Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral
Part 16
_En arrivant à Paris, Usances nouvelles: Des tailloles, ny en a plus, Culottes à bretelles. Ce ne sont que franchimands Qui attellent à lenvers Et font tout au beurre... Sur eux le tonnerre!_
Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! cest là quils sappliquaient à faire claquer le fouet: cétait un éclat répété, un vacarme, un cliquetis qui ressemblait à la foudre.
-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains leurs oreilles qui cornaient, les Provençaux arrivent! et marche, _tron de lair!_ crains-tu que la terre te manque?
Il faut dire quen ce temps, pour faire péter le fouet, les rouliers de Provence étaient les sans-pareils. Mangechair de Tarascon, dans laffaire dune lieue, en faisant les coups quadruples, avait consommé quatre livres de mèche. Maître Imbert de Beaucaire, rien que dun coup de fouet, mouchait une chandelle sans léteindre! Le Puceron de Château-Renard débouchait une bouteille sans la jeter à terre; enfin le gros Charlon de la Pierre-Plantade, dun coup de mèche de son fouet, vous déferrait, dit-on, un mulet des quatre pieds.
Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé leurs voitures, serré le payement dans le ceinturon de cuir, rechargé pour Marseille et fait une tournée dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce dernier couplet:
_Tiens, garçon, voilà pour toi, Va mettre en cheville... Mais lhôtesse a répondu: Moi qui suis jolie, Moi qui te fais tant de bien, Tu ne me donnes donc rien? Par une caresse Calme ma tendresse_.
Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt jours, vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régulier des grelots, ils retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de la Saint-Éloi, à la _Charrette de Verdure_: ... Et alors au cabaret, en vouliez-vous des récits, avec des hâbleries et des mensonges gros comme le mont Ventoux! Lun, en voyageant de nuit, avait vu le falot du feu Saint-Elme, et le follet fantastique sétait assis sur sa charrette, peut-être deux heures de chemin. Un autre, sur la route, avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir dedans, pour le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqué était venu à bride abattue et lavait réclamée au moment où notre homme la ramassait pour lemporter. Un autre avait été arrêté à main armée; heureusement pour lui quil avait lié ses louis dans le boudin de son catogan, qui était de mode à cette époque, -- et les voleurs à grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau visiter et fouiller le caisson, ils ny trouvèrent que le _fiasque_ (bouteille clissée).
Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en naissant ne sont pas chrétiens. Un autre avait passé au pays des Pelles de Bois. Il y en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font comme les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois. Mais cest là une erreur. Les pelles de bois, qui servent pour remuer le blé, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici les amandes et les caroubes. Quand nous y passâmes, messieurs, la récolte était rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous nous laissâmes dire par des gens du pays que, lorsquelles sont sur les arbres, quelles vont être mûres et que le mistral souffle, elles font un tintamarre tel que celui des crécelles à loffice des Ténèbres.
Un autre affirmait avoir vu, à Paris, une princesse, une belle princesse qui avait un groin de porc; ses parents la promenaient dune grande ville à lautre et la faisaient voir, la pauvre, dans la lanterne magique et offraient des millions à celui qui lépouserait.
-- Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, tout cela est beaucoup et tout cela nest rien. Ce qui ma le plus surpris, le plus épaté à Paris, je men vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si quelquun parle français, cest gens qui ont étudié, des bourgeois, des avocats, des commissaires de police, qui ont passé peut-être dix ans et plus dans les écoles... Mais là-haut, saprelotte! tous savent le français. Vous voyez des moutards qui nont pas encore sept ans, des mioches pas plus haut que ça, avec la mèche au nez, et qui parlent français comme de grandes personnes. Je ne sais comment diable ils font.
Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait conté encore. Seulement nous venions darriver au pont de Fourques, et au soleil levant sépandaient devant nous, dans le delta des deux Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière de Camargue.
Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous avions vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je lai dit, était derrière nous accroupie avec sa mère et qui, toute riante et se débarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour comme une reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa chevelure cendrée qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle quelque peu égaré, le teint délicat et clair, la bouche arquée, ouverte au rire, elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de laiguail. Nous la saluâmes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention à nous:
-- Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes Saintes?
-- Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à neuf ou dix lieues.
-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?
-- Chut ! mignonne.
Et avec un bâillement qui montra toutes ses dents, ses blanches dents de lait, la jouvencelle dit:
-- Le temps me dure! jai une faim à ny plus tenir... Dis, si nous déjeunions?
Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un essuie-main de toile écrue; sa mère, dun cabas sortit du pain, des figues, une orange, des dattes, un peu de cervelas et sans cérémonie se mirent à manger.
-- Bon appétit leur dîmes-nous.
-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille Alarde en plantant ses quenottes dans un grignon de pain.
-- A condition, mademoiselle, que nous mêlerons nos vivres.
-- Volontiers.
Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux bouteilles de bon vin de la Nerthe. Il en déboucha une, et, après avoir pris chacun une bouchée, à tour de rôle, tous, Alarde, sa mère, moi, Mathien et le charretier, nous bûmes, lun après lautre, dans le même coco, et nous voilà en famille.
Puis pour nous déroidir, étant descendus un moment:
-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon? demandâmes-nous à Lamouroux.
-- En la voyant, nous fit à demi-voix le charretier, vous ne diriez pas, nest-ce pas, quelle a une fêlure? Et, pourtant, depuis trois mois que son "Cadet" la délaissée, il paraît quelle na plus, messieurs, la tête à elle.
-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnée par son galant?
-- Le gredin lavait enlevée; ensuite il la plantée là, pour en aller voir une autre, laide comme péché, mais qui a beaucoup dargent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, -- vous la voyez avec sa mère, - qui la conduit aux Saintes, la distraire de son rêve ou la guérir, si cest possible.
-- Pauvre petite!
Nous arrivions aux Jasses dAlbaron, où lon fit une halte pour faire manger les bêtes dans le drap au fourrage, devant la roue de la charrette. Les filles de Beaucaire qui étaient avec nous, leurs têtes enrubannées de toutes les couleurs vinrent pendant ce temps faire une ronde autour dAlarde :
_Au branle de ma tante Le rossignol y chante: Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs! Belle, belle Alarde, tournez-vous. La belle sest tournée, Son beau la regardée: Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs! Belle, belle Alarde, embrassez-vous_.
Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levés, riant comme une folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!
Mais le ciel qui, depuis laube, était tacheté de nuées, se couvrait de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers Arles de grands nuages lourds qui obscurcissaient peu à peu toute létendue céleste. Les grenouilles, les crapauds coassaient dans les marais, et la longue traînée de notre caravane sespaçait, se perdait dans les terrains a salicornes, dans les landes salées à plaques blanchissantes, sur un chemin mouvant, bordé de tamaris à floraison rosée. La terre sentait le relent. Des volées de halbrans, des volées de sarcelles et de canards sauvages criaient en passant sur nos têtes.
-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la pluie?
-- Ha! lhomme répondait, les yeux en lair et soucieux, une fois les nuages, dit-on, firent pleuvoir.
-- Eh bien! nous serons jolies, si laverse nous prend au milieu de la Camargue!
-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les têtes.
Un gardien à cheval qui, le trident en main, ramenait ses taureaux noirs dispersés dans les friches, nous cria: "Vous serez mouillés!"
Les bruines commençaient; puis peu à peu la pluie sy mit pour tout de bon, et leau de tomber. En rien de temps ces plaines basses furent transformées en mares. Et nous autres, assis sous la tente des charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux camargues, secouant leurs crinières et leurs longues queues flasques, gagner les levées de terre et les dunes sablonneuses. Et leau de tomber! La route, noyée par le déluge, devenait impraticable. Les roues sembourbaient. Les bêtes sarrêtaient. A la fin, à perte de vue, ce ne fut quun étang immense, et les charretiers dirent:
-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, à terre toutes, si vous ne voulez coucher au milieu des tamaris!
-- Mais il faut donc marcher dans leau?
-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand Pardon: car vous en avez besoin, et vos péchés diablement pèsent!
Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. Avec des rires, des cris aigus, chacun pour patauger se déchaussa et se troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les épaules à califourchon, et Mathieu, tendant le dos à la mère du tendron de notre charretée!
-- Tenez, mettez-vous là brave femme, lui fit-il, je vous porterai à la chèvre-morte.
Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, ne dit non.
-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de loeil, charge-toi d'Alarde, hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en temps.
Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité nous primes chacun la nôtre, et tous les gars du pèlerinage ayant comme nous autres endossé chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!
Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon cou, sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos têtes tenait ouvert le parapluie, quand jeus sur les deux hanches, les mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur nosait pas les serrer, je naurais pas donné (je lavoue aujourdhui encore), pas donné pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la pluie et le gâchis.
-- Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me voyait ainsi! mon cadet qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!
Javais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, petits compliments, elle nentendait pas et ne me voyait pas... Mais sa bouche haletait sur mon cou, sur mon épaule et je naurais eu vraiment quà tourner un peu la tête pour lui faire un baiser; sa chevelure effleurait la mienne; lodeur tiède de sa chair, de sa chair jeune, membaumait; tremblante, sa poitrine était agitée sur moi; et, millusionnant comme elle qui était toute à son cadet, moi je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.
Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui séreintait sous sa grosse maman, me dit: "Changeons un peu! je nen puis plus, mon cher!" Et, au pied dune _agachole_ (cest le nom quen Camargue on donne aux tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu reprit la fille et moi hélas! la mère. Et cest ainsi quon pataugea avec de leau jusqu a mi-jambes, durant plus dune lieue, sans éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous délassant de la façon que je vous dis, avec la rêverie dune intrigue idéale.
A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du château dAvignon: la grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya; on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre heures, nous vîmes tout à coup sélever, dans lazur de la mer et du ciel, avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses contreforts, léglise des Saintes-Maries.
Il ny eut quun cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu, là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du littoral, est, comme on dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe là, par sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, cest cette ample surface de terre et de mer où loeil, mieux que partout ailleurs, peut embrasser le cercle de lhorizon terrestre, l_orbis terrarum_ des anciens.
Et Lamouroux nous dit:
-- Nous arriverons à temps pour descendre les châsses, car, messieurs, vous le savez, cest nous, les Beaucairois, qui avons, avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des Saintes.
Ce propos se rapporte à lusage que voici:
Les reliques vénérées de Marie Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara leur servante sont renfermées, sous la voûte du choeur et de labside, dans une chapelle haute, doù, par un orifice qui donne dans léglise, la veille de la fête et au moyen dun câble, on les descend lentement sur la foule enthousiaste.
Dès quon eut dételé, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à léglise.
"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des Montpelliéraines qui vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et des médailles.
Léglise était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays dArles, dinfirmes, de bohémiennes, tous les uns sur les autres. Ce sont dailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges, mais exclusivement à lautel de Sara, qui, daprès leur croyance, était de leur nation. Cest même aux Saintes-Maries que ces nomades tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en loin lélection de leur reine.
Pour entrer ce fut difficile. Des commères de Nîmes embéguinées de noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil pour coucher dans léglise, se disputaient les chaises :
"Je lavais avant vous! -- Moi je lavais louée!" Un prêtre faisait baiser de bouche en bouche _le Saint Bras_; aux malades on donnait des verres deau saumâtre, de leau du puits des Saintes qui est au milieu de la nef et qui, à ce quon dit, ce jour-là devient douce. Certains, pour sen servir en guise de remède, raclaient avec leurs ongles la poussière dun marbre antique, sculpture encastrée dans le mur, qui fut "loreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de cierges brûlants, dencens, déchauffé, de faguenas, vous suffoquait. Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, y chantait son cantique.
Mais en lair, quand apparurent les deux châsses en forme darches, aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à mesure que la corde se déroulait dans lespace, les cris aigus, les spasmes sexaspéraient de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule pantelante attendait un miracle... Oh! du fond de léglise, soudain sest élancée, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille, blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds les têtes de la foule, elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les châsses flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par pitié, lamour de mon cadet! "
Tous se levèrent. "Cest Alarde " criaient les Beaucairois. "Cest sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient dautres effarés... Et en somme nous pleurions tous.
Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui sy éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois navires qui avaient lair en panne et les gens se montraient une traînée resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la mer: "Cest ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort de Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions quilluminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous étions en paradis.
Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, portait sur les épaules, avec dautres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et tous disaient: "Hélas ! cest une pauvre folle que son cadet a délaissée."
Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et quétait de partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les Saintes eurent (vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous nous embarquâmes de suite avec un troupeau de commères de Montpellier ou de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes bouillonnées, qui, dès quou fut en route, se mirent à chanter derechef à plein gosier:
_Courons aux Saintes Maries Pour leur donner notre foi; Que nos coeurs se multiplient Pour Jésus et pour sa croix!_
et cet autre cantique si répété pendant la fête:
_Désarmez le Christ, désarmez le Christ Par vos prières Désarmez le Christ, désarmez le Christ Et soyez au ciel nos bonnes mères!_
-- Cest pourtant dame Roque, rien quelle et son mari, qui le firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que ça.
Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les anciens cantiques de leur _Ame dévote_ (1):
_Jai vu sous de sombres voiles Onze étoiles, La lune avec le soleil_.
-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!
-- Et les langues daller. Nous passâmes sur un banc le petit Rhône, à Sylve-Réal. Il y avait là un fort, un joli petit fort, doré par le soleil et bâti par Vauban, que le Génie très sottement a fait détruire depuis lors.
Nous traversâmes le désert et la _pinède_ du Sauvage, et sur le soir enfin, du milieu des marais, nous vîmes émerger, noirs et farouches dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les créneaux, les remparts de la ville dAigues-Mortes.
-- Nimporte! fit alors une des bonnes femmes, si, pendant le voyage de lomnibus aux Saintes il y avait à Montpellier plus denterrements quil ne faut, les croque-morts, peut-être, seraient embarrassés.
-- Eh bien! on porterait à bras.
-- Oh! je crois quils en ont deux, de voitures pour les morts...
A ces mots, nous apercevant que lhorrible guimbarde, aïe! était peinte en noir:
-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus serait...
-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de Montpellier.
-- Sacré coquin de sort!
Affolés, dun coup de pied nous ouvrîmes la portière, nous sautâmes sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant secoué nos hardes au grand air, à pied et à notre aise nous gagnâmes Aigues-Mortes.
Une vraie ville forte de Syrie ou dÉgypte, cette silencieuse cité des Ventres-Bleus (comme les gens dAiguesMortes sont dénommés quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques du pays), avec son quadrilatère de remparts formidables calcinés au soleil, quon dirait de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour de Constance, où, sous Louis XIV, après les dragonnades, furent emprisonnées quarante protestantes qui y restèrent oubliées dans une horrible détention, jusquà la fin du règne, durant peut-être quarante ans.
(1) Titre dun recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre d'un prêtre de Provence.
Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du monde protestant de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et en lisant les noms des malheureuses prisonnières, gravés par elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, nous dirent-elles, suffocantes démotion, ne vous étonnez pas de nous voir pleurer ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de leur foi, sont nos Saintes Maries! "
CHAPITRE XV
JEAN ROUSSIÈRE
Ladroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La légende de saint Éloi -- Lair de _Magali_. -- La mort de mon père. -- Les funérailles, -- Le deuil. -- Le partage.
-- Bonjour, monsieur Frédéric.
-- Ha! bonjour.
-- Que ma-t-on dit? que vous avez besoin dun homme à gages!
-- Oui... Doù es-tu?
-- De Villeneuve, le pays des "lézards", près dAvignon.
-- Et que sais-tu faire?
-- Un peu tout. Jai été valet aux moulins à huile, muletier, carrier, garçon de labour, meunier, tondeur, faucheur lorsquil le faut, lutteur à loccasion, émondeur de peupliers, un métier élevé! et même cureur de puits, qui est le plus bas de tous.
-- Et lon tappelle?
-- Jean Roussière, et Rousseyron (et Seyron pour abréger ).
-- Combien veux-tu gagner? Cest pour mener les bêtes.
-- Dans les quinze louis.
-- Je te donne cent écus.
-- Va donc pour cent écus!
Voilà comment je louai le laboureur Jean Roussière, celui-là qui mapprit lair populaire de _Magali_: un luron jovial et taillé en hercule, qui, la dernière année que je passai au Mas, avec mon père aveugle, dans les longues veillées de notre solitude savait me garder d'ennui, en bon vivant qu'il était.
Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque chanson joyeuse:
_"L'araire est composé -- de trente et une pièces; -- celui qui l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sûr, c'est quelque monsieur."_
Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il fît, soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, ou l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne harmonieuse ou, comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de son maître: il aimait quelque peu à dormir et à faire la méridienne.
Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre lorsqu'il parlait du temps où, sur le chemin de halage, il conduisait les grands chevaux qui remorquaient, attachées l'une à l'autre, les gabares du Rhône, à Valence, à Lyon.
-- Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt ans, j'ai mené bravement le plus bel équipage des rivages du Rhône? Un équipage de quatre-vingts étalons, couplés quatre par quatre, qui traînaient six bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand nous partions, sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette flotte, lentement, remontait le cours de l'eau!
Et Jean Roussière énumérait tous les endroits des deux rives: les auberges, les hôtesses, les rivières, les palées, les pavés et les gués, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde à l'Ermitage.
Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave Rousseyron, c'était lors de la Saint-Éloi.
-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous montrerons comment on monte une petite mule.
Saint-Éloi est, en Provence, la fête des agriculteurs. Par toute la Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, bénissent les bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font goûter le pain bénit, cet excellent pain bénit, parfumé avec l'anis et doré avec des oeufs, qu'on appelle _tortillades_. Mais chez nous, ce jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attelé de quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées comme au temps des tournois, harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de plumets, de miroirs et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, c'est-à-dire qu'à l'enchère on met publiquement la charge de Prieur:
-- A trente francs le fouet! à cent francs! à deux cents francs! Une fois, deux fois, trois fois!
Au plus offrant échoit la royauté de la fête. La _Charrette Ramée_ va à la procession, avec la cavalcade de laboureurs allègres qui marchent fièrement, chacun près de sa bête, en faisant claquer son fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un fifre, les Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent leurs petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les colliers, à leur chaperon, ont tous une _tortillade_ (gâteau en forme de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint Éloi. Et, porté sur les épaules des Prieurs de l'an passé, le saint, en pleine gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse à la main.