Mensonges

Chapter 18

Chapter 183,562 wordsPublic domain

L'accent avec lequel cette phrase fut prononcée, aurait suffi à éclairer le poète sur le revirement d'opinions qui s'était fait dans sa soeur à l'endroit de madame Moraines, s'il eût eu l'esprit assez libre pour penser à autre chose qu'à son amour. Mais cet amour l'absorbait tout entier. Pour lui, maintenant, les journées se répartissaient en deux groupes: celles où il devait se rencontrer avec Suzanne, celles qu'il devait passer sans la voir. Ces dernières, qui étaient de beaucoup les plus nombreuses, se distribuaient ainsi d'habitude: il restait au lit assez tard dans la matinée, à rêver. Il éprouvait cette diminution de l'énergie animale, conséquence inévitable des excès de l'amour sensuel. Il vaquait à sa toilette, avec cette minutie qui, à elle seule, révèle aux femmes d'expérience qu'un jeune homme est aimé. Cette toilette finie, il écrivait à sa madone. Elle lui avait imposé la douce tâche de lui tenir le journal de ses pensées. Quant à elle, il n'avait pas une ligne de son écriture. Elle lui avait dit: «Je suis si surveillée, et jamais seule!» Et il l'en plaignait, tout en se livrant à ce travail de correspondance détaillée auquel Suzanne l'assujettissait. Pourquoi? Il ne se l'était jamais demandé. Cette posture de Narcisse sentimental en train de se mirer sans cesse dans son propre amour, convenait si bien à ce qu'il y avait en lui de profondément vaniteux, comme chez presque tous les écrivains. Suzanne n'avait pas assez réfléchi aux anomalies de la nature de l'homme de lettres pour avoir spéculé sur cette vanité. Le journal de René lui plaisait à relire, quand il n'était pas là, comme un souvenir enflammé des caresses données et reçues, simplement. Quand le poète avait ainsi fait sa prière du matin à sa divinité, l'heure du déjeuner sonnait déjà. Aussitôt après, il allait à la Bibliothèque de la rue de Richelieu prendre avec conscience des notes pour son _Savonarole_, auquel il s'était remis. Il y travaillait d'arrache-pied, durant la fin de l'après-midi, et jusque dans la soirée. Il y travaillait,--sans plus jamais ressentir, comme à l'époque du _Sigisbée_, cette plénitude de talent qui du cerveau passe dans la plume, si bien que les mots se pressent dans la mémoire, que les images se dessinent avec les contours et les couleurs de la réalité, que les personnages vont et viennent, que l'effort d'écrire enfin se transforme en une ivresse à la fois légère et puissante d'où nous sortons épuisés;--mais quelle fatigue délicieuse! Il fallait à René, pour échafauder les scènes de son drame actuel, une tension presque douloureuse de toute sa pensée, une pire tension pour mettre en vers les morceaux qu'il avait, au préalable, esquissés en prose. Sa verve ne s'éveillait plus en fougues heureuses. Il y avait à cela plusieurs raisons d'ordres très divers, une toute physique d'abord; le gaspillage de sève vitale qu'entraîne toute passion partagée;--une, morale: la préoccupation constante de Suzanne et l'incapacité de l'oublier jamais entièrement;--une, intellectuelle, enfin, et la plus puissante: le poète subissait, et il ne s'en rendait pas compte, cette influence du succès, meurtrière même aux plus beaux génies. En concevant et en écrivant, il commençait de penser au public. Il apercevait en esprit la salle de la première représentation, les journalistes à leurs fauteuils, les gens du monde, ici et là, et, sur le devant d'une baignoire, madame Moraines. Il entendait à l'avance le bruit des applaudissements, aussi démoralisant pour les auteurs dramatiques que le chiffre des éditions peut l'être pour les romanciers. La vision d'un certain effet à produire se substituait en lui à cette vision désintéressée et naturelle de l'objet à peindre, pour le plaisir de le peindre, qui est la condition nécessaire de l'oeuvre d'art vivante. Trop jeune encore pour posséder cette habileté des mains, grâce à laquelle les vétérans de lettres arrivent à écrire des phrases passionnées, sans émotion aucune, et de manière à tromper même les plus fins critiques, René cherchait en lui une source, un jaillissement d'idées qu'il ne trouvait pas. Son drame ne se faisait pas dans sa pensée, naturellement, nécessairement. Les figures tragiques du moine florentin au profil de bouc, du terrible pontife Alexandre VI, du violent Michel-Ange, du douloureux Machiavel, et du redoutable César Borgia, ne s'animaient pas devant ses yeux, malgré les documents amassés, les notes prises, les pages indéfiniment raturées. Alors il posait sa plume; il regardait le ciel bleuir à travers la guipure des rideaux de sa fenêtre; il écoutait les petits bruits de la maison: une porte qui se fermait, Constant qui jouait, Françoise qui grondait, Émilie qui passait légère, Fresneau qui marchait lourdement, et il se prenait à compter combien d'heures le séparaient de son prochain rendez-vous avec sa maîtresse.

--«Ah! Comme je l'aime! Comme je l'aime!» se disait-il, exaltant sa passion par son ardeur à prononcer tout haut cette phrase. Puis il se délectait à se ressouvenir du petit appartement meublé où aurait lieu ce rendez-vous, attendu avec une si fiévreuse impatience. Il avait eu, dans ses recherches, la main plus heureuse que son inexpérience ne l'avait fait espérer à Suzanne. Cet appartement se composait de trois chambres assez coquettement meublées par les soins de madame Malvina Raulet, une dame brune, d'environ trente-cinq ans, dont les manières discrètes, la toilette presque sévère, la voix adoucie, les yeux avenants, avaient tout de suite enchanté René. Madame Malvina Raulet se donnait comme veuve. Elle vivait officiellement des petites rentes que lui aurait laissées feu Raulet, personnage chimérique dont elle définissait la profession par cette phrase vague: «Il était dans les affaires.» En réalité, l'astucieuse et fine loueuse du logement meublé n'avait jamais été mariée. Elle était, pour le moment, entretenue par un homme sérieux, un médecin de quartier, père de famille, qu'elle avait enjôlé avec son air distingué et sans doute par de secrètes séductions, au point d'en tirer cinq cents francs par mois, payés le premier et d'une façon fixe, à la manière d'un traitement de fonctionnaire. Comme elle était avant tout une femme d'ordre, elle avait imaginé d'augmenter ce revenu mensuel en détachant de son appartement, beaucoup trop vaste pour elle, trois pièces dont l'une pouvait servir de salon, une autre de chambre à coucher, la dernière de cabinet de toilette. L'existence de deux portes sur le palier lui permit d'attribuer à ces trois pièces une entrée particulière. Le mobilier presque élégant qu'elle y disposa lui venait du plus funèbre héritage. Elle avait été, pendant dix années de sa vie, la maîtresse d'un fou, payée par la famille qui n'avait pas voulu que cette folie fût déclarée. À la mort du malheureux, Malvina avait touché vingt mille francs, promis à l'avance, et gardé tout ce qui garnissait la maison, théâtre de son étrange métier. Le sinistre et hideux dessous de cette existence ne devait jamais être connu de René. Mais dans ce vaste Paris, si propice aux intrigues clandestines, combien parmi les beaux jeunes gens qui vont à un rendez-vous dans un endroit pareil, se rendent compte de l'histoire de la personne qui leur fournit un asile d'amour tout préparé! Le poète ne se doutait guère non plus qu'au premier coup d'oeil, cette personne aux attitudes irréprochables, avait vu clair dans ses intentions. Il s'était donné comme habitant Versailles et obligé de venir à Paris deux ou trois fois la semaine. Par enfantillage, il avait choisi comme nom d'emprunt celui du héros de roman qui l'avait séduit le plus dans sa jeunesse, le paradoxal d'Albert de _Mademoiselle de Maupin_. Tout en écrivant ce nom au bas du petit billet d'engagement que madame Raulet lui fit signer, il avait posé sur la table son chapeau, dans le fond duquel la rusée hôtesse put lire les véritables initiales de son locataire de passage, et elle reprit:

--«Monsieur d'Albert voudra-t-il que ma domestique se charge aussi du service, ce sera cinquante francs de plus par mois?...»

Ce prix exorbitant fut demandé avec un ton de voix si candide, et, d'autre part, madame Raulet lui paraissait si respectable, que le jeune homme n'osa pas discuter. Il la regarda cependant avec une première défiance. Son aspect démentait toute idée d'exploitation de l'adultère. Elle portait une robe de nuance sombre, joliment coupée, mais toute simple. Sa montre passée dans sa ceinture était attachée à une de ces chaînes de cou, jadis très en faveur dans la bourgeoisie française, et qui lui venait certainement d'une mère adorée. Un médaillon renfermant sous verre une mèche de cheveux blancs, ceux d'un père chéri, sans nul doute, fermait son col modeste. Ses doigts longs passaient à travers des mitaines de soie qui laissaient deviner l'or de son alliance. Il est juste d'ajouter que cette veuve distinguée avait, outre le médecin, deux amants très jeunes: l'un, étudiant en droit, l'autre, employé dans un grand magasin de nouveautés, qui croyaient posséder en elle une femme du monde, surveillée par une famille implacable! Ces deux amants représentaient, dans l'équilibre de son budget, toutes sortes de petites économies: des dîners au restaurant, des promenades en voiture, des cadeaux de bijoux, des loges de théâtre, ce qui n'empêcha pas cette vertueuse créature de dire au faux d'Albert:

--«La maison est bien tranquille, Monsieur. Vous êtes un jeune homme,» ajouta-t-elle avec un sourire, «vous ne vous offenserez pas si je me permets de vous faire observer que le moindre bruit, dans l'escalier, le soir par exemple, serait un motif pour résilier notre contrat...»

René s'était senti rougir quand elle lui avait parlé ainsi. Dans l'excès de sa naïveté, il trembla que l'honorable veuve ne lui donnât congé après le premier rendez-vous. Cette ridicule crainte le poussa, au sortir même de ce premier rendez-vous, et quand Suzanne fut partie, à faire une visite à son hôtesse, sous le prétexte d'une petite recommandation relative au service. Elle le reçut avec la politesse gracieuse d'une femme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, qui n'a rien vu, quoiqu'elle eût, à travers la fenêtre sur la rue, suivi du regard madame Moraines. Cette dernière s'était en allée, le long du trottoir, avec cette allure à laquelle un oeil parisien ne s'est jamais trompé. Malvina savait désormais à quoi s'en tenir: son locataire était l'amant d'une femme du monde, et du plus grand monde. Lui-même cependant, quoique bien mis, n'avait ni dans sa coiffure, ni dans la coupe de sa barbe, ni dans sa démarche, le je ne sais quel caractère qui décèle le fils de famille. La loueuse pensa que, selon toute probabilité, le loyer serait payé par la maîtresse et non par l'amant, et elle regretta de n'avoir demandé que cinq cents francs par mois, outre les cinquante du service.--Son appartement tout entier lui revenait, à elle, à quatorze cents francs par an et sa bonne à tout faire recevait quarante-cinq francs de gage!--N'importe, elle se rattraperait sur le détail: le bois à fournir pour le feu, le linge, les repas, si jamais le jeune homme s'avisait de déjeuner là, comme elle le lui offrit.

--«C'est une excellente personne, et bien prévenante...» dit René à Suzanne lorsque cette dernière l'interrogea sur madame Raulet. Mais quoi? La confiance du poète n'avait-elle pas raison? À quoi lui eût-il servi de se livrer, comme eût fait Claude, à une analyse pessimiste du caractère de cette femme, sinon à se configurer d'avance mille dangers de chantage, d'ailleurs imaginaires; car si Malvina était une nature d'entremetteuse, vénale et retorse, c'était aussi une bourgeoise sincèrement affamée de considération, et qui se proposait, une fois sa pelote faite, de retourner dans sa ville natale, à Tournon, et d'y mener une vie d'absolue décence. L'esclandre possible d'un procès où son nom eût été mêlé suffisait à écarter de son imagination tout projet de canaillerie violente. Elle poussait ce culte de la respectabilité à un tel point, qu'elle forgea elle-même, sur son locataire, et auprès du concierge, un mensonge compliqué. Suzanne et René devinrent un gentil ménage, demeurant toute l'année à la campagne et un peu parent du défunt Raulet. Ce fut elle aussi qui, avant toute demande, remit deux clefs au soi-disant Albert, afin d'empêcher les relations avec ce concierge, même les plus insignifiantes. Qu'importait à René la cause véritable de cette complaisance? Les jeunes gens ont ce bon esprit de ne pas raisonner avec les faits commodes à leurs passions. Ils s'engagent ainsi sur des chemins périlleux, mais ils en cueillent, ils en respirent du moins toutes les fleurs. Quand celui-ci traversait Paris pour se rendre au petit appartement de la rue des Dames, une musique lui chantait dans le coeur, qui ne lui permettait pas d'entendre les voix attristantes du soupçon. Ses rendez-vous avaient lieu presque toujours le matin. René ne s'était jamais demandé non plus pourquoi ce moment de la journée était plus commode à Suzanne. En réalité, c'était l'heure où cette dernière était plus assurée d'échapper à la surveillance de Desforges. Avant midi, l'hygiénique baron se consacrait à ce qu'il avait de plus précieux au monde: sa santé. Il prenait une leçon d'armes, ce qu'il appelait «sa pilule d'exercice;» il galopait dans les allées du Bois, ce qui devenait «sa cure d'air;» enfin il «brûlait son acide,» formule qu'il devait au docteur Noirot. La madone en partie double, qui connaissait le fonds et le tréfonds de cet homme, le savait aussi enchaîné par les servitudes de cette hygiène que Paul lui-même par celles de son bureau. Elle ressentait un malin plaisir à se représenter, de la sorte, son mari assis à ce bureau, son «excellent ami» chevauchant une jument anglaise, et son petit René entrant chez une fleuriste pour y acheter de quoi parer la chapelle de leurs caresses. C'était des roses qu'il choisissait d'ordinaire, des roses rouges comme les lèvres de son amie, des roses pâles comme ses joues dans les minutes de lassitude, de vivantes, de fraîches roses dont l'arome alanguissait encore la langueur des étreintes. Elle savait, tandis qu'elle s'acheminait de son côté vers ce tendre et furtif asile, que son jeune amant était debout contre la croisée, à écouter le bruit des fiacres qui passaient. Qu'il serait heureux, quand le sien à elle s'arrêterait devant la maison! Elle monterait l'escalier et il l'attendrait, ayant lui-même ouvert doucement la porte, pour ne pas perdre une seconde, une seule, de sa chère présence. Il la tiendrait, là, contre lui, la dévorant de ces silencieux baisers qui vont cherchant la fraîcheur de la peau et la mobilité des lèvres à travers la dentelle de la voilette. Et c'était presque aussitôt un emportement de désirs que Suzanne adorait, une frénésie de l'avoir à lui, qui le faisait la dévêtir avec des mains affolées et des caresses,--ah! quelles caresses! La grande séduction de la jeune femme et son habileté suprême consistaient à garder son innocente expression de vierge au milieu des pires désordres. Son pur visage semblait ignorer les complaisances du reste de sa personne, et grâce à cette idéalité de physionomie conservée à travers tout, elle avait pu se faire, sans déchoir, l'éducatrice amoureuse de René, comme découvrant avec lui le monde mystérieux de la vie des sens. Cette passion sensuelle formait l'arrière-fond sincère de ses rapports avec le jeune homme. Cette même passion était la cause de la fréquence de ces rendez-vous, auxquels la singulière créature apportait une âme entièrement heureuse, entièrement étrangère aussi à tout sentiment de remords. Elle appartenait, sans doute par l'hérédité, se trouvant la fille d'un homme d'État, à la grande race des êtres d'action dont le trait dominant est la faculté distributive, si l'on peut dire. Ces êtres-là ont la puissance d'exploiter pleinement l'heure présente sans que ni l'heure passée ni l'heure à venir trouble ou arrête leur sensation. L'argot actuel a trouvé un joli mot pour désigner ce pouvoir spécial d'oubli momentané; il appelle cela «couper le fil.» Suzanne avait organisé la part de sa vie accordée à Paul, la part de sa vie accordée à Desforges. Pendant le temps où elle se donnait à René, elle lui appartenait tout entière, avec une suspension si absolue du reste de son existence qu'il lui aurait fallu se raisonner pour savoir qu'elle mentait, et ces lugubres raisonnements de la conscience, elle se souciait bien d'y travailler, tandis que l'opium puissant du plaisir envahissait son cerveau!... Ils étaient là, son amant et elle, dans les bras l'un de l'autre, les rideaux tirés, lui en adoration devant cette femme dont la beauté le ravissait, dont l'élégance intime l'extasiait. Il aimait d'elle, et sa peau si douce et la soie de ses bas, sa gorge souple et la batiste de sa chemise, le parfum de son haleine et les saphirs de son bracelet, ses cheveux blonds et les épingles d'écaille incrustées de petits diamants qu'elle y piquait. Elle se laissait adorer comme une idole, voluptueusement roulée dans le flot de baisers qui montait, montait vers elle,--baisers d'amour qui n'étaient pas comptés, pesés, étiquetés comme ceux de Desforges,--baisers nouveaux qui n'avaient pas la monotonie connue de ceux de Paul,--baisers ardents comme l'homme de vingt-cinq ans qui les lui donnait, qui les lui prodiguait,--baisers si frais, qui lui arrivaient d'une bouche aussi pure que la sienne et qu'accompagnaient des paroles de tendresse empreintes de la plus délicieuse poésie,--enfin un régal exquis de courtisane blasée auquel il lui fallait s'arracher, avec effort! Vers midi elle devait se rhabiller, et René lui servait enfantinement de femme de chambre, la regardant se coiffer elle-même avant de passer sa robe, avec adoration. Elle avait ses beaux bras levés, sa taille prise dans son mince corset de satin noir. Son jupon de soie molle et parfumée, un peu court, laissait voir ses bas où se moulaient ses jambes fines. Il s'approchait d'elle, et sa bouche courait sur ses épaules nues qui frémissaient avant de disparaître sous l'étoffe hypocrite du corsage... Et puis, quand elle était partie, il demeurait là tout le jour, se faisant servir à déjeuner par madame Raulet dans le salon, soi-disant pour travailler,--car il avait apporté sa serviette remplie de papiers,--en réalité pour se repaître de souvenirs dans la chambre à coucher dont le désordre lui attestait qu'il n'avait pas rêvé! Il ne s'en allait qu'au crépuscule, traversant, pour gagner la rue Coëtlogon, tout le Paris qu'étoilent les premiers becs de gaz, si clairs dans la transparence du soir, et la divine lassitude qu'il sentait en lui faisait comme une volupté suprême où se résumaient, où s'évanouissaient toutes les autres!

XV

LES RANCUNES DE COLETTE

Il y avait environ deux mois que cette vie durait, monotone et si douce, et sans autres événements que ce regret du dernier baiser et cette espérance des caresses prochaines, lorsqu'un matin, et au moment même où René sortait de chez lui pour aller à un de ces rendez-vous, Françoise lui remit une lettre dont la suscription le fit tressaillir. Il avait reconnu l'écriture de Claude Larcher. Il savait, pour avoir passé à l'hôtel Saint-Euverte et causé avec Ferdinand, que l'écrivain avait séjourné à Florence, puis à Pise. Il avait même adressé à la poste restante de ces deux villes trois billets demeurés sans réponse. Il vit au timbre de l'enveloppe que Claude se trouvait maintenant à Venise. Ce fut avec une curiosité singulière qu'il déchira cette enveloppe et qu'il lut les pages suivantes, tout en longeant les trottoirs des calmes rues du faubourg Saint-Germain qui le menaient vers la Seine, par un matin du premier printemps, aussi frais, aussi lumineux que son propre amour.

* * * * *

Venise, Palais Dario, avril 79.

Et c'est de votre Venise que je vous écris, mon cher René, de cette Venise où vous avez évoqué le cruel profil de votre Coelia, le tendre profil de votre Béatrice; et comme la féerique Venise est toujours la patrie de l'invraisemblable, la cité des ondines, qui, sur ce bord d'Orient, s'appellent des sirènes, j'y ai découvert un appartement meublé dans le plus délicieux petit palais, sur le Grand Canal, comme lord Byron, un _palazzino_ à médaillons de marbre sur sa façade, tout historié, brodé, ciselé, et penché de côté, comme moi dans mes mauvais jours. Pendant que je suis à vous griffonner cette lettre, j'ai l'eau glauque de ce _Canal Grande_ sous mes fenêtres, et autour de moi la paix de cette ville,--la Cora Pearl de l'Adriatique, dirait un vaudevilliste!--où il fait un silence de songe. Ah! mon ami, pourquoi faut-il que j'aie apporté ici mon vieux coeur d'homme de lettres malade, ce coeur inquiet que j'entends battre et gémir plus fort encore dans ce doux silence?... Savez-vous qu'il est deux heures, que je viens de déjeuner à une petite table du Florian, sous les arcades, d'aller à San-Giorgio in Bragora regarder un divin Cima, que je dois dîner ce soir avec deux descendantes des doges, belles comme des femmes de Véronèse, et des Russes aussi amusants que le Korazoff de notre ami Beyle, et qu'au lieu d'avoir l'esprit en fête, je suis rentré pour revoir Son Portrait,--avec une grande S et un grand P,--le portrait de Colette! René, René, que ne suis-je simplement assis dans mon fauteuil d'orchestre aux Français, à la voir jouer la Camille d'_On ne badine pas avec l'amour_, pièce divine, aussi amère que de l'_Adolphe_ et qui chante comme du Mozart! Vous souvenez-vous de son sourire de côté, et comme elle hochait joliment sa blonde tête pour dire: «Mais êtes-vous sûr que tout mente dans une femme, lorsque sa langue ment?» Vous souvenez-vous de Perdican et de ces mots: «Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire entre cette fille et moi?» C'est toute mon histoire que ces quelques mots-là, toute notre histoire! Seulement, j'étais, moi, le vrai Perdican de la comédie, avec cette source d'idéal et d'amour au fond de l'âme, toujours jaillissante malgré l'expérience, toujours pure malgré tant de fautes!... Et elle, ma Camille, elle avait été souillée, à ne l'en pouvoir laver, par tant de hontes! Ah! Que la vie a donc tristement bavé sur ma fleur! Et quand j'ai voulu la respirer, quelle odeur de mort!