Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral
Part 13
A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille, Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui exploitaient un jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein air, à lombre claire dune treille, dans les assiettes peintes qui sortaient en notre honneur, avec les cuillers détain et les fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre ami, deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la blanquette dagneau quelles venaient dapprêter.
Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le père de Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi quassez dédaigneux il dénommait lempereur), vu la bataille de Waterloo et racontait volontiers quil y avait gagné la croix.
-- Mais, avec la défaite, disait-il, on ny pensa plus.
Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut la décoration, Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire:
-- Le père lavait gagnée, cest le garçon qui la.
Et voici lépitaphe que Roumanille écrivit sur la tombe de ses parents, au cimetière de Saint-Remy :
A JEAN-DENIS ROUMANILLE JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875) A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE, BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895. ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!
Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des Muses de Crau, était assez souvent de ces réunions damis et cest au lendemain dune lecture poétique quil me gratifia du sonnet que je transcris:
_Jentendis un écho de ta pure harmonie, Le jour que nous pûmes, chez Roumanille, Cinq trouvères joyeux, francs de cérémonie, Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.
Mais quand finiras-tu de tresser ton panier, Quand de nous attifer ta belle jeune fille? Que je mécrie content et jamais façonnier Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!...
Si donc, comme le vent dont le nom te convient, Fort est le souffle saint qui tinspire, jeune homme, Allons, au monde avide épanche les accents:
A tes flambants accords les monts vont sémouvoir Les arbres tressaillir, les torrents sarrêter, Comme aux sons modulés sur les lyres antiques_.
On allait, en Avignon, à la maison dAubanel, dans la rue Saint-Marc (qui, aujourdhui, porte le nom du glorieux félibre): un hôtel à tourelles, ancien palais cardinalice, quon a démoli depuis pour percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, depuis deux cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires du Comtat. Là, nous nous installions, un peu intimidés par le parfum déglise qui était dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la vieille cuisinière, qui avait toujours lair de grommeler:
-- Les voilà encore!
Cependant, la bonhomie du père dAubanel, imprimeur officiel de notre Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle le chanoine nous avaient bientôt mis à laise. Et venu le moment où lon choque le verre, le bon vieux prêtre racontait.
-- Une nuit, disait-il, quelquun vint mappeler pour porter lextrême-onction à une malheureuse de ces mauvaises maisons du préau de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre agonisante, et que nous redescendions avec le sacristain, les dames, alignées le long de lescalier, décolletées et accoutrées doripeaux de carnaval, me saluèrent au passage, la tête penchée, dun air si contrit quon leur aurait donné, selon lexpression populaire, labsolution sans les confesser. Et la mère catin, tout en maccompagnant, malléguait des prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans répondre, je dévalais les degrés; mais dès quelle meut ouvert la porte du logis, je me retourne et je lui fais:
-- Vieille brehaigne! sil ny avait point de matrones, il ny aurait pas tant de gueuses!
Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) nous faisions aussi nos frairies. Mais lendroit bienheureux, lendroit prédestiné, cétait, ensuite, Font-Ségugne, bastide de plaisance près du village de Gadagne, où nous conviait la famille Giéra: il y avait la mère, aimable et digne dame; laîné quon appelait Paul, notaire à Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui rêvait la rénovation du monde par loeuvre des Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes: Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid.
Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; regarde le Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à quelques lieues. Le domaine prend son nom dune petite source qui y coule au pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, dacacias et de platanes le tient abrité du vent et de lardeur du soleil.
"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de Gadagne), est encore lendroit où viennent, le dimanche, les amoureux du village. Là, ils ont lombre, le silence, la fraîcheur, les cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de pierre que le lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent, tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants doiseaux, murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon, vous pouvez vous asseoir, rêver damour, si lon est seul et, si lon est deux, aimer."
Voi1à où nous venions nous récréer comme perdreaux, Roumanille Giéra, Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de son vrai nom), Zani lAvignonnaise, une amie et compagne des demoiselles du castel.
"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la grenade, -- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec ses longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai tantôt, la jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez vite!"
Cest le portrait quAubanel, dans son _Livre de lAmour_, en fit lui-même... Mais, à présent, écoutons-le, lorsque, après que Zani eut pris le voile, il se rappelle Font-Ségugne :
"Voici lété, les nuits sont claires. -- A Châteauneuf, le soir est beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit sur Camp-Cabel. -- Ten souvient-il? Parmi les pierres, -- avec ta face dEspagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand nous courions comme des fous -- au plus sombre et quon avait peur?
"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que cétait doux! -- Au chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les deux. -- Grillons, rossignols et rainettes -- disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta voix claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de branles et de chansons?
"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de danser, -- nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous reposer; -- tes longs cheveux qui sépandaient. -- mon amoureuse main aimait -- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, tout doux, -- comme une mère son enfant."
Et les vers écrits par lui, au châtelet de Font-Ségugne, sur les murs de la chambre où sa Zani couchait.
"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite, mais que de souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles viennent!" -- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi, pauvre Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, cen est fait! -- Ah! vous ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es morte! Zani, tu es nonnain!"
Vouliez-vous, pour berceau dun rêve glorieux, pour lépanouissement dune fleur didéal, un lieu plus favorable que cette cour damour discrète, au belvédère dun coteau, au milieu des lointains azurés et sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau sous les trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques pour eux, et quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie!
Il fut écrit au ciel quun dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine primevère de la vie et de lan, sept poètes devaient se rencontrer au castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit railleur qui signait Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste qui, sans en avoir lair, attisait incessamment le feu sacré autour de lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue et qui, au soleil damour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa _grenade_; Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence redevenue, comme jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le paysan Tavan qui, ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la glèbe; et Frédéric, tout prêt à jeter au mistral, comme les pâtres des montagnes, le cri de race pour héler, et tout prêt à planter le gonfalon sur le Ventoux...
A table, on reparla, comme cétait lhabitude, de ce quil faudrait pour tirer notre idiome de labandon où il gisait depuis que, trahissant lhonneur de la Provence, les classes dirigeantes lavaient réduit, hélas! à la domesticité. Et alors, considérant que, des deux derniers Congrès, celui dArles et celui dAix, il nétait rien sorti qui fit prévoir un accord pour la réhabilitation de la langue provençale; quau contraire, les réformes, proposées par les jeunes de lEcole avignonnaise, sétaient vues, chez beaucoup, mal accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne délibérèrent, unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en main, de le jeter où ils voulaient.
-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien quils ne trouvent rien du tout, ils se disent tous _trouvères_. Dautre part, il y a aussi le mot de _troubadour_. Mais, usité pour désigner les poètes dune époque, ce nom est décati par labus quon en a fait. Et à renouveau enseigne nouvelle!
Je pris alors la parole.
-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le peuple, un vieux récitatif qui sest transmis de bouche en bouche et qui contient, je crois, le mot prédestiné.
Et je commençai :
"Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. -- Un jour de sa sainte écriture, -- il est monté au haut du ciel. -- Près de lEnfant Jésus, son fils très précieux, -- il a trouvé la Vierge assise -- et aussitôt la saluée. -- Soyez le bienvenu, neveu! a dit la Vierge. -- Belle compagne, a dit son enfant, quavez-vous? -- Jai souffert sept douleurs amères -- que je désire vous conter.
"La première douleur que je souffris pour vous, ô mon fils précieux, -- cest lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au temple je me présentai, -- quentre les mains de saint Siméon je vous mis. -- Ce fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me traversa lâme, - ainsi quà vous, -- ô mon fils précieux!
"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La troisième douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrième douleur que je souffris pour vous, -- ô mon fils précieux! -- cest quand je vous perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai plus, -- car vous étiez dans le temple, -- où vous vous disputiez, avec les scribes de la loi, -- avec les sept _félibres_ de la Loi (1)."
-- Les sept félibres de la Loi, mais cest nous autres, écria la tablée. Va pour _félibre_.
Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une bouteille de châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit solennellement:
-- A la santé des félibres! Et, puisque nous voici en train de baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les dérivés qui doivent en naître. Je vous propose donc dappeler _félibrerie_ toute école de félibres qui comptera au moins sept membres, en mémoire, messieurs, de la pléiade dAvignon.
-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, sil vous plaît, le joli mot _félibriser_ pour dire "se réunir, comme nous faisons, entre félibres".
(1) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la traduction du Catalan correspondant au provençal que nous venons de citer: Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, -- près de trois jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvâtes dans le temple, -- disputant avec des savants, -- prêchant sous les voûtes -- la céleste doctrine.
-- Moi, dit Mathieu, jajoute le terme _félibrée_ pour dire "une frairie de poètes provençaux".
-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot _félibréen_ nexprimerait pas mal ce qui concerne les félibres.
-- Moi je dédie, fit Aubanel, le nom de _félibresse_ aux dames qui chanteront en langue de Provence.
-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot _félibrillon_ siérait aux enfants des félibres.
-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: _félibrige, félibrige_! qui désignera loeuvre et lassociation.
Et, alors, Glaup reprit:
-- Ce nest pas tout, collègues! nous sommes les félibres de la loi... Mais, la Loi, qui la fait?
-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt ans de ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une langue, rédiger les articles de loi qui la régissent.
Drôle de chose! elle a lair dun conte et, pourtant, cest de là, de cet engagement pris un jour de fête, un jour de poésie et divresse idéale, que sortit cette énorme et absorbante tâche du _Trésor du Félibrige_ ou dictionnaire de la langue provençale, où se sont fondus vingt ans dune carrière de poète.
Et qui en douterait naura quà lire le prologue de Glaup (P. Giéra) dans _lAlmanach Provençal_ de 1885, où cela est clairement consigné comme suit:
"Quand nous aurons toute prête la Loi quun félibre prépare et qui dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi ceci, pourquoi cela, les opposants devront se taire."
Cest dans cette séance, mémorable à juste titre et passée, aujourdhui, à létat de légende, quon décida la publication, sous forme dalmanach, dun petit recueil annuel qui serait le fanion de notre poésie, létendard de notre idée, le trait dunion entre félibres, la communication du Félibrige avec le peuple.
Puis, tout cela réglé, lon saperçut, ma foi, que le 21 de mai, date de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; et, tels que les rois Mages, reconnaissant par là linflux mystérieux de quelque haute conjoncture, nous saluâmes lÉtoile qui présidait au berceau de notre rédemption.
L_Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu 1855_ parut la même année avec ses cent douze pages. A la première, en belle place, tel quun trophée de victoire, notre _Chant des Félibres_ exposait le programme de ce réveil de sève et de joie populaire:
--Nous sommes des amis, des frères, Étant les chanteurs du pays! Tout jeune enfant aime sa mère, Tout oisillon aime son nid: Notre ciel bleu, notre terroir Sont, pour nous autres, un paradis.
Tous des amis, joyeux et libres, De la Provence tous épris, Cest nous qui sommes les félibres, Les gais félibres provençaux!
En provençal ce que lon pense Vient sur les lèvres aisément. O douce langue de Provence, Voilà pourquoi nous taimerons! Sur les galets de la Durance Nous le jurons tous aujourdhui!
Tous des amis, etc...
Les fauvettes noublient jamais Ce que leur gazouilla leur père, Le rossignol ne loublie guère, Ce que son père lui chanta; Et le langage de nos mères, Pourrions-nous loublier, nous autres?
Tous des amis, etc...
Cependant que les jouvencelles Dansent au bruit du tambourin, Le dimanche, à lombre légère, A lombre dun figuier, dun pin, Nous aimons à goûter ensemble, A humer le vin d'un flacon.
Tous des amis, etc...
Alors, quand le moût de la Nerthe Dans le verre sautille et rit, De la chanson quil a trouvée Dès quun félibre lance un mot, Toutes les bouches sont ouvertes Et nous chantons tous à la loi.
Tous des amis, etc...
Des jeunes filles sémillantes Nous aimons le rire enfantin; Et, si quelquune nous agrée, Dans nos vers de galanterie Elle est chantée et rechantée Avec des mots plus que jolis.
Tous des amis, etc.
Quand les moissons seront venues, Si la poêle frit quelquefois, Quand vous foulerez vos vendanges, Si le suc du raisin foisonne Et que vous ayez besoin daide, Pour aider, nous y courrons tous.
Tous des amis, etc...
Nous conduisons les farandoles; A la Saint-Éloi, nous trinquons; Sil faut lutter, à bas la veste; De saint Jean nous sautons le feu; A la Noël, la grande fête, Ensemble nous posons la Bûche.
Tous des amis, etc...
Dans le moulin lorsquon détrite Les sacs dolives, sil vous faut Des lurons pour pousser la barre, Venez, nous sommes toujours prêts Vous aurez là des gouailleurs comme Il nen est pas dix nulle part.
Tous des amis, etc...
Vienne la rôtie des châtaignes Aux veillées de la Saint-Martin,
Si vous aimez les contes bleus, Appelez-nous, voisins, voisines: Nous vous en dirons des brochées Dont vous rirez jusquau matin.
Tous des amis, etc...
A votre fête patronale Faut-il des prieurs, nous voici... Et vous, pimpantes mariées, Voulez-vous un joyeux couplet? Conviez-nous: pour vous, mignonnes, Nous en avons des cents au choix!
Tous des amis, etc...
Quand vous égorgerez la truie, Ne manquez pas de faire signe! Serait-ce par un jour de pluie, Pour la saigner on lie la queue: Un bon morceau de la fressure, Rien de pareil pour bien dîner.
Tous des amis, etc...
Dans le travail le peuple ahane: Ce fut, hélas! toujours ainsi... Eh! sil fallait toujours se taire, Il y aurait de quoi crever! Il en faut pour le faire rire, Et il en faut pour lui chanter!
Tous des amis, joyeux et libres, De la Provence tous épris, Cest nous qui sommes les félibres, Les gais félibres provençaux!_
Le Félibrige, vous le voyez, était loin dengendrer mélancolie et pessimisme. Tout sy faisait de gaieté de coeur, sans arrière-pensée de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs avaient tous pris des pseudonymes: le Félibre des Jardins (Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le Félibre des Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué (Glaup, Paul Giéra), le Félibre du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de lArmée (Tavan, pris par la conscription), le Félibre de lArc-en-Ciel (G. Brunet, quiétait peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu à peu grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), le Félibre des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise (E. Garcin), le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le Félibre de lAil (J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des Melons (V. Martin, de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du précédent), le Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des Chartes (Achard, archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. Chalvet, de Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Félibre de la Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Félibre de la Mer (M. Bourrelly), le Félibre des Crayons (labbé Cotton) et le Félibre Myope (premier nom du _Cascarelet_, qui a signé, plus tard, les facéties et contes naïfs de Roumanille et de Mistral).
CHAPITRE XIII
LALMANACH PROVENÇAL
Le bon pèlerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille de Narbonne. -- La Montelaise -- Lhomme populaire.
L_Almanach Provençal_, bien venu des paysans, goûté par les patriotes, estimé par les lettrés, recherché par les artistes, gagna rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la première année, de cinq cents exemplaires, monta vite à douze cents, à trois mille, à cinq mille, à sept mille, à dix mille, qui est le chiffre moyen depuis quinze ou vingt ans.
Comme il sagit dune oeuvre de famille et de veillée, ce chiffre représente, je ne crois guère me tromper, cinquante mille lecteurs. Impossible de dire le soin, le zèle, lamour- propre que Roumanille et moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, pendant les quarante premières années. Et sans parler ici des innombrables poésies qui sy sont publiées, sans parler de ses _Chroniques_, où est contenue, peut-on dire, lhistoire du Félibrige, la quantité de contes, de légendes, de sornettes, de facéties et de gaudrioles, tous recueillis dans le terroir, qui sy sont ramassés, font de cette entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la raillerie, tout lesprit de notre race se trouvent serrés là dedans; et si le peuple provençal, un jour, pouvait disparaître, sa façon dêtre et de penser se retrouverait telle quelle dans lalmanach des félibres.
Roumanille a publié, dans un volume à part (_Li Conte Prouvençau et li Cascareleto_), la fleur des contes et gais devis quil égrena à profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire autant; mais nous nous contenterons de donner, en spécimen de notre prose dalmanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de succès et qui ont été, du reste, traduits et répandus par Alphonse Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis.
LE BON PÈLERIN
Légende provençale.
I
Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il avait été jadis un rude homme de guerre; mais à présent, tout éclopé et perclus par la vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger.
Le vieux maître Archimbaud avait trois fils. Un matin, il appela laîné et lui dit :
-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit et rêvassant, car, va, au fond dun lit, on a le temps de réfléchir je me suis remémoré que, dans une bataille, me rencontrant un jour en danger de périr je promis à Dieu de faire le voyage de Rome... Aïe! je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! Je voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce pèlerinage-là, car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.
Laîné répondit:
-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un pèlerinage à Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, et puis dans votre lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenôtres! Nous avons, nous, autre chose à faire.
Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet;
-- Cadet, écoute, lui fait-il: en rêvassant et en calculant, car, vois-tu, au fond dun lit on a le loisir de rêver, je me suis souvenu que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je suis vieux comme terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais quà ma place tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis.
Le cadet répondit:
-- Père, dans quinze jours va venir le beau temps! Il faudra labourer les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les foins... Notre aîné doit conduire le troupeau dans la montagne; le jeune est un enfant... Qui commandera, si je men vais à Rome fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, et laissez-nous tranquilles.
Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin appelle le plus jeune:
-- Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. Jai promis au bon Dieu de faire un pèlerinage à Rome... Mais je suis vieux comme terre! Je ne puis plus aller en guerre... Je ty enverrais bien à ma place, pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome est très loin, mon Dieu! et sil tarrivait malheur...
-- Mon père, jirai, répondit le jeune. Mais la mère cria: Je ne veux pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa Rome, finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de se plaindre, de geindre, toute lannée durant, il enverrait maintenant ce bel enfant se perdre!
-- Mère, dit le jeune, la volonté dun père est un ordre de Dieu! Quand Dieu commande, il faut partir.
Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde, mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton de chêne, jeta son manteau sur lépaule, embrassa son vieux père, qui lui donna force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté et partit.
II
Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement ouïr la sainte messe; et nest-ce pas merveille qu'en sortant de léglise, il trouva sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:
-- Ami, nallez-vous pas à Rome?