Chapter 23
René était tombé, au sortir de sa lamentation, dans cette espèce de coma moral qui succède aux grands éclats de douleur. Il se laissa conduire, comme un halluciné, par la rue du Bac, puis la rue de Sèvres et le boulevard, jusqu'à ce restaurant Lavenue qui fait le coin de la gare Montparnasse, et que hantèrent longtemps plusieurs peintres et sculpteurs célèbres de notre époque. Les deux écrivains s'installèrent dans un cabinet particulier que désigna Claude, et sur la glace duquel il retrouva vite le nom de Colette, gravé gauchement entre des vingtaines d'autres. Il montra ce souvenir d'anciennes soirées à son ami, puis, se frottant les mains et répétant: «Il faut ironiser son passé,» il ordonna un menu des plus compliqués, il demanda deux bouteilles du Corton le plus vieux, et, durant tout le dîner, il ne cessa d'émettre ses théories sur les femmes, tandis que son compagnon mangeait à peine et regardait dans son souvenir le divin visage auquel il avait tant cru! Était-ce bien possible qu'il ne rêvât point, que sa Suzanne fût une de celles dont Claude parlait avec tant de mépris?
--«Surtout,» disait ce dernier, «ne vous vengez pas. La vengeance sur l'amour, voyez-vous, c'est comme de l'alcool sur du punch qui brûle. On s'attache aux femmes par le mal qu'on leur fait, autant que par celui qu'elles nous font. Imitez-moi, pas le moi d'autrefois, celui d'aujourd'hui, qui boit, qui mange, qui se moque de Colette, comme Colette s'est moquée de lui. L'absence et le silence, voilà l'épée et le bouclier dans cette bataille. Colette m'écrit, je ne lui réponds pas. Elle est venue rue de Varenne. Porte close. Où je suis? Ce que je fais? Elle n'en sait rien. Voilà qui les enrage plus que tout le reste. Une supposition. Vous partez demain matin pour l'Italie, l'Angleterre, la Hollande, à votre choix. Suzanne est là, qui vous croit en train de communier pieusement sous les espèces de ses mensonges, et vous êtes, vous, dans votre angle de wagon, à regarder fuir les fils du télégraphe et à vous dire:--À deux de jeu, mon ange.--Et puis, dans trois jours, dans quatre ou dans cinq, l'ange commence à s'inquiéter. Il envoie un domestique, avec un billet, rue Coëtlogon. Et le domestique revient:--M. Vincy est en voyage!--En voyage?... Et les jours se succèdent, et M. Vincy ne revient pas, il n'écrit pas, il est heureux ailleurs. Que je voudrais être là, pour voir la tête du Desforges, quand elle passera sur lui sa colère. Car avec ces équitables personnes, c'est toujours à celui qui reste de payer pour celui qui s'en va. Mais qu'avez-vous?...»
--«Rien,» dit René à qui Claude venait de faire mal en prononçant le nom haï du baron, «je pense que vous avez raison, et je quitterai Paris demain sans la revoir...»
C'est sur une phrase pareille que les deux amis se séparèrent. Claude avait voulu reconduire son ami jusqu'à la rue Coëtlogon. Il lui serra la main devant la grille, en lui répétant:
--«J'enverrai Ferdinand dès le matin s'informer de l'heure où vous partez. Le plus tôt sera le mieux, et sans la revoir, surtout, sans la revoir!»
--«Soyez tranquille,» répondit René.
--«Le pauvre enfant!» songea Claude en remontant la rue d'Assas. Il marchait lentement du côté des fiacres qui stationnent le long de l'ancien couvent des Carmes, au lieu de reprendre le chemin de sa propre maison. Il se retourna pour vérifier si réellement son compagnon avait disparu. Il s'arrêta quelques minutes, en proie à une visible hésitation. Il regarda le cadran de la guérite de l'inspecteur, et put y voir que l'aiguille marquait dix heures un quart.
--«Le théâtre commence à huit heures et demie, le temps de changer de costume... Bah!» continua-t-il tout haut en se parlant à lui-même... «Je serais trop bête de manquer une nuit pareille... Cocher, cocher,» et il réveilla l'homme endormi sur le siège du fiacre dont le cheval lui avait semblé le plus rapide, «rue de Rivoli, au coin de la statue de Jeanne d'Arc, et allez bon train.»
Le fiacre détala et croisa le coin de la rue Coëtlogon. «Il pleure maintenant,» se dit Claude, «s'il me voyait, tout de même, aller chez Colette!...» Il ne se doutait guère qu'à peine rentré chez lui, le jeune homme avait demandé à sa soeur stupéfiée qu'on lui préparât son costume de soirée. La pauvre Émilie voulut l'interroger; elle fut accueillie par un «je n'ai pas le temps de causer...» si sec et si dur qu'elle n'osa pas insister. C'était un vendredi, et René, comme il l'avait dit à Claude, savait que Suzanne était maintenant à l'Opéra. Il avait calculé que c'était sa soirée de quinzaine. Pourquoi l'idée de la revoir sans plus tarder, s'était-elle emparée de lui, avec tant de force, qu'il bouscula sa soeur tour à tour et Françoise? Allait-il réaliser sa menace et insulter sa perfide maîtresse en public? Ou bien voulait-il repaître ses yeux de cette beauté si menteuse, une dernière fois avant son départ? Il avait pu, l'autre semaine, quand il courait au Gymnase après l'entretien avec Colette, se raisonner et discuter son soudain projet. L'analogie extérieure de cette démarche avec celle d'aujourd'hui lui fit mieux sentir, tandis que la voiture l'emportait vers l'Opéra, combien tout avait changé en lui et autour de lui, et en si peu de temps. Avec quelle espérance il se rendait au théâtre alors, et maintenant sur quelle pensée de désespoir! Et pourquoi cette démarche?... Il se posa cette question en gravissant l'escalier, mais il se sentait poussé par une force supérieure à tout calcul, à tout désir. Depuis qu'il avait vu Suzanne entrer dans la maison de la rue du Mont-Thabor et en sortir, il agissait comme un automate. Lorsqu'il s'assit dans son fauteuil d'orchestre, le ballet de _Faust_, que l'on donnait ce soir-là, était sur le point de s'achever. La première impression de la musique sur ses nerfs tendus fut un attendrissement presque morbide; des larmes affluèrent à ses yeux, si abondantes qu'elles brouillaient le verre de sa lorgnette, quand il la braqua sur la portion de la salle où se trouvait la baignoire de Suzanne,--cette baignoire où elle lui était apparue si divinement pudique et jolie au lendemain de la soirée chez la comtesse Komof, ni plus pudique ni plus jolie que maintenant... Elle se tenait sur le devant, dans une toilette bleue cette fois, avec des perles autour de son cou délicat et des diamants dans ses cheveux blonds. Une autre femme, que René n'avait jamais vue, était assise auprès d'elle, brune toute en blanc et parée de bijoux. Trois hommes s'apercevaient dans l'ombre de la loge. L'un était inconnu du poète, les deux autres étaient Moraines et Desforges. Oui, le malheureux les tenait tous les trois sous ses yeux: cette femme vendue à ce viveur âgé, et ce mari qui en profitait.--Du moins, René le croyait ainsi.--Ce tableau d'infamie changea son attendrissement en fureur. Tout se réunissait pour l'affoler: l'indignation de rencontrer tant de grâce idéale sur le visage de cette Suzanne qui, cette après-midi encore, s'échappait, furtive, d'un rendez-vous immonde, la jalousie physique, portée à son comble par la présence du rival heureux, enfin une espèce d'impuissante humiliation à retrouver cette perfide maîtresse, heureuse, admirée, dans l'éclat de sa royauté mondaine, tandis qu'il était là, lui, sa victime, à mourir de douleur, sans l'avoir châtiée!
Le ballet fini, et quand l'entr'acte commença, René en était arrivé à cette crise de la colère que le langage quotidien appelle si justement la rage froide. Durant ces minutes-là, et par un contraste analogue à celui qui s'observe dans certains accès de folie lucide, la frénésie de l'âme s'accompagne d'une complète domination des nerfs. L'homme peut aller et venir, sourire et causer, il a toutes les apparences du calme, et, au dedans de lui, c'est un tourbillon d'idées meurtrières. Les pires audaces alors semblent toutes naturelles, et aussi les pires cruautés. Une idée avait traversé le cerveau du poète: aller dans cette loge où trônait madame Moraines, et lui dire tout son mépris! Comment? Il ne s'en inquiétait guère. Ce qu'il savait, c'est qu'il lui fallait se soulager, quoi qu'il dût en résulter. En suivant le couloir, à ce moment rempli d'élégants de tous âges, il était à ce point aliéné de lui-même, qu'il heurta plusieurs personnes sans seulement y prendre garde ni prononcer un mot d'excuse. Il demanda enfin à l'ouvreuse de lui indiquer la sixième baignoire à partir de l'avant-scène à droite.
--«Celle de M. le baron Desforges?» dit cette femme.
--«Parfaitement,» répondit-il «il paie aussi le théâtre,» pensa-t-il, «c'est trop naturel!...» Mais déjà on lui avait ouvert la porte, il avait traversé le petit salon qui précédait la loge proprement dite, il voyait Moraines se retourner, lui sourire avec sa franche et simple physionomie, et l'excellent homme lui secouait la main à l'anglaise, en lui disant, comme s'ils fussent habitués à se rencontrer chaque jour:
--«Vous allez bien?...» Et, interpellant sa femme qui avait aperçu René sans que rien, sur son visage, marquât le moindre étonnement: «Ma bonne amie,» fit-il, «Monsieur Vincy...»
--«Mais je n'ai pas oublié Monsieur,» répondit Suzanne en saluant le visiteur d'une gracieuse inclinaison de la tête, «bien qu'il paraisse, lui, m'avoir oubliée...»
La parfaite aisance avec laquelle cette phrase fut prononcée, le sourire qui la souligna, l'obligation honteuse de serrer la main à ce mari qu'il considérait comme un souteneur légal, et de saluer le baron Desforges en même temps que les autres personnes présentes dans la loge, tous ces petits détails contrastaient trop fortement avec la fièvre intérieure du jeune homme pour qu'il n'en demeurât pas, quelques minutes, comme déconcerté. La vie mondaine est ainsi. Des scènes tragiques s'y produisent, mais sans éclat et parmi les fausses amabilités des conversations, les habituels compromis des manières et le futil décor du plaisir, Moraines avait offert un siège à René derrière Suzanne, et celle-ci le questionnait sur ses goûts musicaux, avec autant d'apparente indifférence que si cette visite n'eût pas eu pour elle une signification redoutable. Desforges et Moraines causaient avec l'autre, dame. René les entendait faire des remarques sur la composition de la salle. Il n'était pas habitué, lui, à cette maîtrise de soi qui permet aux femmes du monde de parler chiffons ou musique avec une dévorante anxiété au fond de leur coeur. Il balbutiait des réponses aux phrases de Suzanne, sans comprendre lui-même ce qu'il disait. À une seconde, et comme elle se penchait un peu de son côté, il respira le parfum d'héliotrope qu'elle employait d'ordinaire. Cette impression remua en lui le souvenir des baisers qu'il lui avait donnés. Il osa enfin la regarder. Il vit ces lèvres sinueuses, ce teint rosé, ces prunelles bleues, ces cheveux blonds, ces épaules et cette gorge où sa bouche avait erré, dont ses mains retenaient dans leur paume la forme divine. Ses yeux exprimèrent alors une sorte de sauvage délire dont madame Moraines eut presque peur. Elle avait bien compris, rien qu'à l'apparition du jeune homme, qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire; mais elle était sous le regard de Desforges, et il s'agissait de ne pas commettre une seule faute. D'autre part, la moindre imprudence de René pouvait la perdre. Toute sa vie dépendait d'un geste, d'un mot du jeune homme, et elle le savait si instinctif qu'il était capable de prononcer ce mot, de faire ce geste! Elle prit l'éventail et le mouchoir de dentelle qu'elle avait posés sur le devant de la loge, et elle se leva en passant sa main sur son front:
--«J'ai trop chaud ici,» fit-elle, en s'adressant au poète qui s'était levé en même temps qu'elle... «Voulez-vous venir dans le petit salon, nous y serons mieux pour causer.»
Quand ils furent assis tous deux sur le canapé de cette étroite antichambre, elle lui dit à voix haute:
--«Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu notre amie madame Komof?» Puis, à voix basse: «Qu'as-tu, mon amour? Que se passe-t-il?»
--«Il y a,» répondit René en étouffant sa voix, «que je sais tout, et que je suis venu vous dire que vous êtes la dernière des femmes... Ce n'est pas la peine de me répondre... Je sais tout, vous dis-je, je sais à quelle heure vous êtes allée dans la maison de la rue du Mont-Thabor et à quelle heure vous en êtes sortie, et qui vous y avez retrouvé... Ne mentez pas; j'étais là, je vous ai vue. C'est la dernière fois que je vous parle, mais vous entendez: vous êtes une misérable, une misérable...»
Suzanne s'éventait tandis qu'il lui jetait ces phrases terribles. L'émotion du coup qu'elles lui portaient ne l'empêcha pas de sentir qu'il fallait à tout prix couper court à cette scène avec cet amant affolé, qui visiblement ne se possédait plus. Elle se pencha du côté de la loge et elle appela son mari:
--«Paul,» dit-elle, «voyez donc si la voiture est avancée... Je ne sais pas ce que j'ai, si c'est la chaleur de la salle, mais je viens d'avoir un étourdissement... Vous m'excuserez, monsieur Vincy?»
--«C'est extraordinaire,» disait Moraines au poète, qui dut sortir de la loge avec le mari, «elle avait été si gaie ce soir... Mais ces salles de théâtre sont trop mal aérées... Elle aura été désolée de n'avoir pu causer avec vous davantage, elle admire tant votre talent! Revenez nous voir... À bientôt, cher monsieur...»
Et il secoua de nouveau avec sa force habituelle la main du jeune homme, qui le regarda disparaître du côté du vestibule où se tenaient les valets de pied attendant leurs maîtres. Les premières mesures du cinquième acte de _Faust_ commençaient à se faire entendre. Il eut un nouvel accès de rage qui se soulagea par ce mot jeté presque à voix haute dans le couloir, maintenant désert:
--«Ah! Je me vengerai!»
XVIII
LE PLUS HEUREUX DES QUATRE
Suzanne connaissait trop bien le coup d'oeil du baron Desforges pour s'imaginer que la scène de la loge lui eût échappé tout entière. Qu'en avait-il saisi? Que pensait-il? C'étaient pour elle deux questions d'une importance capitale. Il lui fut impossible d'y répondre durant les minutes qu'ils mirent, elle appuyée à son bras et lui la soutenant comme s'il l'eût réellement crue souffrante, depuis la baignoire jusqu'au bas de l'escalier qui donne sur le portique réservé aux voitures. Le visage du baron était demeuré impénétrable. Elle-même ne se sentait pas la force d'employer ses facultés habituelles d'observation. La comédie de son malaise n'avait été qu'à moitié jouée, tant le coup subit de cet entretien avec René l'avait frappée d'épouvante et aussi de douleur. Elle avait pu craindre que le jeune homme, évidemment hors de lui, ne fît un éclat et ne la perdît à jamais. En même temps, sa passion très sincère, très vivante, avait saigné de ce terrible outrage et de cette découverte plus terrible encore. Tandis que, relevant sa robe à traîne, elle assurait sur les marches ses souliers de satin bleu, elle était secouée d'un frisson, comme il arrive au sortir d'un mortel danger que l'on a eu pourtant le courage de braver. Elle souriait à demi, avec des lèvres frémissantes dans un visage qu'envahissait la pâleur. Ce fut un véritable soulagement pour elle que de s'asseoir dans l'angle de son coupé où son mari prit place auprès d'elle. Devant lui, du moins, elle n'avait pas besoin de se dominer. Au moment où le cheval partit, elle se pencha, comme pour un dernier salut. La clarté d'un bec de gaz portait en plein sur le masque du baron qui exprimait maintenant sa vraie pensée. Suzanne ne s'y méprit pas une seconde:
--«Il sait tout...» dit-elle. «Que devenir?...»
Le coupé avait disparu depuis un instant que Desforges était encore là, qui tiraillait sa moustache,--signe chez lui d'une préoccupation extrême. Comme il faisait beau, il n'avait pas commandé sa voiture. C'était son habitude, par les temps secs, de marcher jusqu'à son cercle favori, rue Boissy-d'Anglas, depuis l'endroit où il avait passé la soirée, même quand cet endroit était un petit théâtre situé à l'autre extrémité des boulevards. Tout en fumant son cigare, le troisième de la journée,--le docteur Noirot n'en permettait pas davantage,--il aimait à traverser Paris, son Paris qu'il se piquait avec raison de connaître et de goûter comme personne. Ce n'était pas un cosmopolite que Desforges, il avait en horreur les voyages, ce qu'il appelait «la vie de colis.» Cette promenade à pied le soir, c'était son délice. Il en profitait pour «faire sa caisse,»--c'était un de ses mots,--pour repasser en esprit les divers incidents de la journée, et mettre en parallèle ses recettes d'un côté, ses dépenses de l'autre: «Avoir fait du massage, de l'escrime, du cheval le matin...» Colonne des recettes, c'était emmagasiner de la santé. «Avoir bu du bourgogne à dîner, ou du porto rouge, son péché mignon, ou mangé des truffes, ou aimé Suzanne...» Colonne des dépenses... Quand il s'était permis un petit excès contraire aux règles très réfléchies de sa conduite, il pesait avec soin le pour et le contre, et il concluait par un «ça valait» ou «ça ne valait pas la peine...» motivé comme un arrêt de justice. Et puis ce Paris, où il habitait depuis sa plus lointaine enfance, lui était toujours une occasion de souvenir. Le cynisme se joignait en lui à la finesse, et il ne pratiquait pas que l'épicuréisme des sens. Il professait l'art de jouir des bonnes heures en se les rappelant. Dans telle maison, il avait eu des rendez-vous avec une charmante maîtresse; telle autre lui remémorait des dîners exquis en compagnie fine. «Il faut se faire quatre estomacs, comme les boeufs, pour ruminer,» disait-il, «ils n'ont que cela de bon, je le leur ai pris.» Mais quand la voiture des Moraines fut partie, par ce soir de mois de mai qui était pourtant bien tiède, bien doux, et quoique la journée eût été pour lui particulièrement heureuse jusqu'à la visite de René Vincy dans la baignoire, il commença sa promenade sur les impressions les plus tristes et les plus amères. Suzanne ne s'y était pas méprise. Il savait tout. Cette entrée du poète l'avait saisi d'autant plus, que, cette après-midi même, en sortant de la maison de ses rendez-vous par la rue de Rivoli, il s'était trouvé nez à nez avec le jeune homme qui l'avait regardé fixement: «Où diable ai-je vu cette figure-là?» s'était vainement demandé Desforges. «Où avais-je la tête?» s'était-il dit quand Paul Moraines avait nommé René Vincy à Suzanne. Tout de suite, à la physionomie du visiteur, il avait flairé un mystère. Quand Suzanne avait passé dans l'arrière-salon, il s'était placé de manière à suivre l'entretien du coin de l'oeil. Sans entendre ce que disait le poète, il avait deviné à l'expression de ses yeux, aux plis de son front, au geste de sa main, qu'il faisait une scène à Suzanne. La fausse indisposition de cette dernière ne l'avait pas dupé un quart de minute. Il était de ceux qui ne croient aux migraines des femmes que sous bénéfice d'inventaire. Le tremblement de la main de sa maîtresse sur son bras, en descendant l'escalier, avait achevé de le convaincre; et, maintenant, en traversant la place de l'Opéra, au lieu de s'extasier comme d'ordinaire sur la vaste perspective de l'avenue éclairée depuis peu à l'électricité ou sur la façade du théâtre qu'il déclarait préférer à toutes les Notre-Dame, il se formulait à lui-même les vérités les plus mortifiantes.
--«J'ai été mis dedans,» se disait-il, «à mon âge! Voilà qui est un peu fort... et pour qui?» Toutes les circonstances se combinaient pour lui rendre cette humiliation plus cruelle: la perfection de ruse avec laquelle Suzanne l'avait trompé, sans qu'il pût concevoir un soupçon, un seul;--la soudaineté foudroyante de la découverte;--la qualité de son rival enfin, un petit jeune homme, un écrivailleur de hasard! Vingt détails lui revenaient, pêle-mêle, et les uns plus désolants que les autres: la piteuse et gauche mine qu'il avait trouvée au poète lors de leur unique rencontre, le lendemain de la soirée à l'hôtel Komof; des rêveries de Suzanne, depuis inexplicables, et auxquelles il avait pris à peine garde, des allusions faites par elle à des visites du matin chez le dentiste, au Louvre ou au Bon-Marché. Et il avait tout avalé, lui, le baron Desforges! «J'ai été trop bête!» se répéta-t-il à voix haute. «Mais comment a-t-elle pu?...» Ce qui achevait de l'accabler, c'était de ne pas comprendre la façon dont elle s'y était prise, même à cet instant où l'attitude de René dans la loge ne lui laissait aucun doute. Non, il n'y avait pas de doute possible. Pour qu'il se fût permis cette scène, et que Suzanne l'eût prise de la sorte, il fallait qu'elle fût sa maîtresse. «Mais comment?» se demandait-il, «elle ne l'a pas reçu chez elle, je l'aurais su par Paul. Elle ne l'a pas vu dans le monde. Il ne va nulle part...» Il dit encore une fois: «J'ai été trop bête!...» Et il ressentit un véritable mouvement de colère contre celle qui était la cause du trouble pénible auquel il était en proie. Il avait dépassé le café de la Paix, et il dut écarter deux femmes qui l'abordaient avec des discours infâmes. «Ma foi,» se dit-il, «elles se valent toutes!...» Il fit encore quelques pas et s'aperçut qu'il avait laissé son cigare s'éteindre. Il le jeta d'un geste presque violent: «Et les cigares sont comme les femmes...» Puis il haussa les épaules, en constatant ce mouvement de puérile humeur: «Frédéric, mon ami,» lui murmura la voix intérieure, «vous avez été une bête et vous continuez...» Il tira un second cigare de son étui, le fit craquer à son oreille, et avisa un bureau de tabac où l'allumer. Le Havane se trouvait par hasard être délicieux. Le baron en aspira la fumée en connaisseur: «J'avais tort,» pensa-t-il, «voilà qui ne trompe pas...»