Chapter 17
Des sanglots la secouaient, convulsifs, et de nouveau sa tête s'abattit sur l'épaule du jeune homme, qui recommença de lui donner des baisers. Comme enfantinement, elle lui mit les bras au cou et elle appuya ses seins contre cette poitrine, où elle put sentir battre un coeur affolé. Elle vit encore passer dans le regard de René cette fièvre du désir qui conduit les plus timides et les plus respectueux aux pires audaces. Elle dit encore: «Ah! Laissez-moi,» et se releva pour s'échapper des bras qui la pressaient, mais cette fois elle recula du côté du lit. Il la poursuivit, et, en la serrant contre lui, il sentit ce corps si souple tout entier contre le sien. Les mots de l'amour le plus insensé lui venaient aux lèvres, et, emportant Suzanne entre ses bras dont la force était décuplée par la passion, il la mit sur le lit, et, s'y jetant à côté d'elle, il la couvrit des plus ardentes caresses jusqu'à ce qu'elle lui appartînt complètement, dans une de ces étreintes qui abolissent tout, chez un enfant de vingt-cinq ans, même le pouvoir d'observer si les sensations qu'il éprouve sont partagées. Comment donc René eût-il gardé la force de recueillir en cet instant suprême les indices qui lui auraient dévoilé la comédie jouée par sa maîtresse? Rien que sa toilette intime eût suffi pourtant à démontrer dans quelle intention elle était arrivée rue Coëtlogon. Elle avait une de ces robes donc la souple étoffe ne redoute pas les froissements, une ceinture au lieu de corset, pas un bijou, pas trace d'un de ces jupons empesés qui peuvent servir d'obstacle, mais de la soie molle et de la batiste; enfin elle était comme nue dans ses vêtements et prête à l'amour. Mais enlacé à cette créature exquise, s'enivrant, malgré cette toilette, des plus secrètes beautés d'un corps si gracieux, si jeune, si parfumé, dans le silence de cette chambre où les balbutiements et les soupirs de la volupté semblaient presque de grands bruits, le jeune homme ne se demanda pas s'il avait raison ou tort d'adorer cette femme; ni s'il en était la dupe. Et puis, est-on jamais dupe de goûter le bonheur?
XIV
JOURNÉES HEUREUSES
Lorsque Suzanne quitta l'appartement de la rue Coëtlogon, ce petit appartement silencieux dont René voulut lui ouvrir la porte lui-même, afin de lui épargner le regard désapprobateur de Françoise, la suite de leurs rendez-vous prochains était déjà convenue entre eux. Arrivée dans la petite ruelle, et quoique la prudence lui commandât de s'en aller, comme sur le trottoir de la rue du Mont-Thabor, toute droite et sans tarder, elle tourna la tête. Elle vit René debout, derrière le rideau de la fenêtre qui ouvrait sur le jardinet. Le charme de son roman avait si bien envahi cette âme, prudente d'ordinaire jusqu'à la froideur, qu'elle eut un sourire et un geste de la main pour le poète qui la regardait ainsi partir dans le crépuscule, du fond de cette chambre où elle avait pleinement triomphé, car tous ses calculs s'étaient trouvés justes. Remontée en fiacre à la station du coin de la rue d'Assas, et tandis qu'elle s'acheminait vers le magasin du Bon-Marché où elle avait commandé sa voiture, les détails divers de sa conversation lui revenaient, et, en les repassant, elle s'applaudissait de la manière dont elle les avait conduits. Dès qu'une femme est la maîtresse d'un homme, les débats sur la façon de se retrouver deviennent aussi faciles et aussi délicieux qu'ils étaient auparavant odieux et difficiles. Tout à l'heure c'était un désenchantement, un rappel à la réalité. Après la possession, ces mêmes débats deviennent une preuve d'amour, parce qu'ils enveloppent une promesse de bonheur. Dans le quart d'heure même qui avait suivi leur ardente étreinte, et après la comédie de fausse honte dont s'accompagne, durant ces minutes-là, le retour à la décence, Suzanne avait commencé l'attaque et dit à son amant:
--«Il faut que j'aie de vous une promesse... Si vous voulez que je ne me reproche pas cet amour comme un crime, jurez-moi de ne pas aller dans le monde à cause de moi. Vous devez travailler, et vous ne savez pas ce que c'est que cette vie... Ce magnifique talent, ce génie, vous les gaspilleriez en futilités, en misères, et j'en serais la cause!... Oui, promettez-moi que vous n'irez chez personne...» Et tout bas: «Chez aucune de ces femmes qui tournaient autour de vous, l'autre soir...»
Comme René l'avait tendrement embrassée, après cette phrase où l'artiste pouvait voir un hommage rendu à son oeuvre future, et l'amoureux l'expression délicate d'une secrète jalousie!
Il avait répondu un timide:
--«Pas même chez vous?»
--«Surtout pas chez moi,» avait-elle dit. «Maintenant je ne pourrais pas supporter que vous serriez la main de mon mari... Tu dois me comprendre...» avait-elle ajouté, en bouclant les cheveux du jeune homme d'un geste caressant. Il était à terre, lui, à ses pieds, et elle assise de nouveau sur le fauteuil. Elle pencha son visage qu'elle cacha sur l'épaule de René: «Ah!» soupira-t-elle, «ne m'en faites pas dire davantage...» puis, après quelques minutes: «Ce que je voudrais être pour vous, c'est l'amie, qui n'entre dans la vie de celui qu'elle aime, que pour y apporter de la joie et du courage, de la douceur et de la noblesse, l'amie qui aime et qui est aimée dans le mystère, en dehors de ce monde moqueur et qui flétrit les plus saintes religions de l'âme... C'est une si grande faute que j'ai commise,» cette fois elle cacha son visage dans ses jolies mains; «que ce ne soit pas cette série de bassesses et de vilenies qui m'ont fait tant d'horreur chez les autres... Épargne-les-moi, mon René, si tu m'aimes comme tu me l'as dit... Mais m'aimes-tu vraiment ainsi?...»
À mesure qu'elle défilait ce coquet rosaire de mensonges, elle avait pu voir le ravissement se peindre sur la physionomie de son romanesque et naïf complice, que cette beauté de sentiment extasiait. Elle remettait à son front l'auréole de madone qu'elle avait déposée pour se laisser aimer... Et, mélangeant de la sorte la ruse à la tendresse, et les calculs du positivisme le plus précis aux finesses de la sensibilité la plus subtile, elle l'avait conduit à accepter, comme seule digne de la poésie de leur amour, la convention suivante. Il prendrait sous un faux nom, et dans un quartier pas très éloigné de la rue Murillo, un petit appartement meublé, pour s'y rencontrer deux fois, ou trois, ou quatre par semaine. Elle lui avait suggéré les Batignolles, mais avec tant d'adresse qu'il pouvait s'imaginer avoir trouvé lui-même cette dernière idée, comme les précédentes d'ailleurs. Il se mettrait à la recherche dès le lendemain, et il lui écrirait, poste restante, sous de certaines initiales, à un certain bureau. Ce surcroît d'inutiles précautions attestait à René dans quelle servitude vivait son pauvre ange,--si l'on peut appeler cela vivre! «Pauvre ange,» lui avait-il dit en effet, comme elle étouffait une plainte sur le despotisme de son mari, en se comparant elle-même à une bête traquée, «que tu dois avoir souffert!...» Et elle avait levé derechef ses prunelles vers le plafond en ne montrant plus que le blanc de ses yeux, par un de ces mouvements si bien joués que, des années après, l'homme qui a été attendri par cette pantomime, se demande encore: «N'était-elle pas sincère?...»
Il n'était pas besoin de cette perfection de comédie pour que René accédât avec bonheur au plan proposé par la savante élève de Desforges. En principe, et simplement parce qu'il aimait, il eût accueilli n'importe quel projet, avec béatitude et dévotion. Mais le programme esquissé par Suzanne correspondait en outre à toutes les portions artificielles de son être. Le caractère clandestin de cette intrigue enchantait le lecteur de romans qui se délectait d'avance à l'idée d'un pareil mystère à porter dans la vie. La phraséologie par laquelle la jeune femme s'était posée en muse soucieuse de son travail, avait flatté en lui l'égoïsme de l'écrivain qui rêve de concilier l'art avec l'amour, le plaisir de la volupté avec la solitude et l'indépendance nécessaires à la composition. Enfin le poète, après de longues journées de torture, se sentait comme des ailes à l'esprit et au coeur. Telle était l'ardeur de sa félicité qu'il ne remarqua même pas l'étonnement douloureux dont le visage de sa soeur resta empreint durant la soirée qui suivit la visite de Suzanne. Qu'avait entendu Françoise? Qu'avait-elle rapporté à madame Fresneau? Toujours est-il que cette dernière souffrait visiblement. La profonde ignorance de certaines femmes à la fois romanesques et pures leur réserve de ces surprises. Elles s'intéressent aux choses de l'amour, parce qu'elles sont femmes, et elles prêtent la main à des débuts de relations qu'elles croient innocentes comme elles. Ensuite, lorsqu'elles entrevoient les conséquences brutales auxquelles ces relations aboutissent presque nécessairement, leur surprise serait comique si elle n'était pas aussi cruelle que respectable. D'après la description faite par la bonne, Émilie n'avait pas de doute sur l'identité de la visiteuse, et les autres indices donnés par Françoise, les bruits de baisers surpris, la durée de cette visite, le désordre mal réparé du lit, l'exaltation du regard de René, un de ces instincts aussi que les femmes les plus honnêtes possèdent à leur service dans ces occurrences-là, tout la conduisait à penser que madame Moraines avait été la maîtresse de René, là, chez eux! Et la mère de famille, la bourgeoise pieuse, se révoltait contre cette pensée, en même temps qu'elle se souvenait des larmes amères aperçues sur les joues pâles de Rosalie. Songeant à la jeune fille dont elle avait pu mesurer la sincère tendresse, et à la grande dame inconnue pour laquelle sa naïveté avait si imprudemment pris parti, elle en venait à se demander:
--«Si René s'était trompé sur le compte de cette femme?...»
Mais elle était soeur aussi,--une soeur complaisante jusqu'à la faiblesse,--et elle ne trouvait pas la force de faire la moindre observation à son frère, en le voyant si heureux. Elle avait trop nourri d'inquiétudes à constater le désespoir du jeune homme pendant la dernière semaine. Ce mélange de sentiments opposés l'empêcha de provoquer aucune confidence nouvelle, et, de son côté, la possession rendait René discret, comme il arrive quelquefois, par l'excès de l'amour où elle le jetait. Il ne pouvait plus parler de Suzanne maintenant. Ce qu'il éprouvait pour elle n'était plus exprimable avec des mots! Il avait trouvé, presque tout de suite, dans la silencieuse et bourgeoise rue des Dames, et au milieu du quartier des Batignolles, indiqué par Suzanne, le petit appartement désiré. Presque tout de suite aussi, les circonstances s'étaient arrangées pour qu'il fût libre de voir Suzanne uniquement. Il n'y avait pas huit jours qu'elle était sa maîtresse, et Claude Larcher, le seul de ses confrères qu'il fréquentât beaucoup, quittait Paris. René, qui l'avait négligé ces derniers temps, le vit arriver rue Coëtlogon vers six heures et demie du soir, en costume de voyage, pâle et défait, avec sa physionomie des mauvaises crises. On venait de se mettre à table pour le dîner.
--«Le temps de vous serrer la main,» dit Claude sans s'asseoir, «je prends l'express du Mont-Cenis à neuf heures, et je dois dîner à la gare.»
--«Vous resterez longtemps absent?» interrogea Émilie.
--«_Chi lo sa?_» fit Claude, «comme on dit dans cette belle Italie où je serai demain.»
--«Voyez-vous ce chançard,» s'écria Fresneau, «qui va pouvoir lire Virgile dans sa patrie au lieu de le faire traduire à des ânes?»
--«Très chançard, en effet!...» dit avec un rire énervé l'écrivain, qui, reconduit par René jusqu'à la grille de la rue où l'attendait son fiacre chargé de ses bagages, éclata en sanglots; «Ah! Cette Colette!...» dit-il. «Vous vous rappelez, quand vous êtes venu rue de Varenne?... Dieu! était-elle jolie ce jour-là!... Elle m'a plaisanté au sujet des femmes... Hé bien! C'est d'une femme que j'ai la honte d'être jaloux aujourd'hui, d'un monstre avec qui elle s'est liée intimement, en quelques jours, à ne plus la quitter, cette Aline Raymond, une infâme connue comme telle dans tout Paris. Son nom seul me salit la bouche à prononcer. Ah! cela, non, je n'ai pas pu le supporter, et je m'en vais... Je n'avais pas d'argent, imaginez-vous, j'ai déniché un usurier qui m'a prêté à soixante pour cent. Celui-là, par exemple, je le mettrai dans ma prochaine comédie... Il a trouvé à me servir mieux que le trou-madame d'Harpagon, mieux que le luth de Bologne, mieux que le jeu de l'oie renouvelé des Grecs et fort propre à passer le temps lorsque l'on n'a que faire... Savez-vous ce que j'ai dû acheter et revendre audit usurier, outre l'argent vivant?... Deux cent cinquante cercueils!... Vous entendez bien.... Est-ce énorme, cela?... Enfin, l'usurier, ma vieille parente de province à qui j'ai écrit bassement, mon éditeur, la _Revue parisienne_ à qui j'ai promis de la copie par traité, signé, s'il vous plaît... j'ai six mille francs! Ah! Quand le train va m'emporter, chaque tour de roue me passera sur le coeur, mais je la fuirai; et, quand elle apprendra que je suis parti, par une lettre que je lui écrirai de Milan, quelle vengeance pour moi!...» Il se frotta les mains joyeusement, puis hochant la tête: «Ç'a toujours été comme dans la ballade du comte Olaf, de Heine... Vous vous souvenez, quand il parle d'amour à sa fiancée et que le bourreau se tient devant la porte... Il s'est toujours tenu, ce bourreau, à la porte de la chambre où j'aimais Colette... Mais, quand il a pris les jupes et le visage d'une Sapho, non, c'était à en mourir!... Adieu, René, vous ne me reverrez que guéri...»
Et, depuis lors, aucune nouvelle de cet ami malheureux auquel René pensait surtout pour comparer la femme qu'il idolâtrait et qui était si digne de son culte, à la dangereuse, à la féroce actrice. L'absence de Claude lui était une raison pour ne plus jamais reparaître au foyer du Théâtre-Français. Pourquoi se serait-il exposé à recevoir les bordées d'outrages dont Colette couvrait sans nul doute son amant fugitif, lorsqu'elle en parlait? Grâce à cette même absence, tout lien était rompu aussi entre le poète et le monde où Larcher l'avait patronné. Sous l'influence de sa passion naissante pour Suzanne, l'auteur du _Sigisbée_ avait négligé jusqu'aux plus élémentaires devoirs de la politesse. Non seulement il n'avait pas mis de cartes chez les diverses femmes qui l'avaient si gracieusement prié, mais il n'était même pas retourné chez la comtesse. Cette dernière, assez grande dame et assez bonne personne à la fois pour comprendre la nature irrégulière des artistes, et pour leur pardonner ces irrégularités, s'était dit: «Il s'est ennuyé chez moi...» et elle ne l'avait plus invité, sans lui en vouloir. Elle était d'ailleurs en train, pour l'instant, d'imposer à sa société un pianiste russe et spirite qui se prétendait en communication directe avec l'âme de Chopin. René, qui se trouvait tranquille de ce côté, eut encore la chance que madame Offarel se froissât de ce qu'ils n'avaient pas assisté, Émilie et lui, au fameux dîner préparé une semaine durant, à grand renfort de courses à travers Paris. Fresneau s'y était rendu seul.
--«En voilà une expédition où tu m'as envoyé!» avait-il dit à sa femme en revenant. «Quand j'ai parlé de ta migraine, la vieille Offarel a fait un _ah!_ qui m'a coupé bras et jambes. Quand je lui ai raconté que René se trouvait absent, auprès d'un ami malade,--quelle drôle d'excuse, entre parenthèses, mais passons!...--elle m'a demandé:--Est-ce dans un château?--Et à table, ce malheureux Claude a fait les frais du dîner. Elle me l'a déshabillé, il n'en est pas resté un cheveu!... Et c'est un égoïste, et il a de mauvaises manières, et il a la santé perdue, et il n'a aucun avenir, et ceci et cela, et patati et patata... Brr... brr... S'il n'y avait pas eu le piquet du père Offarel!... Il m'a encore gagné, le vieux malin... Ah! il y avait encore là Passart. Fais-moi penser à le recommander à notre oncle pour l'école Saint-André... C'est un charmant garçon. Entre nous, je crois que la petite Rosalie en tient pour lui...»
Émilie avait dû sourire de la perspicacité surprenante de son mari. Elle avait entendu autrefois madame Offarel se plaindre des assiduités du jeune professeur de dessin, et elle se rendit compte tout de suite qu'il avait été prié à la dernière minute, pour bien prouver qu'à défaut de René, on avait sous la main d'autres prétendants. Puis les dames Offarel étaient demeurées deux semaines sans mettre les pieds rue Coëtlogon, elles qui ne laissaient guère passer quatre soirs sans paraître à la fin du dîner. Quand elles se décidèrent à revenir, toujours à cette même heure, et après ces deux semaines, elles entrèrent, escortées du dit Passart, grand garçon blond et gauche, avec des lunettes et un visage timide, le teint semé de taches de rousseur. Émilie n'eut pas longtemps à chercher le motif de cette visite en commun. Il s'agissait de rendre son frère jaloux, naïve manoeuvre que la vieille dame découvrit tout de suite en disant:
--«M. Offarel se trouvait occupé ce soir, et M. Passart a bien voulu nous servir de cavalier... Allons, Rosalie, donne une place à M. Jacques auprès de toi...»
La pauvre Rosalie ne s'était plus retrouvée en face de René, depuis la cruelle explication qu'elle avait eue avec Émilie. Elle était bien émue, bien tremblante, et le coeur lui avait fait bien mal durant le trajet entre la rue de Bagneux et la rue Coëtlogon; court trajet, mais qui lui avait paru interminable. Elle eut cependant la force de couler un regard du côté de son ancien fiancé, comme pour lui attester qu'elle n'était pas responsable des mesquins calculs de sa mère, et la force aussi de répondre froidement en s'asseyant dans un angle, et mettant un autre siège devant elle:
--«J'ai besoin de cette chaise pour y poser mes laines... M. Passart ne voudra pas m'en priver...»:
--«Mais voilà une place libre,» interrompit Émilie qui fit asseoir le jeune homme auprès d'elle et vint ainsi au secours de la courageuse enfant. Cette dernière, quoiqu'elle sût très bien qu'une affreuse scène l'attendait à la maison, se refusa obstinément à jouer le rôle auquel on la conviait. Il eût été si naturel cependant que le dépit lui inspirât cette petite vengeance! Mais les femmes vraiment délicates et qui savent aimer n'ont pas de ces dépits. Rendre jaloux l'homme qui les a abandonnées leur fait horreur, parce qu'il leur faudrait être coquettes avec un autre; et cette idée, elles ne la supportent pas. Preuve divine d'amour que cette scrupuleuse fidélité quand même, et qui grave pour toujours une femme dans le regret d'un homme!... Pour toujours...--mais quand il s'agit de l'heure présente et du résultat immédiat, ces sublimes amoureuses font fausse route, et les coquettes ont raison. Lorsque les années auront fui, et que l'amant vieilli passera la revue de ses souvenirs, il comprendra, par comparaison, la valeur unique de celle qui n'aura pas voulu le faire souffrir,--même pour le ramener. En attendant, il court après les gredines qui lui versent le philtre amer de cette avilissante, de cette ensorcelante jalousie! Il est juste de dire, à l'excuse de René, qu'en immolant Rosalie à Suzanne, il croyait du moins faire ce sacrifice à un amour véritable. Et comme sa soeur lui vantait, le lendemain, la noblesse d'attitude de la jeune fille, ce fut bien sincèrement qu'il répondit par cette parole empreinte de la plus naïve fatuité:
--«Quel dommage qu'un si beau sentiment soit perdu!»
--«Oui,» répéta Émilie en soupirant, «quel dommage!»