Chapter 2
Vous vous demandez sans doute comment des chats et des rats, espèces si antipathiques et dont l'une sert de proie à l'autre, pouvaient vivre ensemble? Ils s'accordaient le mieux du monde. Les chats faisaient patte de velours aux rats, qui avaient déposé toute méfiance. Jamais il n'y eut perfidie de la part des félins, et les rongeurs n'eurent pas à regretter un seul de leurs camarades. Don-Pierrot-de-Navarre avait pour eux l'amitié la plus tendre. Il se couchait près de leur cage et les regardait jouer des heures entières. Et quand, par hasard, la porte de la chambre était fermée, il grattait et miaulait doucement pour se faire ouvrir et rejoindre ses petits amis blancs, qui, souvent, venaient dormir tout près de lui. Séraphita, plus dédaigneuse et à qui l'odeur des rats, trop fortement musquée, ne plaisait pas, ne prenait point part à leurs jeux, mais elle ne leur faisait jamais de mal et les laissait tranquillement passer devant elle sans allonger sa griffe.
La fin de ces rats fut singulière. Un jour d'été lourd, orageux, où le thermomètre était près d'atteindre les quarante degrés du Sénégal, on avait placé leur cage dans le jardin sous une tonnelle festonnée de vigne, car ils semblaient souffrir beaucoup de la chaleur. La tempête éclata avec éclairs, pluie, tonnerre et rafales. Les grands peupliers du bord de la rivière se courbaient comme des joncs; et, armé d'un parapluie que le vent retournait, nous nous préparions à aller chercher nos rats, lorsqu'un éclair éblouissant, qui semblait ouvrir les profondeurs du ciel, nous arrêta sur la première marche qui descend de la terrasse au parterre.
Un coup de foudre épouvantable, plus fort que la détonation de cent pièces d'artillerie, suivit l'éclair presque instantanément, et la commotion fut si violente que nous fûmes à demi renversé.
L'orage se calma un peu après cette terrible explosion; mais, ayant gagné la tonnelle, nous trouvâmes les trente-deux rats, les pattes en l'air, foudroyés du même coup.
Les fils de fer de leur cage avaient sans doute attiré et conduit le fluide électrique.
Ainsi moururent, tous ensemble, comme ils avaient vécu, les trente-deux rats de Norvége, mort enviable, rarement accordée par le destin!
III
DYNASTIE NOIRE
Don-Pierrot-de-Navarre, comme originaire de la Havane, avait besoin d'une température de serre chaude. Cette température, il la trouvait au logis; mais autour de l'habitation s'étendaient de vastes jardins, séparés par des claires-voies capables de donner passage à un chat, et plantés de grands arbres où pépiaient, gazouillaient, chantaient des essaims d'oiseaux; et parfois Pierrot, profitant d'une porte entr'ouverte, sortait le soir, en se mettant en chasse, courant à travers le gazon et les fleurs humides de rosée. Il lui fallait attendre le jour pour rentrer, car, bien qu'il vînt miauler sous les fenêtres, son appel n'éveillait pas toujours les dormeurs de la maison. Il avait la poitrine délicate, et prit, une nuit plus froide que les autres, un rhume qui dégénéra bientôt en phthisie. Le pauvre Pierrot, au bout d'une année de toux, était devenu maigre, efflanqué; son poil, d'une blancheur autrefois si soyeuse, rappelait le blanc mat du linceul. Ses grands yeux transparents avaient pris une importance énorme dans son masque diminué. Son nez rose avait pâli, et il s'en allait, à pas lents, le long du mur où donnait le soleil, d'un air mélancolique, regardant les feuilles jaunes de l'automne s'enlever en spirale dans un tourbillon. On eût dit qu'il récitait l'élégie de Millevoye. Rien de plus touchant qu'un animal malade: il subit la souffrance avec une résignation si douce et si triste! On fit tout ce qu'on put pour sauver Pierrot; il eut un médecin très-habile qui l'auscultait et lui tâtait le pouls. Il ordonna à Pierrot le lait d'ânesse, que la pauvre bête buvait assez volontiers dans sa petite soucoupe de porcelaine. Il restait des heures entières allongé sur notre genou comme l'ombre d'un sphinx; nous sentions son échine comme un chapelet sous nos doigts; et il essayait de répondre à nos caresses par un faible _ronron_ semblable à un râle. Le jour de son agonie, il haletait couché sur le flanc; il se redressa par un suprême effort. Il vint à nous, et, ouvrant des prunelles dilatées, il nous jeta un regard qui demandait secours avec une supplication intense; ce regard semblait dire: «Allons, sauve-moi, toi qui es un homme.» Puis, il fit quelques pas en vacillant, les yeux déjà vitrés, et il retomba en poussant un hurlement si lamentable, si désespéré, si plein d'angoisse, que nous en restâmes pénétré d'une muette horreur. Il fut enterré au fond du jardin, sous un rosier blanc qui désigne encore la place de sa tombe.
Séraphita mourut, deux ou trois ans après, d'une angine couenneuse que les secours de l'art furent impuissants à combattre. Elle repose non loin de Pierrot.
Avec elle s'éteignit la dynastie blanche, mais non pas la famille. De ce couple blanc comme neige étaient nés trois chats noirs comme de l'encre. Explique qui voudra ce mystère. C'était alors la grande vogue des _Misérables_ de Victor Hugo; on ne parlait que du nouveau chef-d'oeuvre; les noms des héros du roman voltigeaient sur toutes les bouches. Les deux petits chats mâles furent appelés Enjolras et Gavroche, la chatte reçut le nom d'Eponine. Leur jeune âge fut plein de gentillesse, et on les dressa comme des chiens à rapporter un papier chiffonné en boule qu'on leur lançait au loin. On arriva à jeter la boule sur des corniches d'armoire, à la cacher derrière des caisses, au fond de longs vases, où ils la reprenaient très-adroitement avec leur patte. Quand ils eurent atteint l'âge adulte, ils dédaignèrent ces jeux frivoles et rentrèrent dans le calme philosophique et rêveur qui est le vrai tempérament des chats.
Pour les gens qui débarquent en Amérique dans une colonie à esclaves, tous les nègres sont des nègres et ne se distinguent pas les uns des autres. De même, aux yeux indifférents, trois chats noirs sont trois chats noirs; mais des regards observateurs ne s'y trompent pas. Les physionomies des animaux diffèrent autant entre elles que celles des hommes, et nous savions très-bien distinguer à qui appartenaient ces museaux, noirs comme le masque d'Arlequin, éclairés par des disques d'émeraude à reflets d'or.
Enjolras, de beaucoup le plus beau des trois, se faisait remarquer par une large tête léonine à bajoues bien fournies de poils, de fortes épaules, un râble long et une queue superbe épanouie comme un plumeau. Il avait quelque chose de théâtral et d'emphatique, et il semblait poser comme un acteur qu'on admire. Ses mouvements étaient lents, onduleux et pleins de majesté; on eût dit qu'il marchait sur une console encombrée de cornets de Chine et de verres de Venise, tant il choisissait avec circonspection la place de ses pas. Quant à son caractère, il était peu stoïque; et il montrait pour la nourriture un penchant qu'eût réprouvé son patron. Enjolras, le sobre et pur jeune homme, lui eût dit sans doute, comme l'ange à Swedenborg: «Tu manges trop!» On favorisa cette gloutonnerie amusante comme celle des singes gastronomes, et Enjolras atteignit une taille et un poids rares chez les félins domestiques. On eut l'idée de le raser à la façon des caniches, pour compléter sa physionomie de lion. On lui laissa la crinière et une longue floche de poils au bout de la queue. Nous ne jurerions pas qu'on ne lui eût même dessiné sur les cuisses des favoris en côtelettes comme en portait Munito. Accoutré ainsi, il ressemblait, il faut l'avouer, bien moins à un lion de l'Atlas ou du Cap qu'à une chimère japonaise. Jamais fantaisie plus extravagante ne fut taillée dans le corps d'un animal vivant. Son poil rasé de près laissait transparaître la peau, prenait des tons bleuâtres, les plus bizarres du monde, et contrastait étrangement avec le noir de sa crinière.
Gavroche était un chat à expression futée et narquoise, comme s'il eût tenu à rappeler son homonyme du roman. Plus petit qu'Enjolras, il avait une agilité brusque et comique, et remplaçait les calembours et l'argot du gamin de Paris par des sauts de carpe, des cabrioles et des postures bouffonnes. Nous devons avouer que, vu ses goûts populaires, Gavroche saisissait au vol l'occasion de quitter le salon et d'aller faire, dans la cour et même dans la rue, avec des chats errants,
De naissance quelconque et de sang peu prouvé,
des parties d'un goût douteux où il oubliait complétement sa dignité de chat de la Havane, fils de l'illustre Don-Pierrot-de-Navarre, grand d'Espagne de première classe, et de la marquise Doña Séraphita, aux manières aristocratiques et dédaigneuses. Quelquefois il amenait à son assiette de pâtée, pour leur faire fête, des camarades étiques, anatomisés par la famine, n'ayant que le poil sur les os, qu'il avait ramassés dans ses vagabondages et ses écoles buissonnières, car il était bon prince. Les pauvres hères, les oreilles couchées, la queue entre les jambes, le regard de côté, craignant d'être interrompus dans leur franche lippée par le balai d'une chambrière, avalaient les morceaux doubles, triples et quadruples; et, comme le fameux chien _Siete-Aguas_ (sept eaux) des _posadas_ espagnoles, rendaient l'assiette aussi propre que si elle avait été lavée et écurée par une ménagère hollandaise ayant servi de modèle à Mieris ou à Gérard Dow. En voyant les compagnons de Gavroche, cette phrase, qui illustre un dessin de Gavarni, nous revenait naturellement en mémoire: «Ils sont jolis les amis dont vous êtes susceptible d'aller avec!» Mais cela ne prouvait que le bon coeur de Gavroche, qui aurait pu tout manger à lui seul.
La chatte qui portait le nom de l'intéressante Eponine avait des formes plus sveltes et plus délicates que ses frères. Son museau un peu allongé, ses yeux légèrement obliqués à la chinoise et d'un vert pareil à celui des yeux de Pallas-Athénée à laquelle Homère donne invariablement l'épithète [Grec: glaukôpis], son nez d'un noir velouté ayant le grain d'une fine truffe de Périgord, ses moustaches d'une mobilité perpétuelle, lui composaient un masque d'une expression toute particulière. Son poil, d'un noir superbe, frémissait toujours et se moirait d'ombres changeantes. Jamais bête ne fut plus sensible, plus nerveuse, plus électrique. Quand on lui passait deux ou trois fois la main sur le dos, dans l'obscurité, des étincelles bleues jaillissaient de sa fourrure, en pétillant. Eponine s'attacha particulièrement à nous comme l'Eponine du roman à Marius; mais, moins préoccupé de Cosette que ce beau jeune homme, nous acceptâmes la passion de cette chatte tendre et dévouée, qui est encore la compagne assidue de nos travaux et l'agrément de notre ermitage aux confins de la banlieue. Elle accourt au coup de sonnette, accueille les visiteurs, les conduit au salon, les fait asseoir, leur parle,--oui, leur parle,--avec des ramages, des murmures, de petits cris qui ne ressemblent pas au langage que les chats emploient entre eux, et simulent la parole _articulée_ des hommes. Que dit-elle? elle dit de la manière la plus intelligible: «Ne vous impatientez pas, regardez les tableaux ou causez avec moi, si je vous amuse; Monsieur va descendre.» À notre entrée, elle se retire discrètement sur un fauteuil ou sur l'angle du piano et écoute la conversation, sans s'y mêler, comme un animal de bon goût et qui sait son monde.
La gentille Eponine a donné tant de preuves d'intelligence, de bon caractère et de sociabilité, qu'elle a été élevée d'un commun accord à la dignité de _personne_, car une raison supérieure à l'instinct la gouverne évidemment. Cette dignité lui confère le droit de manger à table comme une personne et non dans un coin, à terre, sur une soucoupe, comme une bête. Eponine a donc sa chaise à côté de nous au déjeuner et au dîner; mais, vu sa taille, on lui a concédé de poser sur le bord de la table ses deux pattes de devant. Elle a son couvert, sans fourchette ni cuiller, mais avec son verre; elle suit tout le dîner plat par plat, depuis la soupe jusqu'au dessert, attendant son tour d'être servie et se comportant avec une décence et une sagesse qu'on souhaiterait à beaucoup d'enfants. Au premier tintement de cloche elle arrive; et quand on entre dans la salle à manger on la trouve déjà à son poste, debout sur sa chaise et les pattes appuyées au rebord de la nappe, qui vous présente son petit front à baiser, comme une demoiselle bien élevée et d'une politesse affectueuse envers les parents et les gens âgés.
On trouve des pailles au diamant, des taches au soleil, des ombres légères à la perfection même. Eponine, il faut l'avouer, a un goût passionné pour le poisson; ce goût lui est commun avec tous les chats. Contrairement au proverbe latin:
Catus amat pisces, sed non vult tingere plantas,
elle tremperait volontiers sa patte dans l'eau pour en retirer une ablette, un carpillon ou une truite. Le poisson lui cause une espèce de délire, et, comme les enfants qu'enivre l'espoir du dessert, quelquefois elle rechigne à manger sa soupe, quand les notes préalables qu'elle a prises à la cuisine lui font savoir que la marée est arrivée, et que Vatel n'a aucune raison de se passer son épée à travers le corps. Alors on ne la sert pas, et on lui dit d'un air froid: «Mademoiselle, une _personne_ qui n'a pas faim pour la soupe ne doit pas avoir faim pour le poisson», et le plat lui passe impitoyablement sous le nez. Bien convaincue que la chose est sérieuse, la gourmande Eponine avale son potage en toute hâte, lèche la dernière goutte de bouillon, nettoie la moindre miette de pain ou de pâte d'Italie, puis elle se retourne vers nous et nous regarde d'un air fier, comme quelqu'un qui est désormais sans reproche, ayant accompli consciencieusement son devoir. On lui délivre sa part, qu'elle expédie avec les signes d'une satisfaction extrême; puis, ayant tâté de tous les plats, elle termine en buvant le tiers d'un verre d'eau.
Quand nous avons quelques personnes à dîner, Eponine, sans avoir vu les convives, sait qu'il y aura du monde ce soir là. Elle regarde à sa place, et, s'il y a près de son assiette couteau, cuiller et fourchette, elle décampe aussitôt et va se poser sur un tabouret de piano, qui est son refuge en ces occasions. Ceux qui refusent le raisonnement aux bêtes expliqueront, s'ils le peuvent, ce petit fait, si simple en apparence, et qui renferme tout un monde d'inductions. De la présence près de son couvert de ces ustensiles que l'homme seul peut employer, la chatte observatrice et judicieuse déduit qu'il faut céder, ce jour-là, sa place à un convive, et elle se hâte de le faire. Jamais elle ne se trompe: Seulement, quand l'hôte lui est familier, elle grimpe sur les genoux du survenant, et tâche d'attraper quelque bon lopin, par sa grâce et ses caresses.
Mais en voilà assez; il ne faut pas ennuyer ses lecteurs. Les histoires de chats sont moins sympathiques que les histoires de chiens, mais cependant nous croyons devoir raconter la fin d'Enjolras et de Gavroche. Il y a dans le rudiment une règle ainsi conçue: «_Sua eum perdidit ambitio_»;--on peut dire d'Enjolras: «_sua eum perdidit pinguetudo_», son embonpoint fut la cause de sa perte. Il fut tué par d'imbéciles amateurs de civet. Mais ses meurtriers périrent dans l'année de la façon la plus malheureuse. La mort d'un chat noir, bête éminemment cabalistique, est toujours vengée.
Gavroche, pris d'un frénétique amour de liberté ou plutôt d'un vertige soudain, sauta un jour par la fenêtre, traversa la rue, franchit la palissade du parc Saint-James qui fait face à notre maison, et disparut. Quelques recherches qu'on ait faites, on n'a jamais pu en avoir de nouvelles; une ombre mystérieuse plane sur sa destinée. Il ne reste donc de la dynastie noire qu'Eponine, toujours fidèle à son maître et devenue tout à fait une chatte de lettres.
Elle a pour compagnon un magnifique chat angora, d'une robe argentée et grise qui rappelle la porcelaine chinoise truitée, nommé Zizi, dit «_Trop beau pour rien faire_.» Cette belle bête vit dans une sorte de _kief_ contemplatif, comme un thériaki pendant sa période d'ivresse. On songe, en le voyant, aux _Extases de M. Hochenez_. Zizi est passionné pour la musique; non content d'en écouter, il en fait lui-même. Quelquefois, pendant la nuit, lorsque tout dort, une mélodie étrange, fantastique, qu'envieraient les Kreisler et les musiciens de l'avenir, éclate dans le silence: c'est Zizi qui se promène sur le clavier du piano resté ouvert, étonné et ravi d'entendre les touches chanter sous ses pas.
Il serait injuste de ne pas rattacher à cette branche Cléopatre, fille d'Eponine, charmante bête que son caractère timide empêche de se produire dans le monde. Elle est d'un noir fauve comme Mummia, la velue compagne d'Atta-Croll, et ses yeux verts ressemblent à deux énormes pierres d'aigue-marine; elle se tient habituellement sur trois pattes, la quatrième repliée en l'air, comme un lion classique qui aurait perdu sa boule de marbre.
Telle est la chronique de la dynastie noire. Enjolras, Gavroche, Eponine, nous rappellent les créations d'un maître aimé. Seulement, lorsque nous relisons les _Misérables_, il nous semble que les principaux rôles du roman sont remplis par des chats noirs, ce qui pour nous n'en diminue nullement l'intérêt.
IV
CÔTÉ DES CHIENS
On nous a souvent accusé de ne pas aimer les chiens. C'est là une imputation qui, au premier abord, n'a pas l'air bien grave, mais dont nous tenons, cependant à nous justifier, car elle implique une certaine défaveur. Ceux qui préfèrent les chats passent aux yeux de beaucoup de gens pour faux, voluptueux et cruels, tandis que les amis des chiens sont présumés avoir un caractère franc, loyal, ouvert, doué enfin de toutes les qualités qu'on attribue à la gente canine. Nous ne contestons nullement le mérite de Médor, de Turc, de Miraut et autres aimables bêtes, et nous sommes prêt à reconnaître la vérité de l'axiome formulé par Charlet: «Ce qu'il y a de mieux dans l'homme, c'est le chien.» Nous en avons possédé plusieurs, nous en avons encore, et si les dépréciateurs venaient à la maison, ils seraient accueillis par les aboiements grêles et furieux d'un bichon de la Havane et d'un lévrier qui leur mordraient peut-être les jambes. Mais notre affection pour les chiens est mélangée d'un sentiment de peur. Ces excellentes bêtes si bonnes, si fidèles, si dévouées, si aimantes, peuvent à un moment donné avoir la rage, et elles deviennent alors plus dangereuses que la vipère trigonocéphale, l'aspic, le serpent à sonnettes et le cobra-capello; et cela nous modère un peu dans nos épanchements. Nous trouvons aussi les chiens un peu inquiétants; ils ont des regards si profonds, si intenses; ils se posent devant vous avec un air si interrogateur, qu'ils vous embarrassent. Goethe n'aimait pas ce regard qui semble vouloir s'assimiler l'âme de l'homme, et il chassait l'animal en lui disant: «Tu as beau faire, tu n'avaleras pas ma monade.»
Le Pharamond de notre dynastie canine se nommait Luther; c'était un grand épagneul blanc, moucheté de roux, bien coiffé d'oreilles brunes, chien d'arrêt perdu, qui, après avoir longtemps cherché ses maîtres, s'était acclimaté chez nos parents demeurant alors à Passy. Faute de perdrix, il s'était adonné à la chasse aux rats, où il réussissait comme un terrier d'Écosse. Nous habitions alors une chambrette dans cette impasse du Doyenné, disparue aujourd'hui, où Gérard de Nerval, Arsène Houssaye et Camille Rogier formaient le centre d'une petite bohème pittoresque et littéraire dont la vie excentrique a été trop bien contée ailleurs pour qu'il soit besoin d'y revenir. On était là, en plein Carrousel, aussi libres, aussi solitaires que dans une île déserte de l'Océanie, à l'ombre du Louvre, parmi les blocs de pierre et les orties, près d'une vieille église en ruine, dont la voûte effondrée prenait au clair de lune un aspect romantique. Luther, avec qui nous avions les relations les plus amicales, nous voyant définitivement sorti du nid paternel, s'était tracé le devoir de venir nous visiter chaque matin. Il partait de Passy, quelque temps qu'il fît; il suivait le quai de Billy, le Cours-la-Reine, et arrivait vers les huit heures, au moment de notre réveil. Il grattait à la porte, on lui ouvrait, il se précipitait vers nous avec un jappement joyeux, posait les pattes sur nos genoux, recevait les caresses que sa belle conduite méritait, d'un air modeste et simple, faisait le tour de la chambre comme s'il passait son inspection, puis il repartait. De retour à Passy, il se présentait devant notre mère, frétillait de la queue, poussait quelques petits abois, et disait aussi clairement que s'il eût parlé: «J'ai vu le jeune maître, sois tranquille, il va bien.» Ayant ainsi rendu compte à qui de droit de la mission qu'il s'était imposée, il lapait la moitié d'un bol d'eau, mangeait sa pâtée et s'allongeait sur le tapis près du fauteuil de maman, pour laquelle il avait une affection particulière, et par une heure ou deux de sommeil se reposait de la longue course qu'il venait de faire. Ceux qui disent que les bêtes ne pensent pas et sont incapables d'enchaîner deux idées, comment expliqueront-ils cette visite matinale qui maintenait les relations de la famille et donnait au nid des nouvelles de l'oiseau récemment échappé?
Le pauvre Luther finit malheureusement; il devint taciturne, morose, et un beau matin il se sauva de la maison: se sentant atteint de la rage et ne voulant pas mordre ses maîtres, il prit la fuite; et tout nous porte à croire qu'il fut abattu comme hydrophobe, car on ne le revit jamais.