# Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

## Part 10

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-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisquil avait présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour quil causait avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous étions voisins de mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec eux), un jour, dis-je, quil causait avec son neveu Pélissier, conventionnel aussi, et que celui-ci se vantait davoir voté la mort : "Tu es jeune, Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celles de son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, hélas! que trop vérifié par vingt années de rude guerre.

-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut pas faire de mal; on vient dabolir la mort en matière politique. Au gouvernement provisoire figurent les premiers de France, lastronome Arago, le grand poète Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la liberté... Dailleurs, mon père, si vous me permettez de vous le demander, nest-il pas vrai quavant 1789 les seigneurs opprimaient un peu trop les manants?

-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas quil y eut des abus, de gros abus... Je vais ten citer un exemple : Un jour, je navais pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de Saint-Remy, conduisant une charretée de paille roulée en trousses, et, par le mistral qui soufflait, je nentendais pas la voix dun monsieur dans sa voiture qui venait derrière moi et qui criait paraît-il, pour me faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un prêtre noble (on lappelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitôt vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à travers le visage, qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de là, quelques paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, mon ami de Dieu, malgré que la noblesse fût alors sacrée pour tous, à coups de mottes, ils lassaillirent, tant quil fut à leur portée. Ah! je ne dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la Révolution, à ses premiers débuts, nous avait assez séduits... Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent et, comme toujours, les bons payèrent pour les méchants.

Cela suffit pour vous montrer leffet produit sur moi, et dans nos villages par les événements de 1848. Dès labord, on aurait dit que le chemin était uni. Pour les représenter, dans lAssemblée Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine, Lamennais, Béranger, Lacordaire, Garnier-Pagès, Marie et un portefaix poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les sectaires endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les Journées de Juin avec leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la nation. Les modérés se refroidirent, les enragés senvenimèrent; et sur mes jeunes rêves de république platonique une brume se répandit. Heureusement quune éclaircie versait, à cette époque, ses rayons autour de moi. Cétait le libre espace de la grande nature, cétait lordre, la paix de la vie rustique; cétait, comme disaient les poètes de Rome, le triomphe de Cérès au moment de la moisson.

Aujourdhui que les machines ont envahi lagriculture, le travail de la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble allure dart sacré. Maintenant, les moissons venues, vous voyez des espèces daraignées monstrueuses, des crabes gigantesques appelés moissonneuses" qui agitent leurs griffes au travers de la plaine, qui scient les épis avec des coutelas, qui lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombées, dautres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, les "batteuses" nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les gerbes, en froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout cela à 1'américaine, tristement, hâtivement, sans allégresse ni chansons, autour dun fourneau de houille embrasée, au milieu de la poussière, de la fumée horrible, avec lappréhension, si lon ne prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. Cest le Progrès, la herse terriblement fatale, contre laquelle il ny a rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, de larbre de la science du bien comme du mal.

Mais au temps dont je parle on avait conservé encore tous les us, tout lapparat de la tradition antique.

Dès que les blés à demi-mûrs prenaient la couleur dabricot, un messager partait de la commune dArles, et parcourant les montagnes, de village en village, il criait à son de trompe: "On fait savoir quen Arles les blés vont être mûrs."

Aussitôt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes, avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y descendaient en bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles, composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant de solques, selon la contenance des champs quils prenaient à forfait. En tête de la chiounne marchait le capoulié, qui faisait la trouée dans les pièces de blé; le balle organisait la marche du travail.

Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait à la faucille _falce recurva_, les doigts de la main gauche protégés par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean, sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces tâcherons de moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans un carquois quils nommaient la _badoque_ et pendue derrière le dos, les autres couchés à terre en attendant quon les louât.

Dans la montagne, un homme qui navait jamais fait les moissons en terre dArles avait, dit-on, de la peine pour trouver à se marier, et cest sur cet usage que roule lépopée des _Charbonniers_, de Félix Gras.

Une année portant lautre, nous louions dans notre Mas sept ou huit solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait! Toutes sortes dustensiles spéciaux à la moisson étaient tirés de leurs réduits : les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les grands pots de brocs à vin, toute une artillerie de poterie grossière qui se fabriquait à Apt. Cétait une fête incessante, une fête surtout lorsquils faisaient la chanson des _Gavots_ du Ventoux. :

_Lautre mercredi à Sault Nous fûmes huit cents solques_.

Les moissonneurs, au point du jour, après le _capoulié_ qui leur ouvrait la voie dans les grandes emblavures où laiguail luisait sur les épis dor, joyeux salignaient, dégainant leurs lames, et javelles de choir! Les lieuses, dont plus dune le plus souvent était charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant que cétait plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, dans le ciel couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de rayons resplendissants, le _capoulié_, levant sa faucille dans lair, sécriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille ayant fait le salut à lastre éblouissant, en avant: sous le geste harmonieux de leurs bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps en temps le _baïle_, se retournant vers la chiourme, criait: "La _truie_ vient-elle? et la _truie_ (cétait le nom du dernier de la bande) répondait: "La truie vient". Enfin, après quatre heures de vaillante poussée, le _capoulié_ sécriait: "Lave!" Tous se redressaient, sessuyaient le front du revers de la main, allaient à quelque source laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes, sasseyant sur les gerbes et répétant ce gai dicton :

_Bénédicité de Crau, Bon bissac et bon baril_,

ils prenaient leur premier repas.

Cétait moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres, dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un anchois rougeâtre quon écrasait sur le pain, sur le pain quon trempait dans le vinaigre et lhuile, le tout accompagné doignon, violemment piquant aux lèvres; vers dix heures le _grand-boire_, consistant en un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le dîner, soupe et légumes cuits à leau; vers quatre heures le goûter, une grosse salade avec croûton frotté dail; et le soir le souper, chair de porc ou de brebis, ou bien omelette doignon appelé _moissonienne_. Au champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le _capoulié_ penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un bout sur lépaule du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de fer-blanc, cest-à-dire un par _solque_. De même, pour manger, ils navaient à trois quun plat, où chacun deux tirait avec sa cuiller de bois.

Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de nos moissonneurs, de Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait quune sorcière lui avait "ôté leau" et qui, depuis trente ans, navait plus goûté à leau ni pu manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade, doignon, de fromage et de vin pur. Lorsquon lui demandait la raison pour laquelle il se privait de lordinaire, le vieillard se taisait, mais voici le récit que faisaient ses compagnons.

Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, et lui, pour plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, grandmère, lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, répondit la bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer leau".

Cétait un sort que la sorcière venait de lui jeter.

Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter leau. Ce cas dimpression morale, que jai vu de mes yeux, peut sajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science aujourdhui explique par la suggestion.

En arrière des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou qui leur servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon lusage dArles, était pour lhôpital.

Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te le dire, ont été mes modèles et mes maîtres en poésie. Cest avec eux, cest là, au beau milieu des grands soleils, quétendu sous un saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du chalumeau dans un poème en quatre chants, ayant pour titre _Les Moissons_, dont faisait partie le lai de _Margaï_, qui est dans nos _Iles dOr_. Cet essai de géorgiques, qui commençait ainsi :

_Le mois de juin et les blés qui blondissent Et le grand-boire et la moisson joyeuse, Et de Saint Jean les feux qui étincellent, Voilà de quoi parleront mes chansons_,

finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, à la révolution de 1848.

_Muse, avec toi, depuis la Madeleine, Si en cachette nous chantons en accord, Depuis le monde a fait pleine culbute: Et cependant que noyés dans la paix, Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix Les rois roulaient pêle-mêle du trône Sous les assauts des peuples trop ployés Et, misérables, les peuples se hachaient Ainsi que les épis de blé sur laire_.

Mais ce nétait pas là encore la justesse de ton que nous cherchions. Voilà pourquoi ce poème ne sest jamais publié. Une simple légende, que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, à coup sûr, que ce millier de vers.

Les froments, cette année-là, contait maître Igoulen, avaient mûri presque tous à la fois, courant le risque dêtre hachés par une grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les hommes, cette année-là, se trouvaient rares.

Et voilà quun fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et dans lattente.

-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu et la nourriture, à qui se viendrait louer.

Mais à ces mots le jour se lève, et voici que trois hommes savancent vers le Mas, trois robustes moissonneurs: lun à la barbe blonde, lun à la barbe blanche, lun à la barbe noire. Laube les accompagne en les auréolant.

-- Maître, dit le _capoulié_ (celui de la barbe blonde), Dieu vous donne le bonjour: nous sommes trois _gavots_ de la montagne, et nous avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité: maître, si vous voulez nous donner de louvrage, à la journée ou à la tâche, nous sommes prêts à travailler.

-- Mes blés ne pressent guère, le maître répondit; mais pourtant, pour ne pas vous refuser louvrage, je vous baille, si vous voulez, trente sous et la vie. Cest bien assez par le temps qui court.

Or cétait le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean.

A lapproche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec lânesse blanche, leur apporter le déjeuner et, de retour au Mas :

-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles; mais ils navaient pas coupè un épi.

A lapproche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec lânesse blanche, leur apporter le _grand-boire_ et, de retour au Mas:

-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles; mais ils navaient pas coupé un épi.

A lapproche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec lânesse blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas:

-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles; mais ils navaient pas coupé un épi.

A lapproche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient, avec lânesse blanche, leur apporter le goûter, et de retour au Mas:

-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles; mais ils navaient pas coupé un épi.

-- Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fainéants qui cherchent du travail et prient Dieu de nen point trouver. Pourtant il faut aller voir.

Et cela dit, lavare, pas à pas, vient à son champ, se cache dans un fossé et observe ses hommes.

Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre:

-- Pierre, bats du feu.

-- J'y vais, Seigneur, répond saint Pierre.

Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, applique à un caillou quelques fibres darbre creux et bat du feu avec la clé.

Puis le bon Dieu fait à saint Jean:

-- Souffle, Jean!

-- Jy vais, Seigneur, répond saint Jean.

Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le blé avec sa bouche; et dune rive à lautre un tourbillon de flamme, un gros nuage de fumée enveloppe le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, coupées comme il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en gerbiers entassées.

Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas lentement sen revient pour souper, et tout en soupant:

- Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons terminé le champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous allions?

-- _Capoulié_, répondît le maître avaricieux, mes blés, dont jai fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre payement; je ne puis plus vous occuper.

Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au maître: adieu! Et chargeant leurs faucilles rengainées derrière le dos, sen vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au milieu, saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les derniers rayons du soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.

Le lendemain le maître de grand matin se lève et joyeusement se dit en lui-même:

-- Nimporte! hier jai gagné ma journée en allant épier ces trois hommes sorciers; maintenant jen sais autant queux.

Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et lautre Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de la ferme. Sitôt arrivés au champ, le maître dit à Pierre : -- Pierre, toi, bats du feu. -- Maître, jy vais, répliqua Pierre.

Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique à un silex quelques fibres darbre creux et le couteau bat du feu. Mais le maître dit à Jean:

-- Souffle, Jean!

-- Maître, jy vais, répliqua Jean.

Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étincelles... Aïe! aïe! aïe ! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la moisson; les épis sallument, les chaumes pétillent, le grain se charbonne; et penaud, lexploiteur, quand la fumée sest dissipée, ne voit, au lieu de gerbes, que braise et poussier noir!

CHAPITRE X

A AIXEN-PROVENCE

Mlle Louise. -- Lamour dans les cyprès. -- La ville dAix. -- Lécole de droit -- Lami Mathieu vient me rejoindre. -- La blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idéale. -- Lanthologie _Les Provençales_.

Cette année-là (1848), après les vendanges, mes parents, qui me voyaient baver à la chouette ou à la lune, si lon veut, m'envoyèrent à Aix pour étudier le droit, car ils avaient compris, les braves gens, que mon diplôme de bachelier ès lettres nétait pas un brevet suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir pour la cité Sextienne, une aventure marriva, sympathique et touchante, que je veux conter ici.

Dans un Mas rapproché du nôtre était venue sétablir une famille de la ville où il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois en allant à la messe. Vers la fin de lété, ces jeunes filles, avec leur mère, nous firent une visite; et ma mère, avenante, leur offrit le "caillé" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du lait en abondance. Cétait ma mère elle-même qui mettait la présure au lait, dès quon venait de le traire, et elle-même qui, quand le lait était pris, faisait les petits fromages, ces jonchées du pays dArles que Belaud de la Belaudière, le poète provençal de lépoque des Valoîs, trouvait si bonnes :

_A la ville des Baux, pour un florin vaillant, Vous avez un tablier plein de fromages Qui fondent au gosier comme sucre fin_.

Ma mère, chaque jour, telle que les bergères chantées par Virgile, portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec son écumoire, et là, tirant du pot à beaux flocons le caillé blanc, elle en emplissait les formes percées de trous et rondes; et, après les jonchées faites, elle les laissait proprement ségoutter sur du jonc, que je me plaisais moi-même à aller couper au bord des eaux.

Et voilà que nous mangeâmes, avec ces demoiselles, une jatte de caillé. Et lune delles, qui paraissait de mon âge, et qui, par son visage, rappelait ces médailles quon trouve à Saint-Remy, au ravin des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui toujours me regardaient. On lappelait Louise.

Nous allâmes voir les paons, qui, dans laire, étalaient leur queue en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées à labri du vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le bercail, le puits avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin tout ce qui, au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait marcher dans lextase.

Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma mère causait avec la sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires beurrées, nous nous étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits à roue.

-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne vous souvient-il pas, monsieur, dune petite robe, une robe de mousseline, que votre mère vous porta, quand vous étiez en pension à Saint-Michel-de-Frigolet?

-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les _Enfants dÉdouard_.

-- Eh bien! cette robe, monsieur, cétait ma robe.

-- Mais ne vous la-t-on pas rendue? répondis-je comme un sot.

-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé de cela, moi, comme dautre chose.

Et sa mère lappela.

-- Louise!

La jouvencelle me tendit sa main glacée; et, comme il se faisait tard, elles partirent pour leur Mas.

Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici encore à notre seuil Louise, cette fois accompagnée seulement dune amie.

-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de ces poires beurrées que vous nous fites goûter, lautre jour, à votre jardin.

-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit.

-- Oh! non! répondit Louise, nous sommes pressées, car il va être bientôt nuit.

Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir les poires.

Lamie de Louise, qui était de Saint-Remy (on lappelait Courrade), était une belle fille à chevelure brune, abondante, annelée sous un ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille quelle fût, eut limprudence damener avec elle pour compagne.

Au jardin, arrivés à larbre, pendant que jabaissais une branche un peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et levant ses bras nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à cueillir. Mais Louise, toute pâle, lui dit :

-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus mûres.

Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, sécartant avec moi, qui étais déjà troublé (sans trop savoir par laquelle), nous allâmes pas à pas dans un kiosque de cyprès, où était un banc de pierre. Là, moi dans lembarras, elle me buvant des yeux, nous nous assîmes lun près de lautre.

-- Frédéric, me dit-elle, lautre jour je vous parlais dune robe quà lâge de onze ans je vous avais prêtée pour jouer la tragédie à Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, nest- ce pas, lhistoire de Déjanire et dHercule?

-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Déjanire donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang.

-- Ah! dit la jeune fille, aujourdhui cest bien le rebours : car cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touchée, que vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai à partir de là... Et ne men veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraître étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne men veuillez pas, continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me consume depuis lors, je lavais jusquà présent, depuis sept années peut-être, tenu caché dans mon coeur!

Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je voulus aussitôt répondre en lembrassant. Mais, doucement, elle me repoussa.

-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons savoir si le poème, dont jai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse. Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous avez en moi une âme qui sest donnée pour toujours.

Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :

-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires.

Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, sen allèrent; et moi, le coeur houleux, enchanté et troublé de cette apparition de vierges -- dont je trouvais chacune séduisante à sa façon, - longtemps sous les derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je regardai là-bas senvoler les tourterelles.

Mais, tout émoustillé, tout heureux que je fusse, bientôt, en me sondant, je me vis dans limbroglio. Le _Pervigilium Veneris_ a beau dire:

_Quil aime demain, celui qui naima jamais: Et celui qui aima, quil aime encore demain_,

lamour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armée seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait bien, dans sa passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante quelle était, et charmée elle-même par son long rêve damour, croire, conformément au vers de Dante,

_Amor cha null' amato amor perdona_,

