Chapter 14
Elle le regarda de nouveau avec une physionomie de surprise et d'interrogation qui signifiait: «Ces sujets de bonheur, dites-les-moi donc...» René crut lire cette demande en effet dans ces claires prunelles; mais il n'osa pas comprendre. Il se jugeait, en toute sincérité de conscience, tellement inférieur à cette femme, que même découvrir, en entier, le culte qu'il lui avait déjà voué, lui paraissait au-dessus de ses forces. Tout le séduisant manège de Suzanne, dans lequel il lui était impossible de reconnaître un calcul, cesserait du coup s'il parlait, et il reprit, comme si sa phrase se fût appliquée seulement aux circonstances générales de sa vie:
--«Claude Larcher me le dit souvent, que je n'aurai pas de plus belle époque dans ma destinée littéraire. Il y a quatre moments, prétend-il, dans l'existence d'un écrivain: celui où on l'ignore, celui où on l'acclame pour désespérer ses aînés, celui où on le diffame, parce qu'il triomphe; le quatrième, où on lui pardonne, parce qu'on l'oublie... Ah! que je regrette que vous ne le connaissiez pas mieux, il vous plairait tant!... Si vous saviez comme il aime les Lettres, c'est pour lui une religion!...»
--«Il est un peu trop naïf tout de même,» songea Suzanne, mais elle était trop intéressée au résultat de cet entretien pour se laisser aller à un mouvement d'impatience. Elle s'empara de ce que René venait de dire, et elle répondit, interrompant ainsi l'éloge inutile de Claude: «Une religion!... C'est vrai, vous sentez ainsi, vous autres... J'ai une de mes amies qui en a fait la mélancolique expérience et qui me le répète toujours: une femme ne devrait pas s'attacher à un artiste. Il ne l'aimera jamais autant qu'il aime son art...»
Elle prit, pour rappeler cette parole prêtée gratuitement à cette amie, aussi imaginaire que l'entorse, une physionomie douloureuse; ses lèvres rouges s'ouvrirent dans un léger soupir, celui d'une âme qui a reçu de navrantes confidences, et qui prévoit, qui pressent pour elle-même des douleurs pareilles.
--«Mais c'est vous qui êtes triste,» dit René, saisi par l'altération soudaine de ce joli visage.
--«Allons donc!...» pensa-t-elle, et tout haut: «Laissons cela. Qu'est-ce que mes tristesses à moi peuvent vous faire?»
--«Croyez-vous donc,» repartit René, «que vous soyez pour moi une indifférente?»
--«Indifférente?... non,» fit-elle en secouant la tête; «mais quand vous m'aurez quittée, penserez-vous à moi autrement qu'à une personne sympathique, rencontrée par hasard, oubliée de même?»
Jamais elle n'avait paru aussi délicieuse à René qu'en prononçant ces paroles, qui allaient jusqu'à l'extrémité de ce qu'elle pouvait se permettre sans détruire son oeuvre. Sa main gantée était posée sur le canapé de velours, tout près du jeune homme. Il osa la prendre. Elle ne la retira pas. Ses yeux semblaient fixer une vision à travers l'espace. Avait-elle seulement pris garde au geste de René? Il y a des femmes qui ont ainsi une façon céleste de ne pas s'apercevoir des familiarités que l'on se permet avec leur personne. René serra cette petite main, et, comme elle ne le repoussait pas, il commença de parler, d'une voix que l'émotion rendait sourde, plus encore que la prudence:
--«Oui, vous devez penser cela, et je n'ai pas le droit de m'en étonner. Pourquoi croiriez-vous que mes sentiments à votre égard sont d'une autre sorte que ceux des jeunes gens que vous rencontrez dans le monde?... Et cependant, si je vous disais que, depuis le jour où je vous ai parlé chez madame Komof, ma vie a changé, et pour toujours.--Ah! ne souriez pas.--Oui! pour toujours!--Si je vous disais que je n'ai plus nourri qu'un désir: vous revoir; que je suis monté chez vous, le coeur battant; que chaque heure, depuis lors, a augmenté ma folie; que je suis arrivé ici dans un ravissement et que je vais vous quitter dans un désespoir... Ah! vous ne me croyez pas... On admet cela dans les romans, ces passions qui vous envahissent le coeur, en entier, tout d'un coup et à jamais... Est-ce que cela arrive dans la vie?...»
Il s'arrêta, éperdu des phrases qu'il venait de prononcer. Il avait, en achevant de parler, cette impression étrange qui nous étreint, lorsque, dans un rêve, nous nous écoutons nous-même dire notre secret précisément à la personne à qui nous devrions nous cacher le mieux. Elle l'avait écouté, les yeux fixés devant elle, absorbée toujours. Mais ses paupières battaient plus vite, sa respiration se faisait plus courte. Sa petite main trembla dans la main de René. Ce fut pour lui une surprise si saisissante, quelque chose de si enivrant aussi, qu'il eut le courage de reprendre:
--«Pardon, pardon de vous parler comme je le fais! Si vous saviez!... C'est enfantin et c'est fou!... Quand je vous ai vue pour la première fois, c'est comme si je vous avais reconnue. Vous ressemblez tant à la femme que j'ai rêvé de rencontrer, depuis que j'ai un coeur!... Avant cette rencontre, je croyais vivre, je croyais sentir... Ah! que j'étais fou!... Ah! que je suis fou!... Je me perds à vos yeux, je me suis perdu.--Mais du moins je vous aurai dit que je vous aimais... Vous le saurez. Vous ferez de moi ensuite ce que vous voudrez.--Mon Dieu! que je vous aime! que je vous aime!...»
Comme il la regardait avec idolâtrie, tout en répétant ces mots où se soulageait toute sa fièvre intérieure, il vit deux larmes tomber des yeux de Suzanne, deux lentes et douces larmes qui coulèrent sur ses joues roses, en y laissant comme des raies. Il ignorait que la plupart des femmes pleurent ainsi comme elles veulent, pourvu qu'elles soient un peu nerveuses. Ces deux pauvres larmes achevèrent de l'affoler.
--«Ah!» s'écria-t-il, «vous pleurez!... Vous...»
--«N'achevez pas,» interrompit Suzanne en lui mettant la main sur la bouche et se retirant de René. Elle fixait sur lui des yeux où la passion se mêlait à une espèce d'étonnement épouvanté. «Oui, vous m'avez touchée! Vous m'avez fait découvrir en moi-même des abîmes que je ne soupçonnais pas... Ah! j'ai peur, peur de vous, peur de moi, peur d'être ici... Non! nous ne devons plus nous revoir. Je ne suis pas libre. Je ne devais pas écouter ce que j'ai écouté...» Elle se tut, puis, lui prenant la main d'elle-même: «Pourquoi vous mentir?... Tout ce que vous sentez, je le sens peut-être. Je ne le savais pas, je vous le jure, avant cette minute. Cette sympathie à laquelle je cédais et qui m'a fait venir vous rejoindre ce matin... Mon Dieu!... Ah! je comprends, je comprends... Malheureuse, comme le coeur se laisse surprendre!...»
De nouvelles larmes tremblèrent à la pointe de ses cils. René se trouvait si bouleversé par les paroles qu'il venait de prononcer et d'entendre, qu'il ne put rien répondre, sinon:
--«Dites-moi seulement que vous me pardonnez....»
--«Oui, je vous pardonne,» répondit-elle en pressant sa main à lui faire mal, puis, d'une voix grave: «Je sens que je vous aime aussi...» Et, comme réveillée d'un songe: «Adieu, je vous défends de me suivre. C'est la dernière fois que nous nous serons parlé...»
Elle se leva. Son front était menaçant, ses regards trahissaient tous les effarouchements de l'honneur révolté. Il ne s'agissait plus du pied tourné sur le parquet glissant, ni de lassitude. Elle partit tout droit devant elle, et d'un air si courroucé que le jeune homme, écrasé par la scène qu'il venait d'affronter, la vit s'en aller, immobile, sans rien faire pour la retenir. Elle avait disparu depuis plusieurs minutes, lorsqu'il s'élança du côté par où elle s'était échappée. Il ne la trouva point. Tandis qu'il descendait un escalier, puis un autre, elle avait déjà traversé la cour carrée, et elle montait dans un fiacre qui l'emportait vers la rue Murillo. Elle était, dans ce coin de voiture, à la fois toute malicieuse et tout attendrie. Pendant le temps que René emploierait à chercher les moyens de la faire revenir sur sa résolution de rupture absolue, il ne réfléchirait pas à la rapidité avec laquelle sa pseudo-madone s'était laissé faire et avait fait elle-même une déclaration d'amour. Voilà pour la malice. Et le souvenir des phrases du jeune homme, de son visage transfiguré par l'émotion, de ses yeux exaltés, la ravissait, comme une promesse du plus ardent amour. Voilà pour l'attendrissement. Et elle caressait déjà le projet de lui appartenir, chez lui, dans cet intérieur si calme, si discret, si retiré, qu'il lui avait dépeint. Il allait lui écrire une fois, deux fois, elle ne répondrait pas. À la troisième ou à la quatrième lettre, elle ferait semblant de croire à un projet de suicide et elle tomberait chez lui--pour le sauver! Comme elle en était là de ses réflexions, le hasard, ironique parfois à l'égal d'un méchant compère, lui fit apercevoir le baron Desforges qui traversait le boulevard Haussmann. Il se rendait chez elle sans doute pour lui demander à déjeuner. Elle regarda la mignonne montre d'or qu'elle portait pendue à un bracelet, il était à peine midi vingt. Elle serait rentrée bien à temps, et, après la joie de sa matinée, ce lui fut un plaisir exquis de baisser un peu le rideau de la portière en passant tout près de son amant, qui ne la vit pas.
XII
LOYAUTÉ CRUELLE
Quand René Vincy se retrouva devant la porte du musée sans avoir pu rejoindre Suzanne, un tourbillon d'idées contradictoires l'assaillit, si violent et si subit qu'il ne savait plus, à la lettre, où il était, ni où il en était. Le calcul de Suzanne ne l'avait pas trompée, et le double coup qu'elle venait de porter au jeune homme paralysait en lui toutes les puissances de l'analyse et de la réflexion. Si elle lui avait dit qu'elle l'aimait, tout simplement, il eût, sans doute, dans un suprême accès de lucidité, aperçu un contraste bien fort entre le caractère angélique, affecté par Suzanne, et la brusquerie de cette déclaration. Il eût dû reconnaître que les ailes de l'Ange lui tenaient bien peu aux épaules pour avoir été mises au vestiaire avec cette promptitude. Mais bien loin de les déposer, ces blanches ailes, cet ange venait de les déployer, toutes grandes, et de disparaître. «Elle m'aime et elle ne me pardonnera jamais de lui avoir arraché cet aveu,» se disait René. Il croyait, de bonne foi, qu'elle l'avait quitté avec la résolution de ne plus le revoir, et cette idée absorbait toutes les forces vives de son esprit. Comment faire revenir sur une telle décision une créature si sincère qu'elle n'avait pu dissimuler son coeur, si pieuse qu'elle s'était aussitôt reproché comme un crime la plus involontaire des confessions? Et le jeune homme la revoyait avec l'effroi peint sur son visage, avec des larmes au bord de ses cils... Il marchait tout droit devant lui, parmi ces pensées, incapable en ce moment de supporter la vue d'un être humain, fût-ce Émilie, sa chère confidente. Il prit un fiacre et se fit conduire jusqu'aux portes de Paris, du côté de Saint-Cloud. Il jeta ce nom au cocher, instinctivement, parce que Suzanne lui avait décrit, au cours d'une conversation, deux fêtes auxquelles elle avait assisté dans ce château, toute jeune. Il éprouva un sauvage plaisir, une fois descendu de voiture, à s'enfoncer dans le bois dépouillé. Le feuillage sec criait sous ses pas. Le ciel bleu et froid de l'après-midi de février se développait sur sa tête. Par instants il apercevait, à travers un entrelacement de troncs noirs et de branches nues, la ruine mélancolique du vieux château et l'eau glauque du bassin sur lequel madame Moraines avait vu jadis se promener en barque le malheureux et noble prince, tué au Cap! Ces impressions d'hiver, ces souvenirs d'un passé tragique flottaient autour du jeune homme, sans distraire sa rêverie du point fixe qui l'hypnotisait, pour ainsi dire: par quels procédés vaincre la volonté de cette femme dont il était aimé, qu'il aimait, qu'il voulait à tout prix revoir? Que faire? Se présenter chez elle et forcer sa porte? S'imposer à elle en courant les salons où elle pouvait aller? L'importuner de sa présence au tournant des rues et dans les théâtres? Toute sa délicatesse répugnait à une conduite où Suzanne pût trouver une seule raison de l'aimer moins. Non, c'était d'elle qu'il désirait tout tenir, même le droit de la contempler! Il avait, dans son adolescence et les pures années de sa première jeunesse, nourri son coeur de tant de chimères, qu'il pensa sincèrement à ne plus rien tenter pour se rapprocher d'elle, et à lui obéir, comme auraient fait Dante à sa Béatrice, Pétrarque à sa Laure, Cino de Pistoie à sa Sylvie, ces fiers poètes en qui s'exprime la noble conception, élaborée par le moyen âge, d'un amour imaginatif et pieux, tout de renoncement et de spiritualité. Il avait tant goûté autrefois la _Vie nouvelle_ et les sonnets de ces rêveurs à leurs Dames mortes. Comment cette littérature sublimée et presque monacale aurait-elle tenu contre le venin de passion sensuelle que la beauté de Suzanne et son luxe lui avaient insinué dans le sang, à son insu?... Lui obéir?... Non, il ne le pouvait pas. Les projets tourbillonnaient de nouveau dans sa tête, et il usait ses nerfs par du mouvement, seul remède à cette horrible souffrance, l'agonie de l'inquiétude. Le soir tomba, un soir d'hiver au crépuscule sinistre et court. Ce fut alors qu'épuisé par l'excès de l'émotion, René finit par s'arrêter à la seule décision immédiatement exécutable: écrire à Suzanne. Il gagna le village de Saint-Cloud, il entra dans un café, et ce fut là, sur un buvard infâme, avec une plume écachée, au bruit des billes de billard poussées par des fumeurs de pipes, sous l'oeil narquois d'un garçon malpropre, qu'il composa une première lettre, puis une seconde, et cette troisième enfin,--avec quelle honte du papier qu'il employait et de l'endroit où il se trouvait! Il lui eût été insoutenable que Suzanne le vît ainsi; mais, d'autre part, il se sentait incapable d'attendre son retour à sa maison pour lui dire ce qu'il avait à lui dire, et voici en quels termes, dont le baron Desforges fût demeuré profondément étonné, s'il les avait lus adressés à sa Suzette de la rue du Mont-Thabor, s'épanchait le trop-plein de son angoisse:
* * * * *
Je viens de vous écrire plusieurs lettres, madame, et que j'ai déchirées, et je ne sais si je vous enverrai celle-ci, tant la crainte de vous déplaire me fait trouver indélicate l'expression de sentiments qui ne vous déplairaient pas, eux, si vous pouviez les voir. Hélas! on ne voit pas les coeurs, et me croirez-vous quand je vous dirai que l'émotion qui me dicte cette lettre n'a rien dont doive s'offenser même la plus délicate, même la plus pure des femmes, même vous, Madame?... Mais vous me connaissez si peu, et le sentiment que vous m'avez laissé voir, avec la divine sincérité d'une âme qui répugne à tous les mensonges, a été une telle surprise que, peut-être, à l'heure où j'écris ces lignes, vous l'avez déjà pour toujours banni, effacé, condamné. Ah! s'il en était ainsi, ne répondez pas à cette lettre. Ne la lisez même pas. Je saurai comprendre ce silence et accepter cet arrêt. Je souffrirai cruellement, mais avec un merci pour vous qui ne cessera jamais, un merci pour m'avoir donné dans ma vie cette joie absolue, complète, de voir l'Idéal de tous mes songes de jeune homme marcher et vivre devant moi. De cela, voyez-vous, quand je devrais mourir de douleur pour vous avoir rencontrée et aussitôt perdue, je ne vous serai jamais assez reconnaissant. Vous m'êtes apparue, et par votre seule existence vous m'avez attesté que cet Idéal ne mentait pas! Quelque dure que me soit jamais la vie, ce cher, ce divin souvenir me suivra comme un talisman, comme un magique charme...
Mais, tout indigne que je sois, si le sentiment que j'ai vu passer dans vos yeux;--qu'ils étaient beaux à cette minute, et comme je me les rappellerai toujours!--oui, si ce sentiment survit en vous au passage de révolte qui vous a saisie ce matin, si cette sympathie, dont vous vous êtes reproché la violence, demeure vivante dans votre coeur, si vous restez, malgré vous, celle qui a pleuré en m'écoutant lui dire mon ravissement, mon adoration, mon culte; alors, je vous en conjure, Madame, de cette sympathie, de cette émotion tirez un peu de pitié; avant de confirmer cet arrêt auquel je suis tout prêt à me soumettre, ce terrible arrêt de ne plus vous revoir, laissez-moi vous demander de me permettre une seule épreuve. Cette demande est si humble, si résignée à vos ordres. Ah! Écoutez-la! Si j'ai deviné juste à travers les conversations trop courtes, trop rapides qu'il m'a été donné d'avoir avec vous, votre vie, sous son apparence comblée, est déshéritée de bien des choses. N'avez-vous jamais éprouvé le besoin auprès de vous d'un ami à qui vous pourriez tout dire de vos peines, d'un ami qui ne vous parlerait plus comme il a osé le faire une fois, mais qui serait là, heureux de respirer dans votre air, content de votre joie, triste de vos tristesses, un ami sur qui vous compteriez, que vous prendriez, que vous laisseriez, sans qu'il se plaignît; un être à vous enfin, et dont toutes les pensées vous appartiendraient? Cet ami sans espérance criminelle, sans désir que de se dévouer, sans regrets que de ne pas vous avoir toujours servie, c'est cela que je rêvais de devenir avant cette entrevue où l'émotion a été plus forte que ma volonté. Et je sens que je vous aime assez pour réaliser ce rêve, encore maintenant. Non! ne secouez pas votre tête. Je suis sincère dans ma supplication, sincère dans ma volonté de ne plus jamais prononcer un mot qui vous force à vous repentir de votre indulgence, si vous m'accordez d'essayer seulement cette épreuve. Mais ne serez-vous pas toujours à temps de me rejeter loin de vous, le jour où vous verrez que je suis prêt à enfreindre l'engagement que je prends ici?
Mon Dieu! que les phrases me manquent! Mon coeur tremble à l'idée que vous lirez ces lignes, et voici que je puis à peine les tracer. Que répondrez-vous? Me rappellerez-vous dans ce sanctuaire de la rue Murillo où vous m'avez été si bonne déjà, si complètement douce et bonne que songer à ces minutes, passées là auprès de vous, c'est comme me parer le coeur avec un lis? Ah! dans ce coeur il n'y a pour vous que dévouement, admiration obéissante et prosternée. Dites, dites le mot: «Je vous pardonne.» Dites: «Je vous permets de me revoir.» Dites: «Essayez, essayons d'être amis.» Vous le diriez, si vous pouviez lire en moi jusqu'au fond. Et si vous ne le dites pas, ce ne sera ni un murmure, ni un reproche, ni rien que merci toujours. Un merci dans le martyre comme l'autre l'aurait été dans l'extase. Je comprends aujourd'hui que souffrir par ce qu'on aime est encore un bonheur!...
* * * * *
Il était six heures du soir, quand le jeune homme jeta cette lettre à la boîte. Il regarda l'enveloppe disparaître. Elle n'était pas plutôt échappée de sa main qu'il se mit à regretter de l'avoir envoyée, avec une angoisse de ce qui résulterait, pire que son anxiété de toute l'après-midi. Dans le désarroi de ses idées, il avait entièrement oublié les habitudes de sa vie de famille, et que jamais il n'était demeuré une journée entière hors de la maison sans prévenir. Il prit son dîner dans un cabaret de hasard sans penser davantage aux siens, tout entier au dévorant calcul de ses hypothèses sur la conduite que Suzanne tiendrait après la lecture de sa lettre. Le premier détail qui le réveilla de ce somnambulisme à demi lucide fut l'exclamation de Françoise lorsque, revenu à pied et vers neuf heures et demie, il ouvrit la porte de l'appartement de la rue Coëtlogon et se trouva nez à nez avec l'Auvergnate qui faillit en laisser tomber sa lampe:
--«Ah! monsieur,» s'écria la brave fille, «si vous saviez quelle inquiétude vous avez baillée à madame Fresneau, qu'elle en a les sangs tournés...»
--«Comment,» dit René à Émilie qui se précipita dans le couloir au-devant de lui, «tu t'es tourmentée parce que tu ne m'as pas vu rentrer?... Ne me reproche rien,» ajouta-t-il tout bas en l'embrassant, «c'est à cause d'Elle...»
La jeune femme, qui avait réellement traversé une fin de journée cruelle, regarda son frère. Elle le vit bouleversé lui-même, avec la fièvre dans les yeux; elle ne trouva plus la force de lui reprocher cet égoïsme naïf qui avait tenu si peu de compte des déraisonnables susceptibilités de son imagination;--il les connaissait pourtant si bien,--et elle lui répondit, tout bas, elle aussi, en lui montrant la porte entr'ouverte de la salle à manger:
--«Les dames Offarel sont là...»
Cette simple phrase suffit pour que la fièvre de René changeât soudain de caractère. Une appréhension angoissée lui succéda. Dans le plus doux moment de sa promenade au Louvre, ce matin, l'image de Rosalie avait eu le pouvoir de le faire souffrir,--quand il était auprès de Suzanne! Et maintenant il lui fallait, sans préparation, revoir, en face, non plus cette image, mais la jeune fille elle-même, rencontrer ces yeux qu'il avait évités lâchement depuis des jours, subir cette pâleur dont il se savait la cause! La sensation de sa perfidie lui revint, plus douloureuse, plus aiguë qu'elle n'avait jamais été. Il avait dit des mots d'amour à une autre femme, sans s'être délié de ses engagements envers celle qui se considérait à juste titre comme sa fiancée. Il entra dans la salle à manger comme il eût marché au supplice, et il ne fut pas plutôt en pleine clarté de la lampe qu'il sentit au regard de Rosalie qu'elle lisait dans son coeur, comme dans un livre ouvert. Elle était assise entre Fresneau et madame Offarel, travaillant comme d'habitude, les pieds posés sur une chaise vide où elle avait placé son peloton de laine et le chapeau de son père; René comprit par quelle innocente ruse, afin qu'à son arrivée il fût obligé de se mettre auprès d'elle. Elle et sa mère tricotaient des mitaines longues, destinées à être portées au bureau par le vieil Offarel qui se prétendait maintenant menacé de la goutte aux poignets! Ce père chimérique était là, lui aussi, buvant malgré ses craintes de malade imaginaire, un grog très fort, et jouant au piquet avec le professeur. C'était Émilie qui avait proposé cette partie pour éviter la conversation générale et se livrer toute à l'idée de son frère absent. Angélique Offarel l'avait aidée, de son côté, à débrouiller des écheveaux de soie. Cette scène d'humble intimité s'éclairait d'une douce lueur, et le poète y retrouva du coup le symbole de ce qui avait fait si longtemps son bonheur, de ce qu'il avait quitté pour toujours. Heureusement pour lui, la grosse voix du professeur s'éleva tout de suite et l'empêcha de se livrer à ses réflexions:
--«Hé bien!» disait Fresneau, «tu peux te vanter d'avoir pour soeur une personne raisonnable! Ne parlait-elle pas de passer la nuit à t'attendre? Mais il aurait envoyé une dépêche... Mais il lui est arrivé un malheur!... Pour un peu, elle m'aurait chargé de passer à la Morgue... Et je lui disais: René a été retenu à déjeuner et à dîner... Allons, père Offarel, à vous de donner.»
--«J'ai dû faire une visite à la campagne,» répondit René, «et j'ai manqué le train, voilà tout.»
--«Comme il sait mal mentir!» se dit Émilie qui se surprit admirant son frère de cette maladresse, signe d'une habituelle droiture, comme elle l'eût admiré d'être adroit jusqu'au machiavélisme.
--«Je vous trouve l'air un peu pâlot,» dit madame Offarel agressivement, «est-ce que vous êtes souffrant?»
--«Ah! monsieur René,» interrompit Rosalie avec un timide sourire, «voulez-vous que je vous fasse une place ici, je vais ôter le chapeau de père.»
--«Donne-le-moi,» dit le vieil employé en avisant un coin libre sur le buffet, «il sera plus en sûreté ici. C'est mon numéro un, et la maman me gronderait s'il lui arrivait malheur.»
--«Il y a si longtemps qu'il est numéro un!...» s'écria Angélique en riant: «Tiens, papa, voilà un vrai numéro un,» et la rieuse prit le chapeau de René qu'elle fit reluire à la lampe en montrant à côté le couvre-chef du bonhomme dont la soie râpée, la couleur rougeâtre et la forme démodée ressortirent plus encore par le contraste.