Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

Part 18

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-- Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi?

J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à l'improviste, et pour la première fois, je fis le voyage de Paris, où je passai une semaine. J'avais, bien entendu, porté mon manuscrit, et, quand nous eûmes quelques jours couru et admiré, de Notre-Dame au Louvre, de la place Vendôme au grand Arc de Triomphe, nous vînmes, comme de juste, saluer le bon Dumas.

-- Eh bien! cette _Mireille_, me fit-il, est-elle achevée?

-- Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en manuscrit.

-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un chant.

Et quand j'eus lu le premier chant:

-- Continuez, me dit Dumas.

Et je lus le second, puis le troisième, puis le quatrième.

-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. Venez demain à la même heure, nous continuerons la lecture; mais je puis, dès maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va toujours avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que vous ne pensez.

Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et le surlendemain, nous achevâmes le poème.

Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas adressa au directeur de la _Gazette de France_ la lettre que voici:

"_La Gazette du Midi_ a déjà fait connaître à la _Gazette de France- l'arrivée du jeune Mistral, le grand poète de la Provence. Qu'est-ce que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains de répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui fait croire à la mort de la poésie et des poètes.

"L'Académie française viendra dans dix ans consacrer une gloire de plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a souvent de ces retards d'une heure avec les siècles; mais je veux être le premier qui aura découvert ce qu'on peut appeler, aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de Mantoue arrivant à Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipion...

"On a souvent demandé, pour notre beau pays du Midi, deux fois romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa langue éternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs pures. J'ai le poème dans les mains, il a douze chants. Il est signé Frédéric Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux, et de ma responsabilité, qui n'a que l'ambition d'être juste."

Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi: "Allons, disaient certains journaux, le mistral s'est incarné, paraît-il, dans un poème. Nous verrons si ce sera autre chose que du vent."

Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me serrant la main:

-- Maintenant, cher ami, retournez à Avignon pour imprimer votre _Mireille_. Nous avons, en plein Paris, lancé le but au caniveau, et laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute les boules de son jeu, toutes, l'une après l'autre.

Avant mon départ, mon dévoué compatriote voulut bien me présenter à Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta cette visite dans son _Cours familiers de Littérature_ (quarantième entretien, 1859):

"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et modeste jeune homme, vêtu avec un sobre élégance, comme l'amant de Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune poète villageois, destiné à devenir, comme Burns le laboureur écossais, l'Homère de la Provence.

"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de cette tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus que de génie, qu'on appelle les poètes populaires. Il avait la bienséance de la vérité; il plaisait, il intéressait, il émouvait; on sentait, dans sa mâle beauté, le fils d'une de ces belles Arlésiennes, statues vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi.

"Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de noyer de sa mère, dans son Mas de Maillane. Le dîner fut sobre, l'entretien à coeur ouvert, la soirée courte et causeuse, à la fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit jardin grand comme le mouchoir de Mireille.

"Le jeune homme nous récita quelques vers dans ce doux et nerveux idiome provençal, qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins, parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de douze ans dans les montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible. C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais sans m'enivrer. Le génie du jeune homme n'était pas là, le cadre était trop étroit pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet autre chanteur sans langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans son village pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses troupeaux, ses dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers exemplaires de son poème; il sortit."

Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue Ville-L'Évêque. C'était dans la soirée. Écrasé par ses dettes et assez délaissé, le grand homme somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques visiteurs causaient à voix basse, autour de lui.

Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste appelé Herrera, demandait à jouer un air de son pays devant M. de Lamartine.

-- Qu'il entre, dit le poète.

Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, demanda à sa nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de son bureau.

-- Il reste deux louis, répondit celle-ci.

-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine.

Je revins donc en Provence pour l'impression de mon poème, et la chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, à Avignon, j'adressai le premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit à Reboul la lettre suivante:

"Jai lu _Mirèio..._ Rien n'avait encore paru de cette sève nationale, féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai tellement été frappé à l'esprit et au coeur que j'écris un _Entretien_ sur ce poème. Dites-le à M. Mistral. Oui, depuis les Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie primitive n'avait pas coulé. J'ai crié, comme vous: c'est Homère."

Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté:

(mars 1859).

"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai été, hier au soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reçu avec des exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre à la _Gazette de France_. Il a lu et compris, dit-il, votre poème d'un bout à l'autre. Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit pas autre chose. Sa nièce, cette belle personne que vous avez vue, a ajouté qu'elle n'avait pas pu le lui dérober un instant pour le lire, et il va faire un _Entretien_ tout entier sur vous et _Mirèio_. Il m'a demandé des notes biographiques sur vous et sur Maillane. Je les lui envoie ce matin. Vous avez été l'objet de la conversation générale toute la soirée et votre poème a été détaillé par Lamartine et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son _Entretien_ parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde entier. Il dit que vous êtes "un Grec des Cyclades". Il a écrit à Reboul: "C'est un Homère!" Il me charge de vous écrire _tout ce que je veux_ et il ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez donc bien heureux, vous et votre chère mère, dont j'ai gardé un si bon souvenir."

Je tiens à consigner ici un fait très singulier d'intuition maternelle. J'avais donné à ma mère une exemplaire de _Mirèio_, mais sans lui avoir parlé du jugement de Lamartine, que je ne connaissais pas encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle avait pris connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait et elle me répondit, profondément émue:

-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose bien étrange: un éclat de lumière, pareil à une étoile, m'a éblouie sur le coup, et j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard!

Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de la bonne et sainte femme était un signe très réel de l'influx de sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait présidé à la fondation du Félibrige.

Le quarantième Entretien du _Cours Familier de Littérature_ parut un mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un poème épique en Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au poème de _Mireille_ et cette glorification était le couronnement des articles sans nombre qui avaient accueilli notre épopée rustique dans la presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai ma reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis en tête de la seconde édition:

A LAMARTINE

_Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon âme, C'est la fleur de mes années, C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles T'offre un paysan_.

8 septembre 1859

Et voici l'élégie que je publiai à la mort du grand homme (1):

SUR LA MORT DE LAMARTINE

_Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- sur les collines envahies par le soir, les pâtres -- élargissent leurs moutons, leurs brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout ce qui grouille râle en braiment unanime: -- Ce soleil était assommant!"

Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, ô Lamartine, ô mon maître, ô mon père, -- en cantiques, en actions, en larmes consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- épanché sa satiété d'amour et de lumière, -- et que le monde fut las,

Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- car un dieu crucifié plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la nuit...

Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de l'univers, -- les jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de prophète et dirent -- qu'il ne savait pas l'art des vers.

Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand prêtre, -- qui dans ses hymnes saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots pharisiens crièrent sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.

Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- trouvèrent qu'il était un révolutionnaire, -- et tous s'éloignèrent vite.

Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulguré le mot de République -- sur le front, dans le ciel des peuples tressaillants, -- par une étrange frénésie, -- sous les chiens enragés de la Démocratie -- le mordirent en grommelant.

Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé -- avait jeté ses biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan la patrie en combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois et les gros l'appelèrent mangeur -- et s'enfermèrent dans leur bourg.

Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, avec sa croix il gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la tombée du jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, dans les espaces, ce cri suprême_: Eli, lamma sabacthani!

_Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec les yeux fermés et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire et de son infortune, -- sans dire mot il expira_.

_21 mars 1869_

Me voilà arrivé au terme de _l'élucidari_ (comme auraient dit les troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres, appartient, comme tant d'autres, à la publicité.

Je terminerai ces _Mémoires_ par quelques épisodes des l'existence franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les musagètes ou coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhône, on pratiquait le Gai-Savoir.

CHAPITRE XVII

AUTOUR DU MONT VENTOUX

Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. -- L'ascension et la descente. -- Les gendarmes nous arrêtent. -- La fête de Montbrun. -- Le devineur de sources. -- Le curé de Monieux. -- La Nesque et les Bessons. -- Le maire de Méthamis. -- Le charron de Vénasque.

Avec Théodore Aubanel, qui était toujours dispos, pour organiser les courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre Grivolas, qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous fîmes, un beau jour de septembre, l'ascension du mont Ventoux.

Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de la montagne, nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le lever du soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fîmes à l'aise, sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à travers les rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.

Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige, et l'ombre du Ventoux élargir, prolonger, là-bas dans l'étendue du Comtat Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au Languedoc, la triangulation de son immense cône.

En même temps, de grosses nues blanchâtres et fuyantes roulaient au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau que fût le temps, il ne faisait pas chaud.

Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, à pied, avec les bâtons ferrés et le havresac au dos, -- après un léger déjeuner, nous primes la descente. Seulement, nous dévalâmes par le côté opposé, c'est-à-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.

Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers du mont Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit:

Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième siècle), le 14 septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle qui est en haut, redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis à croupetons sur une double planche de trois empans carrés, qu'ils enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, lorsqu'elle allait trop vite ou qu'elle frôlait un précipice.

Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante mètres d'altitude sur la mer!

Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine ardue, la Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles et si périlleuse aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour entier.

Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est fréquenté que par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont, entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de route.

Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs détachés et dans les éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, hêtres et mélèzes, arrachés, entraînés par la fureur des orages et qui, à tous les pas, entravaient notre marche, nous descendions, nous dévalions, quand, tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic devant nos pas, montre à nos yeux, béant, un précipice de cent toises peut-être en contrebas.

Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, d'autant plus que, sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils eussent crevé, nous auraient submergés sous l'irruption des eaux... Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la gorge, cette épouvantable gorge où nous étions perdus. Et alors, dans l'abîme, nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant à Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout par glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque verticale où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empêchèrent de dégringoler, la tête la première.

Rendus au fond du précipice, nous croyions être hors de danger, et, remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé de descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au péril de nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une troisième fois après les autres ci-dessus.

Au crépuscule, enfin nous atteignîmes Saint-Léger, pauvre petit village qui est au pied du Ventoux, habité par des charbonniers, tout jonché de lavande en guise de litière. Nous ne pûmes trouver à nous y héberger.

Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous fallut encore marcher une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché sur les rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort heureux de pouvoir nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier à foin.

Le plus joli, -- car il paraît qu'on n'avait pas très bonne mine, - fut que notre hôtelier, de peur qu'on n'emportât ses draps, nous avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, ayant appris que c'était fête au village de Montbrun, et à peu près remis des suées de la veille, nous partîmes joyeux du pays qui _branle sans vent_ (comme l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs du Ventoux par Savoillants et Reillanette.

Mais, pendant que, sur le bord de la rivière gazouilleuse qui a nom le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes, des roches sourcilleuses qui touchaient les nuées, deux gendarmes, qui venaient sur la route après nous, et auxquels l'hôtelier de Brantes avait donné peut-être notre signalement, nous accostent:

-- Vos papiers?

Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux précipices; ais, croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais forcé de vous garer devant les happe-chair, évitez toujours les routes.

-- Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, voyons?

Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal et, pendant qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que ça voulait dire, se désorbitait les yeux en tordant sa moustache:

-- Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui venons faire le tour du Ventoux.

-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la beauté du paysage...

-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le Ventoux pour étudier ses agréments! répliqua le gendarme qui essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous irez, mes farceurs, dire cela demain à M. le procureur impérial à Nyons... Et suivez-nous pour le quart d'heure.

Nous rappelant le mot du général Philopémen: "qu'il faut porter la peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec nos grands chapeaux de feutre aux bords retroussés arrogamment, nos bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions faits comme des brigands, -- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes les chasse-coquins.

Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'épaule, nous atteignit et nous dit:

-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, à la fête de Montbrun?

-- Ah! oui, une jolie fête! lui répondîmes-nous. Nous descendions du Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est réel que le soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voilà que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos papiers, nous ont pris pour des voleurs et nous emmènent à Nyons...

-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur façon de s'exprimer, dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour eux et je les invite même, quand nous serons à Montbrun, à venir boire un coup à la maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez, pourtant, me faire cet honneur!

-- En ce cas-là, nous dit la maréchaussée dauphinoise, après avoir délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le soleil, là-haut, vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?

-- Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir pour le croire... Mais autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens.

Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer à Montbrun), avec l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous fûmes tout droit à l'auberge nous restaurer quelque peu.

Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est fatigué, comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour de fête patronale. Or, songez qu'à Montbrun, dès notre entrée au cabaret, nos yeux virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de dindons, de lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annonçaient pas misère! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une paire de longues broches, toutes chargées de lardoires et de gibier odorant, tournaient et dégouttaient sur le carré des lèchefrites, doucettement, devant le feu. L'hôtelier, l'hôtelière, en mouvement, posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour nous autres. Oh! coquin de bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui ne coûtait pas davantage, les filles de l'hôtesse avaient si gentille accortise que nous restâmes là tant que dura la fête, rien que pour l'agrément d'être servis par elles.

A _Montbrun_, disait-on autrefois en Dauphiné, _arrivé à deux heures, à trois on est pendu_. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours véridique, mais ça devait se rapporter (je le crois) au renom du terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui fit face au roi de France, alléguant pour raison que "les armes et le jeu rendaient les hommes égaux". C'est le même qui, au siège de Mornas, place catholique, lorsqu'il eut pris le château, en précipita la garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa troupe (1562). D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à nos jours le sobriquet de _saute-remparts_, et voici ce qu'on raconte:

Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire le plongeon, reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de l'affreux casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il revenait prendre sa course, et chose facile à comprendre, il lâchait pied de nouveau.

-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris escousse, tu ne peux pas faire le saut?

-- Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il vous plaît d'essayer, je vous le donne en trois.

Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui accorda sa grâce.

Nous allâmes visiter le château du baron - que François II fit démolir. -- Il y reste quelques fresques, attribuées à André del Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'où parfois, pour s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les moines qui, là-bas, lisaient leur bréviaire, dans le jardin d'un couvent qu'il y avait en dessous.

Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, rivière qui sépare le Dauphiné de la Provence, ayant repris notre tournée, nous vîmes en passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Oules déboucher dans une vallée, la riante vallée de Sault.

-- Faisons la méridienne? dîmes-nous.. Et tous trois, à l'orée d'une prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour dormir et laisser passer la chaleur.

-- Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, ô gueusard, assez suer et essouffler!

Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure qu'il était au soleil, je tétais à la gourde une gorgée d'eau-de-vie.