Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral
Part 3
La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux étaient gelés. L'herbe des bords était brouie. Des saules défeuillés, les branches rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient, frémissants, familiers, de branche en branche... Et l'on ne voyait personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur la tête son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux dépenaillé qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.
-- Où allez-vous si tard, petits?
-- Nous allons au-devant des Rois!
Et la tête en arrière, fiers comme jeune coqs, en riant, en chantant, en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le vent.
Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane disparaissait derrière les arbres, derrière les grands cyprès aux pointes noires; et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... Nous portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte de vue, mais en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque faisceau d'épines emporté dans les chaumes par le vent. Comme les soirs d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et muet.
Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plié dans sa cape, venait de faire paître ses brebis.
-- Mais où allez-vous, enfants si tard?
-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire s'ils sont encore bien loin?
-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là derrière qui viennent; vous allez bientôt les voir.
Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois avec nos gâteaux, nos petites galettes, et les poignées de foin pour les chameaux.
Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par un nuage énorme, s'évanouissait peu à peu. Les babils folâtres calmaient un brin. La bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en retenant.
Tout à coup:
-- Les voilà!
Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. Un rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses, enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.
-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux! voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent!
Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette splendeur, mais bientôt cette gloire, dernière échappée du soleil couchant, se fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, penauds, bouche béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls:
-- Où ont passé les Rois?
-- Derrière la montagne.
La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les gâteaux, les galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.
Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons:
-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous disaient.
-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre côté de la montagne.
-- Mais quel chemin avez-vous pris?
-- Le Chemin Arlatan...
-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de là. C'est du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu, si vous aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les tambours, les trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!... Maintenant, ils sont à l'église, où ils font leur adoration. Après souper, vous irez les voir.
Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan; puis, nous courions à l'église... Et, dans l'église pleine, dès notre entrée, l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait, lentement, puis déployait, formidable, le superbe noël:
_Ce matin, J'ai rencontré le train De trois grands Rois qui allaient en voyage, Ce matin, J'ai rencontré le train De trois grands Rois dessus le grand chemin._
Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les jupons des femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et là, suspendue sur l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les trois Rois Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l'âne et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, les bergères, qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait; l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'hôtelier ahuri qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les _santons_ qui figurent à la Crèche. Mais c'était le _Roi Maure_ que nous regardions le plus.
Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand viennent les Rois, d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin d'Arles. Le rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis, des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y miaule; mais, dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la couronne des vieux Rois.
-- Où ont passé les Rois?
-- Derrière la montagne.
Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu, quand nous voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!
_Oh! vers les plaines de froment Laissez-moi me perdre pensif, Dans les grands blés pleins de ponceaux Où, petit gars, je me perdais! Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe, En récitant son angélus; Et, chantantes, les alouettes, Moi, je les suis dans le soleil... Ah! pauvre mère, beau coeur aimant, Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!_
(Iles d'Or).
Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon âme ignorante, quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons, aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère en filant, cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait, en douce langue de Provence: le _Pater des Calendes, Marie-Madeleine la Pauvre Pécheresse_, le _Mousse de Marseille_, la _Porcheronne_, le _Mauvais Riche_, et tant d'autres récits, légendes et croyances de notre race provençale, qui bercèrent mon jeune âge d'un balancement de rêves et de poésie émue! Après le lait que m'avait donné son sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des traditions et du bon Dieu.
Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal qui ne veut plus tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angéliques de l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait les saints et les héros, les poètes et les artistes, -- aujourd'hui, dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue on lui dessèche coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge et l'école, surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend que trop tôt, la réalité mesquine et la désillusion analytique, scientifique, de tout ce qui nous enchanta.
Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous tenir ce propos:
-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!
Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions faire paître?
Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de vérité autant vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du contraire de la science moderne, en était arrivé au même résultat, en représentant la vie par la Danse macabre.
Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, peurs et spectres qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scène quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là viendra à point.
La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et ridée, la pauvre femme, comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis sommeille.
-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous faites un petit somme?
-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à dire vrai, sans dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des patenôtres. Mais, puis en priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens.
-- Vous attraperez un rhume, à ce grand soleil-là, avec la réverbération.
-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis sèche, hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais pas, peut-être, une maille d'huile.
-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commères de votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps.
-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon âge? bientôt il n'en restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Geneviève sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes peines à moi: autant vaut demeurer seule.
-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les lavandières.
-- Allons donc, les lavandières! des péronnelles, qui, tout le jour, frappent à tort et à travers sur les uns et sur les autres. Elles ne disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de notre temps.
-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?
-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la _Bête des Sept Têtes, Jean Cherche-la-Peur,_ le _Grand Corps sans Ame..._
Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre veillées.
"A cette époque-là, on filait de l'étai, du chanvre. L'hiver, après souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous réunissions dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au chaud, nous nous accroupissions sur la litière des brebis; et, pendant que les hommes étaient en train de traire ou de pâturer les bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés cognaient sur le pis de leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions des contes.
"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce temps, d'une foule de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de foi, assuraient avoir vues.
"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les petits-fils habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la main... Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, s'approcha encore de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais, tout en lui disant: "_Petite, tite, tite!_", dès qu'elle croyait l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente, la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une heure de chemin. Puis comme le soleil était déjà couché, Mïan, prenant peur, retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, si elle avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, qui sait, Vierge Marie, où elle l'aurait conduite!
"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens, qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir qui sortait de l'égout de Cambaud.
"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute dessus.
"Et le cheval se laissa monter.
"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je vais l'enfourcher.
"Et voilà quil lenfourche aussi.
"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau.
"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure quils montaient, le cheval noir sallongeait, sallongeait, sallongeait, tellement que, ma foi, douze de ces jeunes fous étaient à cheval déjà quand le treizième s'écria :
"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois quil y a encore une place!
"Mais, à ces mots, lanimal disparut et nos douze bambocheurs se retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement, heureusement pour eux! car, si le beau dernier navait pas crié : "Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, assurément, les emportait tous au diable.
"Savez-vous de quoi lon parlait encore? Dune espèce de gens qui allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient tour à tour à la Tasse dArgent. On les appelait: sorciers ou _mascs_, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. Jen ai même connu plusieurs, - que je ne nommerai pas, à cause de leurs enfants. Bref, à ce quil paraît, cétaient de mauvaises gens, car, une fois, mon grand-père, qui était pâtre là-bas au Grès, en passant dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut regarder par la barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la paume avec des enfants, de petits enfants tout nus quils avaient pris dans le berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en mains! Cela fait frémir.
"Mais quoi! ny avait-il pas aussi des chats sorciers?
Oui, il y avait des chats noirs quon appelait _mutagots_ et qui faisaient venir largent dans les maisons où ils restaient... Tu as connu, nest-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant décus lorsquelle trépassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, à tous ses repas, elle jetait sous la table sa première bouchée.
"Jai toujours ouï dire quun soir, à la veillée, mon pauvre oncle Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espèce de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à mal, lui lance un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à notre oncle, avec un mauvais regard :
"- _Tu as touché Robert_!
"Quelles singulières choses! Aujourdhui, tout cela a lair de songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien quil y eût quelque chose, puisque tous en avaient peur.
"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien dautres, de ces êtres étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille, qui, la nuit, saccroupissait 1à sur votre poitrine et vous ôtait le souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je, moi?...
"Mais tiens,je loubliais : et lEsprit Fantastique! Celui-là, on ne peut pas dire quil nait pas existé : je lai entendu et vu. Il hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu soit-il!) une fois sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, il entend là-bas ouvrir la porte. Il veut regarder dune fente, une fente de la fenêtre, et sais-tu ce quil voit? Il voit nos bêtes, le mulet, la mule, lâne, la jument et le petit poulain qui, fort bien couplés ensemble, sen allaient, sous la lune, boire à labreuvoir, tout seuls. Mon père comprit vite, car il nétait pas neuf à pareille hantise, que cétait le Fantastique qui les conduisait boire. Il se recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva lécurie ouverte à deux battants.
"Ce qui attire le Fantastique dans les étables, cest, dit-on, les grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel quun enfant dun an, lorsquon agite le hochet. Mais il nest pas méchant, il sen faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît à faire des niches. Sil est de bonne humeur, il vous étrillera vos bêtes, il leur tresse la crinière, il leur met de la paille blanche, il nettoie leur mangeoire... il est même à remarquer que, là où est le Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que les autres, parce que le farfadet la prise en grâce par caprice, et alors, dans la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le foin des autres.
"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre écurie, vous dérangez quelque chose contre sa volonté, aïe, aïe, aïe! la nuit suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille la queue des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs chevêtres et licous; il renverse, patatras! létagère des colliers; il remue, dans la cuisine, la poêle et la crémaillère; enfin, il tarabuste de toutes les manières... Tellement quune fois, mon père, ennuyé de tout ce vacarme, dit:
"- Il faut en finir!
"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil, éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au Fantastique :
"- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de pois gris.
"Or, lEsprit Fantastique, qui se complaît aux minuties et qui aime que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce quil paraît, à trier les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous trouvâmes de petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon père le savait) ce travail méticuleux à la fin lennuya, et il détala du fenil, et jamais nous ne le revîmes.
"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi quun jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catéchisme. Passant près dun peuplier, jentendis rire à la cime de larbre : je lève la tête, je regarde, et tout en haut du peuplier, japerçois lEsprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait signe de grimper... Ah ! je te demande un peu! Pas pour un cent doignons je ny aurais grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis, ça été fini.
"Cest égal, je tassure que quand venait la nuit et quautour de la lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir! Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devînmes grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, à la veillée, les garçons nous criaient :
"- Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la lune, un tour de farandole.
"- Pas si sottes! répondions-nous. Si nous allions rencontrer lEsprit Fantastique ou la Poule Blanche...
"- Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce sont là des contes de mère-grand laveugle! Nayez pas peur, venez, nous vous tiendrons compagnie.
"Et cest ainsi que nous sortîmes et, peu à peu, ma foi, en causant avec les gars, - les garçons de cet âge, tu sais, nont pas de bon sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par foroe, - peu à peu, peu à peu, nous neûmes plus de peur... Et depuis lors, te dis-je, je nai plus ouï parler de ces hantises de nuit.
"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez douvrage pour nous ôter lennui. Telle que tu me vois, jai eu, moi, onze enfants, que jai tous menés à bien, et, sans compter les miens, jen ai nourri quatorze!
"Ah! va, quand on nest pas riche et quon a tant de marmaille, quil faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, cest un joli son de musette!"
-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.
-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il viendra nous cueillir quand il voudra.
Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et, abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire son soleil.
CHAPITRE IV
LÉCOLE BUISSONNIÈRE
Vagabondage par les champs. Les bestioles du bon Dieu. La vieille de Papeligosse. -- Les bohémiens. Le tonneau du loup : rêve.
Vers les huit ans, et pas plus tôt, - avec mon sachet bleu pour y porter mon livre, mon cahier et mon goûter, - on menvoya à léco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en ce qui a trait à mon développement intime et naturel, à léducation et trempe de ma jeune âme de poète, jen ai plus appris, bien sûr, dans les sauts et gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de tous les rudiments.
De notre temps, le rêve de tous les polissons qui allions à lécole était de faire un _plantié_. Celui qui en avait fait un était regardé par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron fieffé!
Un _plantié_ désigne, en Provence, lescapade que fait lenfant loin de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir où il va. Les petits Provençaux font cette école buissonnière lorsque, après quelque faute, quelque grave méfait, quelque désobéissance, ils redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne rossée.
Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à loreille, mes péteux _plantent_ là lécole et père et mère; advienne que pourra, ils partent à laventure et vive la liberté!
Cest chose délicieuse, incomparable, à cet âge, de se sentir maître absolu, la bride sur le cou, daller partout où lon veut et en avant dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en avant par la montagne!
Seulement, puis vient la faim. Si cest un _plantié_ dété, encore cest pain bénit. Il y a les carrés de fèves, les jardins avec leurs pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de cerises, qui vous prennent par loeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien mûries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis, les belles vignes, les ceps aux grappes dor, ha! il me semble les voir !
Mais si cest un _plantié_ dhiver, il faut alors sindustrier... Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les fermes où ils ne sont pas connus, demandent lhospitalité. Puis, sils peuvent, les fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les nichets, quils boivent tout crus, avale!
Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont délaissé lécole et la famille, non tant par cagnardise que par soif dindépendance ou pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, ceux-là fuient lhomme et son habitation. Ils passent le jour, couchés dans les blés, dans les fossés, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles des haies, celles des chaumes), des prunelles, des amandes quon oublia sur larbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de lorme (quils appellent du _pain blanc_), des oignons remontés, des poires détranguillon, des faînes, et, sil le faut, des glands. Tout le jour nest quun jeu, tous les sauts sont des cabrioles... Quest-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et bestioles là vous tiennent compagnie; vous comprenez ce quelles font, ce quelles disent, ce quelles pensent, et il semble quelles comprennent tout ce que vous leur dites.
Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lâchez avec une paille dans lanus.
Ou, couchés le long dun talus, voilà une bête-à-Dieu qui vous grimpe sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt :
_Coccinelle, vole! Va-ten à lécole. Prends donc tes matines, Va à la doctrine..._
Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, vous dit en senvolant :
- Vas-y toi-même, à lécole. Jen sais assez pour moi. Une mante religieuse, agenouillée, vous regarde-t-elle? Vous linterrogez ainsi :
_Mante, toi qui sais tout, Où est le loup?_
Linsecte étend la patte et vous montre la montagne.
Vous découvrez un lézard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez ces paroles :