Mensonges

Chapter 3

Chapter 33,889 wordsPublic domain

--«Admirable trait d'instinct!» s'écria Fresneau qui recommençait de zébrer ses copies d'indications cabalistiques. «Je le citerai à mon cours...»--Le pauvre homme, sorte de maître Jacques du professorat, enseignait la philosophie dans une école préparatoire au baccalauréat, le latin ailleurs, ailleurs encore l'histoire, et jusqu'à l'anglais qu'il savait à peine prononcer. À ce régime il avait contracté cette habitude, propre aux vieux universitaires, de conférencer à perte de vue et à toute occasion. Ce merveilleux retour de Cendrillon au logis natal lui fut un texte à disserter indéfiniment. Il allait, racontant anecdotes sur anecdotes, et oubliant ses copies,--en apparence; car l'excellent homme, et si faible qu'il n'avait jamais su tenir en paix une classe de dix élèves, trouvait à son service toutes les finesses de l'observateur lorsqu'il s'agissait de sa femme. Tandis que son crayon courait dans les marges des devoirs de ses écoliers, il avait perçu distinctement l'hostilité de madame Offarel et deviné à l'accent d'Émilie qu'elle n'était pas rassurée sur l'issue d'une conversation engagée de la sorte. Et le professeur prolongeait son monologue pour donner aux nerfs de l'acariâtre bourgeoise le temps de se calmer. Il n'eut pas à soutenir ce rôle bien longtemps. Un nouveau coup de sonnette retentit...

--«C'est papa, il est dix heures moins un quart!» s'écria Rosalie. Elle aussi avait souffert de l'aigreur de sa mère vis-à-vis de Claude et de René. Et l'arrivée de son père qui devait donner le signal du départ lui apparaissait comme une délivrance,--elle pour qui s'en aller de la maison des Fresneau était d'ordinaire un crève-coeur. Mais elle connaissait sa mère, et elle sentait, d'instinct plus que de raisonnement, combien l'amertume de ses remarques devait paraître mesquine et déplaisante à René. Il n'avait que trop de motifs pour ne plus se complaire dans leur société! Elle se leva donc en même temps que son père entrait dans la salle. C'était un homme long et sec, avec un de ces visages comme évidés qui rappellent nécessairement le type immortel de don Quichotte: un nez en bec d'aigle, des tempes creusées, une bouche un peu tirée, et, dominant le tout, un de ces fronts fuyants, chimériques, dont il semble que les manies et les idées fausses en ont raviné toutes les rides et soulevé toutes les bosses. Celui-ci joignait à son innocente passion d'aquarelliste en chambre, la ridicule infirmité de ramener sans cesse la conversation sur ses maladies imaginaires.

--«Il fait très froid ce soir,» fut son premier mot, et tout de suite, s'adressant à sa femme: «Adélaïde, as-tu de la teinture d'iode à la maison? Je suis sûr que j'aurai ma crise de rhumatismes demain matin.»

--«Votre voiture est-elle chauffée?» dit Émilie à Claude, sur cette exclamation.

--«Oui, Madame,» fit l'écrivain, et, consultant sa montre: «Il faut même la gagner, cette voiture, si nous ne voulons pas être en retard...» Tandis qu'il prenait congé de tout le petit cercle, et qu'Émilie le reconduisait, René avait disparu de son côté, sans serrer la main à personne, par la porte qui donnait de la salle à manger dans sa chambre. «Il est sans doute allé prendre son pardessus, il va revenir,» pensait Rosalie; «il n'est pas possible qu'il parte sans me dire adieu, d'autant plus qu'il ne m'a pas regardée de tout ce soir.» Et elle continuait son ouvrage tandis que Fresneau accueillait le sous-chef de bureau avec la même offre qu'il avait eue pour son ami:

--«Un petit verre pour chasser ce froid?»

--«Une larme,» fit l'employé.

--«À la bonne heure,» reprit le professeur, «vous n'êtes pas comme Larcher, qui a méprisé mon eau-de-vie.»

--«M. Larcher?» dit l'employé. «Vous ne savez pas sa boisson ordinaire?... Hé! hé!» ajouta-t-il d'une voix plus basse et en regardant du côté du corridor prudemment, «j'ai lu ce soir même un article de journal où il est joliment arrangé.»

--«Conte-nous ça, petit père,» fit madame Offarel en posant son ouvrage sur ses genoux, pour la première fois de la soirée, et laissant paraître sur son visage la joie naïve de ses mauvais sentiments, comme elle avait montré tout à l'heure sa naïve affection pour la petite chatte.

--«Il paraît,» reprit le vieil homme en soulignant ses mots, «que, dans les salons où va M. Larcher, on lui donne à boire, au lieu de tasses de thé, des verres de sang.»

--«Des verres de sang?» interrogea Fresneau abasourdi de cet étrange racontar, «et pourquoi faire?»

--«Pour le soutenir, donc,» dit vivement madame Offarel, «vous n'avez pas vu cette mine? Ah! il doit en mener une jolie vie!»

--«Il paraît encore,» continua le narrateur qui tenait à placer quelques anecdotes de plus, avec cette basse ardeur de crédulité propre aux bourgeois, aussitôt qu'il s'agit d'une des innombrables calomnies d'envieux auxquelles sont en proie les hommes connus, «il paraît qu'il vit entouré d'une cour d'adoratrices, et qu'il a trouvé un moyen sûr de faire un succès aux moindres pages qui sortent de sa plume. Il fait tirer ses épreuves à des dizaines d'exemplaires qu'il porte chez chacune des dames qu'il connaît. On les étale sur un canapé et alors: Mon petit Larcher par-ci, mon petit Larcher par-là, vous changerez ce mot, vous enlèverez cette phrase... et il change le mot, et il enlève la phrase, et ces dames s'imaginent qu'elles sont un peu les auteurs de ce qu'il a écrit...»

--«Ça ne m'étonne pas,» dit madame Offarel, «il m'a tout l'air d'un fier intrigant.»

--«Ma foi,» reprit Fresneau, «je n'aime guère sa littérature, mais pour intrigant c'est une autre histoire! Il n'y a pas plus enfant que lui, ma pauvre madame Offarel. Quand je vois dans les journaux qu'il connaît le coeur des femmes... ce que je m'amuse! Je l'ai toujours vu amoureux des pires drôlesses, qu'il prenait consciencieusement pour des anges, et qui le trompaient, qui le lanternaient!... René nous racontait l'autre jour qu'il passe toutes ses journées à se faire moquer de lui par cette petite Colette Rigaud, qui joue dans le _Sigisbée_, une farceuse qui lui grugera jusqu'à son dernier sou...»

--«Chut!» fit Émilie, qui rentra juste à temps pour entendre la fin de ce petit discours, et qui mit la main sur la bouche de son mari. «Monsieur Claude est notre ami, et je ne veux pas que l'on en parle... Mon frère m'a chargée de vous souhaiter le bonsoir à tous,» ajouta-t-elle, «ces deux messieurs se sont aperçus qu'il était plus tard qu'ils ne croyaient, et ils sont partis dare dare.... Et mon aquarelle, qui doit représenter la dernière scène du _Sigisbée_, quand l'aurai-je?» demanda-t-elle au sous-chef de bureau.

--«Ah! la saison est mauvaise pour les études,» dit ce dernier, «il fait nuit si tôt, et nous sommes surchargés de besogne; mais vous l'aurez, vous l'aurez... Qu'as-tu, Rosalie? Tu es toute pâle.»

La pauvre jeune fille venait en effet d'éprouver une souffrance presque intolérable, à songer que René avait pu s'en aller ainsi, sans un mot pour elle, sans un regard. Sa gorge se serrait, des larmes lui venaient aux yeux. Elle eut la force de retenir ses sanglots cependant, et de répondre que la chaleur du poêle l'incommodait. Sa mère échangea avec Émilie un regard où se lisait un reproche si direct, qu'en dépit d'elle-même madame Fresneau détourna les yeux. Elle eut, elle aussi, une impression pénible, car elle aimait Rosalie. Mais elle avait toujours été opposée à ce mariage; il correspondait trop peu aux ambitieux projets qu'elle caressait vaguement pour son frère. Lorsque la mère et les deux filles se furent levées, qu'elles eurent mis leur chapeau et qu'elles vinrent dire l'adieu accoutumé, la jeune femme trouva dans cette impression de quoi embrasser Rosalie plus affectueusement que de coutume. Elle voulait bien la plaindre de souffrir pour René, mais cette pitié n'allait pas sans une certaine douceur, car la souffrance de la jeune fille prouvait l'indifférence du jeune homme, et, la porte refermée, ce fut avec une joie sans mélange dans ses clairs yeux bruns qu'elle dit à Françoise:

--«Vous aurez bien soin de ne pas faire de bruit demain matin?»

--«Pas plus qu'une mariée de minuit,» répondit la servante.

--«Ni toi non plus, mon gros lourdaud,» dit-elle à son mari, en rentrant dans la salle à manger où le professeur reprenait déjà la corvée de ses copies... «J'ai recommandé à Constant de s'habiller tout doucement pour aller à son cours...»--Elle ajouta, avec un sourire d'orgueil: «Quel triomphe pour René ce soir, à moins que ces gens du monde ne fassent la petite bouche!» Elle répétait une formule habituelle à Claude.--«Bah! ils ne pourront pas, ses vers sont si beaux, presque aussi beaux que lui!...»

--«Sais-tu qu'il est à désirer que toutes ces dames ne le gâtent pas comme toi,» interrompit Fresneau, «il finirait par perdre la tête... Mais non,» continua-t-il pour flatter les sentiments de sa femme, «c'est si charmant de voir comme il reste simple, même dans son succès.»

Et Émilie embrassa son mari, pour cette phrase, tendrement.

III

UN AMOUREUX ET UN SNOB

Les deux écrivains étaient montés dans la voiture, qui roulait au grand trot de son cheval, par la rue du Cherche-Midi, pour attraper le boulevard Montparnasse, et suivre, en contournant les Invalides, la longue suite d'avenues qui va presque directement à l'Arc de Triomphe, en traversant la Seine au pont de l'Alma. Durant la toute première partie de ce trajet, ils se turent l'un et l'autre. René reconnaissait chaque détail de ce quartier, auquel se rattachaient tant de souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Une vague buée voilait les vitres du coupé, symbole physique de l'espèce de brume qui flottait entre sa vie actuelle et ce passé pourtant si voisin. Il n'était pas un des coins de cette rue du Cherche-Midi qui ne lui fût aussi familier que les murs de sa chambre, depuis le haut et sombre bâtiment de la prison militaire jusqu'à la boutique du marchand de vins, dont l'enseigne étale l'image d'une biche, jusqu'à l'entrée paisible de cette rue de Bagneux, où demeurait Rosalie. Le souvenir de cette amie qu'il avait quittée sans lui dire adieu, ce soir, traversa son esprit, mais il n'en souffrit pas. Il avait la sensation de rêver tout éveillé, tant le personnage promené jadis sur ces pavés, durant les années de son adolescence pauvre et obscure, ressemblait peu à celui qui était assis, à cette minute, sur les coussins du coupé de Claude Larcher, célèbre, car tout Paris avait applaudi sa piécette,--riche, car le _Sigisbée_, joué en septembre, lui avait déjà rapporté en février la somme, énorme pour lui, de vingt-cinq mille francs!... Et cette source de revenus ne tarirait pas de sitôt. Le _Sigisbée_ faisait spectacle avec une comédie en trois actes d'un auteur à la mode, _Le Jumeau_, qui tiendrait l'affiche bien longtemps. La vente de la brochure s'annonçait, elle aussi, comme devant être très fructueuse, et très fructueux les droits de représentation de province et de traduction à l'étranger. Ce n'était là qu'un début, et René tenait en réserve bien d'autres oeuvres: un volume de poèmes philosophiques intitulé _les Cimes_, un drame en vers sur la Renaissance, intitulé _Savonarole_, et un roman de passion, à demi ébauché, dont il cherchait le titre. La voiture roulait, et à l'ivresse profonde des succès assurés, des projets démesurés, une autre griserie se mélangeait, toute nerveuse: celle d'aller dans le monde comme il y allait. Une jeune fille n'est pas plus émue à son premier bal que ne l'était ce grand enfant. Une espèce de fièvre le gagnait, qui abolissait presque en lui la personnalité. C'est le malheur et la félicité des poètes que ce pouvoir d'amplifier, jusqu'au fantastique, des impressions, par elles-mêmes médiocres jusqu'à la mesquinerie. De là dérivent ces passages subits, presque foudroyants, de l'espérance excessive aux excessifs dégoûts, et de l'engouement au désespoir, qui donnent à leur imagination, par suite à leur caractère et à leur sensibilité, une sorte de continuel va-et-vient, une absolue incertitude, terrible pour ceux et surtout pour celles qui s'attachent à ces âmes insaisissables. Il en est cependant, parmi ces âmes, chez qui cette dangereuse mobilité ne détruit pas la tendresse. C'était le cas pour René. L'involontaire comparaison entre son présent et son passé, soudain évoquée en lui par l'aspect familier des rues, ramena sa pensée vers l'ami plus âgé qui avait été la cause de cette volte-face de destinée. Il eut un de ces naïfs mouvements qui font le charme unique des natures très jeunes, parce que l'on y sent cette chose adorable et si rare dans la vie civilisée: la spontanéité, la liaison invincible entre l'être intérieur et l'être extérieur. Il prit la main de son compagnon qui se taisait aussi, et il la lui serra en disant:

--«Que vous avez été bon pour moi!... Oui,» insista-t-il en voyant un étonnement dans les yeux de Claude, «si vous n'aviez pas été aussi indulgent à mes premiers essais, je ne vous aurais point porté le _Sigisbée_; si vous ne l'aviez pas présenté à Mlle Rigaud, il dormirait à cette heure-ci dans l'armoire aux manuscrits de quelque théâtre. Si vous n'aviez pas parlé de moi à la comtesse Komof, on ne jouerait pas ma pièce chez elle et je n'irais pas dans cette soirée... Je suis heureux, très heureux!... Ah! mon ami, vous me trouverez nigaud comme un collégien... si vous saviez comme j'ai rêvé, dans ma jeunesse, de ce monde où vous me conduisez maintenant, où la toilette seule des femmes est une poésie, où les choses font un cadre exquis à la joie et à la douleur!...»

--«Si ces femmes avaient seulement une âme de la même étoffe que leur robe!...» interrompit Claude en ricanant...«Mais je vous admire,» continua-t-il; «est-ce que vous croyez par hasard que vous allez être du monde parce que vous serez reçu chez Mme Komof, une étrangère dont l'hôtel est un passage, ou chez une des cinq ou six curieuses que vous rencontrerez là, et qui vous diront qu'elles sont à la maison tous les jours avant le dîner? Vous irez dans le monde, mon cher, vous irez beaucoup, si ce sport vous amuse; vous n'en serez jamais, non plus que moi, non plus qu'aucun artiste, eût-il du génie, parce que vous n'y êtes pas né, tout simplement, et que votre famille n'en est pas. On vous recevra, on vous fera fête. Mais essayez donc de vous y marier, et vous verrez... Et c'est la grâce que je vous souhaite... Ces femmes que vous rêvez si délicates, si fines, si aristocratiques, bon Dieu! si vous les connaissiez! Des vanités habillées par Worth ou Laferrière... Mais il n'y en a pas dix qui soient capables d'une émotion vraie. Les plus honnêtes sont celles qui prennent un amant parce qu'elles y trouvent du plaisir. Si vous les disséquiez, vous trouveriez à la place du coeur la note de la couturière, une demi-douzaine de préjugés qui leur tiennent lieu de principes, la rage d'éclipser celle-ci ou celle-là... Sommes-nous assez bêtes tout de même d'être ici, dans cette voiture, deux hommes à peu près intelligents, qui avons du travail chez nous, et vous avec un frémissement dans le coeur, à l'idée d'aller vous mêler à de grandes dames ou soi-disant telles, et moi!...»

--«Que vous a fait Colette aujourd'hui?» interrogea doucement René, que l'âpreté de la parole de son ami avait froissé comme il arrivait souvent; mais comment lui en aurait-il voulu de cette sorte d'hostilité contre ses illusions que Claude lui montrait ainsi? Presque toujours ces furieuses déclamations avaient pour cause, il le savait, une coquetterie de cette actrice dont le malheureux était follement épris, et qui se jouait de lui, tout en l'aimant elle-même, à sa manière. C'était une de ces passions à base de haine et de sensualité, qui dépravent le coeur en le torturant, et transforment celui qui les éprouve en une bête féroce. Un des traits particuliers à ces sortes d'amours, c'est qu'ils procèdent par crises aiguës et violentes, comme les images physiques dont ils se repaissent. Claude venait sans doute de voir tout d'un coup, dans un éclair, la physionomie de sa maîtresse, et une rage soudaine contre elle avait succédé en lui à la bonne humeur de sa visite chez les Fresneau,--rage qu'il aurait satisfaite en ce moment par n'importe quelle outrance de paradoxe. Il se rua aussitôt sur le chemin que son ami venait de lui indiquer, et, lui serrant le bras de toute sa force:

--«Ce qu'elle m'a fait?...» dit-il en riant d'un rire de malade. «Voulez-vous apprécier cet analyste aigu du coeur de la femme, ce psychologue subtil, comme on m'appelle dans les articles, ce Jobard de la grande espèce, comme je m'appelle moi-même? Hélas! Mon intelligence ne m'a jamais servi qu'à éclairer mes bêtises!... Vous ai-je raconté,» ajouta-t-il d'une voix plus basse, «que j'ai la honte d'être jaloux de Salvaney?... Mais vous ne connaissez pas Salvaney, un élégant de la nouvelle école qui s'amuse, son carnet de chèques à la main,--à cinq louis près, et commun!... Avec un nez comme un cornet, un front dénudé, de gros yeux à fleur de tête, le teint d'un bouvier!... Mais voilà: il est anglomane, anglomane à faire paraître Français le prince de Galles... Il a passé l'année dernière trois mois à Florence, et je l'ai entendu lui-même se vanter de n'avoir pas mis, durant ces trois mois, une chemise qui n'eût été blanchie à Londres. Je vous prie de croire que dans ce monde qui vous fascine tant, un trait pareil fait plus d'honneur à un homme que d'avoir écrit le _Nabab_ ou l'_Assommoir_, ces deux chefs-d'oeuvres... Hé bien! ce personnage plaît à Colette. Il est dans sa loge autant que moi. Il la regarde avec ses yeux de buveur de wisky. C'est lui qui a inventé d'aller, après l'Opéra, en compagnie, boire de cet ignoble alcool dans un bar infect de la rue Lafayette; je vous y mènerai, vous jugerez le pèlerin... Et Colette s'y laisse conduire, et Colette va en coupé avec lui...--Ah çà! me dit-elle, vous n'allez pas en être jaloux, de celui-là? D'abord il sent le gin...--Elles vous disent cela, ces femelles, elles vous salissent jusque dans sa vie physique celui avec qui elles ont couché hier... Bref, ce matin, j'étais chez elle. Que voulez-vous? Je savais tout cela et je n'y croyais pas. Un Salvaney! Si vous le voyiez, vous comprendriez que ce n'est, en effet, pas croyable, et elle, vous la connaissez, avec ses beaux yeux tendres, sa beauté si fine, sa bouche à la Botticelli... Ah! quelle pitié!... Oui, j'étais chez elle... On apporte une lettre. Le domestique, un nouveau venu et très mal stylé, dit stupidement:--C'est de M. Salvaney, on attend la réponse...--Elle venait de me jurer, entre deux baisers, qu'il ne s'était rien passé entre eux, rien, pas même une ombre d'ombre de cour. Elle tenait la lettre à la main. Je me dis, oui, j'eus la niaiserie de me dire: Elle va me tendre la lettre et j'y trouverai la preuve écrite qu'elle ne m'a pas menti, une preuve certaine, puisque Salvaney ne pouvait pas savoir que je verrais cette lettre. Elle tenait la lettre et elle me regardait.--C'est bien, fit-elle, je vais répondre. Vous permettez? ajouta-t-elle, et elle passa dans l'autre chambre... avec sa lettre! Vous croyez sans doute que j'ai pris mon chapeau et ma canne, et que je suis parti pour ne plus revenir, en me disant: Voilà une grande coquine!... Je suis resté, mon cher ami; elle est revenue, elle a sonné, rendu la réponse au domestique, puis elle s'est avancée vers moi: Vous êtes fâché? m'a-t-elle dit.--Un silence.--Vous avez eu envie de lire cette lettre?--Un silence encore.--Non, continua-t-elle en fronçant ses jolis sourcils, vous ne la lirez pas, je l'ai brûlée. Elle ne contenait rien que la demande d'un échantillon d'étoffe pour un déguisement de bal, mais je veux que vous me croyiez sur parole...--Et ce fut dit, ce fut joué!... Elle n'a jamais eu plus de talent. Ce que je lui ai répondu, ne me le demandez pas. Je l'ai traitée comme la dernière des dernières. Tout ce que j'ai dans le coeur pour elle de rancunes, de dégoûts et de mépris, je le lui ai craché à la figure, et puis, comme elle pleurait, je l'ai prise dans mes bras et je l'ai possédée, là, sur le canapé de ce fumoir où elle venait de me mentir ainsi et moi de l'insulter comme une fille... Suis-je assez bas?...»

--«Mais vos soupçons étaient-ils justes?» demanda René.

--«S'ils étaient justes!...» répondit Claude, avec cet accent de cruel triomphe que prennent les jaloux, lorsque leur affreuse frénésie de tout savoir les a conduits à reconnaître le bien fondé de leurs pires hypothèses. «Savez-vous ce que le billet de Salvaney demandait? Un rendez-vous... Et celui de Colette? Il fixait le rendez-vous... Je le sais, je l'ai fait suivre, oui, j'ai commis cette vilenie. Au sortir de la répétition, elle est allée chez lui, et elle y était encore à huit heures.»

--«Et vous ne rompez pas avec elle?» dit Vincy.

--«C'est fait,» répliqua Claude, «et pour toujours, je vous en donne ma parole. Seulement, je veux lui dire ce que je pense d'elle, une dernière fois. Ah! la gueuse! mais vous verrez comment je la traiterai ce soir...»

La lamentation de Claude trahissait une telle souffrance que l'allégresse de René en fut du coup toute diminuée... Le sentiment de pitié pour cet homme auquel il était profondément attaché, par ce lien de la reconnaissance si doux à un jeune coeur, se mélangeait à l'impression de dégoût que lui causait la honteuse duplicité de Colette. À ce moment, un obscur remords lui vint aussi, à se rappeler par contraste, le visage pur et l'âme fidèle de Rosalie. Mais ce ne fut qu'un frisson, vite dissipé par le spectacle de la volte-face à laquelle se livra aussitôt son compagnon. Ce diable d'homme, qui vivait uniquement sur ses nerfs, possédait le pouvoir de changer d'idées et de sentiments avec une rapidité déconcertante. Il venait de parler, avec un râle dans la voix, avec un désespoir dans le coeur que son ami savait sincère. Il fit claquer ses doigts, par un geste qui lui était familier quand il voulait reprendre courage; il dit simplement: «Allons, allons...» et il posa une question de littérature à l'autre stupéfié, si bien que les deux écrivains causaient du dernier roman d'un de leurs confrères, lorsqu'un arrêt de la voiture, obligée de prendre la file derrière d'autres, puis le glissement des roues sur du gravier, les avertit qu'ils étaient arrivés. René sentit son coeur battre de nouveau comme tout à l'heure, à petits coups secs et vibrants. La voiture s'arrêta devant un perron que protégeait une marquise, et ce fut, pour le jeune homme, une sensation de songe que de se trouver dans l'antichambre qu'il avait traversée une fois, mais de jour. Plusieurs domestiques en livrée se tenaient dans cette pièce, remplie de fleurs et chauffée par les invisibles bouches du calorifère. Les pardessus et les manteaux rangés sur une table et sur un des fauteuils témoignaient que la réunion devait être au complet dans les salons dont la rumeur arrivait jusque-là. Une jeune femme était dans cette antichambre, qu'un valet de pied débarrassait de sa fourrure, d'où elle sortit, les épaules nues, sa fine taille prise dans une robe toute rouge. Elle avait un profil délicat, un nez légèrement busqué, une bouche spirituelle. Des diamants brillaient dans ses cheveux d'un blond très doux. René la vit qui saluait Claude d'un signe de tête, et il se sentit pâlir, à rencontrer deux yeux qui se posaient sur lui indifféremment, des yeux d'un bleu tout clair, dans ce teint des blondes qu'il faut bien appeler, malgré la banalité de la métaphore, un teint de rose, car il en a la fine fraîcheur et la délicatesse.

--«C'est Mme Moraines, la fille de Victor Bois-Dauffin, l'ancien ministre de l'Empire.»