Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

Part 11

Chapter 11 4,092 words Public domain Markdown

qu’un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, à la fleur de l’âge, devait tressaillir d’emblée à son premier roucoulement. Mais l’amour étant le don et l’abandon de tout notre être, n’est-il pas vrai que l’âme qui se sent poursuivie pour être capturée fait comme l’oiseau qui fuit l’appelant? N’est-il pas vrai, aussi, que le nageur, au moment de plonger dans un gouffre d’eau profonde, a toujours une passe d’instinctive appréhension?

Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant les roses embaumées qui s’épanouissaient pour moi, j’allais avec réserve; tandis que vers l’autre, vers la confidente qui, toute à son devoir d’amie dévouée, semblait éviter mon abord, mon regard, je me sentais porté involontairement. Car, à cet âge, s’il faut tout dire, je m’étais formé une idée, et de l'amante et de l’amour, toute particulière. Oui, je m’étais imaginé que, tôt ou tard, au pays d’Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde, portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur sa cavale, un trident à la main, dans les _ferrades_ de la Crau, et qui, longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, un beau jour, laissé conduire à notre Mas, pour y régner comme ma mère sur un peuple de pâtres, de _gardians_, de laboureurs et de _magnanarelles_. Il semblait que, déjà, je rêvais de ma Mireille; et la vision de ce type de beauté plantureuse qui, déjà, couvait en moi, sans qu’il me fût possible ni permis de l’avouer, portait grand préjudice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma rêverie.

Et alors, entre elle et moi, s’engagea une correspondance ou, plutôt, un échange d’amour et d’amitié qui dura plus de trois ans (tout le temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers son faible, pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus en plus endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux désespérés... De ces lettres, voici la dernière que je reçus. Je la reproduis telle quelle :

"Je n’ai aimé qu’une fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de nuits blanches j’ai passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit que j’avais la fièvre, que c’était de l’agitation nerveuse, qu'il me fallait le repos.

"-- La fièvre! m’écriai-je; ah! que ce fût la bonne!

"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour aller t’attendre là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais écoute, Frédéric, puisqu’il en est ainsi, lorsqu’on te dira, et va, ce n’est pas pour longtemps, lorsqu’on t’annoncera que j’aurai quitté la terre, donne-moi, je t’en prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je te fis une promesse : c’était de demander tous les jours à Dieu qu’il te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n’y ai jamais manqué, et j'y serai fidèle, jusqu’à mon dernier soupir. Mais toi, ô Frédéric, je te le demande en grâce: lorsqu’en te promenant tu verras des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu à ma vie, flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et si tu vois un ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te dira comme je t’aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prête l’oreille à son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis toujours avec toi... O Frédéric! je t’en prie, n’oublie jamais Louise!"

Voilà l’adieu suprême que, scellé de son sang, m’envoya la jeune vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, qu’elle avait couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec ses cheveux châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de lierre.

_Je me ferai la touffe de lierre, Je t’embrasserai_.

Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, elle prit le voile de nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore tout ému, au bout d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir de pitié et je l’offre à tes mânes errant peut-être autour de moi!

La ville d’Aix (_cap de justice_, comme on disait jadis), où nous étions venu pour étudier le "droit écrit" en raison de son passé de capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom de gravité et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec l’allure provençale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels nobiliaires, puis la quantité d’avocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de tout ordre, qu’on y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu à l’aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractérise. Mais, de mon temps du moins, cela n’était qu’en surface, et, dans ces Cadets d’Aix, il y avait, s’il me souvient, une humeur familière, une gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions laissées par le bon roi René.

Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, qui, pour se divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d’Astros, frère du cardinal, lisaient à l’Académie des compositions de leur cru en joyeux parler de Provence : manière comme une autre de maintenir le culte de l’âme nationale et qui, dans Aix, n’eut jamais cesse. Car le comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napoléon, n'avait-il pas écrit une comédie provençale? Et M. Diouloufet, un bibliothécaire de l’Athènes du Midi, comme Aix s’intitule parfois, n’avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en provençal les _magnans_ ou vers à soie? M. Mignet, l’historien, l’académicien illustre, venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. Il avait même formulé la maxime suivante :

"Rien n’est plus propre à refaire un homme que de vivre au clair soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire tous les matins une partie de boules."

M. Borély, un ancien procureur général, entrait dans la ville, à cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant fièrement un troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:

-- N’est pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-même.

Le lendemain de la Noël, nous allions à Saint-Sauveur entendre les _Plaintes de saint Étienne_, récitées en provençal (comme on le fait encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathédrale, on exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute encore), avec une admirable pompe, le Noël _De matin ai rescountra lou trin_.

Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir entendre les prônes provençaux de l’abbé Émery, et celles du grand monde, pour ne pas laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises à porteurs, accompagnées de torches qu’on éteignait, en arrivant, à l’éteignoir des vestibules.

Point rare qu’il y eût, au courant de l’hiver, quelque esclandre mondain, tel que l’enlèvement d’une superbe juive avec M. de Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, lorsqu’il fut _Prince d’amour_ aux jeux de la Fête-Dieu.

A propos de ces jeux, nous eûmes l’occasion, dans notre séjour à Aix, de les voir sortir, je crois, pour une des dernières fois: _le Roi de la Basoche, l’Abbé de la Jeunesse_, les _Tirassons_, les _Diables_, le _Guet_, la _Reine de Saba_, les _Chevaux-Frus_ en particulier, avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l’_Arlésienne_, de Daudet :

_Madame de Limagne Fait danser les Chevaux-Frus; Elle leur donne des châtaignes, Ils disent qu’ils n’en veulent plus; Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux! Madame de Limagne Fait danser les Chevaux-Frus_.

Cette résurrection du passé provençal, avec ses vieilles joies naïves (et surannées, hélas !), nous impressionna vivement, comme vous pourriez le voir au chant dixième de _Calendal_, où elles sont décrites, telles que nous les vîmes.

Or, figurez-vous qu’à Aix, quelques mois seulement après mon arrivée, faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh! charmante surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, le nez de mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf.

-- Ça n’est pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et c’est bien le cas de dire : "Celle-là fume."

-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant la main.

-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.

-- Et quel bon vent t’amène?

-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque Mistral est allé faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien."

-- C’est bien pensé, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que j’en suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier?

-- Oui, dit-il en riant, j’ai passé, comme la piquette sur le marc de vendange.

-- C’est que, mon pauvre Anselme, pour être admis aux grades de la Faculté de Droit, je crois qu’il faut avoir son baccalauréat ès lettres.

-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons qu’on ne veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-t—on m'empêcher de prendre ma licence, voyons, en droit d’amour?... Tiens, pas plus tard que tantôt, en allant me promener dans une espèce de vallon qu’on appelle la Torse, j’ai fait la connaissance d’une jeune blanchisseuse, un peu brune, c’est vrai, mais ayant bouche rouge, quenottes de petit chien qui ne demandent qu’à mordre, deux frisons folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en l’air, les bras joliment potelés...

-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne l’as pas mal lorgnée.

-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas croire que moi, un rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je sois, j’aille m’amouracher d’un minois de lavoir. Mais vois- tu je ne sais pas si tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand museau, serait-ce un museau de chatte je ne puis m’empêcher de me retourner pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus qu’elle me blanchirait mon linge et qu’elle viendrait le prendre la semaine prochaine.

-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi...

-- Non, mon ami, tu n’y es pas, laisse donc que j’achève. Ayant ainsi traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, à travers l’écume qui lui giclait entre les doigts, qu’elle froissait et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge fin! dis-je à la jeune fille, cette chemise-là n’est pas faite pour couvrir les fruits d’automne d'une gaupe!" "Il s’en faut! répondit-elle. Ça, c’est la chemisette d’une des plus belles dames de la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la pauvrette, à un vieux barbon d’homme qui est juge à la cour et jaloux comme un Turc." "Mais elle doit transir d’ennui!" "Transir? ah! tant et tant qu’elle est toujours à son balcon, comme en attente du galant, tenez, qui viendra la distraire." "Et on l’appelle?" "Mais monsieur vous en voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive qu’on me donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout, ne me regarde pas." Il ne m’a pas été possible d’en tirer plus pour le moment... Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et trois caresses, il faut qu’elle soit fine si elle n’ouvre pas la bouche.

-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne?

-- Eh ! mon cher, j’ai du pain sur la planche pour trois ans! Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit vous allez vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que les troubadours de l’antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne, étudier à loisir les douces _Lois d’Amour_.

Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous restâmes à Aix, et la tâche et l’étude du chevalier Mathieu.

Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de l’Arc, sur la grand'route de Marseille, dans la poussière jusqu’à mi-jambe et les parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit de Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon des Infernets, avec les pistolets chargés de crottes de chèvre; et ce joli voyage qu’avec la diligence nous fîmes à Toulon, en passant par le bois de Cuge et à travers les gorges d’Ollioules!

Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu’avaient fait, mon Dieu! les étudiants du temps des papes d’Avignon et du temps de la reine Jeanne. Écoutez ce qu’en écrivait, du temps de François 1er, le poète macaronique Antonius de Arena :

_Genti gallantes sunt omnes Instudiantes Et bellas garsas semper amare soient; Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi; Inter mignonos gloria prima manet: Banquetant, bragant, faciunt miracula plura, Et de bonitate sunt sine fine boni_.

(De gentillessiis Instudiantium.)

Tandis qu’au Gai-Savoir, dans la noble cité des comtes de Provence, nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon, dans un journal de guerre appelé la _Commun, ces dialogues pleins de sens, de saveur, de vaillance, tels que le _Thym, Un Rouge et un Blanc_, les _Prêtres_, qui mettaient en valeur et popularisaient la prose provençale. Puis, avec la décision, avec l’autorité que lui donnait déjà le succès de ses _Pâquerettes_ et de ses hardis pamphlets, au rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes, les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait une anthologie, les _Provençales_, qu’un professeur éminent, M. Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, présentait au public dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie Séguin, 1852).

Ce précoce recueil contenait des poésies du vieux docteur d’Astros et de Gaut, d’Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, Bénédit, Bourrelly et de Barthélemy (celui de la _Némésis_,); des Avignonnais Boudin, Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du maréchal d’Alleins" (mentionné dans _Mireille_) ; de Mathieu, de Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d’autres; puis un groupe du Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une pièce de Jasmin.

Mais les morceaux les plus nombreux étaient de Roumanille, alors en pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les Crèches comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses vingt-deux ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de maître: _le 9 Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint_. Moi, enfin, enflammé de la plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces (_Amertume, le Mistral, Une Course de Taureaux_) et d’un _Bonjour à Tous_ qui disait, pour noter notre point de départ :

_Nous trouvâmes dans les berges Revêtue d’un méchant haillon, La langue provençale: En allant paître les brebis, La chaleur avait bruni sa peau, La pauvre n’avait que ses longs cheveux Pour couvrir ses épaules. Et voilà que des jeunes hommes, En vaguant par là Et la voyant si belle, Se sentirent émus. Qu’ils soient donc les bienvenus, Car ils l’ont vêtue dûment Comme une demoiselle_.

Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne d’Aix, dont je n’ai pas terminé l’histoire.

Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois d’amour", je l’interpellais ainsi:

-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous?

-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que Lélette (c’était le nom de la blanchisseuse) a fini par m’indiquer l’hôtel de la baronne; que j’ai passé et repassé, mon ami, tant de fois sous les cariatides de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j’ai été remarqué... et la dame, une beauté comme tu n’en vis oncques, la dame enjôlée, charmée de son cavalier servant, a daigné, l’autre soir, me laisser tomber du ciel, tiens, une fleur d’oeillet.

Et, disant cela, Mathieu m’exhibait une fleur fanée et, faisant les yeux tendres, lançait à la volée un baiser dans l’azur. Un mois, deux mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis:

-- Allons le voir.

Je monte donc à sa chambrette -- et qu’est-ce que je trouve? Mon Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:

-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon, que j’avais trouvé le joint, une nuit sur les onze heures, pour entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était arrangé. Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la main... et je pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en treillage, jusqu’à une fenêtre où devait ma souveraine tendre le bras à mes baisers. J’escaladais déjà. Le coeur, tu peux m'en croire, me battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre s’entr'ouvre doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main, Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce n’était pas celle de la baronne) me secoue sur le nez la cendre d’une pipe! Comme tu peux imaginer, je n’attendis pas mon reste... Je glisse à terre, je m’enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me foule le pied!

Vous pouvez penser si nous rîmes à nous démonter la mâchoire!

-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin?

-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La mère de Lélette se trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles tiennent un bouchon vers la porte d’Italie). Elles m’ont fait tremper le pied dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques exécrations, m’y a fait trois signes de croix avec son gros orteil, puis on me l’a serré de bandes... Et, maintenant, j’attends, en lisant les _Pâquerettes_ de l’ami Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me dure pas: car Lélette m’apporte, deux fois par jour, mon ordinaire; et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des merlettes.

Or ça, l’ami Mathieu, futur (et bien nommé) _Félibre des Baisers_, qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que j’aie jamais connu, avait-il rêvassé l’histoire que je viens de dire? Je n’ai jamais pu l’éclaircir, et j’ai raconté la chose telle qu’il me la narra.

CHAPITRE XI

LA RENTRÉE AU MAS

L’éclosion de Mireille. -- L’origine de ce nom. -- Le cousin Tourette. -- Le moulin à l’huile. -- Le bûcheron Siboul. -- L’herborisateur Xavier. -- Le coup d’Etat (1851). -- L’excursion dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean Reboul. -- Le Romévage d'Aix : Brizeux, Zola.

Une fois "licencié", ma foi, comme tant d’autres (et, vous avez pu le voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a trouvé un ver de terre, j’arrivai au Mas à l’heure où on allait souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux derniers rayons du jour.

-- Bonsoir toute la compagnie!

-- Dieu te le donne, Frédéric!

-- Père, mère tout va bien... A ce coup, c’est bien fini!

-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune Piémontaise qui était servante au Mas.

Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, j’eus rendu compte de ma dernière suée, mon vénérable père, sans autre observation, me dit seulement ceci:

-- Maintenant, mon beau gars, moi j’ai fait mon devoir. Tu en sais beaucoup plus que ce qu’on m’en a appris... C’est à toi de choisir la voie qui te convient: je te laisse libre.

-- Grand merci! répondis-je.

Et là même, -- à cette heure, j’avais mes vingt et un ans, -- le pied sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et de moi-même, je pris la résolution: premièrement, de relever, de raviver en Provence le sentiment de race que je voyais s’annihiler sous l’éducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles; secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les écoles font toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre la vogue au provençal par l’influx et la flamme de la divine poésie.

Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le sentais comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre d’inclination envers toute maîtrise ou influence littéraire, fort de l’indépendance qui me donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me déranger, un soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient la charrue dans la raie, j’entamai, gloire à Dieu! le premier chant de _Mireille_.

Ce poème, enfant d’amour, fit son éclosion paisible, peu à peu, à loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil ou aux rafales du mistral, en même temps que je prenais la surveillance de la ferme, sous la direction de mon père qui, à quatre-vingts ans, était devenu aveugle.

Me plaire à moi, d’abord, puis à quelques amis de ma première jeunesse, -- comme je l’ai rappelé dans un des chants de _Mireille_:

_O doux amis de ma jeunesse, Aérez mon chemin de votre sainte haleine_,

c’était tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas à Paris, dans ces temps d’innocence. Pourvu qu’Arles -- que j ‘avais à mon horizon, comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa poésie dans la mienne, c’était mon ambition lointaine. Voilà pourquoi, songeant aux campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:

_Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas_.

De plan, en vérité, je n’en avais qu’un à grands traits, et seulement dans ma tête. Voici:

Je m’étais proposé de faire naître une passion entre deux beaux enfants de la nature provençale, de conditions différentes, puis de laisser à terre courir le peloton, comme dans l’imprévu de la vie réelle, au gré des vents!

Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa poésie, devait fatalement être celui de mon héroïne: car je l’avais, depuis le berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison. Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait gracieuser quelqu’une de ses filles:

-- C’est Mireille, disait-elle, c’est la belle Mireille, c’est Mireille, mes amours.

Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette:

-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!

Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n’en savait davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de l’héroïne et un rayon de beauté dans une brume d’amour. C’était assez pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- sait-on? -- fut, par cette intuition lui appartient aux poètes, la reconstitution d’un roman véritable.

Le Mas du Juge, à cette époque, était un vrai foyer de poésie limpide, biblique et idyllique. N’était-il pas vivant, chantant autour de moi, ce poème de Provence avec son fond d’azur et son encadrement d’Alpille? L’on n’avait qu’à sortir pour s’en trouver tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes rêves de jeune homme, mais encore en personne, tantôt dans ces gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers à soie, cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans l’allégresse de ces sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravatée de blanc, dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes?

Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point de l’aube au crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau vieillard, plus patriarcal, plus digue d’être le prototype de mon maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui que tout le monde et ma mère elle-même n’appelaient que le "maître"? Pauvre père! Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait donner aide, soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l’eau de notre puits à roue, il criait dehors:

-- Où est Frédéric?

Bien qu’à ce moment-là je fusse allongé sous un saule, paressant à la recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère répondait:

-- Il écrit.

Et aussitôt, la voix rude du brave homme s’apaisait en disant:

-- Ne le dérange pas.