poivre?
-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de même un peu déducation; mais les collèges sont coûteux, et, quand on nest pas riche...
-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. Amenez-le à ma pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons _taille_ à la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un bon chaland, je vous assure.
Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.
Un autre jour, il passait devant la maison dun menuisier, et admettons quil aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa mère, dans la rigole de lévier.
-- Mais ce beau mignon, qua-t-il? demandait M. Donnat à la maman. Il est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendres par malice?
-- Eh non! répliquait la femme, cest la passion du jeu qui le fait se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire.
-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis lenfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études faites il aura une place et naura jamais tant de peine comme en poussant le rabot.
-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!
-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est menuisier, je promets, moi, plus douvrage que ce quil en pourra faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.
Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du bouclier, et du tailleur, et dautres. Par ce moyen, M. Donnat avait recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du voisinage, et jétais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que moi, sacquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents. En un mot, M. Donnat, avant la République démocratique et sociale, avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de la Banque dEchange, - quaprès lui, le fameux Proudhon, en 1848, essaya vainement de faire prendre dans Paris.
Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois quil était de Nîmes, et on lappelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit quil navait pas de parents, car il nen parlait jamais, personne ne venait le voir, et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête, mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à peine. Puis, il sen alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire quAgnel était un enfant dune extraction supérieure, mais né du côté gauche et quon faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne lai jamais revu.
Notre personnel enseignant se composait, dabord, du maître, le bon M. Donnat, lequel, lorsquil était présent, faisait les basses classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour grappiller des élèves); puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien contents dêtre nourris, blanchis, et de tirer quelques écus; ensuite, dun prestolet, quon appelait M. Talon, pour nous dire la messe; enfin, dun petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et une Tarasconaise, dune trentaine dannées, pour nous servir à table et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le père, un pauvre vieux coiffé dun bonnet roux, qui allait avec son âne, chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque cétait nécessaire.
Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce que, de nos jours, on la vu devenir. Il y avait simplement le cloître des anciens moines Augustins, avec son petit préau, au milieu du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis, léglise de Saint-Michel, toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant lenfer, ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les étables.
Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y avait, au midi, une chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du-Remède, avec un porche à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs et, à lintérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée la vie de la Vierge Marie. La reine Anne dAutriche, mère de Louis XIV, lavait fait décorer ainsi, en reconnaissance dun voeu quelle avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour devenir mère dun fils.
Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution, de braves gens lavaient sauvée en empilant sous le porche un grand tas de fagots qui en cachaient la porte. Cest là que, le matin, - et tous les matins de lan, -- a cinq heures lété, à six heures lhiver, on nous menait à la messe; cest là quavec une foi, une foi vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions tous. Cest là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en tenant à la main nos livres dHeures et nos Vespéraux, et c'est là que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la voix du petit Frédéric : car javais, à cet âge, une jolie voix claire comme une voix de jeune fille, et, à lÉlévation, lorsquon chantait des motets, cest moi qui faisais le solo; et je me souviens dun où je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces mots :
_O mystère incompréhensible! Grand Dieu, vous nêtes pas aimé_.