# Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

## Part 12

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/mes-origines-memoires-et-recits-de-frederic-mistral-7012/index.md

Car, pour lui, qui navait lu que lÉcriture Sainte et _Don Quichotte_ en sa jeunesse, écrire était vraiment un office religieux, Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, le début dun récitatif, usité jadis chez nous, et dont nous reparlerons au sujet du mot _Félibre_:

_Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. Un jour, de sa sainte écriture, Il est monté au haut du ciel_.

Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don dintéresser ma Muse épique, cétait le cousin Tourrette, du village de Mouriès: une espèce de colosse, membru et éclopé, avec de grosses guêtres de cuir sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de Crau, sous le nom du _Major_, ayant, en 1815, été tambour-major des gardes nationaux qui, sous le commandement du duc dAngoulême, voulaient arrêter Napoléon, à son retour de lîle dElbe. Il avait, dans sa jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux jours, réduit aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous autres, au Mas. Lorsquil repartait, mon père lui donnait, dans un sac, quelques boisseaux de blé. Lété, il parcourait la Crau et la Camargue, allant aider aux bergers, lorsquon tondait les troupeaux, aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais pour engerber les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules. Aussi connaissait-il la terre dArles et ses travaux, assurément, comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, des chefs de bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un pittoresque, une noblesse dexpressions provençales, quil y avait plaisir dentendre. Pour dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche, fort riche en propriétés bâties:

-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures.

Les filles qui sengagent pour la cueillette des olives -- à Mouriés, elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes à la veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillée. Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou moins croustilleux, qui, dune bouche à lautre, se transmettent dans le peuple, tels que: _Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de lOurs, le Doreur_, etc.

Une fois que la neige commençait à tomber :

-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra bientôt.

Et il ne manquait jamais.

-- Bonjour, cousin!

-- Cousin, bonjour!

Et voilà. La main touchée et son bâton déposé, humblement, derrière la porte, et sattablait, mangeait une belle tartine de fromage pétri et entamait, ensuite, le sujet de lolivaison, Et il contait que les meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied à la récolte des olives. Et il disait:

-- Comme on est bien, lhiver, lorsquil fait froid, dans ces moulins à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on regarde, à la clarté des caleils à quatre mèches, les presseurs dhuile moitié nus qui, lestes comme chats, poussent tous à la barre, au commandement du chef:

-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! que tout claque! Là!

Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de trouver une place où il y eût peu de travail.

-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de mornes, à Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, lorsquon les débarque, un homme, étant assis, peut, en comptant les douzaines, gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs par an.

Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant dautres, sans avoir vu réaliser sa rêverie sur les mornes.

Je noublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut dire, mes fauteurs de la poésie de _Mireille_, le bûcheron Siboul : un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui venait tous les ans, à la fin de lautomne, avec sa grande serpe, tailler joliment nos bourrées de saule. Pendant quil découpait et appareillait ses rondins, que dobservations justes il me faisait sur le Rhône, sur ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui fréquentent ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, les bièvres qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui, dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et sur les coupeurs dosier et les vanniers de Valiabrègue!

Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms en langue provençale et les vertus des simples et de toutes les herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage de botanique littéraire, cest ainsi que je le formai... Heureusement! car mest avis, sans vouloir les mépriser, que nos professeurs des écoles, tant les hautes que les basses, auraient été, bien sûr, entrepris pour me montrer ce quétait un chardon ou un laiteron.

Comme une bombe, dans lentrefaite de ce prodrome de _Mireille_, éclata la nouvelle du coup dÉtat du 2 décembre 1851.

Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la République tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, par la sécheresse, la brutalité de leur matérialisme, m'eussent découragé et blessé plus dune fois, le crime dun gouvernant qui déchirait la loi jurée par lui mindigna. Il m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les fédérations futures dont la République en France pouvait être le couvain.

Quelques-uns des collègues de lÉcole de Droit allèrent se mettre à la tête des bandes dinsurgés qui se soulevaient dans le Var au nom de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs, les uns par dégoût de la turbulence des partis, les autres éberlués par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au changement de régime. Qui pouvait deviner que lEmpire nouveau dût seffondrer dans une effroyable guerre et lécroulement national ?

Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, après 1870 par Taxile Delord, républicain pourtant et député de Vaucluse, un jour quen Avignon, sur la place de lHorloge, nous nous promenions ensemble:

-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. Nous avions au gouvernement une belle famille, française, nationale, libérale entre toutes et compromise même avec la Révolution, sous les auspices de laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertés que le progrès comporte... Et nous lavons bannie. Pourquoi? Pour faire place à ce bas empire qui a mis la France en débâcle!

Quoi quil en soit, en conséquence, je laissai de côté -- et pour toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras quon abandonne en route pour marcher plus léger, et à toi, ma Provence, et à toi, poésie, qui ne mavez jamais donné que pure joie, je me livrai tout entier.

Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me promenant en quête de mes rimes, car mes vers, tant que jen ai fait, je les ai trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel était étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez lu peut-être, traduit par lami Daudet) eut lieu dans cette rencontre.

LE BERGER

Vous voilà bien écarté, monsieur Frédéric?

MOI

Je vais prendre un peu lair, maître Jean.

LE BERGER

Vous allez faire un tour dans les astres?

MOI

Maître Jean, vous lavez dit. Je suis tellement soûl, désabusé et écoeuré des choses de la terre que je voudrais, cette nuit, menlever et me perdre dans le royaume des étoiles.

LE BERGER

Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque toutes les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus beaux.

MOI

Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de lumière?

LE BERGER

Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, tout doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout voir.

MOI

Galant Jean, je vous prends au mot.

LE BERGER

Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: cest le chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur lEspagne. Quand lempereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer la route.

MOI

Cest ce que les païens désignaient par Voie Lactée.

LE BERGER

Cest possible; moi je vous dis ce que jai toujours ouï dire... Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui éblouissent tout le nord? Cest le Chariot des Ames. Les trois étoiles qui précèdent sont les trois bêtes de lattelage; et la toute petite qui va prés de la troisième, nous lappelons le Charretier.

MOI

Cest ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse.

LE BERGER

Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout à lentour les étoiles qui tombent: ce sont de pauvres âmes qui viennent dentrer au Paradis. Signons-nous, monsieur Frédéric.

MOI

Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!

LE BERGER

Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin du Chariot, là-haut: cest le Bouvier du ciel.

MOI

Que dans lastronomie on dénomme Arcturus.

LE BERGER

Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, létoile qui scintille à peine: cest létoile Marine, autrement dit la Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux marins-- lesquels se voient perdus, lorsquils perdent la Tramontane.

MOI

Létoile Polaire, comme on lappelle aussi, se trouve donc dans la Petite Ourse; et comme la bise vient de là, les marins de Provence, comme ceux dItalie, disent quils vont à lOurse, lorsquils vont contre le vent.

LE BERGER

Tournons la tête, nous verrons clignoter la Poussînière ou le Pouillier, si vous préférez.

MOI

Que les savants nomment Pléiades et les Gascons Charrette des Chiens.

LE BERGER

Cest cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, -- qui, spécialement, marquent les heures aux bergers. Daucuns les nomment les Trois Rois, dautres les Trois Bourdons ou le Râteau ou le Faux Manche.

MOI

Précisément, cest Orion et la ceinture dOrion.

LE BERGER

Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de Milan.

MOI

Sirius, si je ne me trompe.

LE BERGER

Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un jour, avec les Enseignes et la Poussinière, avait été, dit-on, convié à une noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons tantôt.) La Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la première et prit le chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes, ayant coupé plus bas, finirent par latteindre. Jean de Milan, resté endormi, prit, lorsquil se leva, le raccourci et, pour les arrêter, leur lança son bâton à la volée... Ce qui fait que le Faux Manche est appelé depuis le Bâton de Jean de Milan.

MOI

Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase la montagne?

LE BERGER

Cest le Boiteux. Lui aussi était de la noce. Mais comme il boite, pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard du reste et se couche de bonne heure.

MOI

Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, étincelante comme une épousée?

LE BERGER

Eh bien ! cest elle! létoile du Berger, 1Étoile du Matin, qui nous éclaire à laube, quand nous lâchons le troupeau, et le soir, quand nous le rentrons: cest elle, létoile reine, la belle étoile, Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre de Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.

MOI

La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de Saturne quelquefois.

LE BERGER

A votre goût... mais tiens, Labrit! Pendant que nous causions, les brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les! Oh! le mauvais coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que jy aille moi-même. Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de ne pas vous égarer!

MOI

Bonsoir! Galant Jean.

Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. A partir des _Provençales_, recueil poétique où avaient collaboré les trouvères vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns, dont jétais, engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la langue et de nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, naquit lidée dun congrès de poètes provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de Gaut qui avaient écrit ensemble dans le journal _Lou Boui-Abaisse_, la réunion eut lien le 29 août 1852, à Arles, dans une salle de lancien archevêché, sous la présidence de laimable docteur dAstros, doyen dâge des trouvères. Ce fut là quentre tous nous fîmes connaissance, Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, Garcin, Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et dautres. Grâce au bon Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent les honneurs de l_Illustration_ (18 septembre 1852).

Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à la faculté des sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler montpelliérain, lavait chargé damener Jasmin à Arles. Mais, quand Moquin-Tandon écrivit à lauteur de _Marthe la folle_, savez-vous ce que répondit lillustre poète gascon: "Puisque vous allez à Arles, dites-leur quils auront beau se réunir quarante et cent, jamais ils ne feront le bruit que jai fait tout seul."

-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille.

Cette réponse le reproduit beaucoup plus fidèlement que le bronze élevé à Agen, en son honneur. Il était ce que lon appelle, Jasmin, un fier bougre.

Dailleurs, le perruquier dAgen, en dépit de son génie, fut toujours aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques années auparavant, lui avait envoyé ses _Pâquerettes_, avec la dédicace de Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil. Jasmin ne daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848, passé par Avignon, où il donna un concert avec Mlle Roaldès, qui jouait de la harpe, Roumanile, après la séance, vint avec quelques autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes en déclamant ses _Souvenirs_ :

_-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à lhôpital... Cest là que meurent les Jasmins_.

-- Qui êtes-vous donc? fit lAgenais au poète de Saint-Remy.

-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.

-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais quil fût celui dun auteur mort.

-- Monsieur, vous le voyez, répondit lauteur des _Pâquerettes_, qui ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez jeune encore pour pouvoir, sil plaît à Dieu, faire un jour votre épitaphe.

Qui fut bien plus gracieux pour la réunion dArles, ce fut ce bon Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse votre table... Que vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des amis! Celui qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu quil y a de lespace pour toutes les étoiles."

Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes amis, si vous aviez un jour à défendre notre cause, noubliez pas quen Arles se fit votre assemblée première et que vous fûtes étoilés dans la cité noble et fière qui a pour armes et pour devise: _lépée et lire du lion_."

Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là, mais je sais seulement quen voyant le jour renaître, jétais dans le ravissement; et, Roumanille la dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, dans mes yeux de jeune homme "resplendissaient déjà les sept rayons de lÉtoile".

Le Congrès dArles avait trop bien réussi pour ne pas se renouveler. Lannée suivante, 21 août 1853, sous limpulsion de Gaut, le jovial poète dAix, à Aix se tint une assemblée (le Festival des Trouvères) deux fois nombreuse comme lassemblée dArles. Cest là que Brizeux, le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits où il disait:

_Le rameau dolivier couronnera vos têtes, Moi je nai que la lande en fleurs: Lun symbole riant de la paix et des fêtes Lautre symbole des douleurs.

Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre De ces fleurs nornent plus leurs fronts: Aucun ne redira le son qui nous enivre, Quand nous, fidèles, nous mourrons...

Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce? Laquilon lemporte en son vol, Et puis elle revient légère sur la mousse Meurt-il le chant du rossignol?

Non, tu ranimeras lidiome sonore, Belle Provence, à son déclin; Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore La voix errante de Merlin_.

Outre ceux que j'ai cités comme figurant au Congrès dArles, voici les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès dAix : Léon Alègre, labbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, labbé Emery, Laidet, Mathieu Lacroix, labbé Lambert, Lejourdan, Peyrottes, Ricard-Bérard, Tavan, Vidal etc., avec trois trouveresses, Mlles Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland.

Une séance littéraire, devant tout le beau monde dAix, se tint, après midi, dans la grande salle de la mairie, courtoisement ornée des couleurs de Provence et des blasons de toutes les cités provençales. Et sur une bannière en velours cramoisi étaient inscrits les noms des principaux poètes provençaux des derniers siècles. Le maire dAix, maire et député, était alors M. Rigaud, le même qui plus tard donna une traduction de _Mirèio_ en vers français.

Après louverture faite par un choeur de chanteurs,

_Trouvères de Provence, Pour nous tous quel beau jour! Voici la Renaissance Du parler du Midi_,

dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le président dAstros discourut gentiment en langue provençale; puis, tour à tour, chacun y alla de son morceau. Roumanille, très applaudi, récita un de ses contes et chanta la _Jeune Aveugle_; Aubanel dévida sa pièce des _Jumeaux_, et moi _la Fin du Moissonneur_. Mais le plus grand succès fut pour la chansonnette du paysan Tavan, _les Frisons de Mariette_, et pour le maçon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa _Pauvre Martine_.

Emile Zola, alors écolier au collège dAix, assistait à cette séance et, quarante ans après, voici ce quil disait dans le discours quil prononça à la félibrée de Sceaux (1892) :

"Javais quinze ou seize ans, et je me revois, écolier échappé du collège, assistant à Aix, dans la grande salle de lHôtel de Ville, à une fête poétique un peu semblable à celle que jai lhonneur de présider aujourdhui. Il y avait là Mistral déclamant la _Mort du Moissonneur_, Roumanille et Aubanel sans doute, dautres encore, tous ceux qui, quelques années plus tard, allaient être les félibres et qui nétaient alors que les troubadours."

Enfin, au banquet du soir, où lon en dit, conta et chanta de toutes sortes, nous eûmes le plaisir délever nos verres à la santé du vieux Bellot, qui sétait, dans Marseille et toute la Provence, fait une renommée, méritée assurément, de poète drolatique, et qui, ébahi de voir ce débordement de sève, nous répondait tristement :

_Je ne suis quun gâcheur; Jai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier: Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, nont pas la flemme, De notre provençal débrouilleront lécheveau_.

CHAPITRE XII

FONT-SÉGUGNE

Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. -- Le père de Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- La famille Giéra. -- Les amours dAubanel et de Zani. -- Le banquet de Font-Ségugne. -- Linstitution du Félibrige.  Loraison de saint Anselme. -- Le premier chant des félibres.

Nous étions, dans la contrée, un groupe de jeunes, étroitement unis, et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur.

Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, tantôt aux plaines de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt sur les hauteurs de Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, nous nous réunissions pour nos parties intimes, régals de jeunesse, banquets de Provence, exquis en poésie bien plus quen mets, ivres denthousiasme et de ferveur, plus que de vin. Cest là que Roumanille nous chantait ses Noëls, là quil nous lisait les _Songeuses_, toutes fraîches, et _la Part du Bon Dieu_ encore flambant neuve; cest là que, croyant, mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel récitait _le Massacre des Innocents_; cétait là que _Mireille_ venait, de loin en loin, dévider ses strophes nouvellement surgies.

A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de lendroit, les "poètes" (comme on nous appelait déjà) arrivaient tous les ans pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge Agathe était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit même quà Arles, dans le trésor de Saint-Trophime, est conservé un plat dagate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la jeune bienheureuse. Mais doù pouvait venir aux Arlésiens et aux Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je me lexpliquerais de la façon suivante:

Un seigneur de Maillane, originaire dArles, Guillaume des Porcellets, fut, daprès lhistoire, le seul Français épargné aux Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture et de sa vertu. Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le culte de la vierge catanaise? Toujours est-il quen Sicile, sainte Agathe est invoquée contre les feux de lEtna et à Maillane contre la foudre et lincendie. Un honneur recherché par nos jeunes Maillanaises, cest, avant leur mariage, dêtre trois ans _prieuresses_ (comme on dirait prêtresses) de lautel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli: la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant douvrir les danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une sérénade devant léglise, à sainte Agathe.

Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, derrière les ménétriers, à la clarté des falots errants et au bruit des pétards, serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de Maillane nos hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur lautel, dans les villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au Midi, depuis des siècles et des siècles, je me suis demandé, parfois: Quest-ce, à côté de cela, notre gloire mondaine de poètes, dartistes, de savants, de guerriers, à peine connus de quelques admirateurs? Victor Hugo lui-même naura jamais le culte du moindre saint du calendrier, ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes les années, des milliers de fidèles venir le supplier dans sa vallée perdue! Et aussi, un jour quà sa table (les flatteurs avaient posé cette question:

-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à celle du poète?

-- Celle du saint, répondit lauteur des _Contemplations_.

Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser lami Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous allions, dans le pré du moulin, voir les luttes souvrir, au battement du tambour:

_Qui voudra lutter, quil se présente... Qui voudra lutter... Quil vienne au pré!_

les luttes dhommes et déphèbes où lancien lutteur Jésette, qui était surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs, butés lun contre lautre, nus, les jarrets tendus, et dune voix sévère leur rappelait parfois le précepte: _défense de déchirer les chairs..._

-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous fîtes mordre la poussière à Quéquine?

-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre dAramon, nous répondait le vieil athlète, enchanté de redire ses victoires dantan. On mappelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le Flexible. Nul jamais ne put dire quil mavait renversé et, pourtant, j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, lhercule avignonnais qui tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste dApt... Mais nous ne pûmes rien nous faire.

