Chapter 26
Je suis revenue ici, mon aimé! C'est dans notre asile et au nom des souvenirs qui doivent s'y trouver, pour toi comme pour moi, que je te supplie encore une fois de me revoir. Dis, ne songeras-tu pas à moi, dans ce cher asile, sans ces horribles passages de haine que j'ai vus dans tes yeux? Souviens-toi de la tendresse que je t'ai montrée ici, là où tu es en lisant ces lignes. Non! je ne peux pas vivre si tu doutes de ce qui est la seule vérité, la seule de ma vie. Je te le répète, je ne suis ni indignée, ni froissée, je suis désespérée; et si tu ne le sens pas, c'est que je ne peux plus rien te faire sentir, parce qu'à cette minute il n'y a dans mon âme que mon amour et ma douleur. Adieu, mon aimé!... Que de fois je t'ai dit ces mots sur le pas de cette porte! Et puis j'ajoutais: Au revoir... Et, maintenant, il faudrait que ce fût adieu vraiment, sur mes lèvres et dans mon coeur. Mais se peut-il que ce soit à jamais et ainsi?...
* * * * *
--«Adieu, mon aimé!» se répéta le jeune homme. Il eut beau se raidir là contre: ces mots si simplement tendres, la vue de ces murs, l'idée que Suzanne était venue là, sans espérance de l'y revoir, comme en pèlerinage vers les heures passées, tout contribuait à le jeter dans un état de sensibilité folle, qu'il combattait vainement. «Son aimé!» se redit-il soudain avec fureur, «et elle se donnait à l'autre pour de l'argent!... Que je suis lâche!...» Pour échapper au frisson de regret qui l'envahissait dans cette solitude, il sortit de la pièce brusquement, et il alla sonner à la porte de madame Raulet. Le mielleux visage de la logeuse d'amour apparut dans l'entre-bâillement de cette porte. Elle fit entrer le jeune homme dans son petit salon à elle, garni avec le reste des meubles qu'elle n'avait pu disposer dans l'autre. Quand il lui annonça qu'il quittait l'appartement pour toujours, sa physionomie trahit une contrariété non jouée:
--«Mais la petite note n'est pas prête...» répondit-elle.
--«J'ai tout le temps,» reprit René. Il ajouta, craignant de subir dans la chambre d'où il sortait un nouvel assaut de désespoir: «Si je ne vous dérange pas, j'attendrai ici...»
Quoiqu'il ne fût guère en humeur d'observation, il ne put s'empêcher de remarquer que, durant les vingt minutes qu'il passa ainsi à l'attendre, madame Raulet avait trouvé le temps de changer de toilette. Au lieu du peignoir de chambre en cotonnade rayée dans lequel elle l'avait reçu, elle revenait, vêtue d'une jolie robe de grenadine noire, taillée pour la soirée;--dans le haut du corsage, les bandes d'étoffe alternaient avec des bandes de guipure à travers lesquelles se devinait la blanche peau de la coquette veuve. Elle avait dans les yeux un éclat plus vif, aux joues une couleur plus rouge que d'habitude, et, après avoir déployé sur la table cette note demandée, dont l'écriture témoignait que la prudente personne y avait pensé d'avance, elle dit:
--«Vous m'excuserez d'avoir tardé. Je ne me sentais pas bien. J'ai de telles palpitations au coeur!... Tenez!...» Elle prit la main du jeune homme qu'elle posa sur sa gorge, avec un demi-sourire, sur lequel la pire naïveté ne se serait pas trompée. Elle avait deviné la rupture entre le faux d'Albert et sa maîtresse, rien qu'aux deux visites solitaires de la jeune femme. Le congé significatif de René avait fini de l'éclairer, et elle avait eu l'idée d'en profiter, soit qu'il lui plût réellement avec sa beauté mâle et fine, soit qu'elle entrevît des avantages analogues à ceux que lui rapportaient déjà l'étudiant et le commis. Elle était encore fraîche et se croyait très séduisante. Mais, lorsqu'elle eut fait le geste de porter à sa poitrine la main de son locataire et qu'elle le regarda, elle vit dans ses yeux à lui une si méprisante froideur, mélangée d'un tel dégoût, qu'elle lâcha cette main. Elle reprit la note, et tâcha de couvrir sa confusion par un flot de paroles, expliquant tel ou tel détail d'un compte augmenté fantastiquement, que le poète ne daigna pas vérifier. Il lui remit la somme qu'il lui devait, par moitié en papier, par moitié en or. L'échec humiliant de sa tentative amoureuse n'avait pas aboli chez elle la force du calcul, car elle vérifia les billets bleus en les regardant à contre-jour, et, comme elle comptait les louis d'or, elle les examina l'un après l'autre. Une pièce ne lui ayant pas semblé de poids, elle la fit tinter, puis, après quelque hésitation:
--«Je vais être obligée de vous en demander une autre...» dit-elle.
Cette double impression d'éhontée luxure et de basse cupidité s'accordait si bien avec les pensées de René, qu'il éprouva, pendant le quart d'heure qu'il mit à porter de l'appartement dans son fiacre les quelques objets intimes épars dans les trois pièces, cette gaieté terrible, appelée si âprement et si justement par un humoriste la «gaieté d'un croque-mort qui s'enterre lui-même.» Quand la voiture roula, cette voiture de place cahoteuse, au drap taché, où il faisait comme le déménagement lamentable de ce qui avait été son bonheur, cette cruelle gaieté tomba pour laisser la place à la mélancolie la plus navrée. Il reconnaissait chaque détour du chemin qu'il avait accompli tant de fois dans l'extase du désir, qu'il n'accomplirait plus jamais. Le ciel pesait gris et bas, sur la ville. C'était, depuis la veille, une de ces reprises inattendues de l'hiver comme il s'en produit souvent à Paris vers le milieu du printemps, et qui donnent des frissons de froid à la jeune verdure. Quand le fiacre traversa la Seine qui coulait, si morne, si verte, le malheureux la regarda et il songea:
--«Il est pourtant facile d'en finir...»
Il chercha dans sa poche le billet de Suzanne, après ce mouvement de désespoir, comme pour se convaincre lui-même de la réalité de son malheur. Il prit aussi le mouchoir et le respira--longtemps;--il mania les gants, et il y retrouva la forme des doigts qu'il avait tant aimés. Il sentit qu'il était allé, dans sa résistance à la tentation, jusqu'aux dernières limites de sa force, et, quand il fut tout seul dans sa chambre, après cette nouvelle crise aiguë de sa peine, il dit tout haut:
--«Je ne peux plus...»
Tranquillement, presque automatiquement, il ouvrit un tiroir de son bureau, et il y prit, enveloppé dans sa gaine de peau de daim, un revolver de poche que sa soeur lui avait donné, pour les soirs où il rentrait du théâtre. Il fit jouer la batterie à vide. Il chercha le paquet des cartouches, et il en soupesa une.--Pauvre machine humaine, qu'il faut peu de chose pour tout endormir!--Il chargea le pistolet, défit sa chemise, trouva de sa main gauche la place où battait son coeur et il appuya le canon sur sa poitrine.
--«Non,» dit-il tout haut encore, «pas avant d'avoir essayé.»
Cette parole correspondait à une pensée qui l'avait assiégé à plusieurs reprises, qu'il avait toujours repoussée comme folle, et qui, maintenant, avec la netteté propre aux idées dans les minutes de délibération suprême, prenait forme et corps devant lui. Il remit le pistolet dans le tiroir, s'assit dans son fauteuil,--le fauteuil de Suzanne,--et il se laissa rouler dans cet abîme de la rêverie tragique où les images se dessinent avec un relief extraordinaire, où les raisonnements se font rapides comme dans la fièvre, où s'élaborent les résolutions désespérées. «Mon aimé...» se répétait-il, en se ressouvenant de ce que Suzanne lui avait écrit dans le billet. Oui, malgré ses mensonges, malgré la comédie qu'elle lui avait jouée, et dont il repassait en esprit les innombrables scènes, malgré cette abjection de son intrigue avec Desforges, elle l'avait vraiment, elle l'avait passionnément aimé. Sans la sincérité de cet amour, leur histoire commune était-elle intelligible une minute? Quel autre mobile avait pu la jeter à lui? Ce n'était pas l'intérêt? René était si pauvre, si humble, si au-dessous d'elle. Ni la gloriole de séduire un auteur à la mode? Elle-même avait exigé que leur liaison demeurât secrète. Ni la coquetterie? Elle ne l'avait pris à aucune rivale, elle ne s'était pas disputée, jour par jour, semaine par semaine. Oui, si monstrueux que fût cet amour, mélangé à cette corruption, à cette fourberie, elle l'avait aimé, elle l'aimait encore. Cette âme, dont la lèpre morale l'avait consterné d'horreur, demeurait pourtant capable d'une sincérité. Quelque chose s'agitait en elle, qui valait mieux que sa vie, mieux que ses actions. René consentait enfin à écouter la voix qui plaidait pour sa maîtresse, et il regardait bien en face cette vénalité dont la découverte l'avait terrassé. Son entrée à l'hôtel Komof, et ses premières impressions puériles d'aristocratie, la possession de Suzanne et la grâce des moindres détails de sa parure, en lui révélant le décor du grand luxe et sa minutie raffinée, l'avaient initié à bien des mystères. Le mirage de haute vie évoqué par ses premiers rêves naïfs de poète et de bourgeois, s'était dissipé à ses yeux pour lui laisser une vision presque juste des effrayantes prodigalités que comporte une opulente existence à Paris. À l'heure présente, et tandis que son amour, qui voulait vivre, s'appliquait à justifier Suzanne, à la comprendre du moins, à découvrir en elle de quoi ne pas la mépriser entièrement, il entrevoyait, grâce à cette connaissance plus vraie du monde, le drame intime qui s'était joué dans sa maîtresse... Claude le lui avait dit en propres termes: «Il y a sept ans, les Moraines étaient ruinés...» Ruinés! Ces trois syllabes se traduisaient maintenant pour le jeune homme par l'exacte image de ce qu'elles comportent de renoncements et d'abaissements. Suzanne avait grandi dans le luxe et pour le luxe. C'était son atmosphère, c'était sa vie. Son mari, ce Marneffe en habit noir,--le poète continuait à juger ainsi le pauvre Paul,--avait dû, le premier, la pousser dans la voie funeste. Desforges s'était présenté. Elle avait cédé. Elle n'aimait pas... Et quand elle avait aimé, pouvait-elle briser sa chaîne?... Oui, elle le pouvait, en lui proposant, à lui, René, de tout quitter, tous les deux, pour vivre ensemble, à jamais!...
--«Tout quitter?... Tous les deux?... Pour vivre ensemble?...» Il se surprit à prononcer ces mots, comme dans un songe. Mais était-ce trop tard? Cette offre de tout sacrifier à leur amour, de tout abolir du passé, sinon cet amour, d'y enfermer, d'y emprisonner leur être entier, tout le présent et tout l'avenir, s'il allait la faire, à Suzanne, lui, maintenant? S'il allait lui dire: «Tu me jures que tu m'aimes, que cet amour est la seule vérité de ton coeur, la seule. Prouve-le-moi. Tu n'as pas d'enfants, tu es libre. Prends ma vie et donne-moi la tienne. Pars avec moi et je te pardonne, et je crois en ton coeur?...»--«Je deviens fou,» fit-il en rejetant toute son âme en arrière, lorsque ce projet se présenta devant lui, si précis qu'il voyait Suzanne, là, qui l'écoutait... Fou? mais pourquoi?... Les phrases lues dans sa jeunesse sur le rachat des prostituées par l'amour, idée si profondément humaine qu'elle a tenté les plus grands artistes, lui remuèrent dans la pensée. La plus divine figure de courtisane amoureuse qui ait jamais été peinte, l'Esther de Balzac, avait tant séduit ses rêves d'autrefois, et chez les natures comme la sienne, en qui les impressions littéraires précèdent les autres, celles de la vie, des rêves pareils ne s'en vont pas tout à fait du coeur... Il aimait Suzanne, et Suzanne l'aimait. Pourquoi n'essaierait-il pas, au nom de ce sentiment sublime, de l'arracher, elle, à l'infamie où elle gisait, de s'arracher, lui, à ce gouffre noir de la mort vers lequel il se sentait attiré? Pourquoi ne lui apporterait-il pas cette occasion unique de réparer les hideuses misères de sa destinée?... Mais elle, que répondrait-elle?... «Je saurai enfin si elle m'aime,» reprenait René.--«Oui, si elle m'aime, avec quelle ardeur elle saisira ce moyen d'échapper au bagne de luxe où elle est enchaînée! Et si elle dit non?...» Un frémissement d'épouvante le secoua tout entier à cette pensée... «Il sera temps d'agir alors,» conclut-il. La tempête déchaînée par la subite invasion de ce projet dura près de trois heures. Le jeune homme s'y abandonnait sans comprendre que son parti était pris d'avance, et que ces allées et venues de ses idées ne faisaient que déguiser à ses propres yeux le sentiment qui dominait en lui par-dessus tout: l'appétit, le besoin furieux de ravoir sa maîtresse. Quand ce plan d'une fuite en commun eût été plus insensé, plus impraticable, plus contraire à toute espérance de succès, il s'y serait livré comme au plus raisonnable, au plus facile, au plus assuré, parce que c'était en effet le seul qui conciliât l'ardeur irrésistible de son amour et les exigences de dignité sur lesquelles son honneur encore vierge ne transigerait du moins jamais.
--«À l'action...» se dit-il enfin. Il s'assit à sa table, pour écrire à Suzanne un billet, dans lequel il lui demandait d'être chez elle le lendemain, à deux heures de l'après-midi. Il courut lui-même jeter cette lettre à la boîte, et il éprouva, en rentrant, cette détente qui suit les résolutions définitives. Lui qui s'était, durant la semaine et après son premier, son sauvage accès de violence, senti incapable de la plus faible énergie, jusqu'à n'avoir pu rouvrir le manuscrit de son _Savonarole_, il se mit sur-le-champ à tout préparer, comme si la réponse de Suzanne ne pouvait pas être douteuse. Il compta la somme d'argent enfermée dans son tiroir: un peu plus de cinq mille francs. C'était de quoi suffire aux premiers embarras. Et ensuite?... Il calcula de quel capital il avait le droit de disposer dans la fortune de la famille, restée indivise entre sa soeur et lui. La grande affaire était de passer les deux premières années, durant lesquelles il terminerait son drame et le ferait jouer. Il publierait, aussitôt après, son roman, que le succès de sa pièce pousserait, comme une vague pousse une vague, puis son recueil de vers. Un horizon de travaux et de triomphes se développait devant lui. De quel effort ne serait-il pas capable, soutenu par cet élixir divin: le bonheur, et par la volonté de rendre à Suzanne ce luxe qu'elle lui aurait sacrifié? Sa soeur le surprit, quand elle rentra, qui rangeait des papiers, classait des livres, mettait à part des gravures.
--«Que fais-tu là?...» demanda-t-elle.
--«Tu vois,» répondit-il, «je me dispose à partir.»
--«À partir?...»
--«Oui,» reprit-il, «je compte aller en Italie.»
--«Et quand cela?» fit Émilie stupéfaite.
--«Mais sans doute après-demain.»
Il était de bonne foi dans sa réponse. Il avait calculé qu'il faudrait à Suzanne environ vingt-quatre heures pour ses préparatifs à elle, si elle se décidait. Si elle se décidait? Ce seul doute sur l'issue de sa démarche lui faisait maintenant tant de mal qu'il ne le discutait même pas. Depuis la scène de l'Opéra, où il l'avait laissée pâle et comme foudroyée dans l'ombre de l'arrière-loge, il s'était imposé la plus surhumaine contrainte, en endiguant le flot de ses désirs passionnés. Son espérance soudaine était comme une brèche ouverte, par laquelle ce flot se précipitait, furieux, effréné, d'un jet si violent qu'il renversait, emportait tout. Sa folie alla, par cette matinée qui précéda l'entrevue, jusqu'à passer chez deux ou trois marchands d'objets de voyage de l'avenue de l'Opéra, pour y examiner des malles. Depuis le départ de Vouziers, personne, dans la famille Vincy, n'avait quitté Paris, même pour vingt-quatre heures. Il n'y avait, rue Coëtlogon, comme instruments d'emballage, que deux vieux coffres mangés aux vers, et trois valises de cuir délabrées de vétusté. Ces soins matériels, qui donnaient comme une réalité concrète aux chimères du jeune homme, trompèrent la fièvre de son attente jusqu'à l'heure du rendez-vous. L'hallucination du désir avait été si forte que la vue des circonstances réelles ne se produisit en lui qu'au moment où il entra dans le petit salon de la rue Murillo. Tout restait à faire.
--«Madame va venir...» avait dit le domestique, en le laissant seul dans cette pièce. Il n'y était pas revenu depuis le jour où il lisait ses vers les plus choisis à celle qu'il considérait alors comme une madone. Était-ce, de la part de cette dernière, une suprême ruse que ces cinq minutes d'abandon, avant leur entretien, dans cet endroit, si rempli pour lui de souvenirs? Ils se dressèrent en effet devant lui, ces souvenirs, mais pour le remuer d'une tout autre émotion que celle dont se flattait Suzanne. Ce cadre d'élégance, tant admiré jadis, lui faisait horreur maintenant. Il lui semblait qu'une vapeur d'infamie flottait autour de ces objets, dont beaucoup avaient dû être payés par Desforges. Cette horreur accrut encore en lui la volonté d'arracher celle qu'il aimait à ce passé de honte, et, quand elle apparut sur le seuil de la porte, ce n'est pas la tendresse qu'elle rencontra dans ses yeux, mais le fixe, l'implacable éclat de la résolution prise. Quelle résolution? De tous deux elle était la plus émue à présent, la plus incapable de se maîtriser. La blancheur de sa longue robe de dentelle faisant ressortir les teintes jaunies de son visage, épuisé par l'anxiété de ces derniers jours. Elle n'avait pas eu besoin d'avoir recours au crayon noir pour cerner ses yeux, comme il arrive aux comédiennes du monde aussi bien qu'aux autres; ni d'étudier le geste par lequel, à la vue du jeune homme, elle mit la main sur son coeur, en s'appuyant au mur, afin de ne pas tomber. Au premier regard, elle avait compris qu'il lui faudrait livrer une rude bataille pour le reconquérir, et tout son être tremblait. Il y eut entre les deux amants un de ces passages de silence où il semble que l'on entende frémir le vol de la destinée, tant ils sont redoutables et solennels. La durée de celui-ci fut intolérable pour la malheureuse, qui le rompit la première en disant d'une voix très basse:
--«Mon René, que tu m'as fait souffrir!...» Et, s'avançant vers lui, folle d'émotion, elle lui prit les deux mains et s'abattit sur sa poitrine, cherchant ses lèvres pour un baiser. Il eut l'énergie de la repousser.
--«Non,» disait-il, «je ne veux pas...»
--«Ah!» gémit-elle en se tordant les bras, «tu y crois donc toujours, à ces abominables soupçons!... Et tu n'es pas venu, et tu m'as condamnée ainsi sans m'entendre!... Et quelles preuves avais-tu pourtant?... De m'avoir vue sortir d'une maison!... Et pas un doute en ma faveur, pas une seule des vingt hypothèses qui pouvaient plaider pour moi!... Si je te disais pourtant que dans cette maison habite une amie malade, que j'étais allée voir ce jour-là?... Si je te disais que la présence de l'autre personne, dont la vue t'a rendu fou, avait la même cause? Si je te le jurais sur ce que j'ai au monde de plus sacré, sur...»
--«Ne jurez pas,» interrompit René durement, «je ne vous croirais pas, je ne vous crois pas...»
--«Il ne me croit pas, même maintenant; mon Dieu! Que faire?» Elle marchait, à travers la chambre, en répétant: «Que faire? Que faire?» Durant toute cette semaine, elle avait tourné et retourné cette idée qu'il pouvait cependant être assez irrité contre elle pour ne pas la croire. Qu'il lui restât un soupçon, un seul, et elle était perdue. Il la suivrait de nouveau ou la ferait suivre. Il saurait qu'à chaque visite à la maison de la prétendue amie, elle se rencontrait avec Desforges, et ce serait à recommencer? À quoi bon continuer de mentir, alors? Et puis, elle en avait assez de tant de tromperies. Maintenant que la plus sincère des passions grondait dans son coeur, elle éprouvait le besoin de dire à son amant la vérité, toute la vérité, mais, en la lui disant, de lui crier aussi cette passion, et, cette fois, il faudrait bien qu'il entendît ce cri suprême, et qu'il y crût. Et, comme hors d'elle: «C'est vrai,» dit-elle, «je te mentais... tu veux tout savoir, tu sauras tout...» Elle s'arrêta une minute, et passa les mains sur son visage, avec égarement... Hé bien! Non! Elle se sentait incapable de se confesser ainsi... Il la mépriserait trop, et, imaginant, à mesure qu'elle parlait, une espèce de compromis incohérent entre son besoin de sincérité et l'épouvante que René la prît en dégoût, elle continuait: «C'est une affreuse histoire, vois-tu... Mon père mort... Des lettres à racheter avec lesquelles des misérables pouvaient salir sa mémoire... Il fallait de l'argent, beaucoup... Je n'avais rien... Mon mari me repoussait... Alors, cet homme... J'ai perdu la tête, et puis il m'a tenue, il me tient par ce secret!... Ah! ne sens-tu pas que je ne t'ai menti que pour t'avoir, que pour te garder?...»
Tandis que ces mots se pressaient au hasard sur sa bouche, René la contemplait. Cette histoire de l'honneur de son père ainsi sauvé n'était qu'un nouveau mensonge; il le comprenait, il le voyait. Mais ce dernier cri, poussé avec une ardeur presque sauvage, n'en était pas un. Et que lui importait le reste? Il allait savoir si cet amour, la seule sincérité dont elle se réclamât maintenant, aurait la force de triompher de tout ce qui n'était pas lui.
--«Tant mieux!» répondit-il. «Oui, tant mieux si vous êtes l'esclave d'un infâme passé qui vous accable! Tant mieux, si cette dépendance à l'égard de cet homme vous fait cette horreur!... Vous me dites que vous m'avez aimé, que vous m'aimez, que vous ne m'avez menti que pour me garder?... Cet amour, je vous apporte l'occasion de m'en donner une preuve après laquelle je n'aurai plus le droit de douter. Ce passé, je viens vous offrir de l'effacer à jamais, tout entier, d'un coup... Moi aussi, je vous aime, Suzanne, ah! profondément! Ce que j'ai ressenti quand j'ai dû apprendre ce que j'ai appris, voir, ce que j'ai vu, ne me le demandez pas. Si je n'en suis pas mort, c'est que l'on ne meurt pas de désespoir. Je suis prêt cependant à tout oublier, à tout pardonner, pourvu que je sache, pourvu que je sente que vraiment vous m'aimez. Je suis libre et vous êtes libre aussi, puisque vous n'avez pas d'enfants. Je suis prêt, moi, à tout quitter pour vous, et je viens vous demander si vous êtes prête à en faire autant. Nous irons ensemble où vous voudrez: en Italie, en Angleterre, dans un pays où nous soyons sûrs de ne rien retrouver de ce qui fut votre vie d'autrefois. Et cet autrefois, je l'abolirai. J'en trouverai la force dans ma croyance en votre coeur, après ce que vous aurez fait. Je me dirai:--Elle ne me connaissait pas, et, du jour où elle m'a connu, rien n'a plus existé pour elle que son amour.--Mais d'accepter cet abject partage, que vous m'arriviez au sortir des bras de cet homme et salie par ses baisers; ou bien, si vous rompez avec lui, d'être là, misérable, à me défier de cette rupture, à jouer auprès de vous ce rôle avilissant d'espion que j'ai joué une fois déjà?... Non, Suzanne, ne me le demandez pas. Nous en sommes venus au point où nous devons être l'un pour l'autre ou tout ou rien, des amants qui trouvent dans leur amour de quoi se faire une famille, une patrie, un monde, ou des étrangers qui ne se connaissent plus.--À vous de choisir...»
Il avait parlé avec l'énergie concentrée d'un homme qui s'est pris la main et qui s'est fait le serment d'aller jusqu'au bout de sa volonté. Si insensée que fût cette proposition au regard d'une Parisienne habituée à ne rencontrer la passion que sous une forme conciliable avec les exigences et les commodités de la vie sociale, Suzanne n'eut pas une minute de doute. René s'exprimait dans la pleine vérité de son coeur, mais cette vérité comportait un tel excès d'amour qu'elle ne douta pas non plus de son triomphe final sur les révoltes et sur les folies du jeune homme.