Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral
Part 11
quun jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, à la fleur de lâge, devait tressaillir demblée à son premier roucoulement. Mais lamour étant le don et labandon de tout notre être, nest-il pas vrai que lâme qui se sent poursuivie pour être capturée fait comme loiseau qui fuit lappelant? Nest-il pas vrai, aussi, que le nageur, au moment de plonger dans un gouffre deau profonde, a toujours une passe dinstinctive appréhension?
Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant les roses embaumées qui sépanouissaient pour moi, jallais avec réserve; tandis que vers lautre, vers la confidente qui, toute à son devoir damie dévouée, semblait éviter mon abord, mon regard, je me sentais porté involontairement. Car, à cet âge, sil faut tout dire, je métais formé une idée, et de l'amante et de lamour, toute particulière. Oui, je métais imaginé que, tôt ou tard, au pays dArles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde, portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur sa cavale, un trident à la main, dans les _ferrades_ de la Crau, et qui, longtemps priée par mes chansons damour, se serait, un beau jour, laissé conduire à notre Mas, pour y régner comme ma mère sur un peuple de pâtres, de _gardians_, de laboureurs et de _magnanarelles_. Il semblait que, déjà, je rêvais de ma Mireille; et la vision de ce type de beauté plantureuse qui, déjà, couvait en moi, sans quil me fût possible ni permis de lavouer, portait grand préjudice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma rêverie.
Et alors, entre elle et moi, sengagea une correspondance ou, plutôt, un échange damour et damitié qui dura plus de trois ans (tout le temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers son faible, pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus en plus endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux désespérés... De ces lettres, voici la dernière que je reçus. Je la reproduis telle quelle :
"Je nai aimé quune fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de nuits blanches jai passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit que javais la fièvre, que cétait de lagitation nerveuse, qu'il me fallait le repos.
"-- La fièvre! mécriai-je; ah! que ce fût la bonne!
"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour aller tattendre là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais écoute, Frédéric, puisquil en est ainsi, lorsquon te dira, et va, ce nest pas pour longtemps, lorsquon tannoncera que jaurai quitté la terre, donne-moi, je ten prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je te fis une promesse : cétait de demander tous les jours à Dieu quil te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je ny ai jamais manqué, et j'y serai fidèle, jusquà mon dernier soupir. Mais toi, ô Frédéric, je te le demande en grâce: lorsquen te promenant tu verras des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu à ma vie, flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et si tu vois un ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te dira comme je taimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prête loreille à son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis toujours avec toi... O Frédéric! je ten prie, noublie jamais Louise!"
Voilà ladieu suprême que, scellé de son sang, menvoya la jeune vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, quelle avait couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec ses cheveux châtains, mes initiales au milieu dun rameau de lierre.
_Je me ferai la touffe de lierre, Je tembrasserai_.
Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, elle prit le voile de nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore tout ému, au bout dun si long temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri avant lheure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir de pitié et je loffre à tes mânes errant peut-être autour de moi!
La ville dAix (_cap de justice_, comme on disait jadis), où nous étions venu pour étudier le "droit écrit" en raison de son passé de capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom de gravité et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec lallure provençale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels nobiliaires, puis la quantité davocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de tout ordre, quon y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu à laspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractérise. Mais, de mon temps du moins, cela nétait quen surface, et, dans ces Cadets dAix, il y avait, sil me souvient, une humeur familière, une gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions laissées par le bon roi René.
Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, qui, pour se divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le tambourin. Des hommes graves, comme le docteur dAstros, frère du cardinal, lisaient à lAcadémie des compositions de leur cru en joyeux parler de Provence : manière comme une autre de maintenir le culte de lâme nationale et qui, dans Aix, neut jamais cesse. Car le comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napoléon, n'avait-il pas écrit une comédie provençale? Et M. Diouloufet, un bibliothécaire de lAthènes du Midi, comme Aix sintitule parfois, navait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en provençal les _magnans_ ou vers à soie? M. Mignet, lhistorien, lacadémicien illustre, venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. Il avait même formulé la maxime suivante :
"Rien nest plus propre à refaire un homme que de vivre au clair soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire tous les matins une partie de boules."
M. Borély, un ancien procureur général, entrait dans la ville, à cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant fièrement un troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:
-- Nest pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-même.
Le lendemain de la Noël, nous allions à Saint-Sauveur entendre les _Plaintes de saint Étienne_, récitées en provençal (comme on le fait encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathédrale, on exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute encore), avec une admirable pompe, le Noël _De matin ai rescountra lou trin_.
Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir entendre les prônes provençaux de labbé Émery, et celles du grand monde, pour ne pas laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises à porteurs, accompagnées de torches quon éteignait, en arrivant, à léteignoir des vestibules.
Point rare quil y eût, au courant de lhiver, quelque esclandre mondain, tel que lenlèvement dune superbe juive avec M. de Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, lorsquil fut _Prince damour_ aux jeux de la Fête-Dieu.
A propos de ces jeux, nous eûmes loccasion, dans notre séjour à Aix, de les voir sortir, je crois, pour une des dernières fois: _le Roi de la Basoche, lAbbé de la Jeunesse_, les _Tirassons_, les _Diables_, le _Guet_, la _Reine de Saba_, les _Chevaux-Frus_ en particulier, avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l_Arlésienne_, de Daudet :
_Madame de Limagne Fait danser les Chevaux-Frus; Elle leur donne des châtaignes, Ils disent quils nen veulent plus; Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux! Madame de Limagne Fait danser les Chevaux-Frus_.
Cette résurrection du passé provençal, avec ses vieilles joies naïves (et surannées, hélas !), nous impressionna vivement, comme vous pourriez le voir au chant dixième de _Calendal_, où elles sont décrites, telles que nous les vîmes.
Or, figurez-vous quà Aix, quelques mois seulement après mon arrivée, faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh! charmante surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, le nez de mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf.
-- Ça nest pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et cest bien le cas de dire : "Celle-là fume."
-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant la main.
-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.
-- Et quel bon vent tamène?
-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque Mistral est allé faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien."
-- Cest bien pensé, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que jen suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier?
-- Oui, dit-il en riant, jai passé, comme la piquette sur le marc de vendange.
-- Cest que, mon pauvre Anselme, pour être admis aux grades de la Faculté de Droit, je crois quil faut avoir son baccalauréat ès lettres.
-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons quon ne veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-ton m'empêcher de prendre ma licence, voyons, en droit damour?... Tiens, pas plus tard que tantôt, en allant me promener dans une espèce de vallon quon appelle la Torse, jai fait la connaissance dune jeune blanchisseuse, un peu brune, cest vrai, mais ayant bouche rouge, quenottes de petit chien qui ne demandent quà mordre, deux frisons folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en lair, les bras joliment potelés...
-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne las pas mal lorgnée.
-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas croire que moi, un rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je sois, jaille mamouracher dun minois de lavoir. Mais vois- tu je ne sais pas si tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand museau, serait-ce un museau de chatte je ne puis mempêcher de me retourner pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus quelle me blanchirait mon linge et quelle viendrait le prendre la semaine prochaine.
-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi...
-- Non, mon ami, tu ny es pas, laisse donc que jachève. Ayant ainsi traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, à travers lécume qui lui giclait entre les doigts, quelle froissait et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge fin! dis-je à la jeune fille, cette chemise-là nest pas faite pour couvrir les fruits dautomne d'une gaupe!" "Il sen faut! répondit-elle. Ça, cest la chemisette dune des plus belles dames de la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la pauvrette, à un vieux barbon dhomme qui est juge à la cour et jaloux comme un Turc." "Mais elle doit transir dennui!" "Transir? ah! tant et tant quelle est toujours à son balcon, comme en attente du galant, tenez, qui viendra la distraire." "Et on lappelle?" "Mais monsieur vous en voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive quon me donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout, ne me regarde pas." Il ne ma pas été possible den tirer plus pour le moment... Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et trois caresses, il faut quelle soit fine si elle nouvre pas la bouche.
-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne?
-- Eh ! mon cher, jai du pain sur la planche pour trois ans! Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit vous allez vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que les troubadours de lantique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne, étudier à loisir les douces _Lois dAmour_.
Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous restâmes à Aix, et la tâche et létude du chevalier Mathieu.
Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de lArc, sur la grand'route de Marseille, dans la poussière jusquà mi-jambe et les parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit de Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon des Infernets, avec les pistolets chargés de crottes de chèvre; et ce joli voyage quavec la diligence nous fîmes à Toulon, en passant par le bois de Cuge et à travers les gorges dOllioules!
Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce quavaient fait, mon Dieu! les étudiants du temps des papes dAvignon et du temps de la reine Jeanne. Écoutez ce quen écrivait, du temps de François 1er, le poète macaronique Antonius de Arena :
_Genti gallantes sunt omnes Instudiantes Et bellas garsas semper amare soient; Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi; Inter mignonos gloria prima manet: Banquetant, bragant, faciunt miracula plura, Et de bonitate sunt sine fine boni_.
(De gentillessiis Instudiantium.)
Tandis quau Gai-Savoir, dans la noble cité des comtes de Provence, nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon, dans un journal de guerre appelé la _Commun, ces dialogues pleins de sens, de saveur, de vaillance, tels que le _Thym, Un Rouge et un Blanc_, les _Prêtres_, qui mettaient en valeur et popularisaient la prose provençale. Puis, avec la décision, avec lautorité que lui donnait déjà le succès de ses _Pâquerettes_ et de ses hardis pamphlets, au rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes, les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait une anthologie, les _Provençales_, quun professeur éminent, M. Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, présentait au public dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie Séguin, 1852).
Ce précoce recueil contenait des poésies du vieux docteur dAstros et de Gaut, dAix; des Marseillais Aubert, Bellot, Bénédit, Bourrelly et de Barthélemy (celui de la _Némésis_,); des Avignonnais Boudin, Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du maréchal dAlleins" (mentionné dans _Mireille_) ; de Mathieu, de Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et dautres; puis un groupe du Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une pièce de Jasmin.
Mais les morceaux les plus nombreux étaient de Roumanille, alors en pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les Crèches comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses vingt-deux ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de maître: _le 9 Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint_. Moi, enfin, enflammé de la plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces (_Amertume, le Mistral, Une Course de Taureaux_) et dun _Bonjour à Tous_ qui disait, pour noter notre point de départ :
_Nous trouvâmes dans les berges Revêtue dun méchant haillon, La langue provençale: En allant paître les brebis, La chaleur avait bruni sa peau, La pauvre navait que ses longs cheveux Pour couvrir ses épaules. Et voilà que des jeunes hommes, En vaguant par là Et la voyant si belle, Se sentirent émus. Quils soient donc les bienvenus, Car ils lont vêtue dûment Comme une demoiselle_.
Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne dAix, dont je nai pas terminé lhistoire.
Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois damour", je linterpellais ainsi:
-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous?
-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que Lélette (cétait le nom de la blanchisseuse) a fini par mindiquer lhôtel de la baronne; que jai passé et repassé, mon ami, tant de fois sous les cariatides de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, jai été remarqué... et la dame, une beauté comme tu nen vis oncques, la dame enjôlée, charmée de son cavalier servant, a daigné, lautre soir, me laisser tomber du ciel, tiens, une fleur doeillet.
Et, disant cela, Mathieu mexhibait une fleur fanée et, faisant les yeux tendres, lançait à la volée un baiser dans lazur. Un mois, deux mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis:
-- Allons le voir.
Je monte donc à sa chambrette -- et quest-ce que je trouve? Mon Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:
-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon, que javais trouvé le joint, une nuit sur les onze heures, pour entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était arrangé. Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la main... et je pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en treillage, jusquà une fenêtre où devait ma souveraine tendre le bras à mes baisers. Jescaladais déjà. Le coeur, tu peux m'en croire, me battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre sentr'ouvre doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main, Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce nétait pas celle de la baronne) me secoue sur le nez la cendre dune pipe! Comme tu peux imaginer, je nattendis pas mon reste... Je glisse à terre, je menfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me foule le pied!
Vous pouvez penser si nous rîmes à nous démonter la mâchoire!
-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin?
-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La mère de Lélette se trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles tiennent un bouchon vers la porte dItalie). Elles mont fait tremper le pied dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques exécrations, my a fait trois signes de croix avec son gros orteil, puis on me la serré de bandes... Et, maintenant, jattends, en lisant les _Pâquerettes_ de lami Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me dure pas: car Lélette mapporte, deux fois par jour, mon ordinaire; et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des merlettes.
Or ça, lami Mathieu, futur (et bien nommé) _Félibre des Baisers_, qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que jaie jamais connu, avait-il rêvassé lhistoire que je viens de dire? Je nai jamais pu léclaircir, et jai raconté la chose telle quil me la narra.
CHAPITRE XI
LA RENTRÉE AU MAS
Léclosion de Mireille. -- Lorigine de ce nom. -- Le cousin Tourette. -- Le moulin à lhuile. -- Le bûcheron Siboul. -- Lherborisateur Xavier. -- Le coup dEtat (1851). -- Lexcursion dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean Reboul. -- Le Romévage d'Aix : Brizeux, Zola.
Une fois "licencié", ma foi, comme tant dautres (et, vous avez pu le voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a trouvé un ver de terre, jarrivai au Mas à lheure où on allait souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux derniers rayons du jour.
-- Bonsoir toute la compagnie!
-- Dieu te le donne, Frédéric!
-- Père, mère tout va bien... A ce coup, cest bien fini!
-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune Piémontaise qui était servante au Mas.
Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, jeus rendu compte de ma dernière suée, mon vénérable père, sans autre observation, me dit seulement ceci:
-- Maintenant, mon beau gars, moi jai fait mon devoir. Tu en sais beaucoup plus que ce quon men a appris... Cest à toi de choisir la voie qui te convient: je te laisse libre.
-- Grand merci! répondis-je.
Et là même, -- à cette heure, javais mes vingt et un ans, -- le pied sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et de moi-même, je pris la résolution: premièrement, de relever, de raviver en Provence le sentiment de race que je voyais sannihiler sous léducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles; secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les écoles font toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre la vogue au provençal par linflux et la flamme de la divine poésie.
Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le sentais comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre dinclination envers toute maîtrise ou influence littéraire, fort de lindépendance qui me donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me déranger, un soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient la charrue dans la raie, jentamai, gloire à Dieu! le premier chant de _Mireille_.
Ce poème, enfant damour, fit son éclosion paisible, peu à peu, à loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil ou aux rafales du mistral, en même temps que je prenais la surveillance de la ferme, sous la direction de mon père qui, à quatre-vingts ans, était devenu aveugle.
Me plaire à moi, dabord, puis à quelques amis de ma première jeunesse, -- comme je lai rappelé dans un des chants de _Mireille_:
_O doux amis de ma jeunesse, Aérez mon chemin de votre sainte haleine_,
cétait tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas à Paris, dans ces temps dinnocence. Pourvu quArles -- que j avais à mon horizon, comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa poésie dans la mienne, cétait mon ambition lointaine. Voilà pourquoi, songeant aux campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:
_Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas_.
De plan, en vérité, je nen avais quun à grands traits, et seulement dans ma tête. Voici:
Je métais proposé de faire naître une passion entre deux beaux enfants de la nature provençale, de conditions différentes, puis de laisser à terre courir le peloton, comme dans limprévu de la vie réelle, au gré des vents!
Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa poésie, devait fatalement être celui de mon héroïne: car je lavais, depuis le berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison. Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait gracieuser quelquune de ses filles:
-- Cest Mireille, disait-elle, cest la belle Mireille, cest Mireille, mes amours.
Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette:
-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!
Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne nen savait davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de lhéroïne et un rayon de beauté dans une brume damour. Cétait assez pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- sait-on? -- fut, par cette intuition lui appartient aux poètes, la reconstitution dun roman véritable.
Le Mas du Juge, à cette époque, était un vrai foyer de poésie limpide, biblique et idyllique. Nétait-il pas vivant, chantant autour de moi, ce poème de Provence avec son fond dazur et son encadrement dAlpille? Lon navait quà sortir pour sen trouver tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes rêves de jeune homme, mais encore en personne, tantôt dans ces gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers à soie, cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans lallégresse de ces sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravatée de blanc, dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes?
Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point de laube au crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau vieillard, plus patriarcal, plus digue dêtre le prototype de mon maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui que tout le monde et ma mère elle-même nappelaient que le "maître"? Pauvre père! Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait donner aide, soit pour rentrer les foins, soit pour dériver leau de notre puits à roue, il criait dehors:
-- Où est Frédéric?
Bien quà ce moment-là je fusse allongé sous un saule, paressant à la recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère répondait:
-- Il écrit.
Et aussitôt, la voix rude du brave homme sapaisait en disant:
-- Ne le dérange pas.