Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

Part 17

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Puis, la procession faite, la Charrette emportée par les cinquante mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec les garçons de labour courant éperdument à côté de leurs bêtes, tous en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers minces et la ceinture aux flancs.

C'est là que Jean Roussière, montant, cette année-là, notre mule "Falette" à la croupe d'amande, épata les spectateurs. Preste comme un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, tantôt assis d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur la croupe de la mule et tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes.

Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au repas de Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs paient le festin). Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque convive dit la sienne, Roussière se leva et fit à la tablée:

-- Camarades! vous voilà tout un peuple de _pieds-poudreux_ et de bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis mille ans peut-être et vous ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, l'histoire de votre grand patron.

-- Non, dirent les convives... N'était-il pas maréchal?

-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.

Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, la _tortillade_ fine qu'il croquait à mesure, mon laboureur commença:

"Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en paradis, était tout soucieux. L'enfant Jésus lui dit:

-- Qu'avez-vous? père.

-- J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde là-bas.

-- Où? dit Jésus.

-- Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu vois bien, dans ce village, vers le faubourg, une boutique de maréchal ferrant, une belle grande boutique?

-- Je vois, je vois.

-- Eh bien! mon fils, là est un homme que j'aurais voulu sauver: on l'appelle maître Éloi. C'est un gaillard solide, observateur fidèle de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable à n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant du matin au soir sans mal parler ni blasphémer... Oui, il me semble digne de devenir un rand saint.

-- Et qui empêche? dit Jésus.

-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, ouvrier de premier ordre, Éloi croit que sur terre nul n'est au-dessus de lui, et présomption est perdition.

-- Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez permettre de descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.

-- Va, mon cher fils.

Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son baluchon derrière le dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue où demeurait Éloi. Sur la porte d'Éloi, selon l'usage était l'enseigne, et l'enseigne portait: _Éloi le maréchal, maître sur tous les maîtres, en deux chaudes forge un fer_.

Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, ôtant son chapeau:

-- Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la compagnie: si vous aviez besoin d'un peu d'aide?

-- Pas pour le moment, répond Éloi.

-- Adieu donc, maître: ce sera pour une autre fois.

Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il y avait, dans la rue, un groupe d'hommes qui causaient et Jésus dit en passant:

-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, où il doit y avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusât le travail.

-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment as-tu salué en entrant chez maître Éloi?

-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la compagnie!"

-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait l'appeler _maître sur tous les maîtres_... Tiens, regarde l'écriteau.

-- C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de nouveau.

Et de ce pas il retourne à la boutique.

-- Dieu vous le donne bon, maître sur tous les maîtres! N'auriez-vous pas besoin d'ouvrier?

-- Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé depuis tantôt que nous t'occuperions aussi... Mais écoute ceci pour une bonne fois: quand tu me salueras, tu dois m'appeler _maître_, vois-tu? _sur tous les maîtres_, car ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes comme moi, qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas deux!

-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, à nous, nous forgeons ça en une chaude!

-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n'est pas possible...

-- Eh bien! vous allez voir, maître sur tous les maîtres!

Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle, attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, il va le prendre avec la main.

-- Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, tu vas te roussir les doigts!

-- N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce à Dieu, dans notre pays, nous n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec la main le fer rougi à blanc, le porte sur l'enclume et avec son martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil l'étire, l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait moulé.

-- Oh! moi aussi, fit maître Éloi, si je voulais bien.

Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle, attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le saisir comme son apprenti et l'apporter à l'enclume... Mais il se brûle les doigts: il a beau se hâter, beau faire son dur à cuire, il lui faut lâcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval cependant froidit... Et allons, pif! et paf! quelques étincelles jaillissent... Ah! pauvre maître Éloi! il eut beau frapper, se mettre tout en nage, il ne put parvenir à l'achever dans une chaude.

-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr le galop d'un cheval...

Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte et voit un cavalier, un superbe cavalier qui s'arrête devant la boutique. Or c'était saint Martin.

-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une couple de fers et il me tardait fort de trouver un maréchal.

Maître Éloi se rengorge, et lui parle en ces termes:

-- Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux rencontrer. Vous êtes chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, qui peut se dire maître au-dessus de tous les maîtres et qui forge un fer en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.

-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, dans notre pays, que ce n'est pas nécessaire.

-- Par exemple! s'écria le maître maréchal, celle-là est par trop drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied?

-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.

Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et, crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les clous; puis, desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache dessus, l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu! que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et ferré et solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais.

Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maître Éloi, collègues, commençait à suer.

-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je ferrai tout aussi bien.

Éloi se met à l'oeuvre: le boutoir à la main, il s'approche du cheval et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre dans l'étau et le ferre à son aise comme avait fait le petit. Puis, c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance près du cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied tombe.

Alors l'âme hautaine de maître Éloi s'illumina: et, pour se prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les larmes débondèrent des yeux de maître Éloi; il reconnut qu'il avait un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de là pour aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jésus."

Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint Éloi et Jean Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de rappeler ce brave Jean dans ce livre de _Mémoires_. C'est lui qui m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout à l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de _Magali_, air si mélodieux, si agréable et si caressant, que beaucoup ont regretté de ne plus le retrouver dans la _Mireille_ de Gounod.

Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde à laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en question, ç'a été Jean Roussière, qui était apparemment le dernier qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter, à l'heure où je cherchais la note provençale de ma chanson d'amour, pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il allait, comme tant d'autres choses, se perdre dans l'oubli.

Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le rythme de l'air de _Magali_:

_-- Bonjour, gai rossignol sauvage, Puisqu'en Provence te voilà! Tu aurais pu prendre dommage Dans le combat de Gibraltar: Mais puisqu'enfin je t'ai ouï, Ton doux ramage. Mais puisqu'enfin je t'ai ouï, M'a réjoui.

Vous avez bonne souvenance, Monsieur, pour ne pas m'oublier; Vous aurez donc ma préférence, Ici je passerai l'été, Je répondrai à votre amour Par mon ramage Et je vais chanter nuit et jour Aux alentours.

_-- Je te donne la jouissance, L'avantage de mon jardin; Au jardinier je fais défense De te donner aucun chagrin, Tu pourras y cacher ton nid Dans le feuillage Et tu te trouveras fourni Pour tes petits.

-- Je le connais à votre mine, Monsieur, vous aimez les oiseaux; J'inviterai la cardeline. Pour vous chanter des airs nouveaux La cardeline a un beau chant, Quand elle est seule; Elle a des airs sur le plain-chant Qui sont charmants.

Jusque vers le mois de septembre Nous serons toujours vos voisins. Vous aurez la joie de m'entendre Autant le soir que le matin. Mais lorsqu'il faudra s'envoler Quelle tristesse! Tout le bocage aura le deuil Du rossignol.

-- Monsieur, nous voici de partance; Hélas! c'est là notre destin. Lorsqu'il faut quitter la Provence, Certes, ce n'est pas sans chagrin. Il nous faut aller hiverner Dedans les Indes; Les hirondelles, elles aussi, Partent aussi.

-- Ne passez pas vers l'Amérique. Car vous pourriez avoir du plomb Du côté de la Martinique On tire des coups de canon. Depuis longtemps est assiégé Le roi d'Espagne: De crainte d'y être arrêtés, Au loin passez_.

Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, à coup sûr, indigène de la rive du Rhône, ces couplets naïfs ont du moins le mérite d'avoir conservé l'air que _Magali_ a fait connaître. Quant au thème mis en vogue par l'aubade de _Mireille_, les métamorphoses de l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant populaire qui commençait comme suit:

_--Marguerite, ma mie, Marguerite, mes amours, Ceci, sont les aubades Qu'on va jouer pour vous. -- Nargue de tes aubades Comme de tes violons: Je vais dans la mer blanche Pour me rendre poisson_.

Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je l'entendis un jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère gardait quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au chemin; et tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ:

_O Magali, ma tant aimée, Mets ta tête à la fenêtre. Écoute un peu cette aubade De tambourins et de violons: Le ciel est là-haut plein d'étoiles, Le vent est tombé... Mais les étoiles pâliront En te voyant_.

C'est quelque temps après que, première brouée de ma claire jeunesse, j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières Calendes (1), -- lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, maintenant devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche, luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en vain, je lui avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, hélas! avec ses grands bras maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère eut beau lui présenter, un après l'autre, les mets de Noël: le plat d'escargots, le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à l'huile. Le pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une ombre avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant totalement perdu la vue, il dit:

-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore un peu le mignon des chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, ô sainte Vierge!

(1) Nom de la Noël, en Provence.

A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit dans le Seigneur, et, lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la candeur, la foi, la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, nous pleurions autour du lit:

-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et à Dieu je rends grâce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et mon bonheur, qui a été béni.

Ensuite, il m'appela et me dit:

-- Frédéric, quel temps fait-il?

-- Il pleut, mon père, répondis-je.

-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les semailles.

Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! On releva sur sa tête le drap. Près du lit, ce grand lit où, dans l'alcôve blanche, j'étais né en pleine lumière, on alluma un cierge pâle. On ferma à demi les volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dételer tout de suite. La servante, à la cuisine, renversa sur la gueule les chaudrons de l'étagère. Autour des cendres du foyer, qu'on éteignit, toute la maisonnée, silencieusement, nous nous assîmes en cercle. Ma mère au coin de la grande cheminée, et, selon la coutume des veuves de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la tête un fichu blanc; et toute la journée, les voisins, les voisines, les parents, les amis vinrent nous apporter le salut de condoléance en disant, l'un après l'autre:

-- Que Notre Seigneur vous conserve!

Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en l'honneur du "pauvre maître".

Le lendemain, tout Maillane assistait aux funérailles. En priant Dieu pour lui, les pauvres ajoutaient:

-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges puissent-ils l'accompagner au ciel!

Derrière le cercueil, porté à bras avec des serviettes, et le couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les gens vissent le défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, -- Jean Roussière portait le cierge mortuaire qui avait veillé son maître.

Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux était désolé et vaste. L'ancien de la famille, maître François mon père, avait été le dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle des traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de cette génération austère, religieuse, humble, disciplinée, qui avait patiemment traversé les misères et les affres de la Révolution et fourni à la France les désintéressés de ses grands holocaustes et les infatigables de ses grandes armées.

Une semaine après, au retour du _service_, le partage se fit. Les denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, oiseaux de basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles, les grands lits à quenouilles, le pétrin à ferrures, le coffre du blutoir, les armoires cirées, la huche au pain sculptée, la table, le verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure autour de ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence fleurie, qui n'avait jamais quitté les étagères du dressoir; les draps de chanvre, que ma mère de sa main avait filés; l'équipage agricole, les charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela déplacé, transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir diviser, en trois parts, à dire d'expert.

Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au mois, l'un après l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui n'était pas dans mon lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma mère, avec le chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait notre part, -- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la maison de Maillane qui, en partage, m'était échue. Et maintenant, ami lecteur, tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de _Mireille_:

_Comme au Mas, comme au temps de mon père, hélas! hélas!

CHAPITRE XVI

MIREILLE

Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage à Paris. Lecture de _Mireille_ en manuscrit. -- La lettre de Dumas à la _Gazette de France_. -- Ma présentation à Lamartine. -- Le quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère et l'étoile.

L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fête votive de Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris que le hasard (ou, plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, à son heure, dans la maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux longs et blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille élevée, mais boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait dit un cyprès de Provence agité par le vent.

-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provençaux? me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main.

-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, monsieur!

-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. Le ministre, celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donné la mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme _le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du Papillon_, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les recueillir.

Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de _Magali_, toute fraîche arrangée pour le poème de _Mireille_.

Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, s'écria:

-- Mais où donc avez-vous pêché cette perle?

-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal (ou, plutôt, d'un poème provençal en douze chants) que je suis en train d'affiner.

-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien toujours les mêmes, obstinés à garder votre langue en haillons, comme les ânes qui s'entêtent à longer le bord des routes pour y brouter quelque chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la langue de Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être entendus, chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci:

_J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie, La maison des parents, la première patrie, L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre étroit. Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit, Et la treille, à présent sur les murs égarée, Qui regrette son maître et retombe éplorée; Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil, J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil, J'ai rouvert la fenêtre où me vint la lumière, Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère_.

Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi quelque chose de votre poème provençal.

Et je lui lus alors un morceau de _Mireille_, je ne me souviens plus lequel.

-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas après ma lecture, je vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poésie neuve, d'une poésie indigène dont personne ne se doutait. Cela m'apprend, à moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la Provence et qui croyais sa langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de ce _patois_ usité chez les farauds, les demi-bourgeois et les demi-dames existe une seconde langue, celle de Dante et de Pétrarque. Mais suivez bien leur méthode, qui n'a pas consisté, comme certains le croient, à employer tels quels, ni à fondre en macédoine les dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont ramassé l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en la généralisant. Tout ce qui a précédé les écrivains latins du grand siècle d'Auguste, à l'exception de Térence, c'est le "Fumier d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche avec le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuadé qu'avec le goût, la sève de votre juvénile ardeur, vous êtes fait pour réussir. Et je vois déjà poindre la renaissance d'une langue provignée du latin, et jolie et sonore comme le meilleur italien.

L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte de fées. Enfant du peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon et Cabane, à la Pierre-Plantée. Et Dumas avait une soeur appelée Laure, belle comme le jour et innocente comme l'eau qui naît: et voici que sur la route passèrent une fois des comédiens ambulants qui, dans la petite auberge, donnèrent, à la veillée, une représentation. L'un d'eux y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de son costume qui scintillait sous les falots lui donnaient sur les tréteaux l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, naïve, hélas! comme pas une, se laissa, à ce que racontent les vieillards de la contrée, enjôler et enlever par ce prince de grand chemin. Elle partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et ayant reconnu bientôt son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit à tout hasard la diligence de Paris, où elle arriva un matin par une pluie battante. Et la voilà sur le pavé, seule et dénuée de tout. Un monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la jeune Provençale, fit arrêter sa voiture et lui dit:

-- Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer?

Laure naïvement conta son équipée. Le monsieur, qui était riche, ému, épris soudain, la fit monter dans sa voiture, la conduisit dans un couvent, lui fit donner une éducation soignée et l'épousa ensuite. Mais la belle épousée, qui avait le coeur noble, n'oublia pas ses parents. Elle fit venir à Paris son petit frère Adolphe, lui fit faire ses études, et voilà comment Dumas Adolphe, déjà poète de nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour mêlé au mouvement littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, comédies, poèmes, jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: _la Cité des hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des Croisés, Provence, Mademoiselle de la Vallière, l'École des Familles, les Servitudes volontaires_, etc. Mais vous savez, dans les batailles, bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas porté pour la Légion d'honneur; et malgré sa valeur et des succès relatifs dans le théâtres de Paris, le poète Dumas, comme notre Tambour d'Arcole, était resté simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en provençal:

_A quarante ans passés, quand tout le monde pêche -- dans la soupe des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons être heureux d'avoir -- L'âme en repos, le coeur net et la main lavée. -- Et qu'a-t-il? dira-t-on. -- Il a la tête haute. -- Que fait-il? Il fait son devoir_.

Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait conquis l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, Lamartine, Béranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey d'Aurevilly, étaient de ses amis.

Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, avec on expérience de vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la Durance, arrivait donc à point nommé pour donner au Félibrige le billet de passage entre Avignon et Paris.

Mon poème provençal étant terminé enfin, mais non imprimé encore, un jeune Marseillais qui fréquentait Font-Ségugne, mon ami Ludovic Segré, me dit, un jour: