# Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

## Part 15

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Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le dernier refrain. Seulement, une voix perdue dans la foule répondit:

-- _Vivo sant Gent!_

La Montelaise ny vit plus, deux larmes brillèrent dans ses yeux bleus, et elle devint pâle comme une morte.

-- Ouvrez, donnez-lui de lair! cria-t-on en voyant que le coeur lui manquait...

Ah! non, pauvre Rose! ce nétait pas lair qui lui manquait: cétait Monteux, cétait saint Gent dans la montagne, et linnocente joie des fêtes de Provence.

La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, sécoulait en hurlant par les portails ouverts.

Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres, sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades sentendaient au lointain, lodeur du pétrole vous coupait lhaleine, et quelques heures après, le feu des Tuileries montait jusquaux nues.

Pauvre petite Montelaise: nul nen a plus ouï parler.

(_Almanach Provençal de 1873_.)

L'HOMME POPULAIRE

Le maire de Gigognan mavait invité, lautre année, à la fête de son village. Nous avions été sept ans camarades décritoire aux écoles dAvignon, mais depuis lors, nous ne nous étions plus vus.

-- Bénédiction de Dieu, sécria-t-il en mapercevant, tu es toujours le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une quille... Je taurais reconnu sur mille.

-- Oui, je suis toujours le même, lui répondis-je, seulement la vue baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère chauds.

-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait sillon droit et ne devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner.

Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez lami Lassagne, je vous réponds quil ne fait pas froid; il y eut un dîner qui se faisait dire "vous": des coquilles décrevisses, des truites de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cacheté, le petit verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir à table, un tendron de vingt ans qui... Je nen dis pas plus.

Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement: _vounvoun; vounvoun_; cétait le tambourin. La jeunesse du lieu venait, selon lusage, toucher laubade au consul.

-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, va quérir les fouaces et, allons, rince les verres.

Cependant les ménétriers battaient leur tambourinade. Quand ils eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet à la veste, entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville qui portait fièrement les prix des jeux au haut dune perche, avec les farandoleurs et la foule des filles.

Les verres se remplirent de bon vin dAlicante. Tous les cavaliers, chacun à son tour, coupèrent une corne de galette, on trinqua pêle-mêle à la santé de M. le maire, et puis,

M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisanté un moment, leur adressa ces paroles :

-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant que vous pourrez, soyez toujours polis avec les étrangers; sauf de vous battre et de lancer des projectiles, vous avez toute permission.

-- Vive monsieur Lassagne! sécria la jeunesse.

On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous furent dehors, je demandai à Lassagne:

-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?

-- Il y a cinquante ans, mon cher.

-- Sérieusement? il y a cinquante ans?

-- Oui, oui, il y a cinquante ans. Jai vu passer, mon beau, onze gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu maide, sans en enterrer encore une demi-douzaine.

-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton écharpe entre tant de gâchis et de révolutions?

-- Eh! mon ami de Dieu, cest là le pont aux ânes. Le peuple, le brave peuple, ne demande quà être mené. Seulement, pour le mener, tous nont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut mener raide. Dautres te disent: il le faut mener doux; et moi, sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.

"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont toujours le bâton levé; ce nest pas non plus ceux qui se couchent sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui lest effectivement, broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis lorsquil a le ventre plein et que vient lheure de rentrer, le berger sur son fifre joue lair de la retraite et le troupeau content reprend la route du bercail.

"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon troupeau suit.

-- Tu joues du chalumeau: cest bon à dire... Mais enfin, dans ta commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des têtus et tu as des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les élections pour un député, par exemple, comment fais-tu?

-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine et son latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher contre ce mur.

-- Mais les indécis, ceux qui nont pas dopinion, les pauvres innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le vent les pousse?

-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me demandent mon avis:

-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des puces; et si vous votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. Pour Gigognan, voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que font les candidats... Ah! ce serait différent, si vous nommiez des paysans: tant que, pour députés, vous ne nommerez pas des paysans, comme cela se fait en Suède et en Danemark, vous ne serez pas représentés. Les avocats, les médecins, les journalistes, les petits bourgeois de toute espèce que vous envoyez là-haut ne demandent quune chose: rester à Paris autant que possible pour traire la vache et tirer au râtelier. Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais si, comme je le dis, vous, vous déléguiez des paysans, ils penseraient à lépargne, ils diminueraient les gros traitements, ils ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils aboliraient les Droits-Réunis, et se hâteraient de régler les affaires pour sen revenir avant la moisson... Dire pourtant quil y a en France plus de vingt millions de _pieds-terreux_ et quils nont pas ladresse denvoyer trois cents dentre eux pour représenter la _terre!_ Que risqueraient-ils dessayer? Ce serait bien difficile quils fissent plus mal que les autres!

"Et chacun de me répondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en badinant, il a raison peut-être."

-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi Lassagne, comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta popularité et ton autorité pendant cinquante ans de suite?

-- Ho! cest la moindre des choses. Tiens, levons-nous de table, nous irons prendre lair et quand tu auras fait avec moi, une ou deux fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.

Et nous nous levâmes de table, nous allumâmes un cigare et nous allâmes voir les _joies_.

Devant nous, en sortant, une partie de boules était engagée sur la route. Le tireur enleva le but et le remplaça par sa boule. Du coup, sans le vouloir, il donna deux points aux autres.

-- Sacré coquin de sort! cria M. Lassagne, voilà qui sappelle tirer! Mes compliments, Jean-Claude, jai vu bien des parties, mais je tassure que jamais je ne vis enlever comme cela un cochonnet! Tu es un fameux tireur!

Et nous filâmes. Peu après, nous rencontrions deux jeunes filles qui allaient se promener.

-- Regarde-moi donc ça, dit Lassagne à haute voix, si on ne croirait pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et ces pendants doreilles à la dernière mode! Cest la fleur de Gigognan.

Les deux fillettes tournèrent la tête et souriantes nous saluèrent.

En traversant la place, nous passâmes près dun vieillard qui était assis devant sa porte.

-- Eh bien! maître Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette année-ci luttons-nous pour homme ou demi-homme?

-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du tout, répondit maître Guintrand.

-- Vous rappelez-vous, maître Guintrand, cette année où, sur le pré, se présentèrent Meissonier, Quéquine, Rabasson, les trois plus fiers lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur les épaules tous les trois?

-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur en sallumant: cest lannée où lon prit la citadelle dAnvers. La _joie était de cent écus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le préfet dAvignon qui me toucha la main! Les gens de Bédarride qui pensèrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui était pour moi, qui était contre... Ah! quel temps! à côté dà présent où leurs luttes... Mieux vaut nen point parler, car on ne voit plus dhommes, plus dhommes, cher monsieur... Dailleurs ils sentendent entre eux.

Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes la promenade. Justement, le curé sortait de son presbytère.

-- Bonjour, messieurs.

-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Curé, puisque je vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, à la messe, je mavisais que notre église se fait par trop étroite, surtout les jours de fête... Croyez-vous que nous ferions mal de penser à lagrandir?

-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre avis: vrai, les jours de cérémonie, on ne peut plus sy retourner.

-- Monsieur le Curé, je vais men occuper; à la première réunion du conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons à létude, et si à la préfecture on veut nous venir en aide...

-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous remercier.

Un moment après, nous nous heurtâmes à un gros gars qui, la veste sur lépaule, allait entrer au café.

-- Cest égal, lui dit Lassagne, il paraît, mon garçon, que tu nes pas moisi: on dit que tu las secoué, le marjolet qui en contait à Madelon pour prendre ta place.

-- Nai-je pas bien fait, monsieur le Maire?

-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... Seulement, une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.

-- Allons, dis-je à Lassagne, je commence à comprendre: tu emploies la savonnette.

-- Attends encore, me répondit-il.

Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un troupeau qui tenait tout le chemin, et Lassagne cria au pâtre:

-- Rien quau bruit de tes sonnailles, jai dit: ce doit être Georges! Et je ne me suis pas trompé: le joli groupement douailles! les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? Jen suis sûr: lune portant lautre, tu ne les donnerais pas pour dix écus au moins...

-- Ah! certes non, répliqua Georges... Je les achetai à la Foire Froide, cet hiver: presque toutes mont fait lagneau, et elles men feront un second, mest avis.

-- Non seulement un second, mais des bêtes pareilles pourront te donner des jumeaux.

-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!

Nous finissions à peine de causer avec le pâtre que nous vîmes venir, cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.

-- Dis, Sabaton? linterpella ainsi Lassagne, tu vas men croire ou non: niais avec ta charrette tu étais encore, jestime, à une demi-lieue dici que jai deviné ton coup de fouet.

-- Vraiment? monsieur Lassagne.

-- Mon ami, il ny a que toi pour faire ainsi claquer la mèche.

Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, décocha un coup de fouet qui nous fendit les oreilles.

Bref, en nous avançant, nous atteignîmes une vieille qui, le long des fossés, ramassait de la chicorée.

-- Tiens, cest toi, Bérengère? lui dit Lassagne en laccostant; eh bien! par derrière, avec ton fichu rouge, je te prenais pour Téréson, la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout à fait!

-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante ans!

-- Oh! va, va, par derrière, si tu pouvais te voir, tu ne montres pas misère et lon vendangerait avec de plus vilains paniers.

-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours quil plaisante, disait la vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la commère me fit:

-- Voyez, monsieur, ce nest pas façon de parler, mais ce M. Lassagne est une crème dhomme. Il est familier avec tous. Il parlerait, voyez-vous, au dernier du pays, à un enfant dun an! Aussi il y a cinquante ans quil est maire de Gigognan et il le sera toute sa vie.

-- Eh bien! collègue, me fit Lassagne, ce nest pas moi, nest-ce pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons morceaux; tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous aux bonnes manières. Que ce soit avec les femmes, que ce soit avec les rois, que ce soit avec le peuple, qui veut régner doit plaire. Et voilà le secret du maire de Gigognan.

(_Almanach provençal de 1883_.)

CHAPITRE XIV

LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES

La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les rouliers de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. -- Les filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des chasses, -- Le retour par Aigues-Mortes.

Javais toute ma vie ouï parler de la Camargue et des Saintes-Maries et de leur pèlerinage, mais je ny étais jamais allé. Au printemps de cette année-là (1855), jécrivis à lami Mathieu, toujours prêt pour les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"

"Oui," me répondit-il. Lon se donna rendez-vous à Beaucaire, au quartier de la Condamine, doù tous les ans, le 24 mai, partait une caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une multitude de femmes, de jeunes filles, denfants, dhommes du peuple, tassés sur des charrettes, un peu après minuit nous nous mîmes en route. Je vous laisse à penser si les carrioles avaient leur charge: nous étions sur la nôtre quatorze pèlerins.

Le brave charretier, un nommé Lamouroux, de ces Provençaux diserts qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis sur le brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitié du temps, à la gauche de sa bête, tout en battant du feu pour allumer sa pipe, nous marchait côte à côte et le fouet sur la nuque. Lorsquil était fatigué, il se nichait dans un siège suspendu devant la roue et que les charretiers nomment _porte-fainéant_.

Derrière moi, embéguinée dans sa mante de laine, il y avait une jeunesse quon appelait Alarde et qui, sur un matelas blottie avec sa mère, me tenait ses pieds dans le dos. Mais nayant pas fait encore connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, nous causions, Mathieu et moi, avec le charretier.

-- Ainsi, vous autres, doù êtes-vous, sil ny a pas dindiscrétion? commença maître Lamouroux.

Nous répondîmes:

-- De Maillane.

-- Ho! vous nêtes donc pas de loin... Je lavais bien vu à votre parler. _Charretier de Maillane verse en pays de plaine_.

-- Mais pas tous, mon bonhomme.

-- Allons, fit Lamouroux, cest un dicton pour plaisanter... Et tenez, jai connu, quand jallais sur la route, un roulier de Maillane qui était équipé, vraiment, comme saint Georges: on lappelait lOrtolan.

-- Vous parlez de quelques années!

-- Ah! messieurs, je vous parle de lépoque du roulage, avant, que les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous ruinés. Je vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire était dans sa splendeur, de quand la première tartane qui arrivait à la foire gagnait la prime du mouton dont la peau était pendue par les mariniers vainqueurs au bout du grand mât du navire; je vous parle, moi, de quand les chevaux de halage étaient insuffisants pour remonter sur le Rhône les monceaux de marchandises qui à Beaucaire se vendaient, et du temps où les charretiers, -- vous ne vous en souvenez pas, vous qui êtes jeunes, -- les rouliers, les voituriers, qui baffaient les grandes routes et sen croyaient les maîtres, faisaient claquer leur fouet de Marseille à Paris et de Paris à Lille en Flandre!

Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du roulage, pendant quau clair de lune sa bête cheminait tout doux, nous en tint de taillé jusquau lever du soleil.

-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou à la Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de large, il fallait voir ces files de charrettes chargées, de carrioles bâchées, de haquets bien garrottés, lesquels se touchaient tous, ces rangées dattelages superbes, équipages de trois, de quatre, de six bêtes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur Paris, charriant le blé, le vin, les poches davoine, les ballots de morues, les barils danchois ou les pains de savon, cahin-caha, bredi-breda, et à la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres de voiture!

Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de polissons se pendaient au barreau de la queue de la charrette et sy faisaient traînasser, pendant que criaient les autres:

"Derrière, derrière, charretier!"

De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le dîner, pour le souper ou le coucher une auberge célèbre avec sa belle hôtesse au visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande cheminée où la broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa porte large ouverte, avec ses écuries vastes comme des églises, où deux rangées de crèches allaient se prolongeant et où sur la muraille était collée limage coloriée de saint Eloi. Ces cabarets sappelaient: la Graille (en français la _Corneille_), Saint-Martin, le Lion- dOr, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau-Rouge, la Belle-Hôtesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se parlait deux à cent lieues à lentour.

De loin en loin, le long de la route, il y avait des bourreliers qui mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au besoin pouvaient réparer les roues, des forgerons mâchurés qui pour enseigne avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, derrière leurs vitres, exposaient des paquets de cordelette à fouet ainsi que des chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant leur porte un treillage blanchi par la poussière du chemin -- où venaient les charretiers siroter pour un sou leur goutte deau-de-vie.

Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des attelages, et saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers marchaient arrogamment, une main à la rêne et de lautre le fouet, avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore, la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantôt criant: "Hue!" tantôt criant: "Dia!" tantôt criant: "Hurhau!" Et quand la route était luisante et que le voyage allait bien et que les roues claquaient aux boîtes des moyeux, ils chantaient, au pas des bêtes et au tintement des grelots, la chanson des rouliers :

_Un roulier qui est bien monté Doit avoir des roues De six pouces, à la Marlborough: Ça, cest à la mode! Un essieu de dix empans Et un petit bidet blanc Pour le gouvernage De son équipage_.

Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: dArles à Lyon, sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec sa couple pouvait gagner sans peine son louis dor par jour.

Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers étaient glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les gaillardes bêtes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les chefs de file, tout cela était garni, harnaché à faire plaisir. Les muselières avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les bridons avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers redressaient leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de grandes pennes, tenaient en lair la longe dans des anneaux de verre bleu; la laine des housses moutonnait sur le dos de leurs bêtes; les couvertures brodées avaient des émouchettes; les surdos, les ventrières, les croupières, les harnais, tout était contrepointé, ajusté de main de maître...

Comment nauraient-ils pas chanté?

_En arrivant à Lyon, Ils nous cherchent noise Et nous font passer dessus Le pont à bascule: Tout cela, ce sont des gens Qui ne demandent qu'argent Pour faire des dentelles A leur demoiselles_.

De Marseille à Lyon, les charretiers marchaient à la gauche de leurs bêtes, ou, pour parler comme eux, _à dia et de la main_, parce quen ce temps-là la longe de la rêne se tenait du côté gauche. Ils nommaient _hors la main_ lautre côté de lattelage.

Mais lusage de Provence ne dépassait pas Lyon. A Lyon le climat, le parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir la rêne à la droite. Ensuite la pluie venait, la laide pluie continuelle, avec sa fange et ses ornières, où il fallait cartayer, si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employés des bascules qui vous cherchaient querelle en parlant _franchimand_... Alors en vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des "Sacré Dieu"! Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! hue, Robin! hue, charogne! haïe donc, vieille rosse! ah monstre de brigand, la charrette est embourbée."

Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on doublait l'attelage, on doublait, on triplait, et lépaule à la roue, on dépêtrait la charrette... Nous voici à lauberge. Au bruit des coups de fouet, lhôtesse, la chambrière, et le valet décurie la lanterne à la main sortaient à la rencontre des charretiers crottés. On rentrait léquipage; les bêtes dételées, les mangeoires garnies, on sen venait souper.

Bénédiction de Dieu! avec trente sous par tête, on faisait, sur les routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes sur la table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et quand ils avaient bu, ils jetaient derrière eux la dernière goutte du verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c était lusage, pour abreuver leurs bêtes et leur donner lavoine; puis ils s'attablaient de nouveau pour le rôti. Nous y voilà! Et vous ne vouliez pas quils chantent:

_Le matin à son lever La soupe au fromage: Cest là .un friand manger, Qui aime le laitage. Puis, ça nous réveillera, Un verre de ratafia, Et le long de la route La petite goutte!_

Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre à feu, ils allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le joli menton de la gaie chambrière -- qui attendait sur la porte, donnaient un tour de garrot à la liure du chargement, et derechef, en route!

Maintenant, sil faut tout dire, la journée sur la route n'était pas toujours commode. Sans compter les fondrières avec la boue jusquaux moyeux, les montées à toute force, les descentes à enrayures, sans compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les gendarmes à moustaches qui épiaient la plaque des charretiers endormis et dressaient, leurs verbaux, des fois, pour épargner ou gagner du chemin, il fallait brûler létape, cest-à-dire passer devant lauberge sans manger.

Dautres fois, deux charretiers, têtus comme leurs mulets, se rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux pas couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet qui laveuglait et ruait la charrette contre un tas de cailloux! Alors de courir aux pieux, aux billots en bois dyeuse; et il y avait sur la route des bagarres effroyables où, dun coup de roulon, on vous décervelait un homme.

Pour la règle du train régnait pourtant un vieil usage qui était respecté de tous: le charretier dont le devant, la bête de devant, avait les quatre pieds blancs, à la montée comme à la descente, avait le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "_Qui a les quatre pieds blancs_, comme on dit, _peut passer partout_."

Enfin les charretiers arrivaient à Paris et allaient remiser à la GrandPinte, quartier si populaire, disait mon père-grand, quavec un coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever cent mille hommes!

