Mes cahiers rouges au temps de la Commune
Part 2
Sur le boîtier, j'ai gravé à la pointe du canif mon nom, mon adresse, et, à côté, cette mention terrible: rédacteur du _Père Duchêne_. Au-dessous, un _Vive la Commune, foutre!_... C'est ma condamnation certaine.
Qui me délivrera de cette montre?
Comme je l'arracherais avec joie de mon gousset! Comme je l'écraserais sous mes pieds! Comme je la pilerais en mille morceaux!
Mais, je suis pris entre mes deux gendarmes... Prisonnier. Réduit à l'immobilité... Allez donc mettre la main à la poche, tirer cette montre? Où la jeter? On la ramasserait. On lirait l'inscription dénonciatrice.
Et cependant, j'étire lentement mon bras... Je le glisse jusqu'à ma poche... Je saisis la montre, que je serre dans ma main... Je passe le bras derrière le dos... Je l'allonge jusqu'à la banquette... Et, avec un battement de cœur, lentement, silencieusement, j'ouvre la main... La montre s'échappe... Elle est tombée... Moi seul ai entendu un petit bruit sec... Personne n'a sourcillé autour de moi...
Oh! la brave, l'excellente montre, que je maudissais tout à l'heure! Elle ne m'en a pas voulu d'avoir bossué peut-être sa coquille dorée...
Je suis tout joyeux de cette délivrance. Je n'ai plus rien dans mes poches. Ah! maintenant, il peut venir, le grand prévôt! je lui dirai que je suis M. Langlois, un brave jeune homme d'étudiant, qui n'a mis un brassard à la croix rouge de Genève que pour marcher plus tranquillement dans la rue, et qui n'est pas, mais pas du tout de la Commune...
Je me suis demandé souvent, et je me demande encore, en contant cet épisode de mon passage à la cour martiale, qui peut bien avoir trouvé ma montre. Qu'il me la rapporte, celui-là, s'il l'a encore. Je lui promets une honnête récompense.
_le Socialisme_
Ma victoire devait vite avoir son revers.
J'avais à peine reconquis un instant de repos et de confiance, que je fus rappelé au sentiment de la réalité par l'entrée d'un groupe, soldats, policiers, prisonniers, qui fit bruyamment irruption dans la salle.
Je comptai une demi-douzaine d'infortunés que l'on venait très probablement de rafler dans une perquisition. Je les vois encore devant moi. L'un, un grand diable, avait un pantalon de garde national. Il était en bras de chemise. Sa figure, creusée de fatigue, disait assez qu'il s'était battu, qu'il était rentré au logis et, là, qu'il avait été pris, dénoncé probablement par un voisin. Deux jeunes gens, deux femmes, l'une d'elles avec un enfant dans les bras.
Ils allèrent se ranger contre la muraille.
Les deux hommes de police jetèrent à terre un énorme paquet, qu'ils se mirent en devoir d'ouvrir. J'en vis s'échapper des livres. Je retrouve dans mes notes, transcrites dès que j'eus mis le pied sur la terre hospitalière, le nom d'un de ces livres qui roula près de moi: LE SOCIALISME, par Th. Besnard, rédacteur du _Siècle_.[8]
[8] Le titre exact du livre est: _Le Socialisme d'hier et celui d'aujourd'hui_, par Th.-N. Besnard. Paris, Guillaumin. 1870.
L'un des agents l'avait ramassé, ce livre. Et il jetait des regards furibonds sur les deux jeunes gens chez lesquels ce livre avait été saisi.
LE SOCIALISME!
Un livre bien inoffensif, mais dont le titre accusateur conduisit peut-être jusqu'à la fusillade les deux prisonniers.
_un prêtre_
Un lieutenant venait d'entrer. Et, avec lui, un prêtre. Un aumônier.
Je n'oublierai jamais ce prêtre. Un grand vieillard au mince profil, au nez busqué, à la chevelure longue et bouclée, grisonnante. Ses yeux brillaient, enfoncés sous l'arcade saillante. Une large croix de la Légion d'honneur épinglée à la soutane.
L'homme de police alla vers lui:
--Monsieur l'aumônier, vous voudriez peut-être voir M. le prévôt. Il déjeune à deux pas, au restaurant Foyot.
--Ah! dit le prêtre.
Et il allait retourner en arrière, tranquille et dur, cet aumônier du Luxembourg, quand l'homme de police, qui venait de fouiller dans l'un des paquets éventrés au milieu de la salle, en tira une arme, une de ces armes baroques que les affolés de patriotisme fabriquaient sous le siège, sorte de gigantesque hameçon, forgé dans une baïonnette, dont les crocs pointus faisaient frissonner et rire en même temps...
--Ah! monsieur l'aumônier, monsieur l'aumônier, cria l'homme en brandissant l'hameçon, les salauds, voilà ce qu'ils voulaient cependant nous foutre dans le ventre!
Le prêtre eut un sourire. Approbation ou dédain de la grotesque sortie du mouchard imbécile. Il sortit... Je le vis qui traversait la cour...
_le prévôt_
La petite salle retomba dans le silence, coupé çà et là par les éclats de rires et les jurons des hommes de police. De temps à autre, un prisonnier arrivait, et s'asseyait, à la file, sur une des banquettes. Des détonations éclataient. Une porte à deux battants s'entr'ouvrit. Je prêtai l'oreille. Des appels, des protestations, des sanglots... La porte se referma.
Une des deux femmes qui, depuis une heure, étaient accroupies dans un coin, se leva, voulut parler. Que dit-elle? Je ne pus rien entendre. Elle suppliait. L'homme de police la repoussa. Je crois qu'elle demandait de l'eau. Elle retourna à la place qu'elle avait quittée, s'assit de nouveau à terre, et, déboutonnant son corsage, offrit le sein à son enfant. L'enfant se mit à téter en silence, sans un cri, heureux dans cet enfer.
Midi. Les douze coups de l'horloge du Luxembourg se détachent. Je songe à ma montre. J'ai envie de la ramasser, de voir si elle est à l'heure. Cela me donne un éclair de gaieté. Vrai, je les ai bien foutus dedans, mes deux bons gendarmes. Ils sommeillent, du reste, et je sens autour de moi flotter un nuage, une vapeur d'eau-de-vie.
Deux hommes passent. L'un d'eux, une serviette en cuir sous le bras, a des manchettes de lustrine noire, comme un soigneux employé. Ils ouvrent une porte. J'entrevois une table, des chaises, les fenêtres grillées qui donnent sur la rue de Vaugirard.
Dans la cour, un grand remuement se fait. Les officiers s'agitent. Au milieu d'eux, un officier supérieur. Un général. Je le reconnais d'après sa photographie, en montre à toutes les devantures, sous le siège. C'est le général de Cissey.[9] Gras, court, les cheveux gris en brosse, il sangle son ceinturon, et, se retournant, fait un signe de la main à un groupe qui franchit le seuil.
[9] Cissey (Courtot de), général de division (1871), commandant le 2e corps de l'armée de Versailles.
En tête de ce groupe, un officier, qui me semble être un officier de gendarmerie. Il salue du geste le général.
Quatre hommes viennent le rejoindre, et l'entourent, l'arme au bras. Le groupe se dirige vers notre salle.
Dès qu'il est en vue, hommes de police et gendarmes se lèvent, comme soulevés par un ressort.
--Allons! Debout! crie l'un d'eux en jetant sur nous un regard furibond. Debout!
Et comme je reste coiffé de mon chapeau rond:
--Et nu-tête, tas de crapules! Allons, nu-tête, nom de Dieu! C'est monsieur le prévôt!
_sur deux rangs_
Le prévôt passa, tête haute, le cigare aux lèvres. Instinctivement, tous les yeux se tournèrent vers lui. Les têtes, affaissées sur la poitrine, s'étaient relevées brusquement. J'eus le temps de voir les regards effarés de ceux qui, en même temps que moi, avaient été poussés à l'abattoir.
Un bruit de baïonnettes. Une douzaine de lignards entrent en se bousculant. Ils font la haie devant la porte de ce que je sais désormais être la salle du jugement.
--Et vous, cria une voix qui était toujours celle de mon homme au brassard,--avancez.
Je vis se diriger, vers la haie des soldats, deux ou trois de mes compagnons. Je les suivis. J'étais à la deuxième étape de cette journée maudite.
Le bras appuyé sur leur arme, indifférents, les soldats nous regardaient l'un après l'autre. A... était près de moi. Nous avions tous deux conservé nos brassards blancs à croix rouge.
--Tu sais, me dit tout bas A..., nous sommes médecins... étudiants. Je dirai les noms de mes professeurs, si l'on voulait aller aux renseignements.
--Oui répondis-je, mais moi... Je ne suis pas étudiant en médecine... Tes professeurs ne me connaîtront pas...
Et je sentis que l'espérance s'envolait. Cet officier de gendarmerie devant qui j'allais passer n'avait pas l'air d'un imbécile. Il verrait bien tout de suite que je ne suis ni médecin, ni même étudiant en médecine... Et alors? Alors?
Les soldats avaient fait demi-tour. Ils se dirigeaient avec nous vers la salle du jugement.
Quelques pas encore, et j'allais être en face du tribunal.
III
_devant le tribunal_
--Capitaine, c'est ce que nous avons arrêté ce matin.
C'est toujours l'homme au brassard qui nous accompagne. Il vient de s'adresser au prévôt. Je le regarde tout à mon aise, le prévôt. Le signalement que j'en donne ici est exact, je le jure. Je l'ai tracé un mois à peine après avoir échappé au peloton d'exécution.
Le prévôt du Luxembourg--celui du moins qui remplissait cet office dans la journée du jeudi 25 mai 1871--était un homme d'une quarantaine d'années, haut sur jambes, la moustache blonde en croc, les yeux bleus, le crâne dégarni. Il portait l'uniforme de capitaine de gendarmerie, la bande blanche au képi. A bientôt quarante années de distance, je le vois encore devant moi, jetant au plafond--un plafond bas--la fumée de son cigare, allongeant sur l'estrade qui supportait la table devant laquelle il était assis une paire de bottes à l'écuyère soigneusement astiquées.
Pendant cinq minutes, le prévôt continua de fouiller dans les paperasses que l'homme aux manchettes de lustrine noire mettait sous ses yeux, lui glissant de temps à autre, à voix basse, quelques mots à l'oreille.
Subitement, abaissant son regard sur notre groupe, et fixant un homme en vareuse de fédéré, dont les galons et les passementeries avaient été arrachés:
--Qu'on l'emmène!
Et, après une courte pause, s'adressant au voisin:
--Allons, à vous... Où avez-vous été arrêté?
--Rue Saint-Jacques, ce matin...
--C'est bien. Que faisiez-vous pendant la Commune?
--Je ne faisais rien...
--Rien? repartit le prévôt. Vous ne travailliez pas? Entendu... Allons, emmenez-le.
C'était là tout l'interrogatoire.
Quelquefois:
--Videz vos poches.
Et deux agents s'approchaient, l'un tenant le bras du prisonnier, l'autre fouillant, jetant sur la table du tribunal ce qu'il rencontrait, un couteau, une clef, un portefeuille ou un livret, de la menue monnaie ou un journal.
Cette table du jugement était encombrée d'objets disparates, pêle-mêle. Deux ou trois képis d'officiers fédérés, des revolvers, des livres.
J'examinai la salle. Elle me sembla envahie par une sorte de brouillard, qui ne me laissait qu'une perception confuse des choses. Par-dessus les épaules des soldats, je vis, dans les coins, contre les murs, d'autres prisonniers qui attendaient, assis à terre. Des femmes, des enfants. Un de ces enfants, coiffé d'un képi de fédéré. Partout, des armes en tas, jetées sur le sol ou appuyées dans les encoignures des meubles.
_le sabre_
Tout à coup, le brouillard qui voilait mes prunelles se dissipa. Je sentis à la gorge un violent étranglement. Je fis comme un effort pour marcher en avant, rompre cette haie de fusils qui m'entouraient. Debout dans l'embrasure d'une fenêtre, à trois pas de moi, brillant et aveuglant, je venais de reconnaître le sabre de commandant d'un ami, Gustave Maître,[10] que j'avais rencontré la veille au Panthéon.
[10] Maître (Gustave), chef du 205e bataillon fédéré, puis chef du bataillon des _Enfants du Père Duchêne_.
--C'est bien le sabre de Maître, me dis-je. Je l'ai quitté hier, vers quatre heures. Il a dû être cerné avec ses hommes en faisant le dernier coup de feu... Fusillé contre le mur le plus voisin... Quelque soldat aura pris son sabre et l'aura apporté ici comme un curieux trophée, pour en faire hommage à l'un de ses chefs, le prévôt peut-être. Ou encore, Maître aura été fait prisonnier, conduit ici, désarmé. Il aura passé par cette même salle où je suis en ce moment, emmené comme on vient d'emmener sous mes yeux les deux qui ont été jugés avant moi.
Je fixe toujours le sabre, dont je ne puis détacher mes yeux. Je le scrute dans ses moindres détails. Je voudrais m'assurer que c'est le sabre d'un autre, un sabre de gendarme ou de cavalier tué pendant la bataille.
Mais non, c'est bien le sabre du chef de notre bataillon des _Enfants du Père Duchêne_. C'est bien sa coquille dorée, sur laquelle se détache une large et hautaine fleur de lys. Si je pouvais tirer du fourreau la lame richement gravée, je ferais lire au prévôt cette devise en gros caractères: «Vive le Roi!»
Certainement, il serait difficile de rencontrer deux sabres semblables dans les deux armées en ce moment encore en présence. Découvert un jour dans une armoire du Palais de Justice, où il devait sommeiller depuis nombre d'années, ce sabre étrange, qui avait orné le flanc d'un garde du corps de Louis XVIII ou de Charles X, était venu échouer à la caserne de la Cité, en face de Notre-Dame.
Un jour que nous étions allés, Vermersch[11] et moi, déjeuner au mess des officiers du bataillon, j'avais avisé dans un coin ce sabre phénoménal dont nous avions beaucoup ri. Et depuis, Maître l'avait adopté.
[11] Vermersch (Eugène), journaliste et poète, l'un des trois rédacteurs du _Père Duchêne_ (Vermersch-Humbert-Vuillaume).
Ma conviction était faite. Notre vaillant commandant était mort.
Je ne sus que plus tard la vérité.
Le commandant des _Enfants du Père Duchêne_ était vivant. Au premier jour de la lutte dans les rues, il avait remis son sabre à son capitaine d'état-major, Samson, un vieux soldat de Crimée et d'Italie, que je vois encore, dans la cour de la caserne, étalant sur sa poitrine la rangée de médailles attestant ses glorieux services. Samson avait été pris à la Croix-Rouge et fusillé.
Un soldat du peloton avait dû s'emparer du sabre, et l'apporter à la Prévôté militaire du Luxembourg.
_interrogatoires_
Les condamnés défilaient. J'écoutais les interrogatoires. Toujours les mêmes, rapides, inexorables.
--Vous avez été arrêté, demandait le capitaine. Où?
--Chez moi. Cette nuit. Je ne sais pourquoi...
Le prévôt levait les yeux. Invariablement, sans autres explications:
--Qu'on l'emmène à la queue!
Ou, plus simplement, avec un regard vers la porte, où quatre soldats se tenaient.
--A la queue!
Une femme fut poussée à la barre de cet effroyable tribunal. La barre était une barrière hâtivement installée, quelques planches neuves et nues où les clous brillaient.
La femme resta droite en face du prévôt. Elle fixa le capitaine de ses yeux largement ouverts:
--Monsieur l'officier, dit-elle la première, fermement, on est venu me prendre chez moi. J'ai laissé mes deux enfants seuls. Je voudrais savoir ce que j'ai fait.
--C'est la femme d'un insurgé, interrompit le greffier aux manches de lustrine qui tenait le rôle d'assesseur.
Et, feuilletant quelques papiers:
--Vous vous appelez bien X... (le nom n'est point resté dans ma mémoire) et vous demeurez rue Malebranche?
--Oui, répondit la femme.
--Où est votre mari? continua le greffier.
--Je ne sais pas, répondit plus doucement la femme. Je ne sais pas...
--Il s'est battu?
--Je ne sais pas, monsieur... Je ne sais pas... répondait de plus en plus bas la jeune femme.
--Enfin, vous ne l'avez pas vu depuis ces jours derniers?
La jeune femme sentait s'enfoncer de plus en plus le fer dans la plaie. Le prévôt ne la quittait point du regard.
--Allons! Avouez, avouez, disait le greffier.
--Je ne sais pas, reprenait toujours l'accusée. Je ne sais pas s'il est rentré...
--Allons donc! Dites-nous donc qu'il s'est battu! reprit l'homme en ricanant.
Le prévôt émiettait la cendre de son cigare.
On emmena la jeune femme. Je la vis partir, s'en aller entre les soldats. C'était à mon tour de m'accouder à la barre.
_à la queue_
--Ce sont deux étudiants, dit l'homme au brassard tricolore, qui se tenait près de nous. J'ai vu ce qu'ils avaient au bras. Ça m'a paru suspect. Et puis, ils m'ont semblé tout effrayés quand je les ai abordés.
--Où les avez-vous pris? demanda le prévôt.
--Là, rue de Vaugirard, en face la grand porte.
--Qu'avez-vous à répondre? continua le prévôt. Pourquoi avez-vous ce brassard?
--Je suis médecin, répondis-je. C'est pourquoi j'ai ce brassard de la Société Internationale des blessés. J'étais déjà médecin sous le siège...
--Et médecin de qui êtes-vous maintenant? Quels blessés soignez-vous?
--Mais, tous, repris-je, un peu embarrassé. J'ai soigné tout le monde pendant la bataille, les soldats de l'armée et ceux de la Commune.
--Vous n'êtes point médecin de l'armée?
--Non... Mais...
--Vous êtes resté à Paris sous la Commune?
--Oui...
Le prévôt se pencha à l'oreille de l'assesseur en manchettes. Ils semblèrent se concerter un moment. Et le capitaine, s'adressant toujours aux agents:
--Conduisez-le à la queue!
Deux agents m'entourèrent et me firent traverser la salle d'attente, de nouveau pleine de prisonniers. Où était-on allé les prendre? Chez eux ou dans une salle voisine? Je vis encore des hommes en vareuse, des femmes, des enfants, des gendarmes et des soldats, et toujours ces hommes à brassard tricolore, pourvoyeurs du grand abattoir.
_ceux qui attendent_
Je me retrouvai dans la petite cour du Sénat. Il était environ une heure. Le désordre y était encore plus bruyant que lorsque je l'avais traversée pour la première fois, après notre arrestation. Des soldats débraillés, des officiers en tenue de campagne, des agents à brassard, des groupes d'inconnus lamentables, parqués çà et là, et dont on entrevoyait les faces hâves derrière les faisceaux des fusils.
Nous tournâmes à gauche. Un spectacle inoubliable m'apparut brusquement.
Parqués entre un long mur et la limite des bosquets, une masse d'hommes qu'entouraient des soldats.
A notre arrivée, les rangs s'ouvrirent et se refermèrent aussitôt sur moi.
C'était là ce que le prévôt appelait _la queue_.
J'avais à peine eu le temps de me ressaisir, qu'un peloton arrivait d'un pas tranquille, le fusil sur l'épaule. Les quatre lignards s'arrêtèrent à la tête du groupe, parlementèrent rapidement avec les soldats qui formaient barrière, et j'entendis distinctement, à deux pas de moi, cet appel:
--Six, hors des rangs.
Six hommes, les six premiers, se détachèrent. Ils furent vite enveloppés par les soldats du peloton.
--Eh bien! hurla un colosse moustachu, votre sacrée nom de Dieu de Commune, elle vous a tout de même foutu dans la mélasse, comme disait votre _Père Duchêne_...
Il me sembla que l'homme avait jeté les yeux sur moi... Serais-je reconnu... Mais non...
Au même moment, je voyais arriver mon ami A... qui avait été jugé après moi. Le groupe s'ouvrit. A... entra et vint se mettre à mes côtés.
--Allons! Allons! cria un agent. Faites un peu de place. Faut bien que tout le monde se case!
Et il éclata d'un rire énorme.
_pensées_
L'idée de sortir de cet enfer me hanta. On n'avait pas songé à me fouiller. J'avais sur moi quelques centaines de francs.
Si j'offrais cet argent?
A qui? A un homme à brassard?
Je reconnus bientôt l'impossibilité de mettre mon projet à exécution.
Je poussai A... du coude. Je lui dis quelques mots. Lesquels? Je ne m'en souviens plus. Quelques dernières confidences. Nous allions certainement mourir tous les deux. Peut-être côte à côte, fusillés par le même peloton. Quelle bête de mort! En tas, pêle-mêle, sans que l'on sache mon nom! Ah! mille fois mieux la mort derrière la barricade! Mais ici, au Luxembourg...
Et je songeais à ce jardin où j'avais flâné si souvent, à la musique où nous allions le soir, à un vieux gardien dont j'avais cru voir tout à l'heure la figure, et que je connaissais depuis des années.
Les agents hurlaient toujours... Je remarquai que des soupiraux qui s'ouvraient au bas du mur, s'échappaient des cris, des gémissements...
Les détonations se faisaient entendre, de plus en plus pressées, tout autour de nous...
--Tiens! Un pompier! cria subitement un agent. Ah! ça va pas être long, de lui faire son affaire à celui-là.[12]
[12] Dès l'entrée des troupes versaillaises, les pompiers qui étaient restés au service de la Commune furent en butte aux plus cruelles représailles. On accusait ces infortunés d'activer les incendies en emplissant leurs pompes de pétrole!
Et, après un moment de silence:
--Les crapules! Ils auraient foutu le feu à tout Paris, si on les avait laissés faire, avec leurs pompes à pétrole...
Il ne me restait plus qu'à me boucher de mon mieux les oreilles, à laisser venir tranquillement la mort qui se rapprochait à chaque nouvelle décharge du peloton d'exécution...
IV
_lueur d'espoir_
J'attendais que mon tour fût venu, quand je vis s'approcher un sergent à la fine moustache.
--Que faites-vous ici, me dit-il brusquement? Vous êtes étudiant. Je m'en doute à votre brassard...
Je n'avais point remarqué jusque-là le jeune sous-officier qui m'adressait la parole. Si j'avais pu songer un moment à m'échapper de cet enfer, ce n'était point vers les soldats que mes pensées s'étaient dirigées. Encore moins vers les officiers et sous-officiers que je voyais, depuis des heures et des heures de poignante faction, le veston déboutonné, causant et blaguant, sans un regard de pitié pour cette foule misérable dont on venait, toutes les dix minutes, détacher un paquet pour la mort.
Le sergent continuait:
--Mais pourquoi êtes-vous ici? Dites?...
Cette insistance me frappa. Je me dis que, malgré tout, il y avait peut-être là une corde de salut que je pouvais bien saisir, dût-elle me glisser dans les mains.
--Mais, ce que je fais ici, répondis-je, ma foi, je n'en sais rien...
--Comment? Vous n'en savez rien... Mais, mais... Vous ne voyez donc pas ce qui se passe. Vous n'entendez donc rien...
J'entendais parfaitement. Depuis ma sortie de la salle du jugement, je savais que j'allais à la mort, et que de tous ceux qui m'entouraient, pas un peut-être ne sortirait vivant de ce jardin du Luxembourg...
--Mais, reprit le sergent, vous ne voyez donc pas que vous allez être fusillé?
Plus bas, presque sur mon visage, avec un geste qui embrassa toute cette effroyable «queue» de condamnés:
--Tous ceux qui sont là...
Et, désignant du regard les bosquets:
--Là, derrière...
Puis, m'empoignant par l'épaule:
--Allons, allons, reculez...
J'avais saisi le bras de mon ami A... Tous deux conduits, traînés plutôt par le sergent, nous traversâmes toute la longueur de la «queue».
Nous ne nous arrêtâmes qu'au dernier rang.
Nous avions fait ainsi une vingtaine de mètres. Je calculai que nous étions bien là deux à trois cents misérables.
Lorsque je me trouvai immobile de nouveau, une pensée rapide traversa mon cerveau. J'étais à l'abri pour quelques heures encore. Les deux ou trois cents seraient pris avant moi, s'en iraient avant moi se placer devant les fusils. Et je songeais à la place que j'avais volée, à celle que je laissais au malheureux dont j'avais ainsi avancé l'heure dernière...
--Comme cela, nous dit le sous-officier, vous êtes en sûreté jusqu'à ce soir... Maintenant, vous ne m'avez pas encore dit pourquoi vous étiez arrêté?
_pourparlers_
--Je n'en sais rien, répondis-je. Nous passions ce matin devant la porte de cette cour, rue de Vaugirard, quand, à la hauteur de la chapelle, deux hommes nous ont conduits ici. Nous avons été interrogés par un capitaine. Depuis, nous attendons.
Et, m'enhardissant:
--Voyons, sergent, si nous devons, comme vous le dites, être fusillés... est-ce qu'il n'y a pas moyen de sortir d'ici?
Le sous-officier avait relevé la tête. Nous causions tous trois assez librement, après nous être éloignés de quelques pas de la «queue» fatale.
--Sortir d'ici?... Si vous êtes étudiants, je ne vois qu'un moyen. Je veux bien essayer... De quelle année de médecine êtes-vous?
Ce fut à mon ami A... de répondre... Lui était véritablement étudiant en médecine--j'ai déjà dit qu'il est médecin près de Paris--il nomma ses professeurs...