Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral
Part 19
A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la route blanche s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, son chapeau à larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la main. Quelque chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rôtie par le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous lui dîmes bonjour.
-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous faites un peu halte?
-- Eh oui! brave homme; à vous d'en faire autant, si vous voulez.
-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de Sault, où j'avais quelques affaires et je commençais d'être las. Ce n'est plus, mes amis, comme quand j'avais votre âge! Berthe filait alors, et maintenant Marthe dévide.
Et il s'assit en causant à côté de nous sur l'herbe.
-- Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais par hasard ne seriez-vous pas herboristes?
Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de médecins.
-- Non, répondîmes-nous, nous venons du mont Ventoux.
-- _Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne!_ dit le vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous êtes peut-être bien des triacleurs de Venise.
-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?
--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain est ce qu'on nomme la _thériaque_, qui se fait à ce qu'on dit, avec de la graisse de vipère... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret, et, dans cette vallée même, les vipères ne manquent pas. Si c'est elles que vous cherchiez...
-- Ah! les cherche qui voudra! nous écriâmes-nous.
-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offensés, mais il n'est pas de sot métier:
_Comme dit le renard Chacun joue de son art_.
Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, voyez-vous un peu à tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau.
-- Ah! tonnerre de nom de nom!
-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je tiens entre mes mains, je déniche les veines d'eau.
-- Par exemple, et à notre tour, s'il n'y a pas d'indiscrétion, comment faites-vous donc pour découvrir les sources qu'il y a dans la terre?
-- Comment je fais? De vous le dire, répondit l'hydroscope, ce serait malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez, quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir s'évaporer, à sept lieues de distance... je les vois, oui, je les vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, colorées par l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-même et se tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, comme je vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est à la bonne foi. Vous pouvez dailleurs parler de moi à Sault, à Villes, à Verdolier, dans tous les villages qui avoisinent: je suis dAurel (que vous voyez là), mon nom est Fortuné Aubert. On vous montrera partout les sources que jai mises en vue.
Nous lui dîmes en plaisantant:
-- Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un jour la Chèvre dOr?
-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je naurais pas plus de peine à cela, voyez-vous, que dêtre assis sur ce talus... Mais Celui de là-haut a plus de sens que nous tous. Une fontaine deau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux quune fontaine dor? Et ce pré! Ne croyez-vous pas que la moindre rosée fasse plus de bien à son herbe, -- que si la traversait le carrosse dun roi, chargé dor et dargent? Rendre service, quand on peut, à notre frère prochain, comme il nous est recommandé, mes amis, voilà, voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je vous conte encore ceci:
"Lan passé, la servante de notre curé dAurel (qui vous le certifierait) me fit appeler à la cure.
"-- Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le curé, ce matin, est allé à Carpentras, où lon juge aux assises un jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il devait, me layant promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà descend, et je ne vois venir personne: je ne sais que mimaginer. Si au moyen de votre science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas se passe, ah! que vous me feriez plaisir!
"-- Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce avec quoi les hosties se font.
Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en représentation de Celui quon ne voit pas, lAmour suprême, le bon Dieu.
"A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, pour représenter la Justice.
"Devant lAmour et la Justice, je mis un verre deau -- qui représentait linculpé. Et derrière linculpé je posai un gobelet de vin troublé avec de leau: ça représentait lavocat.
"Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement, je demande à Dieu, lAmour suprême, si laccusé était condamné.
"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres.
"Bon! je demandai alors si on lavait acquitté. La baguette entre mes doigts tourna joyeuse, comme en danse.
"-- Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous pouvez dormir tranquille: l'inculpé est acquitté.
"-- Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, Fortuné informez-vous un peu sur les témoins.
"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour mieux dire, à la Justice, si les témoins retournaient et sils étaient en chemin.
"La verge demeura muette.
"Humblement, je demande sils étaient poursuivis. ..Il me fut répondu quils étaient poursuivis très sérieusement... Eh bien! nest-il pas vrai que le lendemain, messieurs, le curé dAurel vint nous confirmer tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait à Carpentras acquitté linculpé et retenu les témoins.
"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, là au frais, prenez garde de vous morfondre.
Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des collines, vers ces quartiers dAurel, de Saint-Trinit, chantés plus tard par Félix Gras dans son grand et frais poème qui a nom _Les charbonniers_, et nous allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis à Sault, la ville des _Étrangleurs de truie_.
Après avoir salué, dans le château fort en ruine, le blason et la gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons dAgoult (qui est Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maîtrisait la Provence, nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure dans le gai répertoire des contes populaires.
Ce curé avait une vache... Et voici quun pauvre homme, qui avait un tas denfants, vola et tua la vache, la fit manger à ses marmots et, après la bombance, en manière de grâces, leur fit dire la petite prière que voici:
_Nous rendons grâces, mon Dieu, Au bon curé de Monieux: Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_
Mais les enfants répètent tout. Le curé en eut vent, et ayant questionné un des petits mangeurs, il lui dit:
-- Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris pour vos grâces une prière si jolie? Comment est-elle? voyons un peu...
Et le petit répéta:
_Nous rendons grâces, mon Dieu, Au bon curé de Monieux: Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_
-- Oh ! la galante prière! fit le prêtre au petit. Eh bien ! sais-tu, mignon, ce quil faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me trouver à la première messe; tu monteras en chaire avec moi, nest-ce pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde lapprenne, tu diras la prière que ton père vous fait dire.
-- Il suffit, monsieur le curé.
Et lenfant, tout de suite, va conter à son père le propos du curé; et le père, un fin matois, dit alors à lenfant:
-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu les ferais rire tous... Je vais ten apprendre une autre, mon fils, daction de grâces, qui est bien plus belle encore:
_Je rends grâce au bon Dieu! Les hommes de Monieux Ont tous porté du bois de leur curé joyeux: Mais lui tout seul, mon père Ne sest pas laissé faire_.
"Ten souviendras-tu demain?
-- Je men souviendrai, père.
Le curé, le lendemain, au prône de la messe, monte donc à la chaire, accompagné du petit, et commence:
-- Mes frères, vous lavez tous appris, on nous a volé notre vache... Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité est toujours bonne à connaître, et toujours la vérité sort de la bouche innocente... Allons, mignon, dis ce que tu sais.
Et le petit alors:
_Je rends grâce au bon Dieu! Les hommes de Monieux Ont tous porté du bois de leur curé joyeux_: _Mais lui tout seul, mon père Ne sest pas laissé faire_.
Je vous laisse à penser le rire...
Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, petit cours deau sauvage, qui bondit, comme dit Gras,
_Entre deux falaises à pic, couvertes de halliers, Où les bergers pendent l'appât Pour attraper les merles_.
et nous marchâmes là dans les rochers, à tout hasard, pour gagner, si nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui compte sans lhôte, dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous errions encore parmi les précipices, au pied dun haut escarpement quon nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous plaçâmes lépisode de _Calendal_ lorsquil dénicha les ruches dabeilles,
_La Nesque, par-dessous, affreuse, Ouvrait sa ténébreuse gorge_
et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici quà un endroit appelé le Pas de lAscle, un véritable labyrinthe, nous ny, voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de glisser et tomber, la tête la première, par là-bas je ne sais ou.
-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos os ici dans quelque gouffre, avant davoir accompli notre oeuvre félibréenne. Je serais davis de retourner.
-- Hé! en avant, fit Grivolas, nous venons tout à lheure "les effets de la lune" sur les roches de la Nesque.
-- Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre à toi, mon ami Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire dévorer par les loups.
Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant de-ci de-là, pour nous sortir des précipices, harassés, défaillants, tout en nage. Nous vîmes alors par bonheur, dans lobscurité, au loin, poindre une petite lumière.
Nous y allâmes. Cétait une masure écartée dans la montagne, quon appelait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et de leur mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent lhospitalité et ils nous dirent:
"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; lautre année, une nuit dhiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui arrivait...
"Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes mort dans la Nesque, là-bas vers le Pas de lAscle, un pauvre prêtre qui sétait décroché et tout meurtri."
-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous tavions suivi? fit Aubanel à Grivolas.
-- Bah! repartit le peintre, vous êtes des soldats du pape.
La ménagère, en même temps, avait mis la marmite sur le feu, avec de lail, de la sauge, et une poignée de sel, tout aspergé dhuile. Elle nous trempa bientôt une odorante eau bouillie, si bonne quAubanel, tout petit homme quil fût, en vida onze assiettées, et le grand félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, dans son _Livre de lAmour_, il y fait lallusion suivante:
_La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain brun, va quérir de leau fraîche -- Avec son broc de cuivre; ensuite sur le seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la maison. -- Et la soupe est versée; pendant quelle simbibe,-- Lhôte amical vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun à son tour, aïeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une assiettée et apaisent leur faim. -- Et vous mangez la soupe et êtes de la famille. -- Mais, le repas fini, déjà chacun sommeille: -- Lhôtesse avec une lampe va vous quérir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, tout rude et tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour lâme. -- Ah! quil fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, -- Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, -- Nêtre ensuite réveillé que par les grelots -- Des chèvres, le matin, et aller avec les plâtres -- Se coucher tout le jour et sentir le marrube!_
Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante dabeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui faisait béer les lézards, au village de Méthamîs. Nous demandâmes lauberge. Mais va-ten voir sils viennent! Nous y trouvâmes porte close; lhôte et lhôtesse moissonnaient.
Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on voudrait nous apprêter quelque chose pour dîner.
-- Cela mest défendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme!
-- Et pourquoi?
-- Cest que lauberge, appartenant à la commune, safferme sous condition que personne autre nait le droit de donner à manger aussi.
-- Il nous faut donc crever de faim?
-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre chose quà boire. Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de là, tout poussiéreux, nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis.
Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé comme une poêle à châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs destrade, nous fait brutalement, comme quelquun que lon dérange:
-- Que voulez-vous?
-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafe-tier lautorisation nécessaire pour nous servir à manger, du moment, monsieur le Maire, que votre auberge est fermée...
-- Avez-vous des papiers?
-- Que diable! nous sommes dici dAvignon: si lon ne peut plus faire un pas, ni manger une omelette dans le département, sans avoir des papiers...
-- Ça, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, accompagnés de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton.
-- Mais peste! vous voulez rire? nous voilà nen pouvant plus...
-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; jai un bon mulet.
Cela commençait, parbleu! à ne plus tant nous amuser, dautant plus, saperlotte! que nous navions rien dans le ventre.
-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez M. le curé, je suis sûr quil nous connaîtra.
-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.
Et arrivés au presbytère, en présence du prêtre:
-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous connaissez ces individus.
Le curé de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit dabord des chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages:
-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs.
-- Mais regardez-moi bien, monsieur le curé, fit Aubanel, ne vous souvient-il pas de mavoir vu en Avignon, dans ma librairie?
-- Ah! monsieur Aubanel?
-- Précisément.
-- Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, libraire et imprimeur de notre Saint Père le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte vite les petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit à la santé de lAlmanach provençal et des félibres!
Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la mine du maire de Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte quil ne pouvait retrouver, grommelait:
-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il faut que jaille mettre au joug.
Cest bien. Quand nous sortîmes, au bout dun moment, laubergiste sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:
-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de dire que si vous désiriez manger...
Mais dépités et dédaigneux, nous, tels que des apôtres qui ont été méconnus, en resserrant nos ceintures nous secouâmes sur Méthamis la poussière de nos souliers et nous reprîmes clopin-clopant la descente de la Nesque.
-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel à Grivolas, tu vois que les soldats du Pape sont encore bons à quelque chose?
-- Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait notre artiste en se léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête de Montbrun, il me semble que tout à lheure, mes amis, nous y taperions.
Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque, laubergiste, charron de son métier, nous fit souper, lanimal, avec un épais ragoût de pommes de terre au plat, rissolées dans de lhuile infecte, que nous ne pûmes avaler.
Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois dyeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de paille qui, dans la nuit, séparpillèrent, et, à cause des bûches anguleuses et noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes fermer l'oeil.
Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, le visage hâlé, mais allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revînmes à travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la Barbarenque, en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et le Calavon (non sans autres aventures dont le récit serait trop long), nous revînmes de là aux plaines d'Avignon.
CHAPITRE XVIII
LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE
Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- La Roquette et les Roquettières. -- Le patron Gafet. -- Le souper chez Le Counënc. -- Les chansons de table. -- Le registre du cabaret. -- Le pont de bateaux. -- La noce arlésienne. -- Le spectre des Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siège de Paris.
I
Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (_Lettres de mon Moulin et Trente Ans de Paris_), a raconté, à fleur de plume, quelques échappées qu'il fit, avec les premiers félibres, à Maillane, en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis avec les félibres de la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement, surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous conter la joyeuse équipée que nous fîmes ensemble, il y a quelque quarante ans.
Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc de Morny, secrétaire honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune homme allait, une fois par mois, voir si le président du Sénat, son patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de côté, qui depuis a donné de si belles pressées, n'était qu'à sa première feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait composé une poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait nom: _les Prunes_. Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant ouïe dans son salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui avait plu, et il l'avait pris en grâce.
Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, d'une pâleur mate, avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque, tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des _Prunes_ lui rendait visite au Sénat, lui disait, en lui touchant les cheveux de son doigt hautain:
-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la faisons-nous abattre?
-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant répondait le poète.
Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit Daudet la même observation, et toujours le poète lui répondait la même chose. Et le duc tomba plus tôt que la crinière de Daudet.
A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures prodigieuses de _Tartarin de Tarascon_ était déjà un gaillard qui voyait courir le vent: impatient de tout connaître, audacieux en bohème, franc et libre de langue, se lançant à la nage dans tout ce qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures. Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.
Je me souviens d'un soir où nous soupions au _Chêne-Vert_, un plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous étions attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un treille, au beau milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.
Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard, il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, pour voir, avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse à coup sûr, buvait bouillon de onze heures.
Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à l'île de la Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le Rhône, il criait, pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient:
-- C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes au Rhône le cadavre de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve d'exemple aux Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embêter!
II
Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane une petite lettre du camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil, bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:
"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est à la buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du quartier, ayant ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne manque pas! Ton
Chaperon Rouge."
Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvâmes tous à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez Sarrasine, nous croquâmes une cerise à l'eau-de-vie, et en avant sur la route blanche.
Nous demandâmes au cantonnier:
-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à Arles?
-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la Tombe de Roland, vous en aurez encore pour deux heures.
-- Et où est cette tombe?
-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, sur la berge du Vigueirat.
-- Et ce Roland?
-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui faire mal.
Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, dès nous mettre en chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et des chaumes du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en Arles, où l'Homme de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, nous entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, déjeuner à l'hôtel Pinus.
III
On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune, que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de tel que la table pour décliquer le rire et les folâtreries.
Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garçon en habit noir, la tête pommadée, avec deux favoris hérissés comme des houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette sous le bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de changer nos assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles folles.
-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous fassions partir cette espèce de patelin?... Garçon!
-- Plaît-il, monsieur?
-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.
-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué.
-- Pour y mettre un _viédase!_ repliqua Daudet d'une voix tonnante.
Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous laissa tranquilles.