Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

Part 14

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-- Mais oui, dit Espérit.

-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous pourrions faire route ensemble.

-- Volontiers, mon bel ami.

Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé par Dieu.

Espérit avec l’ange prirent donc la voie romaine; et ainsi tout gaiement, tantôt au soleil, tantôt à l’aiguail, en mendiant leur pain et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du bâton, enfin ils arrivèrent à la cité de Rome.

Une fois reposés, ils firent leurs dévotions à la grande église de Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les basiliques, les chapelles, les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacrés, baisèrent les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le pape, qui leur donna sa bénédiction.

Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se coucher sous le porche de Saint-Pierre et Espérit s'endormit.

Or, voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe ses frères et sa mère qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec son père dans la gloire éternelle des paradis de Dieu.

-- Hélas! pour lors, s’écria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu, retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes frères!

Et Dieu lui répondit:

-- Tes frères, c’est impossible, car ils ont désobéi mon commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, avant sa mort, lui faire faire trois charités.

Et Espérit se réveilla. L’ange avait disparu. Il eut beau l’attendre, le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul s’en retourner à Rome.

Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages, en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, lentement, par voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il regagna le pays en mendiant et en priant.

III

C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et à sa maison.

Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, hâlé, poudreux, en haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était méconnaissable. Personne ne le reconnut, et il s’en vint tout droit au logis paternel et dit doucement à la porte:

-- Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites l’aumône!

-- Ho! sa mère cria, vous êtes ennuyeux! Tous les jours il en passe, de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.

-- Hélas! épouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud, donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n’est pas à cette même heure dans le même besoin!

Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et l’alla porter au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore à la porte de la maison paternelle en disant:

-- Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu d’aumône au pauvre pèlerin.

-- Vous êtes encore là! cria la vieille, vous savez bien qu’hier on vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du Chapitre!

-- Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier as-tu pas mangé? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu pas encore? Qui sait si notre fils ne se trouve pas aussi dans la même misère!

Et voilà que l’épouse, attendrie de nouveau, va couper un autre croûton et le porte encore au pauvre.

Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte de ses gens et dit:

-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, donner l’hospitalité au pauvre pèlerin?

-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher où l’on loge les gueux!

-- Hélas! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui l’hospitalité: qui sait si notre enfant, notre pauvre Espérit, n’est pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais temps!

-- Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla aussitôt ouvrir la porte de l'étable et le pauvre Espérit, sur la paille, derrière les bêtes, alla se gîter dans un coin.

Au petit jour, le lendemain, la mère d’Espérit, les frères d’Espérit viennent pour ouvrir l’étable... L’étable, mes amis, était tout illuminée: le pèlerin était mort, était roidi et blanc, entre quatre grands cierges qui brûlaient autour de lui; la paille où il gisait était étincelante; les toiles d’araignées, luisantes de rayons, pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines d’une chapelle ardente; les bêtes de l’étable, les mulets et les boeufs, chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de larmes; un parfum de, violette embaumait l’écurie; et le pauvre pèlerin, la face glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où était écrit: "Je suis votre fils."

Alors éclatèrent les pleurs et tous en se signant tombèrent à genoux: Espérit était un saint.

( _Almanach Provençal de 1879_.)

JARJAYE AU PARADIS

Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à mourir et, les yeux fermés, tombe dans l’autre monde. Et de rouler et de rouler! L’éternité est vaste, noire comme la poix, démesurée, lugubre à donner le frisson. Jarjaye ne sait où gagner, il est dans l’incertitude, il claque des dents et bat l’espace. Mais à force d’errer il aperçoit au loin une petite lumière, là-bas au loin, bien loin... Il s’y dirige ; c’était la porte du bon Dieu.

Jarjaye frappe: pan! pan! à la porte.

-- Qui est là? crie saint Pierre.

--C’est moi.

-- Qui, toi?

-- Jarjaye.

-- Jarjaye de Tarascon?

-- C’est ça, lui-même.

-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le front de vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans n’as récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens à la messe" répondais: "Je ne vais qu’à celle de l’après-midi"; toi qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot"; toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand tu en avais, en disant: "Qu’il en vienne! c’est la chair qui fait la chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à l'âme"; toi qui, quand sonnait l’angélus, au lieu de te signer comme doit faire un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu à la cloche!"; toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais de coutume: "Le Bon Dieu qui l’a vu? Une fois mort on est bien mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême et baptême, se peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de Dieu?

Le pauvre Jarjaye répliqua:

-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais qui savait qu’après la mort il y eût tant de mystères! Enfin, oui, j’ai failli, et la piquette est tirée; s’il faut la boire, on la boira. Mais au moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour lui conter ce qui se passe à Tarascon.

-- Quel oncle?

-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent blanc.

-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de purgatoire.

-- Malédiction! pour cent ans! et qu’avait-il fait?

-- Tu te rappelles qu’il portait la croix aux processions. Un jour, des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et l’un d’eux se met à dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! » Un autre finalement lui fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, qu’est-ce qu’il porte?" Matéry impatienté répliqua, paraît-il: "Un viédaze comme toi". Et il eut un coup de sang et mourut sur sa colère.

-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était tant, tant dévote.

-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais pas...

-- Que celle-là soit au diable, cela ne m’étonne guère, car pour la dévotion si elle fut outrée, pour la méchanceté c’était une vraie vipère... Figurez-vous que...

-- Jarjaye, je n’ai pas loisir; il me faut aller ouvrir à un pauvre balayeur que son âne vient d’envoyer au paradis d’un coup de pied.

-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu’on dit si beau!

-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!

-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas mon père, qui est pêcheur, porte votre bannière aux processions, et les pieds nus...

-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te l’accorde; mais vois, canaille, c’est entendu, tu n’y mettras que le bout du nez.

-- Ça suffit.

Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la porte et dit à Jarjaye: "Tiens, regarde."

Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à reculons dans le paradis.

-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.

-- La grande clarté m’offusque, répond le Tarasconnais; il me faut entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j’y aurai mis le nez, soyez tranquille, je n’irai pas plus loin "Allons, pensa le bienheureux, j’ai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais est dans le paradis.

-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c’est beau! quelle musique.

Au bout d’un certain moment, le porte-clefs lui fait:

-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, parce que je n’ai pas le temps de te donner la réplique...

-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose à faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand je sortirai... Je ne suis pas pressé du tout.

-- Mais tels ne sont pas nos accords.

-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! Ce serait différent s’il n’y avait point de large; mais, grâce à Dieu, la place ne manque pas.

-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait....

-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours ouï dire: qui se trouve bien, qu’il ne bouge. Je suis ici, j’y reste.

Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va trouver Saint Yves.

-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil.

-- Deux, s’il t’en faut, répond saint Yves.

-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans tel cas, comme ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?

-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué et citer par huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.

Ils cherchent un bon avoué; mais d’avoué en paradis, jamais personne n’en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre ne savait plus de quel bois faire flèche.

Vient à passer saint Luc:

-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur t’aurait-il fait quelque nouvelle semonce?

-- Oh ! mon cher, ne m’en parle pas! Il m’arrive un embarras, vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye est entré par une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors.

-- Et d’où est-il, ce Jarjaye?

-- De Tarascon.

-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, comme tu sais, l’ami des boeufs, le patron des toucheurs, je fréquente la Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais ce peuple: je sais où il lui démange et comment il faut le prendre... Tiens, tu vas voir.

A ce moment voletait par là une volée d’anges bouffis.

-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!

Les angelots descendent.

-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les boeufs!"

Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la porte, ils s’élancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens! oh tiens! la pique!"

Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.

-- Tron de l’air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant! s’écrie-t-il.

Et il s’élance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbécile, sort du paradis. Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, puis mettant la tête au guichet:

-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu à cette heure?

-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait été les boeufs, je ne regretterais pas ma part de paradis.

Cela disant, il plonge, la tête la première, dans l’abîme.

(_Almanach provençal de 1864._)

LA GRENOUILLE DE NARBONNE

I

Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé la "Fleur de Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait tout joyeux de faire son Tour de France. La chaleur était assommante et, sa canne garnie de rubans à la main, avec son affûtage (ciseaux, rabots, maillet), plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet gravissait le grand chemin de Grasse, d’où il était parti depuis quelque trois ou quatre ans.

Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de monter à la Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître Jacques, père des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une roche son surnom compagnonique, il était descendu jusqu’à Saint-Maximin, pour prendre ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui sacre les Enfants du Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, le chapeau égayé d’un flot de faveurs multicolores et, pendus à ses oreilles, deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la guêtre dans un tourbillon de poussière. Il en était tout blanc.

Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers s’il n’y avait pas de figues; mais elles n’étaient pas mûres, et les lézards bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui dardait, chantaient rageusement.

-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.

Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde d’eau-de-vie, il pantelait de soif et sa chemise était trempée.

-- Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons à Grasse.

Oh ! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie d’embrasser père et mère et de boire à la cruche l’eau des fontaines de Grasse, et de conter mon Tour de France, et d’embrasser Mion sur ses joues fraîches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne plus quitter la maison! En marche, Pignolet! Plus qu’une petite traite!

Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre enjambées, à l’atelier de son père.

II

-- Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le petit! Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe... Oh! la bénédiction! Comment te portes-tu?

-- Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, par ici, père, êtes-vous tous gaillards?

-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s’est-il donc fait grand!

Et tout le monde l’embrasse, père, mère, voisins, et les amis, et les fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants manient les beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La vieille Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec une poignée de copeaux; et, pendant qu’elle enfarine quelques morceaux de merluche pour régaler le garçon, maître Pignol, le père, s’assied à table avec Pignolet, et de trinquer: "A la santé!" Et l’on commence à mouiller l’anche.

-- Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en frappant avec son verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton Tour de France et te voilà déjà, à ce que tu m’assures, passé et reçu Compagnon du Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept ans, oui, sept belles années, pour gagner les _couleurs_... Il est vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, je t’avais assez dégauchi et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, tu ne poussais pas trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l’essentiel est que tu saches ton métier et que, je le crois du moins, tu aies vu et appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de maître.

-- Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, voyez, sans me vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la plume par le bec.

-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de beau, tout en courant le pays.

III

-- D’abord, père, vous savez qu’en partant d’ici, de Grasse, je filai sur Toulon, où j’entrai à l’arsenal. Pas besoin de relever tout ce qui est là-dedans: vous l’avez vu comme moi.

-- Passe, oui, c’est connu.

-- En partant de Toulon, j’allai m’embaucher à Marseille, fort belle et grande ville, avantageuse pour l’ouvrier, où les _coteries_ ou camarades me firent observer, père, un _cheval marin_ qui sert d’enseigne à une auberge.

-- C’est bien.

-- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j’admirai les sculptures du portail de Saint-Sauveur.

-- Nous avons vu tout cela.

-- Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de la commune d’Arles.

-- Si bien appareillée qu’on ne peut pas comprendre comment ça tient en l’air.

-- D’Arles, père, nous tirâmes sur le bourg de Saint-Gille, et là, nous vîmes la fameuse _Vis_...

-- Oui, oui, une merveille pour le _trait_ et pour la _taille_.

Ce qui fait voir, mon fils, qu’autrefois, tout de même, aussi bien qu’aujourd’hui, il y eut de bons ouvriers.

-- Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à Montpellier, et là, on nous montra la célèbre _Coquille_...

-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la "trompe de Montpellier".

-- C’est cela... Et, après, nous marchâmes sur Narbonne.

-- C’est là que je t’attendais.

-- Quoi donc, père? A Narbonne, j’ai vu les Trois-Nourrices, et puis l’archevêché, ainsi que les boiseries de l’église Saint-Paul.

-- Et puis?

-- Mon père, la chanson n’en dit pas davantage: "Carcassonne et Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller à Béziers; -- Pézénas est gentille, -- mais les plus jolies filles -- n’en sont à Montpellier."

-- Alors, bousilleur, tu n’as pas vu la Grenouille?

-- Mais quelle grenouille?

-- La Grenouille qui est au fond du bénitier de l’église Saint-Paul. Ah! je ne m’étonne plus que tu aies sitôt fait, bambin, ton Tour de France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d’oeuvre des chefs-d’oeuvre, que l’on vient voir de tous les diables. Et ce saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s’animant de plus en plus, ce méchant gâte-bois qui se donne pour compagnon n’a pas vu seulement la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu’un fils de maître ait fait baisser la tête, dans la maison, à son père, mignon, ça ne sera pas dit! Mange, bois, va dormir, et, dès demain matin, si tu veux qu’on soit _coterie_, tu regagneras Narbonne pour voir la Grenouille.

IV

Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne démordait pas aisément et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le lendemain, à l’aube, sans répliquer davantage, après avoir muni de vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.

Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec la chaleur, la soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!

Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de Narbonne, -- d’où selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous l’assure, sans prendre le temps même de manger un morceau ou boire un coup au cabaret, s'achemine de suite vers l’église Saint-Paul et, droit au bénitier, s’en vient voir la Grenouille.

Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, une grenouille rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on l’aurait dite vivante, regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau narquois, le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.

-- Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, farouche, le menuisier. Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil ardent, deux cents lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse!

Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait sauter une patte. On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, devînt rouge soudain, et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée rougeâtre.

(_Almanach Provençal de 1890_.)

LA MONTELAISE

I

Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand saint Gent et de Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. On lui disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. Et, comme elle était sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de Monteux l’avait mise à la tête des choristes de son église.

Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de Monteux, le père de Rose avait loué un chanteur.

Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la blondine; la blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la petite Rose fut Mme Bordas.

Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que c’était charmant, libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de n’avoir aucun souci, que de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!

La belle première fête où Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la _vote_ des Maillanais.

Je m’en souviens comme si c’était hier.

C’était au café de la Place (aujourd’hui _Café du Soleil_): la salle était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effrayée qu’un passereau de saule, était droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à ses pieds l’accompagnant sur la guitare.

Il y avait une fumée! C’était rempli de paysans, de Graveson, de Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on n’entendait pas une mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:

-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de Monteux!

Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de gloire, et cela avec une passion, une flamme, un _tron de l’air_, qui faisaient tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle avait fini, elle criait:

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-- Vive saint Gent!

Des applaudissements à démolir la salle. La petite descendait, faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les pièces de deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et contente comme si elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la guitare de son homme, en lui disant:

-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt riches...

II

Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre voisinage, l’envie lui vint de s’essayer dans les villes.

Là, comme au village, la Montelaise fit florès. Elle chantait la Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant d’âme, tant de frisson, qu’elle faisait frémir.

En Avignon, à Cette, à Toulouse, à Bordeaux, elle était adorée du peuple. Tellement qu’elle se dit:

-- Maintenant, il n’y a plus que Paris!

Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui aspire tout. Là comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la foule.

Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la châtaigne commençait à fumer, et Mme Bordas chanta la _Marseillaise_. Jamais cantatrice n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frénésie; les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberté resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de Paris, disait, dans la journal :

_Elle nous vient de la Provence, Où soufflent les vents de la mer, Où l’on respire l’éloquence, Tout enfant, en respirant l’air. Tous les bras sont tendus vers elle... Nous te saluons, ô Beauté: Pour suivre tes pas, immortelle, Nous quitterons notre Cité. Tu nous mèneras aux frontières, A ton moindre geste soumis, Car tous les peuples sont nos frères, Et les tyrans nos ennemis_.

III

Hélas! à la frontière, trop vite il fallut aller. La guerre, la défaite, la révolution, le siège s’amoncelèrent coup sur coup. Puis vint la Commune et son train du diable.

La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un oiseau dans la tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de tourbillonnement, de popularité, leur chanta _Marianne_ comme un petit démon. Elle aurait chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu!

Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et l’emporta comme une paille dans le palais des Tuileries.

La populace reine se donnait une fête dans les salons impériaux. Des bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas était pour eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au milieu des drapeaux rouges.

-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière chanson que vont entendre les voûtes de ce palais maudit!

Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux blonds, leur chanta... _la Canaille_.