Mensonges

Chapter 8

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--«Ah! mon petit Vincy,» dit Colette en tendant la main au visiteur, «vous arrivez juste à temps pour m'empêcher d'être battue. Si vous saviez comme Claude est mauvais pour moi! Allons, Claudinet», ajouta-t-elle en menaçant du doigt son amant, «dites le contraire, si vous l'osez, si tu l'oses, m'amour...»--Et, par un de ces gestes gracieux où se révélait toute la souplesse de son buste,--elle racontait, elle-même, qu'elle ne portait presque jamais de corset,--la charmante fille se releva, posa sa tête blonde sur l'épaule de Claude, et lui mit aux lèvres la cigarette qu'elle était en train de fumer. Le malheureux homme regarda son jeune ami avec une supplication et une honte dans les yeux, puis il tourna ses regards vers Colette, et des larmes tremblèrent au bord de ses cils. Cette dernière se fit plus coquette encore, elle appuya tout à fait sa gorge contre son amant, et elle épia dans ses prunelles ce passage de désir qu'elle savait si bien exploiter après l'avoir provoqué. Il y eut un silence. Le feu crépita doucement, et un rayon de soleil, perçant les vitraux, fit trembler une barre rouge sur le visage de l'actrice. René avait trop souvent assisté à des scènes de ce genre pour s'étonner de l'impudeur de son ami et de sa maîtresse. Il connaissait par expérience l'étrange cynisme de leurs moeurs, mais il se rappelait aussi la sortie terrible de Claude, la veille, et les cruautés de langage de Colette. Ce lui était une stupeur de constater une fois de plus les faiblesses avilissantes de l'écrivain et les inconséquences de cette fille qui, en ce moment, rougissait d'un visible désir. Il éprouvait en outre, dans l'atmosphère chaude de cette pièce où flottait le parfum employé par l'actrice, et devant ce groupe à demi impudique, une impression de sensualité qui lui était trop familière. Bien souvent déjà, les allées et venues de cette femme dépravée, mais d'une dépravation de grande courtisane, lui avaient donné la notion d'un amour physique, très différent de celui qu'il avait connu. Dans sa loge surtout, lorsqu'elle était devant sa glace, en train de faire son visage avec la patte de lièvre frottée de rouge, ses épaules nues et ses seins libres dans la chemisette de transparente batiste aux épaulettes ajourées, ou qu'elle glissait devant lui ses jambes fines dans des bas de soie rose, elle lui était apparue comme une créature tentatrice, capable de donner des baisers d'une saveur unique, et René enviait Claude alors autant qu'il le plaignait. Puis ces passages cédaient la place, au dégoût d'une part qu'inspirait au poète la bassesse morale de l'actrice, et d'autre part aux fervents scrupules d'amitié que professent et pratiquent les âmes jeunes. Cela eût fait horreur à René de désirer, même une minute, la maîtresse de son protecteur. Peut-être l'intuition de cette délicatesse n'était-elle pas étrangère aux attitudes de Colette. Elle s'amusait, par simple jeu de perversité, à lui promener sa beauté devant les sens, comme une fleur dont il faut bien que les narines respirent le parfum, même quand les mains ne s'étendront pas pour la saisir. Il en fut de la grâce avec laquelle la curieuse enlaça Claude, comme des autres caresses qu'elle lui avait prodiguées devant René: ce dernier ne put empêcher qu'il ne tressaillît en lui quelque chose d'obscurément physique, comme un appétit inconscient de baisers semblables, et, par une de ces associations de désirs, plus troublantes que les associations d'idées, parce que nous n'en apercevons pas la marche sécrète, l'image de madame Moraines ressuscita en lui, parée de toute la séduction qu'elle avait secouée autour d'elle, la veille, dans le parfum de sa toilette. Il sentit cette fois deux choses: l'une qu'il lui serait impossible de ne pas aller chez cette femme aujourd'hui même, la seconde qu'il n'aurait jamais la force de prononcer son nom et de demander son adresse devant l'actrice aux yeux lascifs qui maintenant embrassait Claude à pleines lèvres.

--«Va-t'en,» disait ce dernier en la repoussant, «je t'aime et tu le sais. Pourquoi me fais-tu souffrir?... Demande à René dans quel état il m'a vu hier... Dites-le-lui, Vincy, et qu'elle ne devrait pas jouer avec mon coeur... Bah!» continua-t-il en se passant la main sur les yeux. «Qu'importe? Tu sortirais d'une maison publique, et tu m'arriverais salie par la luxure d'un régiment que je me mettrais à tes genoux et que je t'adorerais...»

--«Et voilà les madrigaux qu'il trouve toute la journée,» s'écria Colette en riant comme une enfant, et se renversant sur les coussins. «Eh bien! René, parlez-lui aussi de moi. Dites-lui dans quelle colère j'étais contre lui hier au soir parce qu'il était parti sans me dire adieu... Et il ne m'a pas écrit, et je suis revenue. Oui, c'est moi qui suis revenue la première. Ah! si je ne t'aimais pas, est-ce que je ne te laisserais pas t'en aller, espèce de sauvage?...»--et elle prit l'écrivain par les cheveux. Les coins de sa bouche se rabaissèrent, ses dents se serrèrent, son visage exprima ce qu'elle éprouvait réellement pour Claude, une sensualité cruelle, cette sensualité qui pousse une femme à martyriser l'homme dont elle ne peut pas fuir les caresses. Il y a eu, dans l'histoire, des reines qui ont aimé ainsi, et fait couper la tête aux amants qui exerçaient sur elle ce pouvoir étrange de parler à la fois à leur désir et à leur haine. René répondit doucement:

--«C'est vrai que j'étais inquiet de lui hier au soir, et que vous avez été bien dure...»

--«La belle histoire!» fit Colette en riant de son plus mauvais rire, «je vous ai déjà dit que vous le gobiez... Moi, j'en suis revenue, depuis le jour où il m'a menacée de se tuer, et je suis arrivée ici comme j'étais, en robe de théâtre, sans même ôter mon rouge... Et je l'ai trouvé qui corrigeait des épreuves!...»

--«Mais c'est le métier,» répliqua Claude, «tu joues bien un rôle gai avec un chagrin dans le coeur!...»

--«Qu'est-ce que cela prouve?» dit-elle aigrement, «que nous sommes deux cabotins; seulement je t'accepte comme tu es, et toi non...»

Tandis qu'elle continuait, taquinant Claude avec cette espèce de lucidité féroce qu'une maîtresse rancunière possède à son service, contre l'homme avec qui elle a dormi coeur à coeur, René avait avisé sur le bureau de son ami un de ces annuaires de la société qui, sous le titre de _High-life_, contiennent l'adresse de toutes les personnes attachées de près ou de loin à la vie élégante. Il l'avait pris et il le feuilletait en disant, avec l'embarras de son petit mensonge dans le regard et dans la voix:

--«Tiens! votre nom n'est pas là, Claude?»

--«Par exemple,» fit Colette, «je le lui défends bien. Il ne fréquente que trop tous ces gens de cercle...»

--«Je croyais que vous aimiez assez la conversation de ces messieurs,» dit Claude.

--«Fine allusion!» répliqua-t-elle en haussant ses jolies épaules; «mais c'est leur affaire à eux d'être chics. Ils savent s'habiller, jouer au tennis, monter à cheval et parler sport, et toi, tu ne seras jamais qu'un gommeux avec une tête de savant... Ah! si je pouvais te revoir comme il y a huit ans, lorsque je sortais du Conservatoire et que tu m'as été présenté... C'était dans un restaurant au coin de la rue des Saints-Pères; j'étais venue déjeuner avec ma mère et Farguet, mon professeur... Tu étais si gentil, dans ton coin, avec ton air de sortir d'une cellule et d'ouvrir tes grands yeux sur la vie!... Tiens, quand nous nous sommes mis ensemble, ç'a été à cause de cela... Vous verra-t-on au théâtre, ce soir?» ajouta-t-elle comme René se levait, reposant le livre; il venait d'y trouver ce qu'il cherchait, l'adresse de madame Moraines, laquelle demeurait rue Murillo, près du parc Monceau.--«Non? Demain alors, et surtout tâchez de ne pas devenir comme lui un coureur de soirées... Avec cela qu'elles sont propres, tes femmes du monde!... Il y en avait trois qui me faisaient les yeux doux hier au soir... Tenez, voyez sa figure... Vous ne serez pas plutôt parti qu'il se fâchera... Tu ne vas pas te mettre à être jaloux aussi des femmes?» ajouta-t-elle en allumant une nouvelle cigarette. «Adieu, René.»

--«Elle est comme cela devant vous,» disait Claude en reconduisant son ami, quelques minutes plus tard, jusque dans l'antichambre d'en bas, «mais si vous saviez comme elle peut se montrer gentille, bonne et tendre quand nous sommes seuls!»

--«Et Salvaney?» interrogea étourdiment le jeune homme.

--«Hé bien!» dit Claude en pâlissant, «elle était allée chez lui voir des gravures pour son prochain rôle; elle m'a juré qu'il ne s'était rien passé entre eux... Avec les femmes, tout est possible, même le bien,» ajouta-t-il en serrant les doigts de René d'une main qui tremblait un peu... «Que voulez-vous? je la croirai toujours quand elle me parlera avec une certaine voix.»

VII

PROFIL DE MADONE

«Se peut-il qu'un homme d'esprit et de coeur en descende là?» se disait René après avoir quitté son malheureux camarade; et encore, songeant au délicat visage de Colette: «Elle est bien jolie... Mon Dieu! si l'on pouvait fondre la beauté d'âme d'une enfant comme Rosalie avec cette grâce de geste, cette élégance et ce je ne sais quoi!...» Mais cette fusion des deux beautés: celle de l'âme sans laquelle la femme est plus amère que la mort au coeur demeuré chrétien,--celle des yeux, et, pour tout dire, du décor, sans laquelle le brillant du désir et son charme païen s'évanouissent,--cette harmonie complète et suprême ne se rencontre-t-elle pas dans des créatures à qui les hasards de la naissance et de la fortune ont fait un milieu de naturelle aristocratie, et qui ont assez de finesse en elles pour valoir autant que ce milieu? Madame Moraines n'était-elle pas ainsi? Telle l'avait devinée du moins le poète par son impression première, et il se complut à raviver cette impression par le raisonnement. Oui, cette femme délicieuse, dont le fantôme passait sur son souvenir comme une caresse, possédait ce double charme: une grâce des gestes et de la toilette supérieure à celle de l'actrice, une grâce du coeur égale à celle de Rosalie. Ses fines manières, sa voix douce, l'idéalité de sa conversation, le révélaient du premier coup. René marchait parmi ces pensées, en proie à une sorte de mirage qui le rendait étranger aux sensations environnantes. Il se réveilla de ce somnambulisme sentimental au sortir du pont des Invalides et dans le milieu de l'avenue d'Antin. Ses pieds l'avaient mené, automatiquement, sur le chemin du quartier où vivait cette Suzanne, dont l'image s'évoquait, depuis le matin, au terme de toutes ses rêveries. Il sourit à l'idée qu'il avait fait autrefois de véritables pèlerinages vers cette rue Murillo, lorsque Gustave Flaubert y habitait. René admirait si profondément l'auteur de la _Tentation_ que de contempler la maison du fort et rare écrivain avait été une des émotions de sa jeunesse littéraire. Qu'il était loin maintenant de cette époque, et quel ravissement, si on lui avait prédit, alors, que cette même rue le verrait passer, allant rendre visite à une femme si pareille à ses plus intimes chimères!... Irait-il dès aujourd'hui? La question se posa de nouveau devant lui avec une précision d'autant plus nette que le temps avançait. Encore un tour de l'aiguille sur tout le cadran, et il serait cinq heures, et il pourrait la voir... Il pourrait!... La réalité de ce possible s'imposa si vivement à sa pensée que toutes les objections de la timidité surgirent à la fois. «Non, se répéta-t-il, je n'irai pas; elle serait étonnée de me voir si vite. Elle m'a dit de venir, parce qu'elle savait que les autres m'avaient invité. Elle ne voulait point paraître moins gracieuse...» Ce qui lui avait semblé, chez ces autres, une banalité, devenait une délicatesse quand il s'agissait de la femme qu'il se prenait à aimer,--sans le savoir, lui-même. En découvrant ainsi un motif de plus pour la distinguer parmi toutes celles qu'il avait rencontrées la veille, il se trouva plus faible contre son désir de se rapprocher d'elle. Presque instinctivement il héla un fiacre, et rentra rue Coëtlogon où il commença de s'habiller. Sa soeur était sortie, Françoise occupée à son dîner. Il vaqua aux soins minutieux que les jeunes gens prennent d'eux-mêmes, dans ces moments-là, par une puérilité de coquetterie pire que celle des femmes, sans avoir encore le courage de se dire nettement: «J'irai rue Murillo,» et maintenant ce n'était plus à sa timidité qu'il demandait de la force contre le désir qui grandissait, grandissait en lui. Les objets de sa chambre venaient de lui rappeler Rosalie. Avec la probité sentimentale, naturelle au coeur tout jeune, il s'appliqua longuement à se représenter ses devoirs envers la pauvre enfant. «Si elle recevait à mon insu un homme qui lui plairait comme me plaît madame Moraines, qu'en penserais-je?...»--«Mais, reprenait la voix tentatrice, tu es un artiste, tu as besoin de sensations nouvelles, d'une expérience du monde. Est-ce que tu vas chez madame Moraines pour lui faire la cour?...» En ce moment il déboucha, afin d'en jeter deux gouttes sur son mouchoir, un flacon de _white rose_ qu'il avait sur sa table de toilette. Le pénétrant arome fit courir dans ses veines cette espèce de frisson, cette chaude ondée de désir, ivresse et tourment de la passion naissante chez les natures, comme la sienne, ardentes et contenues. Depuis qu'il aimait Rosalie, il était redevenu entièrement chaste, par un scrupule de fiancé secret. Toute sa réserve de jeunesse fut remuée à la fois par ce parfum, à travers lequel il revit ce qu'il y avait de moins idéal dans la femme à propos de laquelle il essayait de se donner à lui-même des motifs intellectuels d'admiration: sa nuque dorée, sa bouche rouge aux dents blanches, sa gorge, ses épaules et la nudité de son bras sur laquelle blondissait comme un duvet d'or.--Que pouvait l'idée de la loyauté à l'égard de Rosalie, contre ces visions? Il était cinq heures. René sortit, remonta dans le fiacre et dit: «Rue Murillo.» Tout le long de la route il ferma les yeux, tant était douloureuse l'acuïté de sa sensation d'attente. Il s'y mêlait de la honte pour sa propre faiblesse, une appréhension de l'inconnu, une joie profonde à la pensée qu'il allait revoir ce visage aux traits menus,--enfin un peu de cette folle espérance, d'autant plus grisante qu'elle est plus indéterminée, qui pousse cet âge sur des routes nouvelles, simplement parce qu'elles sont nouvelles. L'impression de la durée, si nécessaire à l'homme fait qui a jugé la vie et la sait trop courte, est odieuse aux très jeunes gens. Ils sont changeants et par suite perfides, comme ils ont vingt-cinq ans, par le plus naïf des instincts de leur être. Celui-ci, qui valait mieux que beaucoup d'autres, avait déjà irréparablement trahi en pensée la jeune fille dont il se savait aimé, quand sa voiture le déposa devant la porte de cette Suzanne, entrevue la veille une heure. Il aurait marché sur le coeur de Rosalie plutôt que de ne pas franchir cette porte, maintenant. Si d'ailleurs ce souvenir lui revint une dernière fois, il dut se dire le: «Elle ne le saura pas,» de toutes les trahisons de cet ordre, et il passa outre.

La maison où habitait madame Moraines offrait cet aspect compliqué, grâce auquel les architectes modernes des quartiers élégants savent donner une demi-physionomie d'hôtel privé à de simples constructions de rapport, distribuées en appartements. Elle était haute, avec une profusion de fenêtres de style, et séparée de la rue par une cour que fermait une grille. La loge du concierge consistait en une sorte de pavillon gothique, situé précisément au centre de cette grille; et quand René demanda si madame Moraines était à la maison, il put voir, à l'intérieur de cette loge, une pièce plus lustrée, plus cirée et mieux meublée que le salon des Offarel dans les soirs de grande réception. L'ancien soldat, décoré de la médaille militaire, à qui ce pavillon servait d'Invalides, aurait répondu négativement à la question du jeune homme que ce dernier lui aurait presque dit merci, tant son émotion était soudain devenue pénible, à force d'être intense. Il entendit ces mots: «Au fond de la cour, la porte en face, et au second.» Il gravit les marches d'un perron, puis s'engagea dans la cage d'un escalier de bois que garnissait un tapis à nuances douces. L'atmosphère de cet escalier était tiède, comme celle d'une chambre. Des plantes vertes, de-ci de-là, tordaient leur feuillage qu'éclairait le gaz allumé déjà. Des chaises étaient placées à chaque tournant de palier, sur lesquelles le jeune homme s'assit à deux reprises. Ses jambes tremblaient. S'il avait pu se faire illusion jusque-là sur le genre d'intérêt qui l'entraînait du côté de madame Moraines, il devait comprendre, à constater le trouble nerveux où le jetait l'approche de cette femme, que cet intérêt n'avait rien de commun avec la simple curiosité. Il agissait cependant, comme en un songe. C'est ainsi qu'il pressa sur le timbre de la porte, qu'il écouta le domestique approcher, qu'il lui parla, et, avant qu'il eût pu reprendre ses esprits, il entrait, conduit par cet homme, dans le petit salon où se tenait la dangereuse personne dont il subissait à ce point le charme ensorceleur, sans rien connaître d'elle que sa beauté.--Hélas! Cette beauté n'est si souvent qu'un mensonge, pire que les autres, quand on veut apercevoir en elle autre chose qu'une ligne, un contour, une apparence!...--René aurait, dans sa fantaisie, dessiné un cadre à cette rare et noble beauté, qu'il n'en aurait pas rêvé un autre que celui où la jeune femme lui apparaissait pour la seconde fois. Elle était assise et en train d'écrire, à la lueur d'une lampe que voilait un abat-jour de dentelle. Autour du bureau verdoyait un lierre planté dans une jardinière basse, et qui enlaçait son feuillage à un treillis doré. Il y avait dans ce petit salon la profusion de bibelots et d'étoffes nécessaire à toute installation moderne. L'inévitable chaise longue, garnie de ses coussins, la mignonne vitrine encombrée de ses japonaiseries, les photographies dans leurs cadres filigranés d'argent, les trois ou quatre tableaux de genre, les boîtes de laque et les saxes sur la petite table garnie de son tapis de soie ancienne, les fleurs éparses de-ci de-là,--qui ne connaît ce décor, d'un raffinement si habituel dans le Paris contemporain, qu'il en est devenu banal? Mais René n'avait jamais vu le monde qu'à travers les romans d'écrivains d'il y a cinquante ans, comme Balzac, ou d'auteurs plus modernes qui ne sont jamais allés dans un salon, et l'ensemble de cette pièce, tout entière harmonisée dans la demi-teinte, était, pour lui, comme la révélation d'une délicatesse personnelle à la femme qui avait présidé à cet arrangement. Le charme de cette minute fut d'autant plus irrésistible que la madone de ce sanctuaire parfumé de fleurs, éclairé doucement, attiédi par un feu paisible, le reçut avec un sourire et des yeux qui détruisirent du coup les angoisses puériles de sa première timidité. Les hommes à qui la nature a départi cet inexplicable pouvoir de plaire aux femmes, indépendant des qualités d'esprit et de coeur, même des qualités physiques, ont à l'âme comme des antennes morales pour les avertir, dès l'abord, des impressions qu'ils produisent. Le poète, malgré son ignorance absolue et du caractère de Suzanne et des usages de son monde, comprit qu'il avait bien fait de venir. Cette évidence détendit ses nerfs malades, et il put s'abandonner entièrement à la douceur qui émanait pour lui de cette créature, la première de cette race qu'il lui eût été permis d'approcher. Il trouva, rien qu'à la regarder, qu'elle n'était pas la même femme que la veille. Elle venait de rentrer; sans doute quelque occupation inévitable, peut-être la nécessité d'écrire aussitôt, lui avait seulement permis d'enlever son chapeau et de remplacer ses bottines par de petits souliers vernis, car elle gardait encore sa robe de ville, toute sombre, avec un col droit comme celui de Colette; ses cheveux étaient de la même nuance que ceux de Colette, et tout simplement tordus sur sa tête. Elle sembla au jeune homme, sous cet aspect, plus voisine de lui, moins surhumaine, moins environnée de cette impénétrable atmosphère que développent autour d'une femme à la mode le grand apparat des toilettes et la cérémonie des réceptions. Les quelques caractères d'analogie avec l'actrice lui furent un charme de plus. Ils lui permettaient de mesurer la distance qui séparait les deux êtres, et il écoutait Suzanne dire, de cette voix qui avait été la veille sa plus irrésistible séduction:

--«Ah! monsieur Vincy, comme vous êtes aimable d'être venu!...»

Ce n'était rien, cette formule banale. Madame de Sermoises aurait prononcé la même parole, et madame Éthorel, et même la sèche madame Hurault. Sur les lèvres de madame Moraines, elle devint, pour celui à qui elle s'adressait, l'expression d'une sympathie vraie et profonde, d'une bonté absolue et d'une divine indulgence. C'est qu'un geste d'une grâce infinie accompagnait cette phrase, qu'un léger éclat de surprise avait passé dans ces clairs yeux bleus et que le sourire s'était fait plus séduisant encore. Quand René ne serait pas arrivé rue Murillo, tout préparé à recueillir pieusement les moindres motifs d'admirer Suzanne davantage, cette dernière se serait emparée de lui par la seule flatterie que cette manière de le recevoir comportait pour la vanité de l'auteur. Les plus célèbres écrivains et les plus blasés sur la fausse idolâtrie des salons ne se laissent-ils pas prendre à des amabilités de cet ordre? L'auteur du _Sigisbée_ n'y vit d'ailleurs pas si loin. Il était venu, le coeur endolori par la crainte de déplaire, et il plaisait. Il avait éprouvé, depuis le matin, un désir passionné de revoir Suzanne, et il la revoyait, et elle était heureuse de le revoir. Elle laissa tomber de ses mêmes lèvres qui remuaient si joliment à chaque parole, cette seconde phrase, en clignant un peu ses yeux:

--«Si vous avez répondu à toutes les invitations que vous a values votre beau succès d'hier, vous avez dû avoir une rude journée?»

--«Mais je ne suis venu que chez vous, madame,» répliqua-t-il instinctivement. Il eut à peine prononcé ces paroles qu'il se sentit rougir. La signification de cette phrase était si limpide, le sentiment qu'elle traduisait si sincère, qu'il en demeura décontenancé, comme un enfant que la spontanéité de sa nature a entraîné à dire ce qu'il voulait tenir caché. N'y avait-il pas là une familiarité dont serait choqué cet être exquis, cette femme si délicate qu'aucune nuance ne devait lui échapper, si sensible que les moindres fautes de tact la faisaient certainement souffrir? Avec son teint de rose blonde et la soie claire de ses cheveux, avec ses prunelles d'un bleu pur, et la grâce de sa taille, elle lui apparut, dans les quelques secondes qui suivirent son exclamation, comme une Titania auprès de laquelle il était, lui, une sorte d'obscur, de pesant Bottom. Il se vit aussi gauche d'esprit, à côté d'elle, qu'il aurait été gauche de corps s'il avait voulu reproduire la grâce d'un de ses gestes, de celui par lequel, en ce moment même, elle fermait son buvard de vieille étoffe, et, de ses belles mains, mettait en ordre tous les menus objets dont s'encombrait le bureau. Un imperceptible sourire effleura sa bouche, tandis que le jeune homme jetait sa naïve exclamation. Mais comment eût-il vu ce sourire, puisqu'il baissait lui-même les yeux à cette minute? Comment eût-il deviné que sa réponse ne pouvait déplaire, puisque c'était justement celle que son interlocutrice attendait, qu'elle avait provoquée? René fit seulement cette constatation, à savoir que madame Moraines était aussi bonne et douce qu'elle était jolie; au lieu de se froisser, de se replier sur elle-même, elle alla comme au-devant du nouvel accès de timidité qu'il appréhendait, en répondant à sa sotte phrase: